CENTRALE
En 1863, l’abbé Brasseur de Bourbourg découvrit, dans les archives de l’Académie Royale d’Histoire de Madrid, un manuscrit espagnol, copie d’un autre manuscrit composé par Diego de Landa, membre de Tordre des Franciscains. Celui-ci, après avoir, bien jeune encore, quitté l’Espagne, vécut en missionnaire de nombreuses années au Yucatan, où il mourut en 1579, second évêque de Mérida. L’infatigable savant français, comprenant de suite l’importance du manuscrit , le copia , fit publier à Paris Tannée suivante (1864) le texte espagnol accompagné de la traduction, d’une préface et de nombreuses notes et additions, le tout formant un volume de 516 pages, sous ce titre « Relation des choses du Yucatan de Diego de Landa, » et « Relacion de las Cosas de Yucatan, sacada de lo que escriviô el P. Fray Diego de Landa de la Ordende San-Françisco. » Cet ouvrage nous donne une histoire de la contrée, de son histoire, de sa conquête par les Espagnols, puis une description tout à fait inextenso des indigènes, de leurs mœurs, leurs arts et leur religion ; mais la supériorité que cette œuvre a acquise sur les livres de même genre est due principalement à cette circonstance que l’auteur présente le dessin des signes que, d’après son exposé, les Natifs employaient pour leur écriture, et aussi le dessin de ceux qui exprimaient les jours et les mois de leur calendrier. Un texte explicatif accompagne ces caractères. La division du temps est surtout traitée d’une façon tout à fait intelligible.
ANNAKES DU MUSEE GUIMET
Quelques savants enthousiastes, spécialement intéressés au déchiffrement des hiéroglyphes de Palenqué et autres, et aussi à celui du petit nombre de manuscrits échappés au zèle destructeur des prêtres espagnols, regardèrent la publication de ces caractères comme un événemement littéraire rempli de conséquences considérables. On crut à la découverte d'une espèce de Pierre de Rosette, à l’aide de laquelle une nouvelle lumière pourrait être jetée sur les premières périodes de l’histoire de l’Amérique. Bientôt les
IIA MA
(me, mo?)
TO Sign of
Asi^iration.
Figure T.
Alphabet Maya de Landa
savants français qui, généralement se donnent plus à l’étude de l’archéologie américaine, que ceux des autres contrées européennes, en entreprirent l’interprétation ; mais les résultats, ainsi que nous le verrons, n’ont pas jusqu’ici justifié les hautes espérances qu’on avait conçues tout d’abord.
L’alphabet de Landa (fig. 7) se compose de trente-trois signes. Vingtsix d’entre eux figurent les lettres, six les syllabes et un (le dernier)
LA STELE DE PALENOUE
marque l’aspiration. Quelques-unes de ces lettres A, B, H, etc., sont représentées par plusieurs caractères. L’évêque a une manière bien peu satisfaisante d’interpréter l’usage de ces signes ; celle-ci est confuse et prouve que l’auteur avait peu d’aptitude à apprécier la valeur future de ce qu’il donnait à connaître. Cette absence de clarté peut néanmoins s’attribuer en partie à la négligence du scribe. En effet, le manuscrit publié par Brasseur n’était pas l’original, mais une copie que l’on supposait avoir été faite trente ans environ après la mort de l’écrivain. Brasseur croit également que le copiste so permit d’omettre quelques portions du texte. Les observations de Landa sur l’écriture Maya commencent ainsi : « Les habitants faisaient usage également de certains caractères ou lettres avec lesquelles ils écrivaient au bas de leurs livres leurs anciennes affaires et ce qu’ils savaient. Au moyen de ces caractères, de certaines figures, et de signes particuliers y ajoutés, ils se rendaient compte de ce qui les concernait, le faisaient comprendre aux autres, et le leur enseignaient. Nous trouvâmes chez eux un nombre considérable de livres écrits de cette façen ; mais, comme il n’y en avait pas un seul qui ne contînt des superstitions et des mensonges diaboliques, nous jetâmes au feu ceux qui blessaient les croyances des indigènes ou ceux encore qui pouvaient les affliger L » La confession de ce vandalisme, qui peut rivaliser, pour de semblables faits, avec celui de Zumârraga, premier archevêque du Mexique, et avec celui d’autres ecclésiastiques espagnols de ce temps, démontre clairement que Landa n’était pas moins imbu que ses contemporains de l’esprit fanatique de son époque.
