‹ La statue de J.-J. RousseauChapitre 47 sur 55 · A MOTIERS-TRAVERS · texte numérisé non relu

A MOTIERS-TRAVERS

Son amour inné de la justice et de la liberté lui avait fait prendre en haine un despotisme mal couvert du manteau de la philosophie, et son vif penchant pour la France lui avait inspiré une certaine aversion pour le vainqueur de Rosbach. Il avait, comme ornement dans son donjon de Montmorency, un portrait de ce prince, au bas duquel se trouvait ce vers connu :

Il pense en philosophe et se conduit en roi.

Dans un jour de verve ironique, Jean-Jacques s'était imaginé d'enrichir ce vers d'une épigramme assez mordante, en le faisant précéder du vers suivant :

La gloire, l'intérêt , voilà son Dieu , sa loi.

Nul doute que ce distique n'ait été rapporté à Frédéric, car plus d'un familier du roi philosophe était venu rendre visite au solitaire du Mont-Louis. Mais Rousseau avait, malgré tout, une trop haute idée de ce grand homme pour redouter de se mettre à sa merci, et il n'hésita pas à aller se réfugier sur ses terres, « J'ai dit beaucoup de mal de vous, j'en dirai peut-être encore , lui écrivit-il ; cependant , chassé de France, de Genève, du canton de Berne, je viens chercher un asile dans vos États... J'ai cru devoir déclarer à Votre Majesté que j'étais en son

pouvoir, et que j'y voulais être; elle peut disposer de moi comme il lui plaira (1). » Jean-Jacques n'eut pas à se repentir de sa confiance; et Frédéric a d'autant plus honoré sa mémoire par l'honnêteté de ses procédés envers Rousseau, que celui-ci, tout en s'engageant à ne point trahir les devoirs de l'hospitalité, avait hautement déclaré que, n'estimant pas les rois, et n'aimant point le gouvernement monarchique, il ne cesserait jamais de rester fidèle à ses sentiments de citoyen libre et de républicain (2).

Il y avait à la tête du comté de Neufchâtel un vieil Écossais nommé Georges Keith, maréchal héréditaire d'Ecosse qui, après avoir été proscrit dans sa jeunesse pour avoir embrassé la cause des Stuart, avait fini par s'attacher au roi de Prusse. Frédéric se connaissait en hommes; il avait accueilli, avec une faveur marquée, l'ancien serviteur de la maison des Stuart, lequel, dans différentes missions diplomatiques, lui rendit, en échange, de très-importants services. Le voyant vieux et fatigué, il lui avait donné pour retraite le gouvernement de Neufchâtel. Jean-Jacques Rousseau fut reçu à bras ouvert par le vieillard; une étroite intimité ne tarda pas à s'établir entre eux. Philosophe lui-même, d'une simplicité et d'une franchise antiques, milord maréchal se sentit tout de suite un ami dans le plus illustre phi-

(1) Lettre au roi de Prusse. Juillet 176:2. (:2) Lettre k milord maréchal. Août 1762.

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