‹ La statue de J.-J. RousseauChapitre 30 sur 55 · AVEC GBIMM ET DIDEROT · texte numérisé non relu

AVEC GBIMM ET DIDEROT

judicieux, dit-il quelque part 'i), je ne l'ai plus; mais je le regretterai sans cesse, et il manque bien plus encore à mon cœur qu'à mes écrits. » Diderot se montra au contraire impitoyable dans sa rancune. Plus tard il agit en sous-main avec d'Alembert pour faire supprimer VÈniile — manœuvre assurément étrange de la part de deux philosophes — et Jean- Jacques lui reprocha publiquement un jour, en présence d'une nombreuse compagnie, cet indigne procédé , ce qui fit dire au premier, dans son odieuse diatribe contre Rousseau, que celui-ci l'avait lâchement insulté. Si insulte il y eut, il faut avouer que jamais elle n'avait été plus méritée. L'auteur du Fï7s naturel finit du reste par sentir ses torts, car, contrairement à ses assertions tout à fait mensongères, il tenta de se rapprocher de Jean-Jacques, et pria un ami commun de ménager entre eux un raccommodement (2). Rousseau se montra inexorable.

Admirez maintenant la différence des deux caractères. Quoique brouillé avec Diderot, Jean-Jacques ne continue pas moins à faire de lui le plus grand éloge, à louer hautement la clarté de son style et la profondeur de ses vues. Voyez dans ses Confessions avec quelle tendresse il s'exprime à son égard. Que lui reproche-t-il ? Son indifférence,

(1) Préface de la Lettre à d'Alembert.

(2) Consultez k cet égard le témoignage très-désintéressé du comte d'Escberny.

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sa légèreté, son indiscrétion; jamais reproches, je crois, ne furent mieux fondés. Mais avec quel respect il parle de cette vieille amitié rompue, et comme Tamertume de ses regrets témoigne de la bonté de son cœur ! Quelle sécheresse au contraire chez Diderot, quel débordement d'invectives, quel injustifiable déchaînement de colère ! On a beau admirer rimmense talent de ce courageux éditeur de V Encyclopédie, respecter son courage, rendre justice à ses grandes qualités, on ne peut s'empêcher de lui en vouloir de sa haine inconsidérée contre Jean- Jacques. Lecteurs, rapprochez les passages des Confessions où il est question de Diderot, de la note inqualifiable consacrée à Rousseau par celui-ci dans son Essai sur la vie de Sénèque, et dites lequel de ces deux hommes valait le mieux. Je ne suis pas inquiet sur le résultat de votre jugement.

Une des conséquences immédiates du refus trèslégitime de Jean-Jacques d'accompagner M™^ d'Épinay à Genève fut son départ de l'Ermitage. « Quoi qu'il arrive, avait-il écrit d'abord h la maîtresse de Grimm, soyez sûre que je n'oublierai jamais vos bontés pour moi, et que quand vous ne voudrez plus m'avoir pour valet, vous m'aurez toujours pour

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ami (1). » Il ne tint pas à lui qu'il n'en fût ainsi. Hôte de M'"« d'Épinay et son esclave docile en toutes choses où sa dignité ne se trouvait pas engagée, 'il ne pouvait consentir à lui servir de plastron. Il ne voulut donc pas profiter plus longtemps d'une hospitalité à laquelle on mettait un prix avilissant, et qui n'avait de mérite qu'à la condition d'un désintéressement absolu de la part de celle qui l'avait offerte.

Il avait résolu de quitter l'Ermitage sur-le-champ; mais on était au commencement d'un hiver rigoureux; sur les représentations de ses amis, il s'était décidé à attendre jusqu'au printemps, et s'était arrangé en conséquence, non sans en référer à M""* d'Épinay, ayant trop bonne opinion de son cœur pour prévoir qu'il pût venir d'elle la moindre opposition. Grande fut son erreur, cruel son désenchantement. On lui répondit de Genève une lettre d'une étonnante sécheresse, et équivalant à un congé formel. Son parti fut bientôt pris : il jura de ne pas coucher à l'Ermitage le huitième jour, quoi qu'il arrivât. Un procureur fiscal du prince de Condé, nommé Mathas, lui offrit justement une petite maison attenant à son jardin de Mont-Louis à Montmorency. Le marché fut bientôt conclu. En deux jours, malgré glaces et neiges, le déménagement se trouva fait, et le 4 5 décembre Rousseau quitta, pour n'y plus reve-

(1; Lettre du mois d'octobre 1757.

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nir, sa retraite de FErmilage, après avoir au préalable eu soin de payer de ses deniers, ju.vju'au l*"" janvier, les gages du jardinier.

]yjme d'Épinay, en se montrant si dure pour lui, avait sans aucun doute cédé à de détestables conseils; peut-être crut-elle le réduire à crier merci et l'obliger de descendre à quelque bassesse pour obtenir de rester à TErmitage. Dans ce cas, elle fut singulièrement trompée dans son attente. « Ma destinée était d'y entrer malgré moi et d'en sortir de même, lui écrivit fièrement Jean-Jacques. Je vous remercie du séjour que vous m'avez engagé d'y faire, et je vous en remercierais davantage si je l'avais payé moins cher. » M'"* d'Épinay fut très-vivement mortifiée, paraît-il, de la brusque résolution de son ancien ami, et ce fut la vengeance de notre philosophe. Elle éprouva plus que du dépit;elle eut, nous le savons de source non douteuse, un violent repentir de son aveuglement et de sa trop grande confiance en Grimm, unique cause de sa rupture avec Rousseau. Quand son amant vint la rejoindre à Genève, elle lui reprocha avec aigreur les procédés indignes dont il avait usé ii l'égard du pauvre Jean- Jacques (1).

(1) Lettre de M. de laLive d'Épinay, citée dans les Œuvres inédites, t. ler, p. 392.

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