‹ La statue de J.-J. RousseauChapitre 48 sur 55 · A MOTIERS-TRAVERS · texte numérisé non relu

A MOTIERS-TRAVERS

losophe de Tépoque. Sous prétexte d'aller tuer des cailles, il alla le voir à Motiers, où il passa deux jours sans seulement toucher un fusil. Durant la belle saison, il habitait le château du Colombier, situé à quelques lieues de Motiers. Tous les quinze jours au plus tard Rousseau allait passer vingt-quatre heures auprès de lui, et il s'en revenait à pied, le cœur plein de cette émotion délicieuse qu'il éprouvait jadis dans ses courses de l'Ermitage à Eaubonne. Les relations entre eux avaient quelque chose de touchant : Jean-Jacques appelait milord Keith son père, et celui-ci l'appelait son enfant. Ils éprouvaient l'un et l'autre le môme besoin d'être ensemble. Le maréchal offrit à Rousseau de rester à demeure au château du Colombier; mais la crainte de perdre quelque chose de sa liberté empêcha notre philosophe d'accepter cette offre. Il exposa sincèrement ses raisons à son vieil ami, qui les comprit, approuva sa franchise et ne lui en parla plus.

La sérénité de leurs rapports ne fut pas altérée de ce refus, tant s'en faut; le seul chagrin que Jean- Jacques ait involontairement donné à son vieil ami est sa querelle avec Hume, à qui le vieillard portait un affection profonde. Mais ce fut sur leur amitié un nuage à peine sensible. Loin de se détacher de Rousseau, milord Keith lui légua, par son testament, la montre qu'il avait toujours portée. Lors donc que, s' emparant d'une assertion mensongère

de Voltaire, l'ilkistre d'Alembert dressa contre la mémoire de Jean-Jacques une calomnieuse accusation d'ingratitude, il usa, il faut bien le dire, d'un procédé ayant un peu trop de rapport avec les doctrines jésuitiques qu'il avait si souvent et si éloquemment combattues. Proscrit et errant, Fauteur de V Emile avait été accueilli par le maréchal avec tous les égards dus au génie malheureux, à l'homme de bien, au libre penseur persécuté. Yoilà par quels liens de reconnaissance il lui était attaché , et c'est un outrage à la vérité que de prétendre qu'il enfreignit jamais celte douce loi du cœur. Il est impossible de parler d'un homme avec plus de respect, d'affection et d'estime que Rousseau n'a parlé de milord Keith dans ses lettres et dans ses Confessions. On y sent toute l'effusion d'un cœur dont la bonté ne s'est jamais démentie.

Pendant son séjour à Motiers notre philosophe eut la singulière idée de s'aflubler de l'habit d'Arménien, ce qui prêta tant à rire aux beaux esprits de Paris. Il a, du reste, donné lui-même une explication assez plausible de ce changement de costume. Souffrant, depuis sa jeunesse, d'une infirmité fort incommode , il était fréquemment obligé

d'avoir recours aux sondes, et la contrainte où il était souvent de garder la chambre lui avait fait sentir lavantage de se vêtir d'un costume long. Il n'y avait, en définitive, rien de bien ridicule à porter la veste, le cafetan, le bonnet fourré et la ceinture; mais la malignité profite de tout; et pourtant il valait mieux, pour un démocrate, endosser l'habit d'Arménien que la livrée de gentilhomme ordinaire de la chambre du roi.

Thérèse était venue le retrouver. Le séjour de Métiers semblait agréable à notre philosophe; il y vivait en bon villageois, faisait du lacet et travaillait à sa porte , comme les femmes , en causant avec les passants. Parfois il allait babiller dans le voisinage, et il se lia avec une aimable jeune fille nommée Isabelle d'Ivernois, dont le père était procureur général de Neufchâtel. Elle l'appelait papa, il la nommait sa fille, et les lettres qu'il lui écrivit plus tard, quand elle fut devenue femme, sont à la fois du plus tendre des pères et du meilleur, du plus affectueux des maîtres.