Landa nous donne quelques exemples d’épellation Maya, mais un seul d’entre eux est parfaitement intelligible. Ma in Kali, dit-il, signifie : « Je ne
veux pas : » Voici comment on l’écrit :
Des opinions tout à fait dissemblables ont été émises au sujet de la valeur de l’alphabet de Landa. Tandis que les uns, comme on l’a dit plus haut, y voient la clef qui pouvait en dernier ressort résoudre le mystère des hiéroglyphes de l’Amérique Centrale, d’autres, moins présomptueux, et ils sont en nombre, vont assez loin pour se refuser à croire que cet alphabet possède
1 Landa, Relation des choses du Yucatan, p. 316.
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en rien le caractère que lui attribue l’évêque de Mérida. Parmi ces derniers, on compte le professeur H. Wuttke, auteur qui a fait une étude spéciale et complète de ce genre d’écriture. « Nous devons, dit -il, nous refuser, pour le moment, à partager les idées de quelques savants modernes, prétendant que les naturels de l’Amérique Centrale ont jadis eu notion d’une écriture alphabétique. Aucun des premiers historiens, lesquels eurent cependant des relations avec les Mexicains les plus éclairés, n’a émis une semblable opinion, à l’exception de Landa dont les affirmations sont très confuses. Dans certaines circonstances, leurs observations arrivent même à l’opposé. Dans l’écriture de leurs livres, dit Landa, les Yucatèques font usage de certains caractères ou lettres, et, à l’aide de ceux-ci, de figures et de certaines marques sur ces dernières, ils se rendent compte de leurs affaires (sus cosas). Landa donne un alphabet de ces lettres, lequel peut néanmoins n’ètre qu’un essai tenté par les naturels après V introduction de Valphahet espagnol. Son défaut de connaissance approfondie du système d’écriture des Yucatèques n’est pas seulement démontré par la confusion de ses rapports — car un récit embarrassé annonce presque toujours que l’on a guère compris — mais ce manque de lumières se décèle également par son incertitude relativement à la valeur de deux des signes. Au caractère fl il ajoute comme explication signe d' aspiration^ et à celui qui rend MA quizà tambien (peut- être aussi ! ) ME ou MO’ L »
Evidemment, Landa faisait peu de cas de l’écriture Yucatèque, puisqu’il traitait ce sujet comme chose peu digne de son attention. 11 ne s’était pas donné la peine de s’éclairer suffisamment sur l’application des caractères Maya, lesquels, comme il le constate lui-même, étaient à cette époque tombés entièrement en désuétude, par suite de l’introduction des lettres espagnoles dans le pays 2.
« Nous considérons, continue Wuttke, l’écriture de l’Amérique Centrale, comme une véritable écriture peinte, et nous pensons que Gaina a raison de nier l’existence d’ime clef générale, universellement applicable. La nature même de l’écriture peinte donne place à une diversité de méthodes » Plus
< Wultke, Die Entstehung der Schrift, etc. Leipzig, 1872. — S. 205.
2 Landa, Relation, etc., p. 322.
3 Wuttke, Die Entstehung der Schrift, etc., S. 205,
loin, Wuttke s’explique d’une façon plus explicite sur l’origine de l’alphabet présenté par Landa. Après la conquête, les Indiens, croit-il, avaient choisi parmi leurs caractères (aus ihrem ^chriftvorrathe) un certain nombre d’entre eux, qu’ils employaient au lieu de lettres, quand ils voulaient écrire dans leur propre langue. « L’alphabet Yucatèque peut difficilement être sorti de la souche Maya. L’induence de l’alphabet espagnol sur les naturels en a amené la naissance h » Il admet donc que les Mayas avaient des caractères propres au moment de l’invasion espagnole, mais il en regarde l’application en signes phonétiques, comme une conséquence de leurs relations avec les conquérants.
