‹ La statue de J.-J. RousseauChapitre 5 sur 55 · CHAPITRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIEME

LES ENNEMIS ET LES CALOMNLVTEURS DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU. — LES CONFESSIONS.

Ce n'est jamais impunément qu'on attaque les vices, les préjugés, les abus, dont s'accommodent les intérêts particuliers au détriment des intérêts généraux. Flétrissez, par exemple, dans une assemblée publique les courtisanes qui donnent le ton et la mode, qui se pavanent au bois, qu'on voit se prélasser aux avant-scènes des théâtres, les jours de première représentation, et signalez le travers de certaines femmes du monde trop enclines à prendre les allures, le langage et le costume de ces étranges modèles , les unes et les autres se déchaîneront immédiatement contre vous. Si elles ne vous traitent pas comme jadis les bacchantes de légendaire mémoire traitèrent Orphée, si elles ne peuvent avoir le plaisir de vous mettre en lambeaux, tout au moins vous déchireront-elles en paroles et vous dénonce-

ront-elles à tout venant comme un grossier personnage. Ce qui prouve, une fois de plus, que toutes vérités ne sont pas bonnes à dire.

Quand Rousseau publia, au milieu d'un siècle corrompu et d'une société gangrenée jusqu'à la moelle, ses énergiques ouvrages, quand parurent successivement son Discours sur V origine et les fondements de V inégalité parmi les hommes^ le Contrat social ei son Traité de V éducation, un long cri d'admiration retentit, même au sein des classes qui se trouvaient atteintes au cœur, comme par un trait aigu, parla plume du hardi penseur. Il est vrai que toutes les vérités sorties du cerveau brûlant de Jean- Jacques, et développées avec une implacable logique, parurent autant de paradoxes aux beaux esprits do la cour et aux admirateurs titrés et privilégiés du philosophe. Leur enthousiasme se fiât singulièrement refroidi s'ils avaient pu imaginer qu'avant la tin du siècle ses théories passeraient à l'état d'application et qu'une révolution viendrait à point nommé réaliser les maximes auxquelles ils avaient tant applaudi.

Il n'y a donc pas à s'étonner outre mesure si plus tard il y eut de la part des serviteurs et des écrivains de la réaction un formidable déchaînement contre la mémoire de Rousseau. Ils se vengeaient sur elle de toutes les conquêtes de la Révolution. Ajoutez à tous ces adversaires de l'ordre politique

les envieux de sa renommée, les hommes de lettres dont sa gloire éclipsa la gloire, qui ne lui pardonnèrent jamais sa supériorité que tout d'abord ils n'avaient point soupçonnée, etvous aurez le compte à peu près exact des ennemis de l'incomparable écrivain qui ne voulut ni places, ni pensions, ni honneurs; qui vécut libre et fier, sans haine et sans envie, dans sa pauvreté volontaire, et mourut fidèle à ses principes, léguant à ses concitoyens, et surtout aux gens de lettres, l'exemple de la dignité dans la vie.

Ses détracteurs ont eu beau s'ingénier, — et l'on sait si la calomnie est savante ! — ils ont eu beau prendre les verres les plus grossissants, ils n'ont rien pu découvrir contre Rousseau, en dehors des peccadilles de jeunesse que dans un excès de franchise il a considéré comme un devoir de nous révéler lui-même. Leur rôle s'est donc borné la plupart du temps à s'emparer de ses aveux, à les interpréter dans le sens le plus défavorable, à en grossir la portée et à les envelopper de commentaires quelquefois odieux. Citons un exemple de ces honnêtes façons d'agir.

Jean-Jacques Rousseau raconte, dans ses Confessions, que durant son séjour à Grenoble, faisant un jour une herborisation dans la campagne des environs avec un avocat de la ville nommé Bovier, il se mit à manger, pour se rafraîchir, des fruits de saules

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épineux qui ombrageaient les bords de risère.Mais laissons-lui conter lui-même l'aventure. « Le sieur Bovier se tenait à côté de moi sans m'imiter et sans rien dire. Un de ses amis survint, qui, me voyant picorer ces grains, me dit : «Eh! monsieur, que ft faites-vous là? ignorez-vous que ce fruit empoi- « sonne? — Ce fruit empoisonne! m'écriai-je tout « surpris. — Sans doute, reprit-il, et tout le « monde sait si bien cela que personne dans le pays « ne s'avise d'y goûter. » Je regardai le sieur Bovier, et je lui dis : « Pourquoi ne m'avertissiez-vous pas? « — Ah! monsieur, me répondit-il d'un ton respec- « lueux, je n'osais pas prendre cette liberté. » Je me mis à rire de celte humilité dauphinoise, en discontinuant néanmoins ma petite collation. Cette aventure me parut si plaisante que je ne me la rappelle jamais sans rire de la singulière discrétion de monsieur l'avocat Bovier. » Il faut dire, pour expliquer la petite malice, bien inoffensive d'ailleurs, avec laquelle Jean-Jacques a raconté cette aventure, que, postérieurement à cette scène d'herborisation, il avait eu fort à se plaindre de l'avocat de Grenoble, jadis son admirateur passionné.

A la prière d'un ancien galérien nommé Thévenin, qui prétendait avoir prêté autrefois une somme de 9 francs à un M. Rousseau, l'avocat Bovier s'était imaginé de s'adresser à Jean-Jacques et lui avait écrit : « Je crois vous faire plaisir de vous rappeler

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un homme qui vous a rendu service, et qui se trouve aujourd'hui dans le cas que vous vous en souveniez. » Puis il était entré dans une foule de détails sur l'endroit et les circonstances dans lesquels aurait eu lieu ce prêt. Si quelqu'un tomba des nues à cette étrange réclamation, ce fut le pauvre Jean-Jacques, qui jamais n'avait été à l'endroit indiqué et qui, à l'époque, vivait tranquillement dans sa douce retraite de Montmorency. Il n'eut pas de peine à prouver la fausseté des allégations du trop zélé Bovier, mais il n'en éprouva pas moins une légitime indignation, car il se vit obligé de comparaître en audience publique pour être confronté avec Thévenin, et l'on peut juger s'il fut, suivant ses propres expressions, « navré de se voir, après cinquante ans d'honneur, compromis, seul, sans appui, sans amis, vis-à-vis d'un pareil misérable.» D'autres eussent songé peutêtre à demander à l'avocat Bovier une satisfaction quelconque de ses procédés au moins étranges; la seule vengeance qu'en ait tirée Rousseau a été de raconter, un peu malicieusement peut-être, l'anecdote qu'on vient de lire. Cela n'était pas bien méchant. Eh bien, l'avocat général au parlement de Grenoble, Servan, vit là, de la part du philosophe, une diffamation parfaitement caractérisée, et avec cette élasticité d'interprétation trop familière à certains magistrats, il prétendit que Rousseau avait accusé Bovier d'avoir voulu l'empoisonner, et qu'il

