‹ La statue de J.-J. RousseauChapitre 4 sur 55 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Il y a de bien étranges destinées, et je ne sais de comparable aux vicissitudes éprouvées par certains hommes que la mobilité et les variations des jugements humains à leur égard.

Tel a été, de son vivant, l'objet de l'enthousiasme universel et s'est vu couvert des bénédictions de tout un peuple, qui, mort, a été traîné aux gémonies. Ceux dont la main avait pressé sa main, ceux dont la bouche lui avait prodigué le plus de louanges, ont fait cause commune avec ses détracteurs, et changé en couronnes d'épines les couronnes ci-

â JEAN-JACQUES ROUSSEAU

viques que jadis ils lui avaient tressées. Sublime hier aux yeux du monde entier, encensé, fêté comme un bienfaiteur et comme un dieu, aujourd'hui calomnié, honni, conspué par les plus abjects, les plus vils, les plus corrompus. Hélas! voilà quel est trop souvent le sort des véritables amis de F humanité.

A celui-ci le pays, cédant à un sentiment de légitime reconnaissance, avait voté des statues. Mais on cherche vainement sur nos places publiques la statue décrétée. C'est précisément là le cas de Jean- Jacques Rousseau. Il n'est pas d'homme peut-être dont la mémoire ait été plus solennellement honorée, qui ait reçu de tout un peuple plus de témoignages d'estime, d'admiration et de reconnaissance: à peine semble- 1- on s'en souvenir aujourd'hui. Il en est même qui se croient très-osés, j'en suis sûr, en souhaitant timidement une statue au grand citoyen, sans doute afin de pouvoir le décrier plus à l'aise. Ils ignorent les honneurs extraordinaires que par trois et quatre fois lui décerna la France régénérée. Aussi n'est-il pas inutile de rappeler ce qu'il fut aux yeux des hommes de la Révolution, et les hommages splendides rendus par ces glorieux fondateurs de la patrie moderne à celui qu'avec juste raison ils considéraient comme le révélateur des Droits de l'homme.

Un jour rimmortel Jean-Jacques, décrété de prise de corps par le parlement de Paris, chassé de sa ville natale , qui rayonnait pourtant de Fillustration de son nom, et au foyer de laquelle il avait espéré en vain pouvoir trouver un asile et un refuge, obligé enfin de mener à l'étranger la vie errante et précaire d'un proscrit, écrivait, dans l'amertume de son cœur, les lignes suivantes, en répondant à un mandement célèbre de l'archevêque de Paris, Christophe de Beauraont : « Oui, je ne crains pas de le dire, s'il existait en Europe un seul gouvernement éclairé , un gouvernement dont les vues fussent vraiment utiles cl saines, il eût rendu des honneurs publics à l'auteur d'Emile, il lui eût élevé des statues. Je connaissais trop les hommes pour attendre d'eux de la reconnaissance, je ne les connaissais pas assez, je l'avoue, pour en attendre ce qu'ils ont fait.» Permis à Voltaire de déployer à ce sujet toute sa verve moqueuse, il n'en est pas moins vrai que trente ans plus tard ce vœu naïf d'un grand esprit et d'un grand cœur se trouvait presque entièrement réalisé.

L'érection d'une statue à l'humble et doux philosophe de Genève devait être une œuvre nationale; il était réservé à l'Assemblée constituante d'en dé-

A .lEAN-JACQlES ROUSSEAU

ci'étei' officiellement le principe; cependant il est juste de dire que l'initiative vint de deux simples particuliers de la petite ville de Lusignan. Dès les premiers jours de Tannée 1790, les citoyens Bonneau-Duchesne fils et Presle-Duplessis le jeune s'adressèrent aux Révolutions de Paris, le journal le plus populaire de l'époque , pour leur faire part du projet d'ouvrir une souscription d'un écu à l'effet d'élever une statue à la personne de Jean-Jacques Rousseau. « Si tous ses admirateurs souscrivent, écrivaient-ils, nous aurons du reste encore de quoi soulager bien des malheureux (1). » Les Révolutions deParis, toujours fort empressées d'aller au-devant du sentiment public, ne demeurèrent pas sourdes à cet appel, et, faisant ce que fait aujourd'hui le journal le Siècle pour Voltaire, elles ouvrirent leurs colonnes à la souscription proposée afin d'élever un monument à l'homme dont le nom, disait-on alors, était inséparable des noms de patrie, de liberté, de justice et de vérité.

Les offrandes affluèrent de toutes parts : hommes, femmes, enfants, tous donnèrent, comme si chacun eût compris qu'il avait une dette de reconnaissance à payer à la mémoire du philosophe. Et, afin d'imprimer à cet acte de rémunération grandiose — car alors on ne prodiguait pas les statues comme de nos

(1) Lettre en date du -10 janvier 1T90. név (Aidions de Paris, numé.o 29.

Eï LA REVULLTIOÎS i'K.\>ÇAlSE O

jours — un caractère essentiellement patriotique, on résolut d'employer à la construction du piédestal de ce monument des pierres provenant de la démolition de la Bastille. C'était assurément une manière ingénieuse de faire savoir à tous qu'au nom et à la personne de Rousseau se rattachait directement la chute de cette vieille forteresse du despotisme, chute à laquelle, on le sait, nos pères avaient fixé le commencement de l'ère nouvelle, l'ère de la liberté dans notre pays. Certes on ne pouvait-honorer plus délicatement le précurseur, le promoteur le plus hardi des grandes choses qui s'accomplissaient en ces temps prodigieux. Cette idée parut si heureuse que les poètes se mirent en frais d'imagination pour la chanter, et à peu près vers l'anniversaire de la prise de la Bastille, le Moniteur, qui n'était pas encore un journal officiel, offrit à ses lecteurs des vers d'un citoyen nommé Guichard , dont les intentions valaient beaucoup mieux que la poésie.