Le docteur Valentini, dans son travail sur la pierre calendrier des Mexicains, s’exprime encore avec plus d’assurance que Wuttke: « Cet alphabet Yucatèque, dit- il, n’est tout simplement qu’un essai de quelque évêque missionnaire, de Diego de Landa, pour enseigner aux indigènes leur langage, d’une manière phonétique, à notre façon, mais avec leurs propres caractères. Je ne veux pas traiter plus amplement ce sujet, mais je donnerais volontiers plus tard, si on le désirait, des explications plus détaillées, a Celles-ci sont, en elFet, très à souhaiter, et il y a espoir que le docteur Valentini nous fera bientôt partager les bénéfices de son expérience.
Les premiers écrivains espagnols nous parlent delivres, qu’ils virent entre les mains des naturels de ces pays et aussi des moyens qu’ils employaient pour exprimer leurs idées, à l’aide de signes. Las Casas, le vénérable évêque de Chiapas, s’étend, lui surtout, sur ce sujet dans son Historia Apologetica de las Indias Occidentales. Ses longs séjours au Nouveau Monde, principalement dans les endroits où n’avaient pas encore pénétré les Espagnols, lui fournissaient des facilités pour prendre pleine connaissance des détails de la vie indienne, « Dans toutes les républiques de ces contrées, dit-il, dans les royaumes de la Nouvelle Espagne, et partout ailleurs, il y avait des gens qui remplissaient la tâche de chroniqueurs et d’historiens. Ils avaient connaissance des commencements de la religion et de tout ce qui y avait rapport ; les dieux, leur culte, aussi bien que les fondateurs de villes et de cités étaient dans leur mémoire. Ils étaient loin d’ignorer les origines des rois et des per-
1 Wuttke : Bie Entstehung der Schi'ift, pp. 237 et 238.
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sonnages considérables de leurs États, le mode de leur élection, comment ils se succédaient, le nombre et les qualités de leurs premiers chefs, leurs travaux et leurs actions mémorables, bonnes et mauvaises ; enfin, s’ils
avaient bien ou mal gouverné, etc Les jours, les mois, les années, ils les
savaient. Bien que leur écriture ne fut pas semblable à la nôtre, ils avaient toutefois leurs figures et leurs caractères au moyen desquels ils se rendaient compte de tout ce dont ils avaient besoin ; ils possédaient également leurs immenses livres composés avec tant d’art, de savoir-faire et de génie, que nous pourrions assurer que nos lettres ne leur avaient pas été d’un bien grand usage que podriamos decir que nuestras Letras no les Idcieron mucha ventaja. Nos religieux ont vu tels de ces livres et j’en ai remarqué d’autres ; néanmoins un grand nombre ont été brûlés à l’instigation des moines qui craignaient que les parties concernant la religion pussent devenir nuisibles aux indigènes. Le hasard fit cependant que quelques-uns d’entre-eux, ayant oublié certaines phrases, certaines particularités de la doctrine chrétienne, dans laquelle on les instruisait, et n’étant pas capables de lire nos lettres, se mirent à écrire le tout avec leurs figures et leurs caractères mêmes, ce qu’ils firent d’une façon très ingénieuse en substituant le son de notre vocable à la figure correspondante dans leur idiome : Ainsi, pour dire amen, ils peignaient quelque chose ressemblant à de l’eau (a, racine de ail, en mexicain), ensuite un acjaee (me racine de metl), ce qui chez eux a presque le son de amen, parce qu’ils disent ametl, et ainsi procédaient- ils en d’autres circonstances L »
Cette manière de faire s’accordait avec l’ancien système d’écriture mexicaine qui a été si bien commenté par M. Aubin. D’après cet illustre savant, l’écriture mexicaine montre au moins deux degrés ou phases de développement. « Leurs assez grossières compositions, dit -il, les seules dont se soient jusqu’ici occupés presque exclusivement les auteurs, ressemblent beaucoup aux rébus servant à l’amusement des enfants. Gomme les rébus, elles sont généralement phonétiques, mais souvent aussi confusément symboliques et idéographiques. Tels sont les noms de villes et de trois cités par Glavigero d’après
* Las Casas, Histoire Apologétique des Indes Oceidentales, vol. IV, ch. 235, p. 321, etc.; manuscrit de la Biblioihéque du Congrès. Washington, D. G.