Jean-Jacques avait tout à fait quitté la littérature, ou peut s'en faut, quand une circonstance toute fortuite lui remit la plume à la main. L'archevêque de Paris, Christophe de Beaumont, ayant publié contre lui un mandement d'une charité fort peu chrétienne, il résolut de répondre. Ennemi des polémiques brutales, des disputes à la Voltaire, comme il dit

quelque part, il ne crut pas indigne de lui de se mesurer avec un prélat dont il estimait le caractère en plaignant son aveuglement, et il écrivit l'admirable lettre que tout le monde connaît, lettre dans laquelle, tout en ménageant et en honorant l'homme, il pulvérisa le livre.

Entre temps, il mettait la dernière main à son Dictionnaire de musique^ déjà fort avancé, et dont le produit devait mettre sa vieillesse à l'abri de tout besoin. Ses loisirs élaient d'ailleurs fructueusement occupés. S'il ne faisait plus de littérature proprement dite, il écrivait des lettres dont quelques-unes ne sont pas la portion la moins brillante de son bagage littéraire. Telle partie de sa correspondance, datée de Motiers, est un véritable chef-d'œuvre. Ses lettres au maréchal de Luxembourg, dans lesquelles il a décrit avec le pinceau de l'artiste et la plume du poëte les sites, les splendeurs du comté de Neufchâtel, les mœurs et les coutumes de ses habitants; ses lettres au prince de Wurtemberg sur les devoirs des princes, sur l'éducation, sur la gloire, sur l'indépendance et les moyens d'y parvenir, sont autant de morceaux achevés. Et dans sa correspondance en général, que de charme, que d'effusion, que de nobles sentiments noblement exprimés! Comme on se sent disposé à en aimer l'auteur, et comme on reconnaît bien l'homme qui, avant de prendre la plume, disait à ses amis : « Je ne voudrais savoir

écrire que pour me faire aimer des bons et haïr des méchants (1).» II y a plus d'esprit, peut-être, dans les lettres de Voltaire, mais comme il y a moins de cœur!

Jean-Jacques, en s'éloignantde Genève, n'avait pu croire, tout en conseillant le calme à ses concitoyens, qu'on le laisserait sous le coup de l'inique décret rendu contre lui; il comptait sur une réparation éclatante. Le mécontentement était général en effet, et n'attendait qu'une occasion pour éclater. Les partisans et les amis du philosophe lui écrivaient lettres sur lettres pour l'exhorter à venir se mettre h leur tête. Le Conseil, assuraient-ils, ne tarderait pas à être contraint de faire en quelque sorte amende honorable. Mais, en pénétrant dans sa ville natale, n'allait-il pas déchaîner l'orage au lieu de le prévenir ? Il le craignit ; et, pour rester fidèle à son serment de ne jamais prendre part à une dissension civile dans son pays, il résista à toutes les instances, aimant mieux demeurer à jamais banni de sa patrie que d'y rentrer par des moyens illégitimes à ses yeux.

Il voulait que la réparation à laquelle il avait droit vînt de la libre volonté de ses compatriotes,

(1) LeUre à M. Beau-Château du 26 février 1763.

et non point qu'elle fût violemment extorquée au Conseil. Il l'attendit vainement pendant une année. Sa patience se lassa à la fin. Outré de Tingratitude de sa cité natale, il abdiqua solennellement son droit de bourgeoisie par une lettre dont la dignité et la modération tempéraient singulièrement l'amertume. « Ma patrie, en me devenant étrangère, disaitil au premier syndic de la République, ne peut me devenir indifférente ; je lui reste attaché par un tendre souvenir, et je n'oublie d'elle que ses outrages (1). » Cette lettre eut un effet prodigieux. Les citoyens, indignés de l'arbitraire déployé par le gouvernement, adressèrent au Conseil représentations sur représentations, en mêlant aux griefs relatifs à Jean-Jacqees d'autres griefs qui leur étaient personnels. Mais il était trop tard, le Conseil avait pris des précautions pour appuyer par la force ses abus de pouvoir.