Dans les derniers jours de cette féconde année 1790, le 2i décembre, dans sa séance du soir, l'Assemblée nationale constituante, pénétrée de tout ce qu'elle devait à la mémoire de Jean-Jacques Rousseau, rendait à son tour, à l'unanimité et au milieu d'applaudissements prolongés, sur la double proposition deBarère et d'Aymar, député de Forcalquier, un décret dont le premier article était ainsi conçu : « Il sera élevé à l'auteur d'Emile et du Contrat social

6 JEAIS-JACQUES KOUSSEAU

une statue portant cette inscription : La nation française libre à Jean-Jacques Rousseau. Sur le piédestal sera gravée la devise : Vitcmi impendere vero.y^ Par un second article, une pension de 1,200 livres était accordée à celle que, sur le soir de sa vie, le philosophe avait proclamée sa femme et que la Révolution reconnut comme sa veuve (1). Ce décret avait une haute et puissante signification : la Révolution française se reconnaissait, se proclamait à la face du monde, dans ce qu'elle avait de plus noble, de plus grand, de plus élevé, la fille légitime de Jean-Jacques Rousseau.

A quelques jours de là on jouait au Théâtre Italien un drame de Bouilly représentant le philosophe à ses derniers moments. La pièce eut un succès de larmes. Le jour de la seconde représentation on apporta sur la scène le buste de Rousseau, et on le couronna au milieu des acclamations de la foule, tandis que Torchestre jouait Touverture du Devin (h' village {"2).

L'Assemblée constituante ne se contenta pas do voler une statue à Fauteur du Contrat social; un mois avant de se séparer, prenant en considération une demande émanée d'un certain nombre de gens de lettres et d'une foule de citoyens appartenant à toutes les conditions, elle déclai'aitque Jiiin-Jacques était digne de recevoir les honneurs réservés aux

(Ij Voir le ilonilcur du 23 dcceinhre 1T90. (2) \o'n-le Moniteur du 7 janvier 1791.

grands hommes, et, se fondant sui' ce qu'il était virtuellement le fondateur de la constitution française qu'elle venait d'achever, elle décrétait que ses cendres seraient transférées au Panthéon, où déjà reposaient celles de Voltaire. Ah! comme dut tressaillir l'ombre du vieil Arouet à l'heure où la France régénérée saluait dans Rousseau un bienfaiteur et un maître inspiré et payait un splendide tribut d'hommages à la mémoire de celui dont il avait nié le génie et qu'il avait poursuivi de tant d'invectives et de tant d'insultes.

Un léger scrupule avait un moment arrêté l'Assemblée. Les restes de Rousseau avaient été inhumés à Ermenonville, dans l'île des Peupliers, au milieu de cette charmante résidence où il était venu, tout joyeux, chercher le repos, et où en effet il avait trouvé, presque en arrivant, le repos... de la tombe. Avait-on le droit, objectaient certains membres, Bouche et Beaumetz entre autres, d'enlever ces restes précieux à M. de Girardin, et pouvait-on en déposséder celui-ci? comme si le corps refroidi du philosophe fût devenu immeuble par destination ! Sans aucun doute, répondaient d'autres députés, notamment Charles de Lameth et Mathieu de Montmorency: le corps des grands hommes appartient de droit à la patrie, et M. de Girardin ne pouvait qu'applaudir à une mesure destinée à glorifier la mémoire du citoyen illustre dont il s'honorait à si

juste titre d'avoir été l'hôte et l'ami. Ces considérations avaient déterminé le vote de l'Assemblée constituante (1).

Néanmoins ce décret de translation des cendres de Rousseau au Panthéon parut à M. de Girardin une violation du droit de propriété, et par une pétition officielle il réclama publiquement contre leur exhumation. Dépositaire des dernières volontés du philosophe, il rappela qu'elles avaient été « que ses mânes fussent déposées dans le sein de la nature, sous la lumière et la voûte du ciel, et non sous les voûtes ténébreuses et funèbres d'une église ». Rien de plus légitime et de plus respectable à coup sûr que le sentiment auquel obéissait ici celui qui s'intitulait fièrement le fidèle ami, le disciple et le propagateur du premier apôtre de notre liberté, et l'on ne saurait s'étonner de l'espèce d'obstination mise par le vieillard à garder chez lui, comme des reliques du cœur, les dépouilles mortelles de l'hôte à qui, vivant, il avait offert une si affectueuse hospitalité. Malgré cela, sa résistance au décret de la Constituante faillit, un peu plus tard, quand l'horizon se fut rembruni, compromettre sa tranquillité. Il fut pour ce fait dénoncé comme un scélérat par quelques énergumènes en plein club des Jacobins, dont il était membre, et, à la date du 2 brumaire an II.

l'ij Voir le Moniteur du 30 août HQ! (séance du '■11).

il écrivait d'Ermenonville à la Société que, loin de différer en aucune manière d'un vœu véritablement populaire, il était le premier à désirer que les restes sacrés de Jean-Jacques reposassent désormais sous la sauvegarde du peuple français. Seulement, ajoutait-il, on devrait, pour se conformer aux volontés suprêmes « de cet ami de la nature et de la vérité », élever son monument en face des Champs-Elysées, dans une île de la Seine, qui serait plantée de peupliers en souvenir de son premier tombeau. Quant k lui, noble, emporté par ses instincts dans le mouvement démocratique, il sollicitait uniquement, en échange du sacrifice qu'il faisait à la patrie, la faveur d'être relevé de la tache originelle par un baptême républicain, et demandait à n'être plus mentionné désormais dans tous les actes et registres publics que sous le nom d'Emile (i).