Pu relias et Lorenzaiia, et par tout un monde d’auteurs d’après Clavigoro. M. do lluinboldt les définit bien, quand il les appelle des signes pouvant être lus, et plus loin, lorsqu’il établit que les Mexicains savaient écrire les noms en réunissant certains signes qui en raqopelaient tessons^, » Gomme exemple, M. Aubin donne le nom du quatrième roi du Mexique, Itzcoatlou (( Serpent d’Obsidienne ». La figure qui exprime ce nom représente un serpent, coati, avec des dards d’obsidienne, itz-ili, sortant du dos même de l’animal (fig'. 8), Le nom, toutefois, a été indiqué d’une autre façon, que M. Aubin appelle avec raison le degré le plus avancé de l’art de l’écriture chez les Mexicains. Dans ce dernier cas, le dessin
(fig. 9), représente une arme garnie de lames d’obsidienne, puis un poi de terre, co-miil, au-dessus duquel on voit le signe représentant l’eau, atl. -. « Ici, dit M. Tylor, nous avons une véritable écriture phonétique, car le nom n’est pas à lire selon le sens. Couteau -bouilloire eau, mais seulement d’après les 'mots Astèques, Itz-co-atl^. »
Voilà assurément, dans un certain sens, une écriture phonétique, mais elle n’est pas d’un ordre aussi élevé que celle qu’attribue Landa aux natifs du Yucatan. Je ne sache pas que les autres chroniqueurs espagnols du seizième siècle aient corroboré l’opinion de ce missionnaire. Je fais cependant exception pour Mendieta, qui fait observer que, bien que les indigènes ignorassent l’écriture, ils n’en ressentaient pas le besoin, en raison des peintures et des caractères qu’ils employaient au lieu de lettres. « Mais, dans le pays de Champoton, dit-il, on en faisait usage, et les naturels se
1 Brasseur de Bourbourg, Histoire des Nations civilisées, etc , I. I, p. xliv. — Comme je ii'al pas à ma disposition les ouvrages de M. Aubin, je cite d‘aprés Brasseur.
2 Brasseur de Bourbourg, Histoire des Nations civilisées, etc., t. I, p. xi.v. — Le système d'écri ture brièvement exposé ici survécut parmi les naturels du Mexique longlemj)S après la conquête; des fonctionnaires spéciaux étaient chargés d'interpréter les documents tracés de cette manière.
‘ Tylor, Recherches sur l' Histoire Primitive du genre humain. Londres, 1810, p. 9ô.
Ann. g. — X
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comprenaient de cette façon, tout aussi bien que nous de la nôtres Cette remarque n’est pas très positive, mais elle tire quelque valeur de cette circonstance qu’elle s’applique aux natifs de Ghampoton^, localité faisant partie de la péninsule du Yucatan.
J’ignore si jamais quelqu’un, aux Etats-Unis, a éprouvé la valeur de l’alphabet de Landa, en l’appliquant à l’interprétation. Quoi qu’il en soit, le docteur Brinton a publié, en 1870, une l:)rocliure sous le titre de Ancien alphabet phonétique du Yucatan. Dans cet ouvrage, il donne un intéressant résumé du sujet, en même temps que la reproduction des signes alphabétiques. Après avoir parlé du petit nombre de manuscrits en langue jucatèque qui ont pu être conservés : « Il y a, dit-il, un fonds presque inépuisable dans les inscriptions que garde la pierre des temples, des autels et des piliers du Yucatan, et que nous pouvons compter voir déchiffrer avant de nombreuses années. La seule difficulté sérieuse que nous rencontrions pour l’heure, c’est notre ignorance de l’ancien idiome Maya. » Il fait ensuite mention de cette œuvre si complète, composée avec tant de soin, du dictionnaire Maya que l’on peut voir à Providence (Rhode Island), bibliothèque Brown, et qui attend d’être publié. « Cet ouvrage en mains, continue-t-il, le déchiffrement des inscriptions de Palenqué, d’Uxmal, d’Itza, et autres cités en ruines du Yucatan, et celui des manuscrits mentionnés plus haut, deviendra certainement une tâche moins sérieuse que la traduction des inscriptions cunéiformes de Ninive^. »
Telle était l’impression de Brinton, ily a neuf ans ; mais des recherches plus récentes ont considérablement modifié cette façon de voir, comme le prouvera le passage suivant d’une lettre que j’ai reçue le4 mars 1879: « Mes dernières lectures m’ont amené à douter si l’alphabet de Landa est réellement un alphabet dans le sens propre du mot, c’est-à-dire, représentant les sons élémentaires du langage en caractères écrits. 11 semble plus vraisemblable que les figures qu’il donne représentent des sons composés, syllabiques ou en partie, et qu’elles ne sont que les fragments d’un immense répertoire de signes, qui n’ont jamais
1 Mendieta, Histoire Ecclésiastique Indienne. Méxio, 1870, p. 143. Le manuscrit fut édité par Icazbalcela. Mendieta était un moine IVanciscain qui vint au Mexique en 155i.