On sait comment, en réponse aux réclamations d'une partie des représentants, le procureur général Tronchin rédigea les Lettres écrites de la campagne^ où il entreprit la défense du Conseil. Rousseau crut qu'il était de son devoir de venir en aide à ceux qui avaient élevé la voix en sa faveur, et il répondit au procureur général Tronchin par les Lettres écrites de la Montagne, dont nous aurons l'occasion de parler

^1) Leure en date Ju 12 mai 1763.

tout à l'heure à propos de Voltaire. Ces lettres, dont la dialectique serrée ne laissait subsister aucun des arguments de Tavocat du Conseil, n'eut d'autre résultat, pour le moment, que d'irriter davantage l'aristocratie genevoise. Le pauvre Jean-Jacques ne devait pas tarder à ressentir les effets de la colère des patriciens de son pays.

Si pendant son séjour à Motiers il forma des liaisons durables , s'il rencontra des personnes affectueuses qui surent le consoler dans ses déceptions et dans son chagrin, il reçut au cœur des coups dont il souffrit cruellement. Le duc de Luxembourg, avec lequel il avait continué d'être en commerce de lettres, vint à mourir. La perte de cet homme de bien l'affligea au dernier point. "Duc et pair, maréchal de France, M. de Luxembourg avait compris qu'il n'est point d'inégalités sociales qui ne soient effacées par le génie. Grâce h Rousseau, son nom est devenu immortel, et s'il vit à jamais dans nos souvenirs, c'est moins pour avoir occupé une des plus hautes situations du pays que pour avoir été l'hôte et l'ami de l'auteur du Contrat social.

Une autre perte dont Jean-Jacques dut être plus affecté encore fut celle de M'"*" de Warens. Il apprit avec un véritable désespoir la mort de celle qu'il nommait toujours et qui resta dans ses pensées la meilleure des femmes et la plus tendre des mères. Elle quitta misérablement, besoigneuse et chargée

d'ans, une vie où elle avait brillé un moment d'un si vif éclat. «Allez, s'écria Jean-Jacques en songeant à cette pauvre maman, allez, âme douce et bienfaisante, auprès des Fénelon, des Bernis, desCatinatel de ceux qui, dans un état plus humble, ont ouvert comme vous leurs cœurs à la charité véritable, allez goûter le fruit de la vôtre et préparer à votre élève la place qu'il espère un jour occuper près de vous (1). » Dites encore après cela que Rousseau s'est complu à calomnier sa bienfaitrice.

Il était en proie à ces mornes afflictions quand de nouvelles tempêtes fondirent sur lui. Les Lettres écrites de la Montagne commençaient à exciter de grandes rumeurs dans le pays. Elles venaient d'être brûlées à Paris par la main du bourreau en môme temps que le Dictionnaire philosophique ; honneur commun qui eût dû rendre Voltaire plus charitable envers le glorieux banni; il est vrai que Voltaire déniait parfaitement la paternité du Dictionnaire philosophique. On parvint môme à ameuter contre Jean- Jacques les habitants du Val -de-Travers. Notre philosophe avait quelque droit cependant d'être aimé du peuple de ce pays-là, car, outre qu'il s'était constitué le défenseur de tous les déshérités de la terre , il s'empressait de rendre service au premier venu, et, comme il le dit lui-même, il versait les au-

(1) Les Confessions, liv. XII.

mônes à pleines mains. Le pasteur de l'endroit, M. de Montmollin, fut le premier à lui chercher querelle. Il vint le prier, aux approches d'un temps de communion — c'était en mars 176S, — de s'abstenir de s'y présenter, comme s'il eût importé au salut public que Jean-Jacques communiât ou non. A l'appui de son étrange démarche , le ministre alléguait que Rousseau avait outragé la religion dans ses ouvrages.