L'Assemblée constituante s'était bien gardée, du reste, de faire droit à la réclamation de René de Girardin. Le 21 septembre, dix jours avant de prononcer sa clôture , avant de rentrer dans le néant après avoir renouvelé la face du peuple français et étonné le monde par son œuvre prodigieuse, elle décrétait encore que toutes les sommes nécessaires pour élever une statue et décerner les honneurs publics à Jean- Jacques Rousseau seraient accordées par le Corps

(1) Voir le Moniteur du 14 brumaire an II.

•JO .IEA>-JACQUES HOUSSEAU

législatif (1), Ce fut son dernier tribut de reconnaissance tlliale à Téci'ivain aux livres duquel elle avait emprunté les matériaux épars de ses impérissables travaux.

En attendant l'exécution des décrets rendus par sa devancière pour la consécration de la mémoire du philosophe genevois, l'Assemblée législative décida que le buste de Rousseau, sculpté en relief sur une des pierres de la Bastille et offert en hommage à la nation par le patriote Palloy, serait placé dans la salle de ses séances. On pourrait s'étonner, sans doute, des retards apportés à la réalisation des mesures votées par la Constituante si l'on ignorait combien elles étaient mal vues en haut lieu et quelle mauvaise grâce le ministère mettait à exécuter des décrets destinés à glorifier le philosophe dont les idées avaient germé comme un bon grain déposé dans la terre, et, grâce à leur développement merveilleux, avaient tant contribué à l'explosion du mouvement révolutionnaire. A cette époque, en effet, l'esprit rétrograde soufflait avec une violence inouïe. La réaction, sans souci du choix des moyens, cherchait partout des alliés, se recrutait à l'intérieur

(1) Voir le Moniteur du 8 ociobrc 1791.

et à l'extérieur, et se préparait à déchaîner contre la jeune Révolution, si disposée au début à la concorde et à l'indulgence, le double fléau de la guerre civile et de la guerre étrangère. Quel était donc le crime de cette Révolution, notre mère? Elle était venue appliquer les doctrines de la justice éternelle et mettre en pratique les préceptes de liberté, d'égalité et de fraternité enseignés au monde par l'auteur du Contrat social. Donc le mauvais vouloir de la cour à l'égard des honneurs à rendre à la mémoire du philosophe pouvait paraître amplement justitié, et ils étaient encore à l'état de projet quand la vieille monarchie s'écroula avec fracas dans la sanglante journée du 10 août.

Plus encore que l'Assemblée constituante, la Convention nationale se trouvait en communion d'idées et de sentiments avec ce véritable ami de la nature et de l'humanité, comme on l'appelait. Un jour, à la suite d'un rapport de Chénier sur l'instruction publique, rapport dans lequel l'auteur avait rendu un magnifique hommage aux vertus et au génie de Rousseau, elle décida, sur la proposition de Sergent, que le décret de la Constituante relatif à sa statue serait prochainement réalisé (1), et le comité de Salut public, agissant comme pouvoir exécutif, arrêta de son côté, un peu plus tard, que ce monu-

(1) Voir le Moniteur du 19 brumaire an II (9 novembre 1793) , séance du 15 brumaire.

ment serait élevé à Tentrée des Champs-Elysées, en lace des chevaux de Coysevox, et vis-à-vis du château des Tuileries, comme s'il eût voulu que la statue du fier républicain dominât désormais de toute sa hauteur le vieux palais où s'était abrité le despotisme.

La mémoire de Jean-Jacques Rousseau élait alors devenue sacrée en quelque sorte. Son éloge, mis au concours l'année précédente par l'Académie française, avait été entrepris par une foule de concurrents. Dans le domaine moral on le considérait comme une autorité infaillible. Quand au sein de l'Assemblée législative on avait agité la question de la tolérance civile et religieuse, on n'avait pas manqué de citer son opinion à l'appui de la nécessité de cette tolérance (l). Son ingrate patrie, qui jadis s'était déshonorée en le proscrivant de son sein, faisait amende honorable, annulait solennellement les arrêts rendus contre sa personne et contre ses ouvrages, célébrait en son honneur une fête comme jamais, de mémoire d'homme, on n'en avait vu à Genève, et l'Assemblée nationale du pays décrétait qu'avant le 28 juin 1794 un monument public lui serait érigé au milieu de la ville (2).

Les temps étaient bien changés depuis le jour où

(1/ Voir le Moniteur du "IQ mai 179:2.

