‹ La statue de J.-J. RousseauChapitre 39 sur 55 · SUR LES SPECTACLES · texte numérisé non relu

SUR LES SPECTACLES

choisir, j'aurais fait un crime de balancer (1). » D'Alembert suivit cet exemple dans sa réplique, et il y apporta une sagesse et une bienséance desquelles il est infiniment regrettable qu'il se soit départi plus tard. Quant à Voltaire, qui, comme on sait, jouait lui-même la comédie, édifiait partout des théâtres, et qui avait écrit de sa main la partie de l'article relative à rétablissement d'un théâtre à Genève, il vit dans la sortie de Rousseau contre les spectacles une sorte d'attaque personnelle; il se promit bien de répondre à son tour; seulement il ajourna sa réponse.

La lettre à d'Alembert obtint un prodigieux succès et ne contribua pas peu à augmenter les admirateurs du philosophe. Il avait beau se cacher, on venait le relancer dans sa retraite de Mont-Louis. Gomme à l'Ermitage, il y eut une sorte de pèlerinage, une vraie procession de visiteurs. Parmi ceux dont il recevait avec plaisir la visite , je citerai le célèbre avocat Loyseau de Mauléon, son voisin de campagne, jeune encore, et auquel il prédit les plus grands succès au barreau s'il se montrait sévère sur le choix

(1) LeUre en date du 23 juin Î758.

de ses causes, et s'il s'attachait scrupuleusement à ne défendre que la vertu ; sages avis dont devraient bien profiter les avocats de tous les temps.

Mentionnons encore, parmi les personnes avec qui il entra en relation vers cette époque, M™« de Créqiii, le premier président de la Cour des Aides, Lamoignon de Malesherbes, et surtout le duc et la duchesse de Luxembourg, illustres amitiés bien faites pour le consoler de l'abandon de Grimm et de M'"'' d'Épinay. On l'acceptait tel quel, toujours poli et d'une urbanité parfaite, mais fier, un peu farouche, démocrate et républicain. Il avait écrit à son compatriote Yernes : « Osons toujours parler pour le bien de tous, fûtil préjudiciable à nos amis et à nous-mêmes (1); » il écrivait à M'"*" de Créqui : « Toutes les préférences de l'amitié sont des vols faits au genre humain, à la patrie. Les hommes sont tous nos frères; ils doivent tous être nos amis (2). » Et c'était à une grande dame fort impérieuse qu'il tenait ce langage. De M. de Malesherbes il refusa une place vacante au Journal des Savmits, place assez lucrative et exigeant peu de besogne; mais il ne savait pas écrire par métier, et ne voulait à aucun prix compromettre son indépendance.

On ne sellait point commodément avec lui; il fallait des démarches sans fin pour l'engager h se ren-

(i ) Letlre en date du 4 juillet 1758. (2) Ibid. du 13 octobre 1758 .

dre chez les grands ; ce fut à quoi furent obligés le duc et la duchesse de Luxembourg, qui désiraient vivement l'attirer chez eux. Tous les ans ils venaient passer une partie de la belle saison à Montmorency, antique domaine féodal de leur famille, et oî.i ils possédaient une magnifique propriété de plaisance. En apprenant l'établissement de Rousseau dans leur pays, ils le firent inviter par un valet à souper toutes les fois que cela lui conviendrait. Rousseau répondit fort honnêtement, mais refusa net. D'abord il se souciait fort peu d'être reçu chez de si grands seigneurs, et puis il ne lui convenait pas du tout d'être invité par l'entremise d'un valet. Les avances n'en allèrent pas moins en continuant. La comtesse de Roufflers et le chevalier de Lorenzi le prièrent tour à tour de se rendre au château; il demeura inébranlable.

Cependant un jour il vit arriver dans la chambre triste et nue où il habitait le maréchal luimême, suivi de cinq ou six personnes. Cette démarche ne le trouva pas insensible, il fut vaincu par tant d'instances, et, ne voulant point passer pour un mal appris, il s'empressa d'aller, quelques jours après, présenter ses hommages à la duchesse. Il fut accueilli avec la plus exquise cordialité. M""^ de Luxembourg l'eut bientôt subjugué par ses bonnes - grâces et la délicatesse de ses procédés. Le sachant fier dans sa pauvreté volontaire, elle se garda bien de lui proposer de s'occuper de sa bourse et de sa for-

tune, elle parut seulement désirer beaucoup de le voir entrer à FAcadémie française, et lui offrit son crédit à cet effet. Mais une telle place, bonne à flatter la vanité de la plupart des gens de lettres, n'était pas de nature à tenter un homme de la trempe de Jean- Jacques, si fort au-dessus des distinctions puériles; il repoussa l'offre de la duchesse en alléguant qu'ayant déjà refusé de faire partie de l'Académie de Nancy, il ne pouvait solliciter pour entrer à l'Académie française. Et voilà comment cette dernière n'eut pas l'honneur décompter Rousseau parmi ses membres. Une autre proposition du duc et de sa femme le trouva moins rétif. Le maréchal avait vu avec peine un si beau génie demeurer dans une chambre mal fermée et dont le plancher tombait en ruines ; il en parla à la duchesse, et l'un et l'autre engagèrent vivement le philosophe à accepter l'hospitalité chez eux pendant qu'on réparerait son logis. Il y avait au milieu du parc de Montmorency un édifice isolé qu'on appelaitlePetit-Chûteau, et qui comprenaitau . premier étage quatre appartements. Telle fut la demeure offerte à Rousseau. Il fit choix du plus petit de ces appartements, et s'y installa tout de suite avec Thérèse et un chien auquel il était très-attaché. C'était au printemps de l'année i7S9. Tous les matins, au lever du soleil, il courait sur le péristyle du • petit château respirer l'air embaumé du matin, et y prenait son café au lait en tète à tète avec sa com-

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