Au fond , Jean-Jacques ne se souciait nullement de la communion ; seulement, se rendre sans résistance à l'avis du pasteur lui parut un acte de lâcheté : il refusa net, et M. de Montmollin partit la menace à la bouche. Peu de temps après, ce ministre de paix lançait contre le doux et inoffensif philosophe une sorte d'excommunication. Rousseau fut prêché en chaire comme l'Antéchrist et poursuivi dans la campagne comme un loup-garou. Il le dit lui-môme, et il faut l'en croire. Hélas ! ce n'était ni la première ni la dernière fois qu'on devait voir un véritable ami du peuple conspué et bafoué par ceux à la défense desquels il avait voué sa vie. Les bienfaiteurs de l'humanité n'ont rien h attendre de la reconnaissance des hommes.

C'est ici le lieu de dire un mot du sentiment religieux chez Rousseau. On ne s'est pas fait faute de lui jeter à la tête ses variations religieuses. Ou ceux qui les lui ont reprochées étaient peu de bonne foi, ou ils ne connaissaient nullement Jean-Jacques. Ses variations religieuses? Quelle bonne plaisanterie! L'histoire n'en est pas longue à raconter, et déjà nos lecteurs la savent de reste.

Élevé dans la religion réformée, il arrive un jour, presque enfant encore, — il avait à peine seize ans, — chez le curé Pontverre, lequel l'expédie à M""' de Warens en la chargeant de convertir notre adolescent. On a vu comment, à l'instigation de sa bienfaitrice, il avait embrassé le catholicisme, sans prendre garde que par ce fait seul il perdait ses droits de citoyen de Genève. Quand plus tard il voulut recouvrer ces droits, force lui fut bien de centrer dans le giron de l'Église réformée, car Jean Calvin n'avait pas inculqué à la cité genevoise les doctrines de la tolérance. Eh bien ! voilà toutes ses variations religieuses. Jetez donc les hauts cris à ce sujet !

Si, du temps de son séjour à Motiers-Travers, il eut l'idée, pour faire comme tout le monde, de prendre part à la communion , ce fut uniquement pour

ne point se singulariser, pour ne pas afficher hautement les allures d'un impie de propos délibéré. C'était une sorte de formalité qu'il croyait remplir. Il faut voir les choses au point de vue de l'époque où il vivait, et non pas au point de vue de la nôtre. Estce que Voltaire lui-même, le grand impie, ne payait pas aussi tribut aux exigences de son temps? Est-ce qu'il ne bâtissait pas des églises ? Est-ce qu'il ne communiait pas, lui, le sceptique par excellence? « Je remplis mes devoirs, écrivait- il; j'ai, Dieu merci, les attestations de mes curés et des états de ma petite province (1). » Que diraient donc les farouches si cette phrase était tombée de la plume de Jean-Jacques? Nous ne communions plus, nous, libres penseurs, mais, pour faire comme tout le monde, nous laissons très-bien baptiser nos enfants. La vérité est que Rousseau se souciait fort peu du protestantisme, du catholicisme, du judaïsme ou du mahométisme. Il croyait en Dieu, voilà tout, et il avait soin de déclarer qu'on pouvait être très-sincèrement honnête homme et n'y pas croire. Cela ne l'empêchait pas de reconnaître ce qu'il pouvait y avoir de bon dans les diverses religions répandues sur la terre. Du christianisme, il disait : « La religion chrétienne est, pour la pureté de sa morale, toujours bonne et saine dans l'État,

(1) Lettre au duc de Richelieu en date du 19 août 1766.

pourvu qu'on n'en fasse pas une partie de la constitution, pourvu qu'elle y soit admise uniquement comme religion, sentiment, opinion, croyance; mais comme loi politique , le christianisme est un mauvais établissement (1). »

Il n'admettait pas que la justice et le gouvernement intervinssent dans les croyances humaines. « Les magistrats, les rois, disait-il, n'ont aucune autorité sur les âmes ! Si l'on perdait ce prin cipe de vue, les lois faites pour le bonheur du genre humain en seraient bientôt le tourment. Si les lois n'ont aucune autorité sur les sentiments des hommes en ce qui tient uniquement à la religion , elles n'en ont point non plus en cette partie sur les écrits où l'on manifeste ce sentiment (2). » Nous sommes loin encore, après soixante-dix ans et plus de révolutions, de l'application de ces sages préceptes ; et vraiment nos magistrats et nos législateurs devraient bien s'inspirer du souvenir de Rousseau un peu plus qu'ils n'ont l'habitude de le faire.