['■2) Voir à cet égard le Honileur des 11 juillet l'OS et 18 nivôse an II (7 janvier 1794).

le pauvre philosophe s'en allait errant, chassé (\v. France et de Genève comme un malfaiteur. On était presque tenté aujourd'hui de demander compte à ses persécuteurs de leur intolérance, et plus d'un patriote ne pardonna pas à Condorcet d'avoir figuré an nombre de ses ennemis. Il faillit même en coûter cher à Palissot de l'avoir bafoué dans une de ses comédies. Ce médiocre auteur s'étant avisé de venir à la Commune réclamer un certificat de civisme, le procureur général Chaumelte fulmina contre lui un réquisitoire terrible. « C'est aux patriotes, s'écria-t-il , à venger l'ami sincère de l'humanité, l'ange de lumière qui montra la liberté aux. hommes et sut la leur faire désirer.» Palissot, interdit, épouvanté, ne trouva rien à répondre tout d'abord ; il mit une quinzaine de jours à chercher une excuse, et encore jugea-t-il à propos d'avoir recours à un mensonge assez grossier. Ainsi, il nia effrontément avoir mis sur la scène Rousseau, auquel, prétendit-il, son philosophe ne ressemblait pas plus qu'un singe ne ressemblait à un homme (1). Cette mauvaise argutie de palais sauva Palissot ; mais il eût été bien plus digne de sa part de rappeler la conduite généreuse que Jean- Jacques avait autrefois tenue à son égard. Des personnages influents de l'époque s'étaient indignés de la façon grossière dont l'écrivain dramatique avait

(1) Voir le Moniteur des IS septembre et 5 octobre 1793.

1 4 JEA?i-JACQUES ROUSSEAU

injurié le moraliste, et ils avaient eu la pensée d'exercer contre lui certaines représailles. Rousseau ayant appris qu'il était question de rayer Palissot des registres de l'académie de Nancy, dont il était membre, et de lui faire encourir la disgrâce du roi Stanislas, s'empressait d'écrire au comte de Tressan: « Si tout son crime est d'avoir exposé mes ridicules, c'est le droit du théâtre; je ne vois rien en cela de répréhensible pour l'honnête homme... Je vous prie donc, monsieur, de ne pas écouter là-dessus le zèle que l'amitié et la générosité inspirent à M. d'Alembert, et de ne point chagriner, pour cette bagatelle, un homme de mérite (1).» Et à d'Alembert, qui alors prenait si chaudement sa défense, jusqu'à s'élever, lui le fondateur de la libre Encyclopédie, contre la liberté du théâtre, et à provoquer des persécutions contre un écrivain, il s'adressait en ces termes : « Je ne puis approuver le zèle qui vous fait poursuivre ce pauvre M. Palissot... Laissez donc là cette affaire, je vous en prie derechef; je vous en suis aussi obligé que si elle était terminée, et je vous assure que l'expulsion de Palissot pour l'amour de moi me ferait plus de peine que de plaisir (2). » Grâce à la noble intervention de Rousseau, l'auteur des Philosophes échappa à l'affront dont il était menacé. Jean-Jacques voulut que le pardon fût sans réserve;

(1) Lettre en date du 26 décembre 175b.

(2) Ihid. du 27.

et comme on s'étonnait de la générosité de ses procédés à regard d'un ennemi, il i-épondait : « Quelque peu d'estime que je fasse de nos contemporains, à Dieu ne plaise que nous les avilissions à ce point d'inscrire comme un acte de vertu ce qui n'est qu'un procédé des plus simples, que tout homme de lettres n'eût pas manqué d'avoir à ma place... Qu'il ne soit plus question d'une bagatelle qui a déjà fait plus de bruit et donné plus de chagrinàM.Palissol que l'affaire ne le méritait (1). » Quelle noirceur d'âme! Voilà pourtant l'homme que ses adversaires ont dépeint comme un être insociable. Nous aurons plus d'une preuve de ce genre à donner de l'atrocité de son caractère.

Revenons aux hommages rendus à sa mémoire par la Révolution française. Le 2o germinal an II (14 avril 179-4), la Convention, renouvelant un décret de la Constituante, ordonnait le transférement de ses cendres au Panthéon, et chargeait son comité d'Instruction publique de lui présenter un rapport sur les considérations d'intérêt public et de reconnaissance nationale qui l'avaient déterminée à décréter cette mesure (2).

(1) Lellre au comte de Tressau du 7 janvier 17">G.

(2) Voir le Moniteur du 27 germinal an II (16 avril 17'J4).

d6 .lEAIN-IACQUES ROUSSEAU

Dans le couranl du mois suivant, le 18 floréal (8 mai 1794), un des plus purs et des plus éloquents disciples de Fauteur à'Émile, Maximilien Robespierre, qui jamais ne laissait échapper l'occasion do célébrer la mémoire de son maître, s'exprimait en ces termes : « Parmi ceux qui se signalèrent dans la carrière des lettres et de la philosophie, un homme, par l'élévation de son âme et par la grandeur de son caractère, se montra digne du ministère de précepteur du genre humain. 11 attaqua la tyrannie avec franchise; il parla avec enthousiasme de la Divinité; son éloquence mâle et probe peignit en traits de flamme les charmes de la vertu, elle défendit ces dogmes consolateurs que la raison donne pour appui au genre humain. La pureté de sa doctrine, puisée dans la nature et dans la haine profonde du vice, autant que son mépris invincible pour les sophistes intrigants qui usurpaient le nom de philosophes, lui attira la haine et la persécution de ses rivaux et de ses faux amis. Ah ! s'il avait été témoin de cette Révolution dont il fut le précurseur et qui l'a porté au Panthéon, qui peut douter que son âme généreuse eiit embrassé avec transport la cause de la justice et de l'égalité (1)? » Quand Robespierre laissait tomber de telles paroles, il était sincère, car il avait pour le mensonge une horreur égale à celle

(i) Discours sur les rapports des idées religieuses el morales avec les principes républicains.

qu'avait professée pour ce vice honteux le grand homme dont il avait tracé un éloge si vrai et si mérité.

