ROUSSEAU DÉCRÉTÉ A GENÈVE
beaucoup trop activement aux intrigues qui, durant cet espace de temps , désolèrent cette malheureuse cité.
Quelle ironie ! et quelle insulte à la vérité ! De par le sieur Joly de Fleury, avocat général au parlement de Paris, dont le réquisitoire était un tissu de calomnies plus bêtes et plus absurdes les unes que les autres, le sublime auteur de la Profession du vicaire savogard était proscrit pour avoir outragé la morale religieuse. Tartufe vengeant la cause de Dieu, il y avait là de quoi rire. Et c'était sur ce réquisitoire, monstrueux libelle où un magistrat avait fait luimême le métier qu'il était chargé de punir, qu'on avait condamné VÉmile à Genève, et qu'on le jugeait en Europe. Si le misérable auteur de cette œuvre calomnieuse, au lieu d'être un officier de justice, s'était trouvé être un simple particulier, il eût été inévitablement poursuivi et condamné comme calomniateur; mais c'était un magistrat de l'ordre le plus élevé, et, sous sa robe d'avocat général, il lui était permis de commettre toutes les lâchetés, toutes les ignominies. Ce ne fut point sa faute si dans tous les états on n'interdit pas l'eau et le feu à Jean- Jacques.
Rien n'est contagieux comme l'hypocrisie chez les gouvernements. Sur les sollicitations du Conseil de Genève, le sénat de Berne prit l'incroyable résolution d'ordonner à Rousseau de vider sous quinze
jours les terres de la République. Secrètement averti de cette décision , notre pauvre philosophe résolut de quitter le territoire de Berne avant d'y être contraint, et le 9 juillet 1762 il sortait précipitamment d'Yverdun, moins d'un mois après y être venu chercher un refuge. Là il avait trouvé dans les consolations de l'amitié un soulagement à ses maux. N'était-ce pas durant ce séjour de quelques semaines qu'il écrivait à son ami Moulton : « Il me semble que je ne suis plus malheureux quand on m'aime : la bienveillance est douce à mon cœur, elle me dédommage de tout (1). » Quel nouveau coup pour cette âme sensible ! et comment ne pas maudire une époque où celui qui aima tant l'humanité eut tant à souffrir de la part des hommes.
M""' Boy de La Tour, parente, je crois, de son hôte d'Yverdun, lui proposa l'hospitalité dans une maison appartenant à son fils, et située à Motiers, petit village du comté de Neufchâtel, dans le Val-de-Travers. Le comté de Neufchâtel faisait partie des États du roi de Prusse. Or, Rousseau n'était pas bien sûr d'être dans les bonnes grâces du grand Frédéric.
(1) Lettre en date du 2"2 juin 1762.