‹ La statue de J.-J. RousseauChapitre 8 sur 55 · ET M""' DE WARENS · texte numérisé non relu

ET M""' DE WARENS

lecteur un souvenir plein de charmes de celte adorable maman; et nous nous sentons certainement pénétrés pour M"'*" de Warens de plus d'indulgence, de pitié, d'affection et de sympathie que nous ne saurions en avoir pour les viragos couronnées dont j'ai parlé plus haut.

Jean-Jacques Rousseau, comme je l'ai dit, avait un peu plus de seize ans quand il se présenta chez M""^ de Warens, muni d'une lettre de recommandation de l'abbé de Pontverre. Né dans la religion réformée, et se souciant assez peu déjà de toute espèce de dogme, il avait trouvé dans le curé de Confignon un véritable missionnaii'e uniquement préoccupé du soin de rendre à l'Église catholique, apostolique et romaine, les âmes égarées dans l'hérésie. Au lieu d'engager Jean-Jacques à retourner dans sa famille, à renoncer à une vie errante pleine d'écueils et de périls, comme l'eut voulu la véritable piété, il ne songea qu'à le convertir et à lui parler de l'autorité de la sainte mère Église. Tout était bien, selon lui, pourvu qu'on allât à la messe, et il envoya le jeune vagabond chez M™" de Warens comme dans une maison de salut.

Protestante de naissance, M™* de Warens était

elle-même une convertie. D'une noble et ancienne famille du pays de Vaud, elle avait été mariée fort jeune à M. de Warens, dont le caractère ne put sympathiser avec le sien. A la suite de quelques chagrins domestiques, elle abandonna son mari, son pays, sa famille, et vint se réfugier sur les terres de Victor-Amédée, en implorant sa protection. Fervent catholique , le roi l'accueillit avec empressement et lui constitua une pension de 1,500 livres, à la condition qu'elle abjurerait le protestantisme, ce qu'elle ne tarda pas à faire à Annecy, au couvent de la Visitation, sous la direction de l'évêque Gabriel de Bernex, qui fut à son égard à peu près ce qu'avait été François de Sales pour M"'^ de Chantai.

Elle avait vingt-huit ans quand Rousseau la vil pour la première fois, l'âge oii la femme complètement épanouie rayonne de tout son éclat. Elle était belle surtout par le charme de sa physionomie. Qui de nous ne l'a entrevue, au fond de son jardin des Charmettes, avec son air caressant, son doux regard noyé de tendresse et d'azur, son sourire angélique, ses admirables cheveux cendrés et sa bouche mignonne, à la mesure de celle de Jean-Jacques?

Dès cette première entrevue, dès le premier mot, celui-ci se sentit irrésistiblement entraîné, non point par ce qu'on appelle communément l'amour, mais par cette sympathie profonde qui naît et s'établit parfois spontanément entre deux âmes, et il conçut

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pour cette aimable femme un attachement qui dura toujours. C'était encore un enfant, otM""^ deWarens le traita comme tel, avec une bonté toute maternelle. Bien différente du curé Pontverre, elle lui donna à entendre qu'il ferait beaucoup mieux de retourner tout de suite à Genève que de courir le pays. Néanmoins, elle n'osa pas trop insister, de peur de se compromettre, car c'eût été aux yeux de ses protecteurs un crime de lèse-catholicité que de négliger l'occasion qu'on lui fournissait de catéchiser un jeune hérétique.

Elle l'envoya donc à Turin, à l'hospice des Catéchumènes, afin qu'il y fût instruit dans la religion pour laquelle on lui vendait &a subsistance. 11 avail de la religion tout ce qu'un enfant de son âge pouvait en avoir; cependant, comme dès l'enfance il avait, suivant sa propre expression, toujours senti et pensé en homme, il eut un moment d'indignation contre lui-même d'abandonner le culte de ses pères; car ayant médité de bonne heure sur les diverses variétés du christianisme, il avait, au point de vue rationnel, donné la préférence à la religion réformée, et partagé l'aversion de sa ville natale pour le clergé catholique, dont on lui avait fait la plus sombre peinture. Nous le verrons plus taid revenir à la religion dans laquelle il avait été élevé; c'est ce qu'on appelle un peu légèrement ses variations religieuses, en oubliant l'âge où il était quand, sous la double

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inspiration du curé Pontverre et de M"'* de Warens, il consentit à embrasser le catholicisme.

Les remords de sa conscience trouvèrent d'ailleurs un contre-poids suffisant dans sa ferme volonté de ne pas retourner à Genève et dans la nécessité de se créer des amis et des ressources. Toutefois, il ne voulut pas céder sans lutte, se prépara à une vigoureuse défense, et se berça même un moment de Fespérance de convaincre ceux à qui étaient confiées son instruction et son initiation dans la doctrine catholique, et de les convertir au lieu d'être converti par eux. Le vieux et vénérable prêtre chargé de faire aux profanes une première conférence en commun eut en effet en lui un rude jouteur; plus d'une fois il se trouva embarrassé par les questions à brûlepourpoint dont l'accabla le jeune et curieux récipiendaire.

Ébranler la foi plus ou moins sincère des frères de l'hospice des Catéchumènes n'était pas chose aisée, mais il pouvait arriver que les indiscrètes objections de notre Jean-Jacques scandalisassent les néophytes; on le craignit , et on le mit à part en le confiant aux soins d'un jeune prêtre avec lequel il batailla tout à son aise, opposant aux citations de saint Augustin, de saint Grégoire et autres pères, des citations des mêmes auteurs, lesquelles ne manquaient pas d'embarrasser singulièrement le professeur.

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