Quelques jours plus lard des Genevois venaient en députation rendre compte à l'Assemblée des réparations accordées par leur patrie à la mémoire de leur illustre concitoyen, et demander à prendre part à la cérémonie ordonnée en son honneur. « Genève, répondit le président, a donné le jour à Rousseau, la France a recueilli son dernier soupir, son génie appartient à l'univers. L'univers doit le pleurer, la France honorer ses cendres, Genève s'enorgueillir et tous les êtres sensibles prendre part à la fête que la philosophie lui décerne. » Puis, sur la proposition de Jean Debry, la Convention enjoignit à ses comités de Salut public et d'Instruction de prendre toutes les mesures nécessaires à l'exhumation et à la translation des restes du philosophe (1).

Une catastrophe inattendue et fatale à la République, le coup d'État du 9 Thermidor, qui vint frapper la Révolution au cœur et remettre les destinées du pays aux corrompus et aux hypocrites, retarda de quelques semaines la célébration de la cérémonie ordonnée en l'honneur de Jean-Jacques. On entendit même, dans une séance de la Convention, Jean

(i) Voir le Moniteur du 24 floréal au II (14 mai 1794!.

18 JEA.N-JACaLES ROUSSEAU

Debry imputer à Robespierre les délais apportés ;i celte fête funéraire. C'était alors la mode de tout jeter sur le compte deMaximilien, le mal, bien entendu, car de tout le bien qu'il avait fait, des grandes choses auxquelles il avait contribué, ses ennemis se faisaient un trophée. Crimes, erreurs, vengeance.nationales, c'était la faute à Robespierre, comme plus tard, sous la Restauration, de par les coryphées de l'émigration, c'était la faute à Rousseau et k Voltaire si tout ne marchait pas au gré de la réaction royaliste. El c'était justice, car ces trois grands hommes s'étaient dévoués d'une ardeur égale, qui à l'émancipation des peuples , qui aux progrès de l'humanité, qui à l'affranchissement de l'esprit humain.

Déjà, la réaction grandissant et s'enhardissant dans l'ombre, certaines personnes reprenaient contre Jean-Jacques Rousseau la vieille et banale accusation basée sur l'aveu volontaire de quelques erreurs de jeunesse fait par lui avec tant d'humilité dans ses Confessions. Ce fut à ces personnes que Jean Debry, mieux inspiré, adressa hautement ce défi : « Que celui qui a eu moins de faiblesses que lui, qui a rendu à la liberté plus de services, se lève et parle. « Des applaudissements prolongés répondirent seuls à cette protestation énergique (1).

(I) Voir le Moniteur du 8 fi-U(nitlur au H (ti.o août 1791) Scance du 6

ET LA P.ÉVOLLTIO.N FnA>ÇAlSE 19

Le !29 fructidor au II (lo septembre 1794) Lakanal parut ù la tribune de la Convention nationale, et, dans un des plus beaux rapports qui soient sortis de sa plume, il prononça l'éloge du génie immortel à qui la reconnaissance nationale ouvrait les portes du Panthéon. Mirabeau aussi avait obtenu un pareil honneur, parce qu'il avait paru tout d'abord s'identifier de bonne foi à la cause de la Révolution, qu'il avait servie de sa fougue, de son éloquence et de ses mouvements impétueux. Mais quand, à sa mort, on était venu à découvrir qu'il avait été vendu à la cour, qu'il lui avait conseillé , pour refréner la Révolution, le plus abominable plan de corruption qui se puisse imaginer, qu'il avait entin sacrifié les intérêts populaires à une misérable question d'argent, une indignation légitime avait éclaté de toutes parts, et, suivant l'expression de Lakanal, l'idole, arrachée du sanctuaire où s'était trop hâtée de la porter une reconnaissance aveugle, avait été brisée et foulée aux pieds avec dédain.

Un pareil revers n'était pas à craindre pour l'auteur du Contrat social, ajoutait l'éloquent rapporteur du comité d'Instruction publique. Il le montra, antithèse vivante au milieu de ses contemporains, professant la science delà liberté en face du despotisme, au sein d'un peuple endormi dans l'esclavage, et proclamant l'égalité naturelle à une époque où tout appartenait à la richesse et à l'aristocratie de nais-

sance. Il le montra battant en brèche tous les vieux préjugés, luttant fièrement, seul et sans appui, contre les gens en place, énonçant le premier les Droits de l'homme et du citoyen, tirant les professions utiles de Tavilissement où on les avait laissées jusque-là, apprenant au monde à honorer le travail, la pauvreté, le malheur, abaissant enfin ce qu'avaient accoutumé de déifier la sottise el la corruption des hommes, et couvrant de considération et d'estime ce que dédaignait injustement leur stupide orgueil (1). Lakanal termina son rapport par la description du plan de la fête projetée en l'honneur des mânes du philosophe, plan que la Convention adopta d'enthousiasme. La date de cette cérémonie avait été fixée au 20 vendémiaire an III (octobre 1794).

