‹ La statue de J.-J. RousseauChapitre 7 sur 55 · ET M"'*" DE WARENS · texte numérisé non relu

ET M"'*" DE WARENS

sciencieux, élégant toujours, éloquent parfois jusqu'au sublime, c'est en un mot un véritable historien.

S'imagine-t-on que c'a été pour le plaisir de diffamer, de montrer à nu les plaies du cœur humain, qu'il a tracé le récit complet et saisissant de la vie d'une femme dont il n'a cessé de chérir et de respecter la mémoire? Que dirait-on, par exemple, de l'écrivain qui, voulant nous initier à l'existence de Marie Stuart, de l'impératrice Catherine ou de Christine de Suède, jetterait un voile sur leurs amours scandaleuses, et aurait la prétention de nous les présenter comme de pures et vertueuses femmes ? Nous le traiterions d'imposteur, et nous n'aurions pas tort. Rousseau ne pouvait donc, sans forfaire à la vérité, se dispenser de raconter toutes les particularités de l'existence de M"^ de Warens, sous peine d'être taxé lui-même d'inexactitude. Cette dame, dont les envieux et les ennemis de Jean- Jacques ont défendu si chaleureusement la mémoire, en se couvrant hypocritement d'un masque de délicatesse et de discrétion, était complètement inconnue à Paris avant la publication des Confessions; mais à Annecy et à Chambéry sa conduite n'était un mystère pour personne, et le livre de Rousseau eût singulièrement perdu de sa valeur et de son importance aux yeux des lecteurs de ces deux villes, s'il eût peint sous de fausses couleurs et montré comme

74 JEAN-JACOUKS ROUSSEAU

un modèle de pureté de mœurs la gentille hôtesse des Charmeltes.

D'ailleurs, n'a-t-il pas rendu pleine et entière justice à celle qu'il a toujours appelée du doux nom de maman? A-t-il manqué de reconnaissance à son égard? N'a-t-il même pas un peu exagéré ses bienfaits? N'a-t-il pas fait complaisamment remonter jusqu'à elle, et n'a-t-il pas attribué à son influence salutaire tout ce qu'il y avait de bon, de noble, de généreux, d'élevé en sa propre personne? Avec quelles délicatesses de touche et quelles grâces de style il la loue, et comme on sent qu'il est heureux de tracer son éloge ! 11 n'a pas de mots assez tendres pour elle. Ange, âme angélique, créature céleste, telles sont les expressions qui reviennent à chaque instant sous sa plume. Ne nous la dépeint-il pas bonne, affable, charmante et gracieuse envei's tous? Ne nous vante-t-il pas la douceur de son caractère, son esprit brillant et cultivé, son cœur aimant et sensible, son désintéressement, sa franchise, la solidité de ses amitiés? Qu'importe, après cela, qu'à ce portrait séduisant, à ce tableau enchanteur il ait ajouté quelques ombres, afin de rester jusqu'au bout exact et sincère? Qu'importe qu'il nous l'ait montrée s'offrant volontairement à lui et passant sans scrupule dans les bras de son espèce d'intendant Claude Anet et du perruquier Courtille? Il n'en demeure pas moins dans l'esprit du

Page 1