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s'était complu à le présenter comme un lâche assassin. On peut aller loin avec un pareil système, et c'est ainsi que les actions les plus innocentes sont parfois transformées en actes odieux et criminels, Servan avait été cependant un des admirateurs les plus enthousiastes de Jean-Jacques, dont les « préceptes, disait-il un jour, avaient mérité la sanction d'une loi divine ». Cette sanction, la Révolution l'apporta, mais, comme tant d'autres, l'ancien privilégié la repoussa alors, et en voyant se réaliser une partie des théories auxquelles il avait autrefois applaudi, il dressa contre l'auteur du Contrat social un réquisitoire en règle, qu'après sa mort, dans les dernières années de l'Empire, la Gazette de France inséra dans ses colonnes sous le titre de Jugement sur les ouvrages de Jean-Jacques Rousseau. C'est un morceau assez court, où l'ex-admirateur du philosophe, converti et égaré par d'injustifiables préventions , a condensé la calomnie et lancé des traits d'autant plus perfides qu'ils paraissent venir d'un critique impartial et désintéressé.

La Restauration venue, la guerre contre la mémoire de l'austère philosophe continua de plus belle, et l'on vit se ruer sur elle toute la cohue irritée des énergumènes delà réaction. C'est un plaisir pour nous d'ajouter que des défenseurs, du talent et du caractère le plus élevés, ne manquèrent pas à Rousseau, et que sa gloire est sortie consacrée et

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rajeunie des assauts multipliés auxquels elle fut en butte. Un homme surtout s'est rendu célèbre par le zèle infatigable, la persévérance et la science profonde qu'il a déployés dans la lutte : c'est Musset- Pathay, dont le succès a d'ailleurs si dignement couronné les efforts. Illustré déjà par sa mémorable campagne en faveur d'un des plus beaux génies dont se puisse enorgueillir notre littérature , Musset- Pathay l'a été depuis dans la personne de ses enfants (d); et, en écrivant cette rapide étude consacrée aussi à la gloire du précurseur naturel de la Révolution française, je ne puis m'empêcher de rendre hommage à l'écrivain distingué qui a, par d'indestructibles liens, attaché son nom à celui de Jean- Jacques Rousseau.

D'un désintéressement absolu, d'une probité à toute épreuve, d'un caractère antique, Jean-Jacques, avons-nous dit, ne prêtait le flanc à l'accusation que par le noble et volontaire aveu de ses fautes. Ses défenseurs n'ont pas eu de peine à prouver

(1) M. de Musset-Palhay est le père d'Alfred de Musset, qui est une de nos gloires littéraires les plus incontestées, et de M. Paul de Musset, dont tout le monde apprécie le talent fin et délicat, et qui est aujourd'hui vice-présideut de la Société des gens de lettres.

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que , s'il avait cru devoir être si sévère envers lui-même, la postérité ne devait point se montrer aussi rigoureuse, et qu'elle était tenue de Tabsoudre, complètement et sans arrière-pensée, de quelques faiblesses et de quelques erreurs, tant la somme du bien remportait chez lui sur celle du mal. C'était là un procès jugé, nous le pensions du moins. Hélas! nous nous trompions grossièrement.

Que des détracteurs ignorants ou de mauvaise foi, que des hommes attachés aux vieilles idées et aux vieux abus, que des écrivains, serviteurs des rancunes éternelles de la contre-révolution, déclament encore contre l'auteur de VÉmile et du Contrat social, et poursuivent toujours en lui le révélateur des vraies doctrines de la démocratie, cela se comprend jusqu'à un certain point; mais que de purs libéraux, que des gens faisant profession d'aimer la Révolution viennent insulter dans sa tombe le grand et sincère démocrate ; qu'au nom de la morale ils poursuivent d'invectives ridicules le moraliste par excellence, voilà qui est risible et de nature à confondre l'imagination.

Quoi! ce puissant génie, objetde tant de marques de vénération et d'estime de la part de nos pères, les athlètes héroïques de la France révolutionnaire, ce sage, ce philosophe inspiré, ce législateui' à qui l'antiquité n'eût pas hésité à décerner le titre de divin, ce doux et modeste précepteur, vénéré

de toutes les mères, il nous était réservé, à nous enfants de trois révolutions, de Tentendre traiter publiquement de voleur ! De quelle bouche est donc tombé cet inexplicable outrage? Est-il venu d'un des champions plus ou moins intéressés de l'ancien régime, d'un de ces orateurs superficiels dont la vanité égale l'insuffisance, qui distribuent au gré de leur ignorance vulgaire le blâme ou l'éloge? Non, il est sorti des lèvres d'un érudit, d'un esprit fin et délicat, d'un littérateur plein de distinction et de charme, et c'est bien pourquoi l'insulte retentit plus douloureusement encore à notre oreille indignée.

Comment M. Deschanel — car c'est de lui qu'il s'agit — ne s'est-il pas senti troublé en hasardant cette grossière invective? comment sa conscience ne l'a-t-elle pas averti qu'il allait commettre une suprême injustice? Un moment de réflexion eiit, je n'en doute pas, fait expirer la parole sur ses lèvres. Mais il y a quelquefois dans la vie des heures où. les plus simples notions du juste et de l'injuste semblent se couvrir d'un voile épais, et certainement le professeur aimable et distingué contre les attaques duquel j'ai eu le regret d'être obligé de défendre une mémoire illustre était dans un de jces moments-là: autrement il n'eût pas, en examinant les Confessions, comparé leur auteur à une sorte de Gil Blas deSantillane, moins drôle et moins amusant que le héros de Lesage.

Voilà qui est bientôt dit, et ce sont là de bien gros mots. Je croyais rêver, je l'avoue, en entendant de telles choses; plus d'un s'étonnera tout à l'heure avec moi de cette façon expéditive de condamner et de pendre un homme.

M. Deschanel, ce me semble, a obéi à des scrupules exagérés. Il a eu peur que nous n'allassions trop loin dans notre admiration pour Rousseau, et s'il lui a jeté à la tête ces gracieuses dénominations de voleur et de Gil Blas, c'est à n'en pas douter pour refroidir un peu notre enthousiasme. «Point de fétichisme! » s'est-il écrié fièrement. 0 le rare courage, ô la noble indépendance ! Et d'abord qu'entendez-vous par là? Si c'est un fétichisme d'admirer sans réserve ceux qui par honnêteté et par modestie ont refusé des dignités, des places lucratives et des honneurs ; de défendre résolument, comme un patrimoine sacré, le nom des hommes qui nous ont enseigné nos droits et nos devoirs, qui d'exemple nous ont appris la vertu, qui ont donné des preuves constantes de l'abnégation et du dévouement le plus absolus, et qui sont morts pauvres, comme ils ont vécu, martyrs souvent de leurs croyances et de leurs vertus, ah ! ce fétichisme, nous devrions tous l'avoir, et je m'en honore pour ma part.

