SÉJOUR A MONTMORENCY
pagne. Ce fut là qu'à la face du ciel, au milieu des eaux et des bois, au gazouillement des oiseaux, il composa une partie de VÉmile. Heureuse et féconde existence que fâcheusement ne devait pas tarder à troubler une persécution inique.
Le maréchal et sa femme s'étaient épris de véritable passion pour notre ermite; presque tous les jours, quand ils étaient à Montmorency, il fallait qu'il dînât et soupât avec eux, et à table, où s'asseyait une compagnie nombreuse et choisie, il occupait une place d'honneur à côté de la duchesse. On imprimait alors la Nouvelle Héloïse; M"^* de Luxembourg, l'ayant appris, désira connaître l'œuvre avant son apparition. Jean-Jacques offrit avec empressement de la lui lire ; elle accepta, et tous les matins, vers dix heures, il se rendait dans sa chambre, où, assis à côté de son lit, il lui faisait la lecture. La duchesse s'engoua de la Nouvelle Héloïse, elle en parla partout et commença la réputation de ce roman, qui fut célèbre avant de paraître. Elle en demanda à l'auteur une copie manuscrite. On n'ignore pas avec quel charme et avec quel soin Rousseau s'occupa de ce travail , qu'il donna à M""*^ de Luxembourg comme un témoignage de son amitié et de sa reconnaissance. Cette copie était, paraît-il, une merveille de calligraphie.
Jean-Jacques n'avait accepté que provisoirement l'hospitalité gracieuse du duc et de la duchesse, car il s'était fait une loi, en quittant l'Ermitage, d'avoir toujours un logement h, lui. Quand la petite maison de Mont-Louis fut prête et qu'il l'eut meublée convenablement, il retourna s'y établir, tout en gardant la clef de son appartement de Montmorency, où il continua d'aller deux et trois fois la semaine, comme à une maison de campagne. Le donjon où il avait composé sa lettre à d'Alembert, et qui lui servait de cabinet de travail, avait été pourvu d'une cheminée et d'une bonne cloison vitrée. C'était là, et sur la terrasse plantée par lui de lilas, de seringat et de chèvrefeuille, qu'il recevait la plus noble société du monde, le maréchal de Luxembourg et sa femme, le duc de Villeroy, le prince de Tingry, le marquis d'Armentières, les duchesses de Montmorency et de Bouftlers, la comtesse de Yalentinois, et beaucoup d'autres personnes de ce rang, qui ne dédaignaient pas de gravir la rude montée de Mont-Louis pour visiter l'austère philosophe. Splendide hommage rendu à l'aristocratie du génie par l'aristocratie du hasard et de la fortune !
Tant d'éclat et tant d'encens étaient bien loin, du
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reste, d'avoir enivré l'illustre solitaire, qui garda toujours sa simplicité et sa candeur au milieu de si glorieux témoignages d'admiration et d'estime, et dont le cœur ne cessa, jusqu'à son dernier battement, d'être fidèle à la démocratie. Assailli d'importunités sans nombre par les petites gens du pays, il était toujours prêt à rendre service et se montrait tout aussi liant que par le passé avec le peuple. Il avait fait amitié avec un brave maçon nommé Pilleu, dont la fille venait souvent travailler avec Thérèse, et il n'avait pas de plus grand plaisir que d'aller chez lui ou de le recevoir. Avec quel empressement, après avoir dîné au château de Montmorency pour complaire à M""* de Luxembourg, il revenait souper en famille avec son ami Pilleu, dont les manières simples convenaient si bien à ses goûts ! La fille de cet honnête homme a longtemps survécu à Jean-Jacques Rousseau, et elle a rendu témoignage des vertus du philosophe. « Il était bon envers tout le monde, » disait-elle. Ses habitudes méditatives n'excluaient pas la gaieté de chez lui ; quelquefois, les soirs d'été, il jouait, comme un enfant, à la main chaude avec les jeunes filles et les jeunes garçons du voisinage, ou se plaisait à les faire danser en leur chantant une vieille ronde. Touchants plaisirs d'une âme plus sensible aux joies et aux splendeurs de la nature qu'aux raffinements du luxe et aux amusements du grand monde !
