‹ La statue de J.-J. RousseauChapitre 38 sur 55 · SUR LES SPECTACLES · texte numérisé non relu

SUR LES SPECTACLES

théâtre; l'homme, arrivé à Tétat de civilisation oîi il est, a besoin de distractions et de plaisirs en dehors de ses devoirs de citoyen et de père de famille, et les spectacles lui offrent des jouissances dont il se montre de plus en plus friand. Mais ce fut précisément ce qui effraya Jean-Jacques. Il craignit que ses compatriotes, si actifs, si industrieux jusque-là, ne perdissent, en se familiarisant avec les spectacles, leurs sobres et austères habitudes; que le théâtre n'apportât l'oisiveté dans le sein de sa ville natale, et ne pervertît les mœurs et la décence publique en accélérant les progrès du luxe, en excitant chez les femiTies le goût de la parure, et en offrant à tous des tableaux attrayants et peu chastes. Il appréhendait de voir les citoyens se transformer en beaux esprits, les mères en petites maîtresses et les filles en amoureuses de comédie. Bons pour les grandes villes, corrompues depuis longtemps déjà, les spectacles ne lui semblaient nullement convenir à une petite cité comme Genève , car il faisait à cette ville l'honneur de lui attribuer des mœurs pures et quasi patriarcales.

En redoutant pour ses concitoyens le voisinage et le contact des comédiens, Jean-Jacques avait-il tort? Il faudrait être dans l'ignorance la plus complète des habitudes du monde de théâtre pour oser le soutenir. N'esl-il point d'une vérité frappante le sombre tableau où le sévère moraliste nous montre les

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mœurs du comédien continuellement menacées par le fréquent mélange des sexes et Tintime familiarité qui s'établit entre eux. Les choses se passaient de son temps absolument comme aujourd'hui, et d'honorables exceptions ne font que confirmer la règle. Suivant la très-judicieuse remarque de Rousseau, la différence constitutive des sexes , de leurs destinations réciproques , exige une distinction trèsprononcée dans leurs usages, leurs habitudes et leur conduite; or, c'est ce qui n'a guère lieu dans les coulisses du théâtre, lesquelles sont loin, bien loin des régions retirées où la sainte pudeur a sa source.

D'Alembert répondit par des arguments dont voici un échantillon : « Nous avons trop besoin de plaisirs pour nous rendre difficiles sur le nombre et sur le choix. » De la part d'un philosophe, c'était peut-être un peu risqué; et s'il pouvait avoir raison dans la pratique, il devait être condamné par la morale éternelle. Jean-Jacques avait mis dans sa lettre une courtoisie extrême ; il s'était bien gardé d'oublier qu'il avait affaire à un homme dont il admirait le talent et dont il honorait le caractère. « Vous nous donnez un conseil pernicieux, lui écrivit-il en lui envoyant un exemplaire de son ouvrage, et si mon père en avait fait autant, je n'aurais pu ni dû me taire. J'ai tâché d'accorder ce que je vous dois avec ce que je dois à ma patrie; quand il a fallu

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