Mais il y a un autre fétichisme : c'est celui qui consiste, par exemple, à ménager un peu tout le monde, parmi les vivants bien entendu, à s'incliner

jusqu'à terre devant les puissants du jour, à chanter et à glorifier comme des choses bien importantes pour l'humanité les faits et gestes des cours, à pousser d'interminables lamentations sur les dangers qu'aura pu courir tel ou tel souverain, sans songera ceux qui, là-bas, dans les dures prisons, sous les zones torrides ou glaciales, expient par une mort lente le crime d'avoir trop aimé la patrie. Voilà le fétichisme de toutes les époques que je dénonce à M. Deschanel, et qu'il eût bien fait de flétrir au lieu de mêler sa voix à la voix de ceux qui s'en vont au-, jourd'hui décriant certains grands hommes, certaines mémoires illustres que notre devoir est d'honorer et de faire respecter.

Était-il bien séant, en traitant une si haute question et en parlant d'un si beau génie, de souligner malignement divers passages des Confessions et d'aiguiser à froid de petites épigrammes pour le plaisir d'égayer quelques auditeurs et d'amener le sourire sur les lèvres de certaines dames qu'on entendait çà et là se pâmer d'aise en s'écriant : Ah! je suis bien de l'avis de M. Deschanel sur les Confessions de Jean-Jacques Rousseau! Enfant, le grand homme a pissé dans la marmite d'une voisine, et il l'avoue. Ah ! le gredin ! Adolescent, il s'est approprié un vieux ruban trouvé, et il s'en confesse humblement! Ah! le voleur! Jeune homme, il a bu à la dérobée quelques bouteilles de vin, et il croit devoir nous le

raconter en toute humilité. Ah ! le pendard, et comme il mérite bien qu'on lui dise son fait!

Elles se soucient bien, ces aimables clientes, que par la puissance de son génie Jean-Jacques Rousseau ait relevé chez Thomme le niveau moral ; qu'il ait ramené les mères aux véritables sentiments de la îîature; qu'il ait enseigné aux peuples les notions de leurs droits ; qu'il ait enfin dédaigné ces dignités et ces richesses auxquelles la plupart des humains sacrifient si aisément leur fierté, et qu'ils poursuivent par tous les moyens possibles ! De ses Confessions elles n'ont vu que le petit côté, et, grâce à un professeur trop spirituel, elles n'ont pas aperçu ce qu'il y avait de grandeur d'âme dans certains aveux dont on s'est efforcé d'exagérer la portée, et dont on s'est servi pour couvrir d'opprobre la mémoire d'un des plus grands hommes de bien que la terre ait portés.

Que m'importe après cela qu'on vienne me dire : Je n'en suis pas moins le sincère et profond admirateur de Jean-Jacques Rousseau; seulement je sépare mon estime de mon admiration ! Que m'importe que vous veniez vous vanter d'avoir demandé vous-même une statue pour l'auteur du Contrat

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social en réclamant pour Voltaire les honneurs d'un monument public !

Certes, il est digne d'un grand peuple d'élever des statues à l'auteur immortel du Dictionnaire philosophique et de Y Essai sur les mœurs; mais, en suivant votre système, ne pourrait-on pas trouver dans la vie du philosophe courtisan des faiblesses et des erreurs auprès desquelles les fautes si aigrement reprochées à Rousseau ne sont que des pailles légères? Or, vous avez glissé prudemment là-dessus, et je ne vous en fais pas un crime, tant s'en faut, car il y a dans l'œuvre de Voltaire assez d'éclairs et de parties achevées pour nous faire oublier les ombres et les côtés défectueux ; mais je m'étonne que vous étant montré si partial envers l'un, vous ayez été si rigoureux et si injuste envers l'autre.

Si vous croyez avoir usé du droit d'un juge inexorable et être resté dans les limites de la stricte équité, vous êtes singulièrement dans l'erreur, et vous me permettrez de vous rappeler l'axiome juridique, vrai surtout et applicable en cette circonstance : Summum jus, summa injuria. Depuis l'âge où je suis entré en possession de moi-même, et oîi je suis arrivé par l'étude à me former d'inébranlables convictions, tout à fait indépendantes des vils intérêts qui dirigent trop souvent les hommes, je me flatte d'avoir autant d'indépendance que qui que ce soit au monde, et je ne sais point séparer mon

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estime de mon admiration quand il s'agit de dresser des statues à un homme. J'ai beau m'incliner devant le génie de Mirabeau, je ne puis m'empêcher de savoir gré à la Révolution d'avoir expulsé ses restes du Panthéon le jour où elle a découvert son infâme marché avec la cour. Non, jamais je ne conseillerai à un peuple fier et libre d'élever une statue à l'homme qui a tracé de ses mains le code de la corruption (1), et qui, comme moyen suprême de gouvernement, a indiqué la vénalité universelle et le trafic des consciences.

Qu'aurait dit l'austère et intègre Jean-Jacques? En quels torrents d'indignation se serait répandue sa grande âme émue ! Et c'est à ce sévère et profond moraliste que vous marchandez votre estime, tout en lui votant des statues! Mais nous ne voulons pas de votre statue si d'avance vous la couvrez de boue. Je me demande en vérité ce que pourraient souhaiter de plus les ennemis de l'auteur de VÉmile et du Contrat social, c'est-à-dire les ennemis de la Révolution française, de notre immortelle Révolution, comme vous l'appelez vous-même. Ah ! vous avez bien mérité d'eux! et ils ne doivent point vous ménager leurs applaudissements. Certainement, pourraient-ils s'écrier, élevons une statue à l'immortel écrivain dont la plume a tracé le Contrat social ., élevons une statue à l'auteur de VEmile, au

(I) Voyez la XXXI V» note de Mirabeau pour la cour.

sublime contradicteur du puissant archevêque de Paris, Christophe de Beaumont; seulement, sur le socle de cette statue, au lieu de la devise adoptée par le philosophe et à laquelle toute sa vie il est resté fidèle, au lieu de l'inscription votée par l'Assemblée constituante : Vitani impendere vero, nous y mettrons celle de M. Deschanel : Jean-Jacques Rousseau, voleur.

Ce serait risible si ce n'était triste, et très-triste. De quoi donc est née cette accusation formidable? Nous l'avons dit, de l'humble et naïf aveu du philosophe lui-même. 11 faut conter l'histoire de ces fameux vols, afin de ne pas être accusé de rien dissimuler des choses qui pourraient être de nature à jeter un jour défavorable sur sa personne.