^ Primitivement nommée par les indigènes Pontonclian.
3 Brinton The ancient Phonetie alphabet of Yucatan, New-York, 1870, p. 2.
été réduits en éléments sonores; fragments jdont faisaient usage les Mayas de cette époque. De Landa, de toute évidence, les considérait comme phoné tiques, et non idéographiques, et il ne pouvait avoir été trompé sur ce point, je devrais le supposer. Dans ses efforts pour les arranger d’après l’alphabet latin, il jeta l’obscurité sur l’usage réel de ces signes; aussi, mon avis est-il de rejeter l’ensemble de sa théorie sur leur usage en cette circonstance. » Je suis très heureux de connaître les vues mûries du docteur Brinton à cet égard, car nous sommes ainsi en communion d’idée. Ces lignes ont été publiées du consentement de l’auteur.
Les essais tentés pour interpréter les hiéroglyphes et les manuscrits de l’Amérique Centrale au moyen de l’alphabet de Landa, ont été jusqu’ici, comme il a été établi, accomplis principalement par des savants français, surtout par Brasseur de Bourbourg, H. de Charencey et Léon de Rosny.
Avant de parler de leur efforts dans cette direction, je dirai quelques mots d’un petit nombre de manuscrits existant encore et que l’on fait remonter aux Mayas. Le plus important d’entre eux est le Codex de Dresde, appelé par Humboldt manuscrit mexicain, et reproduit comme tel dans l’œuvre considérable de Lord Kingsborotigh, erreur facile à découvrir, si l’on compare ce Codex avec le travail plus grossier des peintures des Aztèques, lequel en outre se présente sous un aspect tout différent. Le Codex de Dresde, dii sans doute à une main ferme et habile, porte ce que je pourrais appeler un caractère Palenquéen et semble originaire de l’Amérique Centrale. On peut suivre l’analogie dans les traits des figures humaines et autres, aussi bien que dans les caractères dont elles sont accompagnées, qui offrent, sans nul doute, une ressemblance générale avec les hiéroglyphes que l’on voit sur les murs de Palenqué et de quelques autres cités en ruines du Yucatan. Les figures de ce Codex sont presque toujours représentées en traits de couleur noire; mais le rouge, le jaune, le bleu, le vert et le brun ont été fréquemment employés pour un fond destiné à faire ressortir les figures d’une façon plus distincte. On ne sait rien de l’bistoire de ce Codex, si ce n’est qu’il a été acheté à Vienne, en 1739, pour la Bibliothèque royale deDresde.il a été reproduit en vingt- sept pages dans le troisième volume de l’ouvrage de Kingsborough ; mais le dessin original a été exécuté sur les deux côtés d’une feuille de papier d’agave de douze pieds six pouces de long
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sur huit de large. On l’a pliée et repliée , elle ressemble ainsi à un volume inoctavo de huit pouces de haut sur trois et demi de largeur. Le papier est couvert, sur les deux côtés d’une couche épaisse d’une substance blanchâtre, polie avec le plus grand soin, il ressemble assez à du parchemin h
On conserve un autre manuscrit Maya à la Bibliothèque Nationale de Paris. On l’avait par erreur désigné Codex Mexicanus n“ 2 ; mais M. Léon de Rosny s’étant aperçu qu’il était d’origine Maya lui a donné le nom de Codex Peresianus. 11 avait découvert le mot « Ferez » écrit sur l’enveloppe contenant ce manuscrit. Celui ci a été publié par M. de Rosny dans un ouvrage que je n’ai jamais vu (Archives Paléographiqiies de VOrient et de V Amérique ^).
