SÉJOUR EN ANGLETERRE
l'hospitalité du prince de Conti, et, après un laps de plusieurs semaines, partit pour l'Angleterre avec David Hume et un négociant de Neufchâtel nommé de Luze.
Il arriva h Londres dans les premiers jours de janvier de l'année 1766 , et là, comme à Paris, il fut assailli de compliments et d'hommages. Hume eut pour lui, d'abord, tous les égards possibles. Sur un mot de l'historien, le gouvernement anglais accorda au philosophe une pension qui lui eût permis de vivre désormais, sinon dans le luxe, du moins dans une grande aisance. On verra tout à l'heure par suite de quelles circonstances Rousseau crut devoir repousser obstinément cette libéralité, spontanément octroyée pour ainsi dire
Las de la vie publique, rassasié de gloire, fatigué même de l'empressement dont il était l'objet, aspirant après une tranquillité absolue, il résolut de quitter Londres malgré les très-vives instances de David Hume, qui aurait bien voulu le retenir à la ville. A peine connut-on sa résolution de se retirer à la campagne,que de toutes parts on mit à sa disposition des retraites sûres, charmantes et commodes. Chacun le tiraillait de son côté (1). Un riche Anglais nommé Davenport lui proposa une maison assez spacieuse qu'il n'habitait pas. Cette maison était située à Woot-
(1) Lettre à du Peyrou, du 2 mars 1766.
ton, à une cinquantaine de lieues de Londres, dans le comté de Derby. Rousseau accepta l'offre à la condition de payer un loyer, et il alla s'installer h. Wootton dans le courant du mois de mars . Il partit heureux et confiant, croyant toucher au port après tant d'agitations, et ne se doutant guère que son repos allait être encore une fois troublé, un peu par la faute de l'homme éminent à Finstigation de qui il était venu se fixer en Angleterre.
Il faut nous arrêter un moment sur cette fameuse querelle du philosophe avec l'historien anglais, car il n'y a pas d'épisode de la vie de Jean-Jacques sur lequel on ait à dessein répandu plus de nuages, et qui soit plus mal connu de la plupart du monde. A peine arrivé à Wootton, Rousseau écrit à Hume pour le remercier de ses bons soins, de ses attentions, s'estime heureux de son amitié, l'appelle à tout propos son cher patron , l'embrasse avec la plus cordiale effusion (1). Comment en vint-il à changer tout à coup de dispositions à l'égard du célèbre historien? Futce, comme on l'a trop souvent répété, par un pur effet de son humeur bizarre? La chose vaut la peine d'être examinée.
(1) Lettres a Ilurae en date des 2:2 et 29 mars 1766.
Dès les premiers jours d'avril nous le voyons se plaindre amèrement de certaines plaisanteries dirigées contre lui par les journaux anglais. Il s'indigne vivement de cette manière de vendre Thospitalilé au prix de ce qui lui paraît une sorte de déshonneur, et il n'hésite pas à rendre David Hume responsable des bruits malicieux répandus sur son compte. Que s'était-il donc passé ? Les feuilles anglaises avaient annoncé avec fracas l'arrivée de Rousseau. Moins de trois semaines après elles publiaient une prétendue lettre du roi de Prusse à Jean- Jacques, lettre oi^i l'on jetait le ridicule à pleines mains sur l'illustre banni. « Mes États vous « otïrent une retraite paisible, » y faisait-on dire à Frédéric; '( je vous veux du bien et vous en ferai si « vous le trouvez bon ; mais si vous vous obstinez à « rejeter mon secours, attendez-vous que je ne le « dirai à personne. Si vous persistez à vous creuser « l'esprit pour vous trouver de nouveaux malheurs, « choisissez-les tels que vous voudrez; je suis roi, (' je puis vous en procurer au gré de vos souhaits; « et, ce qui sûrement ne vous arrivera pas vis-à-vis « de vos ennemis, je cesserai de vous persécuter « quand vous cesserez de mettre votre gloire à « l'être. » Il eût semblé vraiment, à en croire l'auteur de cette facétie, que Rousseau n'eût été ni décrété par le parlement de Paris, ni proscrit par sa ville natale.
La lettre avait été fabriquée à Paris par Horace Walpole, et Rousseau soupçonna fort Voltaire et d'Alembert de n'y avoir pas été étrangers. La violence et la partialité que ces deux écrivains déployèrent contre lui dans toute cette affaire me font présumer qu'il ne se trompait pas de beaucoup. David Hume, de son côté, n'eut-il aucune part à cette lettre, comme il l'a assez effrontément prétendu? Jean- Jacques l'accusa, au contraire, d'en avoir été complice, et il n'avait pas tout à fait tort, comme nous allons le démontrer. Nous savons en effet aujourd'hui, de science certaine, par le propre aveu de David Hume, que ce fut lui qui un jour, h. table, chez lord Ossory, fournit à Walpole l'odieuse et poignante plaisanterie qui termine la lettre attribuée à Frédéric (1).
Il i)erJrait vingt amis plutôt qu'un mol pour rire.