Et d'abord il convient de dire combien fut tourmentée son enfance. Sa naissance, comme il le dit lui-même, fut le premier de ses malheurs, car elle coûta la vie à sa mère, qui était sage, belle, pleine d'esprit et de talent, et dont la mort apporta au foyer domestique un trouble irréparable. C'était là pour l'enfant un affreux événement, car une mèi'C ne se remplace jamais, et je plains bien sincèrement les pauvres petits êtres qui n'ont point la douce main maternelle pour guider leurs premiers

pas, et qui sont privés du cœur d'une mère pour former leurs jeunes cœurs. Le père, inconsolable de la perte de sa femme au premier moment, ne manquait pour son fils ni de tendresse ni de soin, mais il s'en occupait autant que ses travaux et ses plaisirs le lui permettaient. Au bout de quelques années, il quitta Genève à la suite d'un démêlé avec un personnage influent de la ville, et, pour ne pas voir sa liberté compromise, il s'expatria à jamais, abandonnant à des mains étrangères Jean-Jacques âgé alors de dix ans.

Rousseau avait, dès l'enfance, reçu les soins les plus tendres de la part d'une de ses tantes, d'une sœur de son père. Né cbétif et malingre, il lui devait, assure-t-il, d'avoir conservé la vie. Ce fut elle qui continua de veiller sur lui. Jamais il n'oublia sa bienfaisance toute maternelle, ses petits propos caressants, ni les vieilles chansons qu'elle lui chantait, et qui de bonne heure lui avaient inspiré le goût de la musique. Cette tante étant venue plus tard à tomber dans l'indigence, Rousseau s'empressa d'accourir à son aide, et il lui fit une pension qu'il lui paya toujours avec une exactitude rigoureuse, même au temps de sa plus grande détresse, tant c'était, en effet, un sec et mauvais cœur, un ingrat, un homme d'une sensibilité d'apparat, comme on l'a quelquefois si injussement et si niaisement prétendu.

Après quelques années passées en pension, Jean- Jacques fut placé chez un greffier de la ville, nommé Masseron. L'idée de gagner sa vie en grapignant flattait peu Thumeur hautaine de Tadolescent. Les occupations du greffe lui paraissaient ennuyeuses, insupportables. De son côté, l'honnête Masseron ne le jugea pas digne de s'élever un jour aux nobles fonctions de greffier, et il finit par le congédier à cause de son ineptie. Le jeune Rousseau avait un goût prononcé pour le dessin, on le mit en apprentissage chez un graveur. Peut-être serait-il parvenu à se perfectionner dans cet étal sans la brutalité de son maître. Mais, maltraité, mal nourri, roué de coups pour la moindre infraction par ce maître stupide, il se rebuta du travail et devint un mauvais apprenti.

L'insouciance, la sévérité excessive d'un maître ou d'un professeur, suffisent souvent pour gâter les meilleures natures. Écolier, j'ai vu plus d'une fois ce fait se produire. Il ne fallut pas beaucoup de temps pour ternir, momentanément du moins, les heureuses qualités natives de Jean-Jacques. De franc, ouvert et actif qu'il était, il devint dissimulé, menteur, sauvage, taciturne, fainéant et chippetir. Tel fut chez lui l'effet de la tyrannie. Il en est des individus comme des peuples : les uns et les autres finissent toujours par se dégrader sous la pression du despotisme, et c'est fait d'eux à jamais si, par

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un effort héroïque, ils ne se soustraient à temps à un état avilissant.

Rousseau prit la fuite un beau jour, allant droit devant lui sans savoir où, et se hasardant à la grâce de Dieu dans le pays des aventures. Qui ne connaît ses courses vagabondes, son arrivée chez le bon curé Pontverre, sa première entrevue avec M"'* de Warens et son premier séjour chez elle, son noviciat à rhospice des Catéchumènes de Turin, son roman à peine ébauché avec la jolie et piquante M'"^ Basile, tout cela raconté par lui-même avec un charme et une grâce indéfinissables?

Il avait alors un peu plus de seize ans. Son imagination lui montrait l'avenir sous les plus riantes couleurs; il rêvait non pas la fortune, mais la médiocrité dorée du poète : une humble maison avec mi jardin au bord du lac de Genève, et une compagne selon son cœur. Cependant son petit pécule était épuisé, il fallait vivre. Ses beaux rêves aboutirent à une place de laquais, ou peu s'en faut, chez une certaine comtesse de Vercellis. Il y était depuis trois mois à peine, n'ayant pas à se plaindre sous le rapport matériel et assez content de cette situation provisoire, quand cette dame vint à mourir, laissant toute sa fortune à son neveu, le comte de La Roque.

Dans la confusion qui suivit ce changement de maître, la femme de chambre de la maison perdit « un petit ruban couleur de rose et argent, déjà

vieux. » Jean-Jacques le trouva et se l'appropria avec l'intention de l'offrir à la cuisinière, jeune et jolie Mauriennoise qui avait fait une tendre impression sur son cœur. Malheureusement pour lui, on l'aperçut entre ses mains avant qu'il en eût disposé, et l'on voulut savoir comment il y était. Au lieu d'avouer franchement la chose, il se troubla, balbutia, et, pris d'une fausse honte, il finit par dire que c'était Marion, la cuisinière, qui le lui avait donné. On les confronta l'un et l'autre. La pauvre fille nia avec toute l'énergie d'une conscience tranquille, mais le jeune Rousseau persista effrontément dans son affirmation mensongère ; le résultat fut qu'on les congédia tous les deux.

Le mensonge — mensonge calomnieux — était ici, on le sent bien, beaucoup plus grave que le fait en iui-même, et voilà ce que l'austère philosophe ne se pardonna jamais. Voilà pourquoi, quarante ans plus tard, songeant encore à ce vieux ruban trouvé et voulant se décharger d'un remords qui l'obsédait, il crut devoir faire, dans ses Confessions, l'aveu de cette action avec une candeur que j'ai quelquefois entendu taxer de cynisme, et qui n'est pourtant que la candeur d'une grande âme ingénue. «Ce souvenir cruel, ajoute-t-il, me trouble quelquefois et me bouleverse au point de voir, dans mes insomnies, cette pauvre fille venir me reprocher mon crime comme s'il n'était commis que d'hier. Tant que j'ai vécu