Il aimait à rendre service, ai-je dit. Je le vois se mettre en quatre pour tirer de la Bastille rab!)ô Morellet, incarcéré à cause d'une brochure où M"^ de Robeck se trouvait offensée, et au sort duquel d'Alembert Favait prié de s'intéresser. Il n'avait pas attendu d'ailleurs la recommandation de celui-ci pour s'occuper de l'abbé, dont la détention arbitraire l'avait vivement affligé, et qui, grâce à ses démarches et au crédit de M'"'' de Luxembourg, ne tarda pas à être relâché! «Grâce à vos soins, mon cher philosophe , écrivit d'Alembert à Jean-Jacques , l'abbé est sorti de la Bastille, et sa détention n'aura pas d'autres suites. Il part pour la campagne, et vous fait, ainsi que moi, mille remerciements et compliments. YaU et me ama. » D'Alembert ne se souvint pas de ce billet, quand plus tard, en pleine Académie, il déblatéra avec tant d'acrimonie contre la mémoire de Rousseau.
Ce fut, si je ne me trompe, dans les derniers mois de l'année 17S8 que parut la Nouvelle Héloïse. Cette œuvre tout à fait irrégulière, oîi Jean-Jacques a dépeint tout d'abord en traits brûlants une passion ardente éprouvée par lui-môme, et où plus tard il semble s'être attaché à prouver, entre autres choses,
que l'abandon de la vertu ne saurait empêcher une femme d'y revenir un jour, de se relever glorieusement de sa chute et de racheter les fautes de la jeune fille par les vertus de l'épouse, cette œuvre, dis-je, fut accueillie assez froidement par les uns, et avec un enthousiasme indescriptible par les autres. Elle eut, en général, un immense succès de curiosité, et obtint surtout beaucoup de faveur auprès des femmes. On connaît ce trait de la princesse de Talmont : Elle venait de recevoir le livre au moment oi^i, tout habillée, elle se disposait à se rendre à un bal de l'Opéra. En attendant l'heure, elle ouvrit machinalement le volume et parcourut les premières pages. On vint la prévenir que sa voiture était prête, elle ne répondit rien. A deux heures du matin, ses gens l'avertirent de nouveau, croyant qu'elle s'oubliait : « Rien ne presse, » dit-elle. Après avoir lu longtemps encore, elle sonna pour savoir l'heure. Il était quatre heures. Trouvant qu'il était trop tard pour aller au bal , elle se fît déshabiller et continua de lire jusqu'au jour. 11 y avait certainement là de quoi satisfaire l'amour-propre d'un auteur.
Parmi les gens de lettres, les avis furent fort partagés. Duclos, qui était cependant un juge difficile, se montra charmé, ravi, et le dit tout haut à l'Académie. Il alla même beaucoup trop loin, ce semble, en déclarant que la lecture de l'ouvrage pourrait être utile aux jeunes filles. Tel n'était point
l'avis de Rousseau. Salutaire pour les personnes faites, surtout si ses héros trouvaient grâce devant les dévots et devant les philosophes, son livre était, de son propre aveu, très-dangereux aux filles (1), et il avait raison. Il ne faut point déflorer la pudeur de la jeune fille, et Ton doit laisser à la nature le soin de faire naître dans son cœur les premières impressions de l'amour.
^ Une approbation qui eut pour Rousseau un prix singulier fut celle de d'Alembert, avec lequel les rapports étaient déjà fort tendus à cause de la fameuse lettre sur les spectacles. Tempérées par une critique franche et judicieuse, les louanges du célèbre rédacteur de VE7icyclopédie en eurent plus de mérite aux yeux de l'auteur de la Nouvelle Héloïse, et il crut — douce erreur — y reconnaître le véritable langage de l'amitié. Il le remercia en termes trèschauds par une lettre où se rencontre cette boutade contre Voltaire : « Partout où séjournera longtemps M. de Voltaire, on pourra jouer après lui la comédie et lire des romans sans danger (2), » Le trait, lancé dans une lettre particulière, n'est pas bien méchant, si l'on songe que la Nouvelle Héloïse n'eut pas de détracteur plus perfide et plus acharné que Fauteur de la Henriade.
(1) LeUre à Duclos, en date du 19 novembre 1760. 2) LcUre à d'Alembert, en date du 13 février 1761.