Dès l'avant-veille on avait exhumé de l'île des Peupliers la dépouille mortelle do Rousseau , et les citoyens d'Ermenonville l'avaient accompagnée jusque dans la commune de Montmorency, devenue la commune &'ÈmUe. Les habitants de ces contrées charmantes n'avaient point perdu le souvenir du modeste philosophe. C'était au milieu d'eux qu'il avait com-

(1) Voir le Monileur ,1e la 2'' sans-culoltide an II (18 sej>tenilre ■1794).

ET LA RÉVOIATION FRANCjAISK 21

posé ses plus beaux ouvrages; ils le voyaient encore se promenant dans leurs vallons fleuris et sur leurs riants coteaux, et ils ne pouvaient oublier que c'était du sein de leurs champêtres asiles qu'était venu l'arracher le fanatisme politique et religieux pour le livrer à toutes les amertumes de l'exil. L'ayant eu au milieu d'eux quelques années durant sa vie, ils voulurent le posséder mort quelques instants au moins, et gardèrent ses cendres jusqu'au lendemain.

Le 18, le funèbre cortège se mit en marche pour Paris ; il était six heures et demie du soir quand il arriva à la place de la Révolution. Une députation de la Convention vint recevoir au pont tournant les restes du philosophe, et l'Institut national de musique commença aussitôt à exécuter les airs du Devi7i de village. Une espèce d'île entourée de saules pleureurs avait été figurée dans un des bassins du jardin des Tuileries pour rappeler aux spectateurs l'île des Peupliers d'Ermenonville. Ce fut au milieu de cette île factice, sous un petit monument de forme anlique, qu'on déposa provisoirement l'urne funéraire de Jean-Jacques Rousseau.

Immense était la foule qui, dès neuf heures du matin, garnissait le jardin national le décadi 20 vendémiaire an III, La Convention se trouvait en séance sous la présidence de Cambacérès quand l'ordonnateur de la fête, l'architecte Hubert, vint lui an-

22 ,IEAN-.I.\CQUES ROUSSEAU

nonccr que tout était préparé ! Les travaux cessèrent immédiatement. Du haut du balcon dominant le péristyle du palais, le président donna lecture des divers décrets rendus pour honorer la mémoire du philosophe, et, au milieu des acclamations enthousiastes, il annonça les nouvelles victoires remportées par les soldats de la République sur les armées de la coalition. Après quoi F Assemblée en corps descendit pour se joindre au cortège.

La marche s'ouvrait par un groupe de musiciens exécutant des airs de la composition de Jean-Jacques Rousseau. Un deuxième groupe, formé de botanistes portant des faisceaux de plantes, était précédé d'une bannière ayant pour inscription : « L'étude de la nature le consolait des injustices des hommes. » Des artistes de toute espèce, tenant en main les instruments de leur profession, la scie, le soc, le rabot, le compas, le pinceau et le burin, composaient le troisième groupe, et avaient pour devise : « Il réhabilita les arts utiles. » Derrière eux venaient les députés des différentes sections de Paris, précédés du tableau des Droits de l'homme. Aussi lisait-on sur leur bannière : « Il réclama le premier ces Droits imprescriptibles. »

Ensuite s'avançait, portée sur un char, la statue de la Liberté, que suivaient des mères vêtues à l'antique, les unes tenant par la main des enfants en âge de marcher, les autres en portant de tout jeunes

dans leurs bras. « Il rendit les mères à leurs devoirs et les enfants au bonheur, » telle était la devise de ce cinquième groupe. Sur un second char se dressait la statue de Jean-Jacques, au bas de laquelle on avait écrit : « Au nom du peuple français, la Convention nationale à Jean-Jacques Rousseau. An II de la République. » La statue du philosophe était escortée des habitants de Franciade et des communes de Grolay et de Montmorency, dont la bannière disait : « C'est au milieu de nous qu'il fit He'Ioïse ^ Emile et le Contrat social. »

Autour de Turne funéraire, sur laquelle avaient été gravés ces mots : « Ici repose Tami de la nature et de la vérité », se tenaient rangés les habitants de la commune d'Ermenonville. Un huitième groupe était formé de Genevois ayant à leur tête l'ambassadeur de la petite république. Sur leur bannière flottante se lisait cette inscription réparatrice : « Genève aristocrate l'avait proscrit; Genève régénérée a vengé sa mémoire. » Enfin la marche du cortège était fermée par la Convention tout entière, entourée d'un ruban tricolore et précédée du livre qui était comme la Genèse de la Révolution française, le Contrat social.

Quand on fut arrivé dans l'enceinte du Panthéon, trop petite pour contenir la foule des assistants, un silence religieux se fit, et Cambacérès, au nom de la Représentation nationale, prononça le discours sui-

24 JEAIN-JACQUES ROUSSEAU

vant : « Citoyens, les honneurs du Panthéon décernés aux mânes de Rousseau sont un hommage que la nation rend aux vertus, au talent et au génie.

« S'il n'avait été que Thomme le plus éloquent de son siècle, nous laisserions à la renommée le soin de le célébrer ; mais il a honoré l'humanité, mais il a étendu l'empire de la raison et reculé les bornes de la morale. Voilà sa gloire et ses droits à notre reconnaissance.