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tranquille, il ne m'a point tourmenté, mais au milieu d'une vie orageuse il m'ôte la plus douce satisfaction des innocents persécutés : il me fait bien sentir ce que je crois avoir dit dans quelque ouvrage, que le remords s'endort durant un destin prospère, et s'aigrit dans l'adversité. Cependant je n'ai jamais pu prendre sur moi de décharger mon cœur de cet aveu dans le sein d'un ami. La plus étroite intimité ne me l'a jamais fait faire à personne, pas môme à jyjmc ^g Warens. Tout ce que j'ai pu faire a été d'avouer que j'avais à me reprocher une action atroce, mais jamais je n'ai dit en quoi elle consistait. Le poids est donc resté jusqu'à ce jour sans allégement sur ma conscience; et je puis dire que le désir de m'en délivrer, en quelque sorte, a beaucoup contribué à la résolution que j'ai prise d'écrire mes Confessions. »

Dieu sait si de son vivant ses ennemis ont exploité avec perfidie ce demi-aveu d'une action atroce qu'il avait à se reprocher ! Pauvre sincère grand homme ! Était-il possible, je le demande, de se montrer plus sévère que ne l'a été Rousseau eu vers lui-même? Quand je vois des hommes graves se faire de cet enfantillage un texte d'accusation contre sa mémoire, je ne puis m'enipêcher de sourire et de me rappeler involontairement tel et tel de mes camarades qui, lorsque nous étions au collège, prenaient plaisir à dérober les fruits du proviseur, faisaient volontiers

main basse dans la caisse paternelle, s'appropriaient sans scrupule certains objets trouvés, voire même de l'argent, et qui aujourd'hui occupent dans l'administration ou dans la magistrature de superbes positions. Je suis bien sûr que le souvenir de leurs petits méfaits de collège ne leur occasionne, à cette heure, aucune espèce de remords et n'a jamais troublé leur quiétude et leur sommeil.

Ce fait de s'être, à l'âge de seize ans, approprié un vieux ruban trouvé parut de si médiocre importance, si insignifiant aux ennemis de Jean -Jacques Rousseau, qu'ils s'ingénièrent pour l'embellir et lui donner de tout autres proportions. Dans la Biographie universelle, à une époque où ce recueil était comme un vaste arsenal dirigé contre les précurseurs, les promoteurs et les auteurs de la Révolution française, un biographe, un ancien émigré, M. de Sevelinges, a imaginé d'écrire que des renseignements— dont il n'indique pas la source bien entendu — pris depuis longtemps sur les lieux mêmes, faisaient présumer que ce vieux ruban, couleur de rose et argent, était un couvert d'argent selon les uns, et un diamant suivant les autres. Et c'est quatre-vingt-seize ans après l'événement que ces renseignements, pris depuis longtemps, se trouvaient publiés. Jamais calomnie se produisit-elle avec plus d'effronterie et d'audace? Qu'est auprès de cet inqualifiable procédé, savamment prémédité et

mis en œuvre de propos délibéré, la faute commise par Rousseau, et si ingénument avouée par lui près d'un demi-siècle plus tard?

Dénaturer les faits, passer sous silence tout ce qui pouvait être à la louange et à l'honneur de Jean- Jacques, présenter au contraire au lecteur tout ce qui était de nature à nuire à sa réputation, lui refuser toutes les qualités de l'esprit et du cœur, le traiter en ignorant vulgaire, étudiant avec peine et sans fruit, ou à peu près, tel a été l'honnôte système adopté par M. de Sevelinges. J'en veux citer un seul exemple.

Rousseau avait trouvé dans Claude Anet, le fidèle serviteur de M"'® de Warens, un ami sûr et solide. Aussi, quand ce brave homme fut atteint de la maladie dont il mourut, Jean-Jacques témoigna-t-il une douleur profonde et lui prodigua-t-il les soins les plus tendres. A sa mort il éprouva l'affliction la plus vive et la plus sincère. Tout à coup, au milieu de son chagrin, il lui vint à la pensée qu'il héritait d'un habit noir. Cette pensée, Rousseau ne manque pas de la qualifier sévèrement lui-même de « vile et indigne ». Ah ! que je sais d'héritiers dont la perspective d'un immense héritage a singulièrement tempéré

la douleur, sans compter ceux qui, dans le secret du cœur, souhaitent la mort des parents sur la fortune desquels ils croient pouvoir compter!

]yjme fig Warens était là. Jean-Jacques n'avait rien de caché pour elle ; il lui dit donc ce qu'il venait de penser. A cette confidence singulière, la dame, déjà fort affectée, se détourna et se mit à pleurer. « Chères et précieuses larmes! s'écrie Rousseau, elles furent entendues et coulèrent dans tout mon cœur. Elles y lavèrent jusqu'aux dernières traces d'un sentiment bas et malhonnête. Il n'y en est jamais entré depuis.» Voyons maintenant comment l'ancien émigré de Sevelinges a arrangé les choses et traduit les Confessions de notre philosophe.» Un homme excellent, a-t-il écrit, qui gouvernait la maison de M'"*' de Warens, témoigne au jeune vagabond une affection paternelle. Il meurt: Rousseau ne voit dans sa mort que le plaisir d'hériter d'un habit neuf.» Jugez, par ce nouveau trait, delà conscience et de l'impartialité du biographe. Tout est à l'avenant.

Hâtons-nous de dire, à l'éloge des nouveaux propriétaires de la Biographie universelle, que dans la seconde édition de cet important recueil, l'article de M. de Sevelinges a été supprimé comme calomnieux, injuste et injurieux, et remplacé par un travail sérieux de M. Gérusez. A ce propos, on me permettra de déclarer que je regarde comme un honneur de ma vie d'avoir été choisi pour refaire, dans cet ou-

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vrage, les biographies de quelques-uns des hommes de la Révolution, jadis écrites sous l'empire des préventions les plus violentes et les plus injustes, et que j'ai rédigées, abstraction faite de toute manifestation de doctrines, d'après les pièces originales et des documents authentiques. Je regrette d'être obligé d'ajouter que les étranges appréciations de M. Deschanel sur l'auteur des Confessions n'auraient pu être substituées, sous peine d'aggravation en quelque sorte, à la notice de M. de Sevelinges, qui, lui du moins, par une contradiction au moins singulière, et dans un éclair de sa conscience, a été contraint de reconnaître que le désintéressement de Jean-Jacques Rousseau avait été digne des temps antiques.

Suivant l'élégant professeur, Jean-Jacques n'aurait pas été seulement un voleur; à cette criminelle habitude du vol il aurait encore joint un vice honteux : l'ivrognerie. Qui ne se rappelle sans plaisir la scène charmante, si délicieusement racontée, où Rousseau force les montures de M""' Galley et de Graffenried à franchir un ruisseau, et, sur l'invitation des jeunes fdles, monte en croupe derrière la seconde afin d'aller avec elles passer la journée au vieux château de Toune, appartenant au père de M"^ Galley ?