« Les hommes, disait encore excellemment notre philosophe, ne doivent se mêler de la religion d'autrui qu'en ce qui les intéresse : d'où il suit qu'ils ne doivent jamais punir des offenses faites uniquement à Dieu, qui saura bien les punir lui-même...

(I) Lettres écrites de la Monlayne.

{'■2) Ibid.

OÙ est le mortel sur la terre qu'un raisonnement doive offenser?.. Si le raisonneur se trompe ou nous trompe. . montrez-lui son tort; désabusez-nous, battez-le de ses propres armes. Si vous n'en voulez pas prendre la peine, ne dites rien, ne Técoutez pas, laissez-le raisonner ou déraisonner, et tout est fini sans bruit, sans querelle, sans insulte pour qui que ce soit (1). » Je ne sais si je me trompe, mais jamais, ce me semble, la sagesse n'a parlé un plus digne, un plus ferme, un plus noble langage, et je ne puis m'empêcher d'en vouloir un peu à Voltaire d'avoir raillé et bafoué avec sa verve accoutumée l'œuvre insigne où sont affirmées ces vérités élémentaires. Rousseau reconnaît parfaitement dans toute religion, quelle qu'elle soit d'ailleurs, deux parties essentiellement distinctes, le dogme et la morale. La première, ne relevant que de la raison seule, appartenant au pur domaine de la spéculation et de la conscience, ne saurait, selon lui, être justiciable d'aucuns tribunaux humains (2), Voilà bien le principe de la tolérance universelle solennellement consacré. Quant à la seconde partie, qui regarde la morale, c'est à-dire, suivant les propres expressions de notre philosophe, la justice, le bien public, l'obéissance aux lois naturelles et positives, les vertus so-

(I) Lettres écrites de la ilonhtgne.

(ii) Ibid.

ciales el tous les devoirs de l'homme et du citoyen , elle était bien de la compétence du gouvernement, mais c'était en ce point seul que la religion tombait sous la juridiction humaine.

Voilà ce que Rousseau, dans son Contrat social, entend par religion civile, cette religion à laquelle il prétendait soumettre tous les membres de la cité. A coup sûr il a eu tort de comprendre sous le nom de religion l'ensemble des vertus sociales, sans lesquelles il n'y avait point, à ses yeux, de véritable citoyen; mais jamais il n'a eu l'idée saugrenue qu'on lui a prêtée quelquefois, de vouloir imposer à un peuple une religion d'État dans le sens qu'on attribue d'ordinaire à ce mot. Personne n'a défendu avec plus de puissance et de vigueur les droits de la libre pensée. Ce que Voltaire faisait, en se couvrant trop souvent du voile de l'anonyme et en appelant à son aide le sarcasme et l'ironie, il le fit à visage découvert, par les seules armes de la raison, et ses coups n'ont pas peu contribué à renverser les vieilles croyances surannées et stupides. Il combattit le fanatisme, la superstition et le préjugé, non pas seulement parce que c'étaient autant d'outrages au bon sens et d'insultes à la raison, mais parce que c'étaient des instruments de servitude pour les peuples. « Oui, s'écriait-ii, c'est ainsi qu'on les mène à leur perte. La superstition est le plus terrible fléau du genre humain ; elle abrutit les simples, elle per-

sécute les sages, elle enchaîne les nations, elle fait partout cent maux effroyables. Quel bien fait-elle ? aucun. Si elle en fait, c'est aux tyrans; elle est leur arme la plus terrible, et cela même est le plus grand mal qu'elle ait jamais fait (1). » Impossible de mieux dire, n'est-ce pas? Oui, je ne crains pas de l'affirmer, Jean-Jacques est le premier qui ait posé avec autant d'autorité les principes de la tolérance universelle, qui l'ait réclamée avec tant d'insistance pour tout le monde sans exception, comme il est le premier qui ait fait résonner haut ce grand mot de citoyen.