« Moraliste profond, apôtre de la liberté et de l'égalité, il a été le précurseur qui a appelé la nation dans les routes de la gloire et du bonheur. C'est à Rousseau que nous devons cette régénération salutaire qui a opéré de si heureux changements dans nos mœurs, dans nos coutumes, dans nos lois, dans nos esprits, dans nos habitudes.

« Au premier regard qu'il jeta sur le genre humain, il vit les peuples à genoux, courbés sous les sceptres et les couronnes, il osa prononcer les mots d'égalité et de liberté. Ces mots ont retenti dans tous les cœurs, et les peuples se sont levés.

« Il a le premier prédit la chute des empires et des monarchies; il a dit que l'Europe avait vieilli, et que ces grands corps, prêts à se heurter, allaient s'écrouler comme ces monts antiques qui s'affaissent sous le poids des siècles.

« Politique sublime, mais toujours sage et bienfaisant, la bonté a fait la base de sa législation. Il a

dit que dans les violentes agitations il faut nous délier de nous-mêmes, que l'on n'est point juste si Ton n'est humain, et que quiconque est plus sévère que la loi est un tyran.

« Le germe de ses écrits immortels est dans cette maxime : que la raison nous trompe plus souvent que la nature. Fort de ce principe, il a combattu le préjugé, il a ramené la nature égarée, et, à la voix de Rousseau, le lait de la mère a coulé sur les lèvres de l'enfant.

« Enfin, comme si Rousseau eût été l'ange de la liberté, et que les chaînes eussent dû tomber devant lui, il a brisé les langes mêmes de l'enfance, et, à sa voix, l'homme a été libre depuis le berceau jusqu'au cercueil.

« Le héros de tant de vertus devait en être le martyr. Rousseau a vécu dans la pauvreté, et son exemple nous apprend qu'il n'appartient point à la fortune ni de donner ni de ravir la véritable grandeur.

« Sa vie aura une époque dans les fastes de la vertu, et ce soin, ces honneurs, cette apothéose, ce concours de tout un peuple, cette pompe triomphale, tout annonce que la Convention nationale veut acquitter à la fois, envers le philosophe de la nature, et la dette des Français et la reconnaissance de l'humanité (1). »

(1) Voir le Moniteur du 2i vendémiaire an III (15 oclobre 1794).

A la suite de ce discours, qu'avaient accueilli de prodigieux applaudissements, on chanta un hymne dont les paroles étaient de Marie-Joseph Chénier et dont Gossec avait composé la musique. Nous nous contenterons de citer la dernière strophe, chantée par les jeunes gens :

Combats toujours la tyrannie ,

Que fait trembler ton souvenir.

La mort n'atteint pas ton génie ,

Ce flambeau luit pour l'avenir.

Ses clartés pures et fécondes

Ont ranimé la terre en deuil,

Et la France , au nom des deux mondes,

Répand des fleurs sur ton cercueil.

Les strophes de cet hymne étaient entrecoupées par ce refrain que répétait un chœur:

0 Rousseau, modèle des sages,

Bienfaiteur de l'humanité, D'un peuple fier et libre accepte les hommages, Et du fond du tombeau soutiens l'égalité (1).

Jamais homme en France n'avait reçu de pareils hommages; il s'en fallait de beaucoup que les cendres de Voltaire eussent été aussi magnifiquement honorées. C'est qu'au point de vue des choses et des idées de la Révolution, il y avait, comme nous

(1 Voyoz l'hymne de Chénier dans le Monilcur du £0 ven'éiiiiaiic an III (1 1 octobre 1794}.

le montrerons bientôt, une différence profonde entre ces deux beaux et puissants génies. La France révolutionnaire semblait ne pouvoir se lasser de tresser des couronnes au citoyen de Genève, tant elle se sentait redevable envers lui. Le surlendemain du jour où elle avait déposé ses cendres sous les voûtes du Panthéon, le député Crassous demandait encore qu'un monument fût érigé à sa mémoire dans la commune d'Ermenonville. « Il y a, s'écria une voix, un autre monument à élever à la gloire de Jean-Jacques : c'est de déposer ses manuscrits à la Bibliothèque nationale. » Cette voix c'était celle de Boissy-d'Anglas, le même qui, trois mois auparavant, avait comparé le plus fervent disciple de Rousseau à Orphée enseignant aux hommes les premiers préceptes de la vertu et de la morale. 11 était tout naturel qu'aujourd'hui il prît la parole en faveur du maître. Sur sa proposition, l'Assemblée décida que les manuscrits du philosophe seraient réclamés à ses éditeurs et conservés précieusement ù la Bibliothèque comme des reliques sacrées (1) Les départements suivirent l'exemple donné par la capitale, et dans nombre de villes, à Lyon, à Montpellier et à Grenoble, notamment, on célébra en l'honneur de Rousseau des fêtes plus ou moins solennelles.

(1) Voir te Moniteur ilu 24 vendciiiaire an lll (15 oclolire

On sait les agitations au milieu desquelles la Convention nationale termina sa longue et glorieuse mission. Le pays livré à toutes les fureurs de la réaction girondine et royaliste, fille de Thermidor; les principes posés dans la Déclaration des droits altérés et viciés dans leur essence ; la Terreur, supprimée de nom, mais s'exerçant sous le masque d'une modération hypocrite et sanguinaire , dirigée non plus contre les ennemis de la Révolution, mais contre les patriotes les plus ardents et les plus intègres; les compagnies de Jésus et du Soleil, volant, pillant, égorgeant impunément sous prétexte de venger les victimes de la justice nationale : voilà quel était l'état de la République française quand se sépara l'immortelle Assemblée qui avait compté dans son sein les Vergniaud, les Danton, les Robespierre, les Saint-Just et les Robert Lindet, qui avait dompté la contre-révolution et vaincu l'Europe. Grâces en soient rendues au 9 Thermidor !