DE .lE.VX-JACQlES ROUSSEAU 5/

On avait prudemment apporté des provisions pour le dîner, mais le vin avait été oublié. On se mit en quête dans Fespoir d'en trouver; peine inutile: le vin était un luxe inconnu aux habitants de ce pauvre pays. Il fallut s'en passer, au grand désappointement de Rousseau. D'un caractère timide à l'excès, surtout en présence des femmes, il faisait assez mauvaise contenance devant les délurées jeunes filles qui l'assaillaient de provocations enfantines; il n'eût pas été fâché d'avoir à sa disposition quelque surexcitant, et voilà pourquoi il regrettait, dans là circonstance, une bonne bouteille devin. Quel ivrogne en effet! Dans tous les cas nous n'en sommes encore ici qu'au procès de tendance.

Jean-Jacques avait alors une vingtaine d'années à peine. Huit ans plus tard il entrait, en qualité de précepteur, chez M. de Mably, prévôt général du Lyonnais, et frère de l'abbé de Mably, l'auteur justement célèbre.

Il était en même temps chargé de l'administration des vins, et il a raconté, avec sa sincérité habituelle, comment, s'étant épris d'un certain petit vin blanc d'Arbois, il en avait détourné à son profit quelques bouteilles qu'il buvait en son particulier, le soir, dans sa chambre, en mangeant une brioche qu'il allait acheter chez un pâtissier de la ville, et en lisant quelques pages de roman. S'aperçut-on de la gourmandise du jeune précepteur? Sans aucun

doute; mais on n'en fil pas semblant, et Ton se contenta de lui ôter la direction de la cave. Jean-Jacques était extrêmement sensible aux bons procédés; celui-ci le toucha particulièrement, et il en devint plus attaché à M. de Mably, chez lequel il prolongea son séjour plus qu'il n'aurait fait sans cela, car il ne se sentait pas né pour le métier de précepteur. N'omettons pas de dire que l'illustre abbé de Condillac, beau-frère de M. de Mably, garda toujours à l'ancien précepteur de ses neveux une estime profonde et une inviolable amitié. Certes, c'est quelque chose, ce me semble.

Rousseau aimait le vin généreux, il n'y avait pas de mal à cela. Comme il n'acceptait pas de présents et qu'il gagnait tout juste de quoi subvenir à ses besoins et à ceux de la famille de sa Thérèse, qu'il avait à sa charge, il buvait presque toujours de l'eau à ses repas, afin de pouvoir s'offrir de temps à autre un verre de vin pur et d'excellent cru. Jamais il ne s'est enivré de sa vie, il l'a dit lui-même et l'on peut l'en croire. S'il se fût seulement échauffé un peu par la boisson dans un repas, ses bons amis, les gens de lettres de l'époque, n'eussent pas manqué d'en instruire le monde. Certes, je suis sur les questions qui touchent à la délicatesse et h la probité aussi chatouilleux, aussi susceptible, aussi rigoriste que qui que ce soit, mais on aurait mille fois raison de me trouver parfaitement injuste et parfai-

tement ridicule si, à propos des deux anecdotes précédentes et de quelques autres historiettes racontées par l'auteur des Confessions, je m'imaginais de le comparer à Gil Blas de Santillane et de crier pardessus les toits : Jean-Jacques Rousseau est un ivrogne et un voleur !

Il faut se montrer plus soucieux de l'honneur de nos grands hommes. Il est même une chose assurément très- remarquable, c'est qu'ayant été abandonné, livré à lui-même pendant une partie de son enfance et de sa jeunesse, et après avoir mené durant plusieurs années une vie errante et misérable, Rousseau se soit conservé aussi pur, aussi scrupuleux en toutes choses, et ait gardé tant de fierté d'âme et d'indépendance de caractère.

Ce serait du reste une erreur de croire que ses sentiments d'honneur, d'honnêteté, et son vif penchant pour la liberté, lui vinrent de l'âge, de la réflexion et de l'expérience. Dès l'année 1732, c'est-àdire à l'âge de vingt ans, se trouvant dénué de ressources et fort chagriné de quelques dettes qu'il avait contractées à Lausanne, malgré tous ses ettbrts pour gagner par lui-môme sa subsistance, il écrivait à son père, qui n'avait pourtant jamais eu grand souci de lui, en le priant de venir à son aide : « Que

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ferais-je si vous me refusiez? de quelle confusion ne serais-je point couvert? Faudra-t-il, après avoir si longtemps vécu sans reproche, malgré les vicissitudes d'une fortune inconstante, que je déshonore aujourd'hui mon nom par une indignité? Non, mon cher père, vous ne le permettrez pas... » Et dans cette même lettre il ajoutait : « Je puis enfin, parle moyen d'une science que je cultive incessamment, — il voulait parler de la musique, — vivre sans le secours d'autrui. Je sens combien il pèse d'avoir obligation aux étrangers, et je me vois enfin en état, après des soucis continuels, de subsister par moimême. Je ne ramperai plus, ce métier est indigne de moi : si j'ai refusé plusieurs fois une fortune éclatante, c'est que j'estime mieux une obscure liberté qu'un esclavage brillant (1). » Voilà des paroles auxquelles toute sa vie il demeura fidèle.

Quatre années plus tard, à l'époque où il vivait tranquillement chez M""' de Warens, dont il payait l'hospitalité par mille petits services et où il se livrait avec une ardeur infinie à l'élude, afin de pouvoir, au besoin, exercer les fonctions de précepteur, il écrivait encore à son père : « Tout le monde peut me rendre justice sur ma conduite; je chéris les bonnes mœurs... Les jeunes gens seraient heureux s'ils tombaient toujours entre les mains de personnes

(1) Celle lettre ue iiorle que le niillésinie de 1732, saus autre désienaliûu.

qui eussent autant que moi de haine pour le vice et d'amour pour la vertu (1). » Sans doute il eut comme un autre sa part des faiblesses humaines, mais il les a amplement rachetées, et, tout bien considéré , il est peu d'hommes qui au sortir de ce monde pourraient dire, la main sur la conscience et en faisant un retour sur eux-mêmes : J'ai été meilleur et j'ai vécu plus dignement.