Vollairp avait été courroucé au dernier point de la lettre à d'Alemberl, où cependant Rousseau n'avait parlé de lui que dans les termes les plus louangeurs; blessé, de plus, d'une lettre particulière de Jean-Jacques, dont nous dirons un mot plus tard, il lança contre Fauteur de la. Nouvelle Héloïse un libelle véritablement atroce, que, suivant une habitude assez constante chez lui en ces sortes de choses, il se garda bien de signer. Ce libelle, composé de quatre lettres censément adressées à Voltaire lui-même, parut sous le nom du marquis de Ximenès.
Au point de vue des idées du jour, l'œuvre de Rousseau était extrêmement osée; on y sentait circuler d'un bout à l'autre un souffle libéral et démocratique dont, à coup sûr, durent singulièrement s'émouvoir les nobles lecteurs qui s'arrachaient ce roman, où tant de problèmes sociaux se trouvaient agités. Il y était dit, par exemple, que la femme d'un charbonnier était plus respectable que la maîtresse d'un prince. M. de Malesherbes signala ce passage à l'auteur comme étant très-dangereux; mais Rousseau, qui déjà, pour adoucir sa pensée, avait substitué le mot prince RU. mot roi^ ne voulut changer rien de plus. Le premier président de la cour des aides, qui à toutes les vertus d'un magistrat intègre joignait celles d'un excellent courtisan, imagina de faire imprimer exprès un carton où fut supprimé ce passage, et de le coller dans l'exemplaire de M"'*" de Pompa-
dour. Mais, instruite par de charitables âmes de ce tour de passe-passe, la dame voua à l'auteur de la Nouvelle Héloïse une rancune dont les effets ne devaient pas tarder à se faire sentir. Cette phrase, d'une vérité élémentaire, fut également appliquée à une autre femme de la cour, à la comtesse deBoufflers, maîtresse du prince de Conti; et pour n'avoir point voulu déguiser sa pensée, Rousseau se fit d'un coup deux ennemis, que dis-je , deux ennemies, ce qui est bien pis.
Voltaire employa contre ]sl Nouvelle Héloïse et son auteur l'arme de l'ironie, qu'il maniait si bien. Par un procédé assez commode, du reste, et familier au moindre critique littéraire, il détacha de l'œuvre quelques bribes de phrases un peu forcées, certaines expressions peu correctes, et s'efforça d'en assommer Jean-Jacques. Ne lui demandez pas la moindre justice, le défenseur des Calas et des Sirven en a perdu toute notion quand il s'agit de frapper un rival en gloire et en popularité. Tant de sentiments délicatement exprimés, tant d'éloquence, tant de grâce de style, tant de charmes dans l'expression, de richesse dans le coloris, semblent avoir passé inaperçus aux yeux de Fauteur du Dictionnaire philosophique. Que Voltaire ait de parti pris complètement nié le mérite littéraire d'un roman peut-être mal agencé, passe encore, mais voici qui est plus grave.
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Guidé par le sentiment de la justice, du droit, de l'égalité, Rousseau avait, dans cette œuvre d'imagination pure, continué de battre en brèche les abus criants de l'ancien régime. Il ne s'était point gêné pour peindre sous leur vrai jour les mœurs assez peu édifiantes du grand monde de l'époque, et surtout il ne s'était pas privé de juger sévèrement le clergé, la noblesse et les parlements. Or, admirez, étranges et logiques démocrates qui paraissez aujourd'hui vouloir accabler Rousseau du poids de Voltaire, voilà Voltaire qui prend en main la cause du clergé, de la noblesse et des parlements, lesquels, dit-il, n'ont fait que rire des injures et des systèmes de Jean-Jacques. Vienne 89, et ils ne riront plus, et Vanii Jean-Jacques se trouvera suffisamment vengé.