Que Rousseau ait pris trop à cœur cette farce indécente, qu'il ait eu le tort de ne point se contenter de répondre par le mépris et un dédaigneux silence à une insulte grossière, c'est possible ; mais était-il bien honorable de la part de David Hume de
(1) Lettre de David Hume à la marquise de Barbanlane en date du 16 février 1766. Cette lettre ne reçut de publicité qu'en 1820, c'est-à-dire cinquante-quatre années seulement après l'événement.
prêter les mains à une facétie cruelle et de se moquer d'un homme qui devait lui être sacré comme hôte , et dont les malheurs , sinon le génie , avaient droit aux égards et au respect du premier venu? Jean-Jacques se sentit blessé au cœur, et je le comprends. Il fut d'autant plus sensible à Finsuite, qu'elle lui sembla venir d'une main qu'il croyait amie et dévouée, et, sous l'impression d'une douleur longuement concentrée, il écrivit à l'historien l'interminable lettre dont presque tout le monde parle sans la connaître.
Cettre lettre à David Hume contient l'explication détaillée des griefs plus ou moins fondés du philosophe, mais nulle expression blessante. On y rencontre même çà et là, au milieu des récriminations, les marques de la plus vive gratitude pour les obligations dont il lui était redevable. «Si vous êtes innocent, lui disaitil en terminant, daignez vous justifier; si vous ne l'êtes pas, adieu pour jamais (1). »
Au lieu de chercher à se justifier. Hume jugea à propos de faire un scandale épouvantable ; il s'empressa de rendre publique une querelle qu'il eût fallu s'efforcer d'étouffer, et qui, dans tous les cas, aurait dû rester entre Jean-Jacques et lui. Loin de chercher à apaiser l'ami envers lequel, au fond de sa conscience, il se sentait coupable, il jeta feu et
(1) Lettre en date du 10 juillet 1766.
flammes contre lui, prétendit qu'il en avait reçu un libelle atroce, fil imprimer sa lettre, l'envoya à ceux de ses confrères qu'il savait le plus mal disposés à son égard, Voltaire et d'Alembert par exemple, et publia un odieux factum oîi, sous prétexte de relater tout ce qui s'était passé entre Rousseau et lui depuis leur liaison jusqu'à leur rupture, il s'appliqua à noircir la conduite du philosophe et à la présenter sous le jour le plus faux.
Quelle aubaine pour Voltaire ! Le voilà qui se met de la partie. Il écrit à Hume une longue lettre toute farcie d'insinuations injurieuses pour la personne de Jean-Jacques, et commente, sous forme de brochure calomnieuse, le calomnieux factum de l'historien anglais. D'Alembert et Suard accourent à la rescousse. Ils traduisent et publient VExposé succinct de David Hume, en le faisant précéder d'une sorte de préface oii ils ont l'incroyable audace de prétendre que l'éminent écrivain n'avait consenti qu'avec une extrême répugnance à laisser paraître cet écrit, et que les circonstances seules l'avaient entraîné maigre lui à cet éclat fâcheux. La vérité est que tandis que David Hume ameutait contre Rousseau tout le clan des philosophes et le livrait à la diffamation publique, celui-ci se tenait à l'écart, ne soufflait mot, et se préoccupait fort peu de la conspiration trop réelle dont il était l'objet.
Un de ses libraires, nommé Guy, lui ayant écrit
pour rinformer des bruits désobligeants tenus sur son compte par les complices et les partisans de Hume, il lui répondit aussitôt qu'il se serait bien passé d'apprendre ces bruits. « On dit, ajoute-t-il, que M. Hume me traite de vile canaille et de scélérat. Si je savais répondre à de pareils noms, je m'en croirais digne. » Il mit son antagoniste au défi de publier fidèlement toutes les pièces relatives à leur querelle, et, quant à lui, il se promit bien de ne pas écrire un mot pour sa justification, se fiant au temps de le défendre et de sauver sa mémoire.
Voilà en deux mots toute l'histoire de cette fameuse querelle. Dites maintenant de quel côté furent le bon droit, le tact, la modération, la dignité. Jean- Jacques, ayant de justes motifs de plainte, écrit à Hume une très-longue lettre d'explications, dans laquelle, au milieu des reproches les mieux fondés, se trouvent peut-être quelques assertious hasardées. Mais c'était une lettre toute confidentielle, nullement écrite en vue de la publicité. Jean-Jacques s'était bien gardé d'ébruiter une dispute qu'il eût été si facile de vider sous le manteau de la cheminée. Hume eut le tort de ne pas user de la même discrétion. H fit de cette querelle privée une affaire d'État, la livra à tous les vents de la publicité, cria à l'ingratitude sans rime ni raison ; il calomnia et diffama celui qui l'avait appelé son hôte et son cher patron, ameuta contre le pauvre Rousseau toutes les vanités,
toutes les colères, toutes les rancunes, et le jeta en pâture à la risée publique , sans s'apercevoir que la galerie, toujours prête à s'amuser d'un scandale, riait aussi bien de lui que de son adversaire. Et pendant tout ce tapage, pendant tout ce scandale, Rousseau, retiré à Wootton, ignorant même tout le bruit qui se faisait autour de sa lettre, fort de son bon droit et de sa conscience, ne publiait pas un mot sur cette affaire. Je le répète donc sans crainte d'être démenti, de son côté furent la convenance, la réserve, la modération et la justice.
Le séjour de Wootton n'était pas sans charmes pour Jean-Jacques. Bâtie à mi-côte sur le penchant d'un vallon, la maison était bordée par une longue terrasse d'oîi l'œil découvrait, à perte de vue, un paysage formé de prairies, de ruisseaux, de collines et de bois, où çà et là se dressaient de coquettes habitations de campagne. De place en place le vallon était garni de rochers qui donnaient au site un aspect un peu sauvage, et où notre philosophe aimait à aller herboriser en compagnie des lapins et des moutons.
Il y avait certainement là de quoi contenter un admirateur delà nature. C'était, avec plus de grandiose