La grande erreur de sa vie, celle qu'il eut surtout à se reprocher, et qu'il se reprocha amèrement, ce ne sont point ces peccadilles d'enfance et de jeunesse dont on a fait tant de bruit, c'est l'abandon de ses enfants naturels. Deux motifs principaux le déterminèrent à les porter, dès leur naissance, à l'hospice des Enfants trouvés : d'abord, la considération de leur mère, de cette Thérèse qu'il n'avait pas encore reconnue pour sa femme, qui vivait auprès de lui comme une sorte de gouvernante, et dont il voulut sauvegarder l'honneur; ensuite, son extrême pauvreté. Gagnant au jour le jour son pain avec assez de peine, ne voulant rien accepter des grands, il envisageait avec effroi la perspective d'une nouvelle famille à nourrir. Lui faudrait-il donc recourir aux protections, à l'intrigue, briguer quelque vil emploi, se livrer enfin à toutes les infamies pour lesquelles il se sentait pénétré d'une invincible hor-

(1, Lcllrc ponant le millébime de 1736.

reur, et nourrir ses enfants et leur mère du sang des misérables? « Non, s'écriait-il un jour, il vaut mieux qu'ils soient orphelins que d'avoir pour père un fripon. » Alors, lui 'objectait-on, il ne fallait pas avoir d'enfants. « Pardonnez-moi, répondait-il à une grande dame du temps; la nature veut qu'on en fasse, puisque la terre produit de quoi nourrir tout le monde; mais c'est l'état des riches, c'est votre état qui vole au mien le pain de mes enfants [i). » Voilà le cri du prolétariat en révolte.

Rousseau s'imaginait d'ailleurs qu'élevés à la dure et par des mains étrangères, ses enfants deviendraient plus robustes, moins exposés aux maladies auxquelles il était enclin, et qu'exercés à manier la charrue, la lime ou le rabot, ils se prépareraient une vie saine, laborieuse et innocente , au lieu de courir au-devant des maux et de la misère qui avaient été son partage. Et puis, à l'époque et dans la société où il vivait alors, il s'en fallait de beaucoup qu'on eût sur la famille et les graves devoirs des parents les maximes sévères aujourd'hui en vigueur. On plaisantait assez volontiers sur ces graves sujets. Mais si, du vivant môme de Jean-Jacques, on est revenu aux pures et vraies notions de la nature, ce retour, ne l'oublions pas, est son ouvrage. Ce sera son éternel honneur d'avoir reconstitué la famille, et forcé,

(1 j Lettre à M'"e de Francueil , en date du 20 avril 1751 .

par la seule puissance de son génie, les mères à être véritablement mères.

Le véridique biographe dont j'ai parlé plus haut, M. de Sevelinges, avait certainement beau jeu contre Fauteur ^'Émile en lui reprochant d'avoir abandonné ses enfants ; mais où il avait tort et oi^i il était de mauvaise foi, c'était quand il intervertissait les dates en s'exprimant ainsi : « L'enfant, par ordre de celui qui a écrit de si belles pages sur l'obligation où sont les mères de nourrir, fut porté aux Enfants trouvés. » Pour être juste, il aurait fallu dire que ces belles pages, si belles en effet, avaient été écrites longtemps, bien longtemps après.

Du reste, M. de Sevelinges veut bien avouer que Rousseau semble se reprocher, dans ses Confessions, ce mépris d'un devoir sacré. Semble est joli. Si jamais, au contraire, coupable s'accusa en toute franchise et en toute humilité, ce fut lui ; et si jamais aveux furent éclatants, ce furent certainement les siens. Cet oubli d'un grand devoir imposé par la nature, il ne se l'est jamais pardonné ; il en a eu assez de désespoirs, il ne s'en est pas consolé . En méditant son Traité de Véducation^ il sentit, raconte-t-il lui-même dans ses Confessions^ il sentit plus vivement l'étendue de sa faute, et le remords devint si vif qu'il lui arracha presque un aveu public au commencement de VÉmile. » Il n'y a, dit-il, ni pauvreté, ni travaux, ni respect humain qui dispensent un père de nour-

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rir ses enfants et de les élever lui-même. Lecteur, vous pouvez m'en croire, je prédis à quiconque a des entrailles et néglige de si saints devoirs, qu'il versera longtemps sur sa faute des larmes amèrcs, et n'en sera jamais consolé. » Dix ans après la publication de VEmile, il écrivait encore dans une lettre particulière : « ...Moi qui parle de famille et d'enfants!... Madame, plaignez ceux qu'un sort de fer prive d'un pareil bonheur... Pour moi, jamais on ne me verra, prédicateur de la vérité, plier dans mes égarements mes maximes à ma conduite. Jamais on ne me verra falsifier les saintes lois de la nature et du devoir pour atténuer mes fautes. J'aime mieux les expier que de les excuser. Quand ma raison me dit que j'ai fait dans ma situation ce que j'ai dû faire, je l'en crois moins que mon cœur qui gémit et qui me dément. » Était-il possible, je le demande, de trouver de plus vives et de plus sincères paroles pour exprimer un repentir?

Le souvenir de sa faute et même de ses erreurs les plus insignifiantes poursuivit Jean-Jacques jusqu'à son lit de mort comme un spectre fatal, et ne lui laissa jamais de repos. Ce fut au point qu'en terminant, dans le Contrat social, le chapitre sur le droit de vie et de mort, il s'écriait, éperdu de remords : <(. Mais je sens que mon cœur murmure et retient ma plume : laissons discuter ces questions à l'homme juste qui n'a point faibli, et qui jamais n'eut lui-

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même besoin de grâce. » L'homme qui n'a point faibli ! Sans doute tout le monde n'a pas mis d'enfants naturels à l'hospice des Enfants trouvés; mais combien ont abusé de l'honneur de quelque pauvre fille sans s'inquiéter des suites fâcheuses qu'une liaison éphémère pourrait avoir pour elle! combien, tout en prenant de grands airs, ont marché à pieds joints sur toute espèce de morale! combien ont trahi leurs serments, ont tripoté dans toutes sortes d'affaires véreuses pour s'enrichir, ont prostitué leur conscience et tout fait servilement afin d'avoir une part de domination , et qui passent cependant pour les plus honnêtes gens de la terre ! Est-il beaucoup de prédicateurs dans leurs chaires, de magistrats sur leurs fauteuils de juges, de sénateurs sur leurs chaises curules, qui, prêchant, jugeant et légiférant au nom de la morale publique, pourraient être mis en parallèle avec Jean-Jacques Rousseau pour la pureté des mœurs, la dignité des sentiments et la fermeté du caractère ?

Si d'ailleurs nous savons quelque chose des erreurs et des faiblesses du grand philosophe, c'est parce qu'il a bien voulu nous les dire. C'est une question controversée encore de savoir s'il a eu tort ou raison d'écrire ses Confessions et de faire pénc-

trer le public dans tous les coins et recoins de sa vie. Rousseau, craignant d'être défiguré aux yeux de la postérité par les critiques et les libellistes qui l'avaient attaqué de son vivant, résolut d'entreprendre l'histoire de sa vie, et de tracer de lui un portrait parfaitement semblable à l'original.