Le Codex Troano est le troisième manuscrit important méritant une mention dans ce travail. Il fut ainsi appelé du nom de celui qui le possédait. Don Juan de Tro y Ortolano, descendant de Fernand Cortès et professeur de paléographie à Madrid. Brasseur le vit en 1866, en visitant la capitale de l’Espagne, et le possesseur du manuscrit lui permit de copier ce précieux document qui fut publié à Paris, on 1869-70, sous les auspices de la Commission scientifique du Mexique, sous le nom de Manuscrit Troano. Etudes sur le Système graphique et la langue des Mayas, par M. Brasseur de Bourhourg » Ce Codex ressemble au premier abord à celui de la Bibliothèque de Dresde ; comme ce dernier, on l’a plié plusieurs fois, de manière à en former une espèce de volume. Toutefois, les dessins exécutés des deux côtés sur le papier, en noir, en rouge, en bleu et en brun sont beaucoup plus grossiers que le manuscrit de Dresde, circonstance qui a conduit Brasseur à le considérer comme bien plus ancien qu’il ne l’est évidemment.
On a donné à entendre que le manuscrit Féjérvary, dont il a été parlé plus haut, pourrait être une production Maya. Je dois avouer que cette analogie
1 Klemm, Allgemcine Cultur-Geschichte der Menschheit, Leipzig, t847. Bd. V. (États d'Anahuac et de la Haute-Egypte), S. 133. « Leurs livres étaient écrits sur une grande feuille pliée, puis placée entre deux planches ornementées. Ils écrivaient sur les deux côtés, en colonnes, suivant Indisposition des plis. Quant au papier, ils le luisaient avec les racines d'un arbre, et le recouvraient d’une couche de vernis blanc, sur lequel ils savaient écrire parfaitement. « Landa, Relation, etc., p. 44. Une description semblable est donnée par Peler Martyr. Ces livres sont appelés Analtés.
2 De Rosny, Essai sur le Déchiffrement de l'Écriture Hiératique de V Amérique Centrale. Paris, 1876, p. 6.
3 Deux volumes in-folio.
ne me paraît pas suflisamment indiquée pour justifier une telle hypothèse.
Brasseur de Bourbourg, fut l’un des premiers, qui firent usage de la clef de Banda pour le déchiffrement, l’appliquant alors au Codex de Dresde et au Codex Mexicain, n°2 (Codex P erisianus), qui sont écrits dans les mêmes caractères. Malgré le peu de temps que nous les eûmes en mains, fait-il remarquer , « nous y trouvâmes tous les signes du calendrier reproduits par Banda, et environ une douzaine de signes phonétiques. Nous y avons lu ainsi un certain nombre de mots, tels que ahpop, ahau, qui sont communs à presque tous les idiomes du centre de l’Amérique. Ba difficulté que nous avons rencontrée jusqu’ici pour identifier les autres signes nous a amenés à croire qu’ils appartiennent à un langage primitif, ou bien à des dialectes ditférents de ceux de Maya ou de Quiclié. Du reste, un examen plus attentif du Codex de Dresde peut néanmoins nous conduire à modifier encore notre appréciation B »
Bes tentatives si connues de Brasseur, pour déchitfrer une partie du Codex Troano doivent être considérées comme un insuccès complet, et il est presque à regretter qu’il ait jamais publié ses Etudes, ce qui a, sans nul doute, fait grand tort à sa réputation littéraire en amoindrissant la confiance que l’on donnait généralement à ses déductions. 11 est en effet pénible de suivre les erreurs qu’on y rencontre, et auxquelles il s’abandonne au cours de son interprétation. Ce document, croit-il, réunit les éléments phonétiques, monosyllabiques et alphabétiques, mêlés à des caractères figuratifs et symboliques^, et raconte les événements géologiques, tels que la submersion et le soulèvement de la terre, ses convulsions, les éruptions volcaniques et phénomènes semblables qui, dans les siècles reculés, modifièrent la forme du continent Américain. Be défaut de vraisemblance de cette explication est si clair, que Brasseur fut peut-être le premier, et le seul qui pût y ajouter foi. « Cet écrivain, dit Bancroft, après de profondes études sur la matière, consacre cent trente-six pages in-quarto à examiner les caractères Maya et leurs modifications, puis cinquante-sept à la traduction du manuscrit