Un des mérites réels de la Nouvelle Héloïse est assurément le puissant effort qu'y a tenté l'auteur pour élever le niveau des classes inférieures et opérer entre elles et ce qu'on appelle les hautes classes une fusion accomplie depuis ou en voie de s'accomplir. Rousseau veut que la fille d'un duc et pair puisse au besoin épouser le fils d'un honnête bourgeois. Holà ! se dit indigné le gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, quel est le mal-appris qui prêche ainsi la théorie des mésalliances? Et le voilà qui raille et tance d'importance le téméraire philosophe : « Il y a vingt à parier contre un qu'un gentilhomme descend
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d'un fripon, avait dit Jean-Jacques. » Malheureux ! cachez-vous vile ou partez; on ne va se fâcher que trop, s'écrie, en se signant, le défenseur officieux de la noblesse et du clergé, comme si l'histoire inflexible n'était pas Ik pour justifier, en partie du moins, l'assertion de Rousseau.
Voltaire le savait de reste; mais il tenait à demeurer bien en cour, et il ne manquait guère l'occasion de se montrer agréable aux puissants. Il ne reculait devant rien d'ailleurs pour accabler celui qu'il regardait comme un rival; il poussa si loin l'oubli des convenances, il mit tant d'acrimonie et de fiel dans ses attaques, qu'un écrivain, qui cependant n'était pas tendre d'ordinaire pour l'auteur du Discours sur r inégalité des conditions, Fréron, écrivit dans /'Année littéraire: «Il n'estpas possible qu'un homme qui a du goût, de l'esprit et de l'honnêteté, se soit abandonné à de pareilles indécences contre M. Rousseau. » Quant à celui-ci, véritable philosophe, il ne se préoccupa pas beaucoup de ces attaques, dont le nom de l'auteur ne fut pas un seul instant un mystère pour lui : « Les Ximenès et les Voltaire peuvent critiquer la Julie à leur aise, écrivait-il à la duchesse de Luxembourg : ce n'est pas à eux qu'elle est curieuse de plaire. » Nous reviendrons tout à l'heure sur ses démêlés avec son irascible critique.
Si maintenant l'on veut mon avis personnel sur la
Nouvelle Héloïse, je conviendrai qu'au point de vue du roman celle œuvre, sur laquelle s'est tant exercée l'imagination des conlroversistes, est tout à fait défectueuse ; que l'intérêt ne s'y so.utient pas suffisamment; que les personnages y tiennent quelquefois un langage peu en rapport avec leur âge ou leur sexe, et que l'on sent trop que c'est l'auteur qui parle par leur bouche. Mais je me moque fort des personnages et m'intéresse infiniment, au contraire, aux idées et aux sentiments du philosophe, qu'il les exprime en son nom ou qu'il les prête à Julie ou à Wolmar. Les romans les mieux agencés et les plus intéressants, selon le goût du jour, serontoubliés depuislongtempsqu'on relira encore avec admiration et avec attendrissement les pages immortelles de Rousseau sur le duel, sur le suicide, sur le devoir des époux et des mères, et sur les avantages d'une sage administration intérieure. Somme toute, il se dégage de ce livre un parfum d'honnêteté et de vertu qui faisait dire avec quelque raison à l'auteur : « Quiconque, après avoir lu la Nouvelle Heloise, la peut regarder comme un livre de mauvaise mœurs, n'est pas fait pour aimer les bonnes. »
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A peu près vers le même temps parut l'extrait du Projet de paix perpétîieUe, de l'abbé de Saint-Pierre, que Jean-Jacques avait fait à la prière des amis et de la famille de Tabbé : « Réalisez la république européenne durant un seul jour, dit-il dans le jugement qu'il porta lui-même sur le Projet de paix perpétuelle, c'en est assez pour la faire durer éternellement, tant chacun trouverait par l'expérience son profit particulier dans le bien commun. » Cette paix perpétuelle, rêve éternel des grandes âmes, cette république européenne entrevue par Rousseau, et que nos enfants verront un jour se réaliser pour le bonheur de l'humanité, furent pour Voltaire un nouveau sujet de moquerie. 11 faut lire son Rescrit de V empereur de la Chine, insignifiant opuscule oi^i il s'en est donné à cœur joie sur le borne Saint-Pierre et V ami Jean-Jacques, pour voir, comme le dit trèsbien l'auteur du Contrat social, le peu de portée de ce grand esprit dans les matières politiques dont il se mêlait de parler.
Mais ces plaisanteries n'altéraient point la sérénité de notre philosophe, qui continuait, impassible et serein, de rester plongé dans les méditations solitaires d'oîi allaient sortir Y Emile et le Contrat social.