Nombre de gens eussent préféré qu'il eût laissé dans l'ombre plusieurs faits dont on s'est armé contre sa mémoire, et surtout qu'il eût passé sous silence certaines particularités de la vie des personnes dont l'existence a été intimement liée à la sienne. Je ne suis point de leur opinion. Je pose en principe d'abord qu'il est des individus dont la vie privée comme la vie publique appartient à l'histoire, c'est-à-dire à la critique. Ceux qui recherchent et acceptent la difficile mission de nous gouverner, de nous juger, de nous administrer, nous doivent compte des actes de leur vie privée comme de ceux de leur vie publique, parce qu'il ne saurait y avoir deux morales, parce qu'il est impossible d'être à la fois honnête ici et malhonnête là, parce qu'enfin l'homme vil et dépravé dans son existence intime ne peut être ni un bon magistrat ni un administrateur modèle.

Les écrivains illustres, comme Voltaire et Rousseau, participent trop de la vie publique pour que cette doctrine ne leur soit pas applicable. Jean- Jacques l'a compris ainsi, et il a eu raison. Et,

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comme il était essentiellement, foncièrement honnête, il a tenu à tout dire, à ne rien cacher, à ne rien dissimuler. Ce n'est pas qu'avant de prendre la plume il n'ait hésité lui-même, arrêté par d'honorables scrupules. A l'excellent Duclos, son loyal et fidèle ami, qui lui conseillait d'occuper les loisirs de son séjour à Motiers en écrivant les mémoires de sa vie, il répondait : « Ils sont très-difficiles à faire sans compromettre personne... Si je vis, toutefois, je n'y renonce pas. » Il n'y renonça pas heureusement, car nous aurions été privés d'un des plus beaux livres qui soient sortis de la main des hommes. Seulement il ne voulut pas procéder à la façon de ces faiseurs de mémoires qui n'ont donné que la portion de vérité capable de noircir leurs adversaires, quand ils n'ont pas propagé ou inventé les plus odieuses, les plus absurdes et les plus criantes calomnies, comme la plupart des auteurs des mémoires sur la Révolution française. Il n'a point voulu non plus servir d'exemple à tous ces aulobiographes de notre temps, lesquels, faisant dans leur précieuse existence un triage minutieux, se sont bien gardés d'avouer les moindres peccadilles de leur enfance et de leur jeunesse, les moindres fautes de leur âge mûr, et ont tenu à paraître aux yeux de leurs contemporains et de la postérité comme de petits saints et de petits anges. Rousseau connaissait bien le cœur des hommes en disant au

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début de son livre que l'entreprise qu'il formait n'avait pas eu d'exemple et n'aurait pas d'imitateur.

Pour lui, il ne comprenait pas de demi-confession. Aussi, s'étant enfin résolu h suivre le conseil de Duclos, il considéra comme un devoir absolu de se livrer tout entier, d'avouer ses vices, ses fautes, ses erreurs, comme ses vertus et ses nobles actions. Il le fil; et cette franchise austère et quelquefois coûteuse suffirait pour honorer éternellement sa mémoire.

Tout en écrivant ces aveux, Jean-Jacques avait la conscience de sa valeur réelle, et il savait que, tout bien pesé, il valait encore mieux que la plupart de ses semblables ; ce fut cette conviction qui lui dicta ces paroles que ses ennemis ont trouvées emphatiques, et qui ne sont, à mon sens, que l'expression de la pure vérité : « Que la trompette du jugement dernier sonne quand elle voudra, je viendrai, ce livre à la main, me présenter devant le souverain juge. Je dirai hautement : Voilà ce que j'ai fait, ce que j'ai pensé, ce que je fus. J'ai dit le bien et le mal avec la même franchise; je n'ai rien tu de mauvais, rien ajouté de bon. Je me suis présenté tel que je fus : méprisable et vil quand je l'ai été; bon, généreux, sublime, quand je l'ai été. J'ai dévoilé mon être intérieur tel que tu l'as vu toi-même, Être éternel. Rassemble autour de moi l'innombrable foule de mes

semblables; qu'ils écoutent mes confessions, qu'ils gémissent de mes indignités, qu'ils rougissent de mes misères. Que chacun d'eux découvre ù son tour son cœur au pied de ton trône avec la môme sincérité, et puis qu'un seul te dise, s'il l'ose : Je fus meilleur que cet homme-là. »

Les Confessions de Jean-Jacques Rousseau ont été soumises au contrôle le plus rigoureux; elles ont donné lieu à des récriminations nombreuses ; elles ont soulevé, à côté d'explosions d'enthousiame, des cris de fureur et de rage; jamais elles n'ont été arguées de faux. On a pu y relever quelques erreurs de mémoire, mais nulle imposture ni aucun mensonge. Et, Dieu merci! l'on n'était pas obligé de croire l'auteur sur parole, comme pour les Confessions de saint Augustin. Mille témoins vivants étaient là pour le contredire, et sa sincérité a été attestée par tous les contemporains désintéressés qui ont été à même de le voir de près. Ses ennemis ont menti, beaucoup menti ; il a été exact et sincère jusque dans les plus petits détails. La vérité, dans son livre, éclate et rayonne à chaque page. S'il n'avait pas eu la fantaisie de fournir lui-même à ses détracteurs des armes trop bien trempées, en révélant avec une naïveté sublime des erreurs et des fautes qui n'étaient soupçonnées de personne, il apparaîtrait certainement à nos yeux comme l'homme le plus parfait de la création.

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Voilà ce à quoi auraient dû réfléchir peut-être certains moralistes renforcés, complices involontaires de ses plus violents détracteurs politiques, avant de poursuivre sa mémoire de si grosses injures, et de s'égarer en de si criantes injustices. Comment n'ontils pas aperçu tout ce qu'il y avait de ridicule et de dangereux en même temps sous leur rigorisme d'apparat? Je parle bien entendu de ceux qui, attaquant Rousseau au nom de la morale, ont la prétention d'être ses admirateurs et ses disciples au point de vue des idées sociales et politiques. En vérité, si l'on se montre si sévère h l'égard de cet homme de bien, je me demande comment on appellera tous les corrupteurs et les corrompus, les trafiquants de consciences, les brasseurs d'affaires, les aimables vauriens qui se font un jeu de l'honneur des femmes, les hypocrites, les tartufes, les intrigants de tous les régimes et de tous les étages, les voleurs de millions, tous ceux qui donnent ou reçoivent de gros pots de vin, et qui n'ont pas, eux, à offrir à l'humanité les titres que Jean-Jacques Rousseau présente à notre affection et à notre reconnaissance. Pauvre et honnête grand homme ! qui lui eût dit qu'un jour sa mémoire serait éclaboussée par ses propres héritiers, et que des rangs de la démocratie s'élèveraient des voix iniques pour déposer contre lui !

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