Ce libre penseur eût eu d'ailleurs assez de motifs de haïr l'intolérance, s'il ne les avait pas puisés dans son cœur, car il restera comme un des plus illustres exemples du fanatisme, de la stupidité et de l'injustice des hommes.

Ne fut-ce pas le fanatisme qui, par d'indignes traitements, le contraignit de quitter sa retraite de Motiers-Travers , où depuis deux ans et demi il vivait tranquille, sinon complètement heureux? On ne fut pas long à passer des injures aux voies de fait. Il

(1) Lettres écriles de la Montagne.

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fallait à tout prix chasser l'impie, l'Antéchrist, le contempteur des dieux et des rois. Une nuit, quelques polissons ameutés contre lui jetèrent dans ses carreaux une grêle de cailloux; une pierre lancée d'une main vigoureuse faillit l'atteindre en pleine poitrine et tomba au pied de son lit.

. Certains biographes ont révoqué en doute cette lapidation de Mo tiers-Travers ; ils n'ont vu là qu'un effet de Timagination du philosophe. Ils auraient dû considérer cependant que le récit de Rousseau, si net et si précis, n'a jamais été sérieusement démenti; que le roi de Prusse ordonna à ce sujet des poursuites juridiques; qu'enfin les autorités locales rendirent plusieurs arrêts sur celte lapidation. Mais il ne faut demander ni justice ni impartialité à ces prétendus historiens dont la plume est guidée par l'esprit de parti.

Telles étaient, à l'égard de Rousseau, les dispositions d'une populace ignare et fanatisée, que les gens les plus distingués du pays, ceux que contristaient le plus ces actes révoltants, engagèrent euxmêmes le malheureux philosophe à céder à l'orage et à quitter, pour un temps du moins, une retraite où il ne lui était plus permis de vivre en sûreté. Attaché à la Suisse par un sentiment d'affection toute filiale, Jean-Jacques songea d'abord à se retirer, non loin du Val-de-Travers, dans l'île de Saint- Pierre, située au milieu du lac de Bienne. Séduit par

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la beauté du site, il eût voulu y finir ses jours, et il s'y installa avec l'intention bien arrêtée de n'en pas sortir. Hélas ! il comptait sans les hommes.

Il y était à peine depuis deux mois, jouissant d'un bonheur suffisant, parfait et plein, suivant ses propres expressions, qu'il reçut des membres composant le Conseil du canton de Berne, du territoire duquel dépendait l'île, l'ordre d'en sortir dans les vingt-quatre heures. Qui pouvait avoir provoqué cet ordre barbare et suggéré une si cruelle mesure à l'égard du plus doux et du plus inoffensif des hommes? Il y a là un mystère que je ne veux point me charger d'éclaircir, mais qui prête à de bien douloureuses réflexions.

Jean-Jacques quitta en pleurant cette terre inhospitalière, d'autant plus affligé qu'il avait formé le projet de profiter du calme et de la tranquillité dont il espérait y jouir pour composer, durant les longues soirées d'hiver, une sorte de constitution qui lui avait été demandée pour la Corse par quelques notables habitants de ce pays. Une pareille démarche de leur part était certainement un des plus éclatants hommages qu'on pût rendre à un beau génie, et elle était de nature à flatter singulièrement l'amourpropre du philosophe. Aussi dut-il éprouver un très- vif chagrin quand, par suite de l'annexion de la Corse à la France, il lui fallut renoncer à la noble tâche d'être le législateur d'un peuple petit par le

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