Ah ! l'on comprend que cette date fatale soit trois fois chère et sacrée à tous les ennemis de la démocratie, aux réactions de toutes les couleurs, aux corrompus, aux ambitieux et aux intrigants ! Ces gens-là ne pouvaient avoir conservé un très-bon

ET LA KÉVULlTlO^i K1{A^ÇA1SE 29

souvenir de Rousseau, qui, dans ses écrits, les avait d'avance si éloquemment flétris et voués au mépris éternel. 11 ne fut donc plus question, durant quelque temps, de cette statue de Jean-Jacques décrétée par la Constituante et par la Convention nationale, et à laquelle le comité de Salut public avait réservé le plus bel emplacement de la capitale.

Cependant il y eut une heure où la France sembla vouloir se reposer dans le calme et dans la liberté. C'était en vendémiaire an YII (octobre 1798). On se prit alors à songer de nouveau à Fauteur de VÉmile et du Contrat social, et il fut arrêté par la commission des inspecteurs du palais du Conseil des Anciens qu'un monument lui serait élevé dans l'enceinte du jardin des Tuileries. Ce monument devait se composer de quatre figures représentant le philosophe lui-même, Emile, une mère et son enfant. L'exécution en fut confiée au sculpteur Masson(l). Mais, ô fragilité des décisions humaines! il était dit que cette fois encore il ne serait point donné satisfaction à la volonté nationale. A une année de là, en effet, les Anciens et les Cinq- Cents disparaissaient emportés par le coup d'État de Brumaire; la loi était outrageusement foulée aux pieds et la liberté confisquée au profit d'un soldat audacieux. Comment la mémoire de l'écrivain démocrate n'aurait-elle pas sombré dans ce

(1) Voir le Moniteur du 28 nivôse an VII.

lamentable désastre de la démocratie française? Personne n'ignore Fantipathie instinctive de Bonaparte pour les idéologues. On raconte qu'après l'attentat qui l'avait mis en possession du pouvoii-, étant encore premier consul, et se trouvant à Morfontaine chez son frère Joseph avec Louis Bonaparte, il alla visiter Ermenonville. Naturellement la conversation tomba sur Jean-Jacques Rousseau. Napoléon parla de lui comme du principal auteur de la Révolution, et s'exprima sur son compte en des termes on ne peut plus défavorables : « Mais, eut beau lui faire observer un de ses interlocuteurs, moins que personne vous devriez vous en plaindre. ■" Le futui' empereur persista dans son opinion, et il avait raison. Avant d'avoir étudié moi-même aux véritables sources l'histoire de la Révolution française, j'ai longtemps cru, sur la foi de M. Thiers, dont le livre, parsemé des plus choquantes contradictions et des plus monstrueuses erreurs, a fatalement contribué à égarer tant de monde, j'ai longtemps cru, dis-je, que Bonaparte avait été l'héritier direct et légitime de la Révolution, et que, fils reconnaissant, il en avait de bonne foi infusé les principes dans sa constitution. Il ne m'a fallu rien de moins que l'étude sérieuse et patiente pour dissiper cette aberration de ma jeunesse, et me convaincre que Napoléon, loin de vouloir développer et affirmer les principes mis en circulation par le grand

mouvement de 1789, n'avait cherché qu'à les comprimer et qu'à reconstituer sur leurs débris, dans la mesure du possible, une partie des abus de l'ancien régime.

Certainement il ne devait pas aimer Rousseau. Aussi, quand on lui proposa de visiter le local où l'auteur du Contrat social avait fini ses jours, de voir son herbier et tout ce qui le rappelait au souvenir des hommes, s'y refusa-t-il obstinément. « Faites voir cela à Louis, dit-il, c'est un philo- <ophe, un niais; il y peut trouver quelque charme, mais non pas moi. » Le héros consulaire rendait, sans s'en douter, une éclatante justice à Jean-Jacques Rousseau, pour qui les éloges d'un despote ne sauraient être qu'une sanglante injure.

Tant que dnra l'empire, il ne fut plus guère question du philosophe. Fondre, pour en dresser une colonne commémorative, le bronze des canons qui avaient servi à broyer toute une génération, élever des statues aux faucheurs d'hommes, à ceux qui s'entendaient le mieux, pour la satisfaction d'une ambition dynastique, à dégarnir les rangs de l'espèce humaine, à la bonne heure! Mais en ériger une au penseur, au sage dont l'unique souci avait été d'aimer, d'instruire, d'améliorer ses semblables, et dont l'éclatant génie avait enseigné au citoyen les premières notions de ses droits méconnus, à quoi bon? Non, il n'appartenait pas au régime

32 JEAJN-JACQUES ROUSSEAU ET 1,A RÉVOLUTIOlN

impérial d'acquitter les dettes de reconnaissance de la Révolution. L'honneur d'élever une statue à Jean-Jacques Rousseau ne doit revenir qu'à un pays libre.

Page 1