1 De Landa, Relation, etc., p. iv.
2 « Ce document est phonétique, monosyllabique et alphabétique à la fois. Il est mêlé de caractères figuratifs et symboliques. » Brasseur de Bourbourg, Manuscrit Troano, t. I, p. 41.
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Troano. Getto traduction est un écliec pour l’auteur, surtout lorsque celui-ci a avoué plus tard, dans un autre de ses ouvrages, qu’il avait commencé sa lecture en sens inverse, erreur de peu d’importance dans l’opinion de l’enthousiaste Abbé, mais assez sérieuse pour des hommes de science*. »
Il ne peut guère y avoir de doute que les caractères du Codex Troano aient une certaine analogie avec ceux de Landa ; du reste, ils appartiennent évidemment à une époque plus éloignée que les derniers, qui d’ailleurs se sont modifiés d’âge en âge. Un très court exaînen du manuscrit Tf'oano m’a mis à même d’identifier la lettre G(?), la syllabe GA (?), et les signes représentant les jours MANIK, AHAU, ÉZANAB, BEN et YMIX (voyez page 78). Des signes tout élémentaires, ou au moins paraissant tels, se rencontrent fréquemment dans ce Godex ; on y trouve aussi des combinaisons de caractères dont le débrouillement, s’il était possible, demanderait un travail soigné et de longue durée.
Le Codex Troano a été également l’objet des recherches du comte Hyacinthe de Gharencey, qui a publié dans une brochure son opinion relative à cet ouvrage. Il rejette absolument l’interprétation de Brasseur, mais il admet que l’Abbé a raison dans son explication des chiffres représentant les nombres. Un point signifie une unité ; une barre exprime le nombre cinq; deux barres équivalent au nombre dix ; une barre avec deux points, au nombre sept, etc. Mais cette idée ne vint même pas à Brasseur, qui, de cette façon, échoua dans la traduction qu’il avait entreprise pour enrichir d’une nouvelle découverte, nos connaissances sur l’Amérique^. M. de Gharencey nous indi • que un certain ordre de succession pour les signes des jours dans le manuscrit Troano, et nous le montre par là comme un document tout cabalistique, tout astrologique. « Ges monuments, fait-il |Observer, ne traitent nullement de l’histoire antédiluvienne ou pré-glaciaire du Nouveau-Monde, comme l’a supposé l’abbé Brasseur, mais ce sont de Simples combinaisons et supputations.
* Bancroft, Native Races, etc., vol. II, p.îFO. Celle mordante remarque de la part de M. Bancroft, est suivie, on doit le dire, de termes exprimant sa haute estime du zèle de l’abbé j)our la cause de l’archéologie américaine : « De longtemps d'ici, dit-il, on n'entreprendra avec un tel dévouement, un tel savoir, une lâche semblable, presque désespérée. »
2 De Gharencey, Recherches sur le Codex Troano. Paris, 1876, p. 6.
soit astrologiques, soit astronomiques, [)lus ou moins compliquées. En offrir la clé maintenant semblerait prématuré ‘ . »
En 1876 et 1877^ parurent à Paris, les premiers numéros d’un in-folio de M. Léon de Rosny, ouvrage de [u'ix, richement illustré, avec ce titre : Essai sur le déchijfremeni de V Ecriture hiératique de V Amérique Centrale. La partie de l’ouvrage qui a été publiée jusqu’à présent comprend une introduction de main de maître, et une analyse des signes employés dans les manuscrits d’origine Maya ; mais, d’après ce que j’ai pu voir dans le temps bien court qui me fut accordé pour me livrer à l’examen de cette œuvre, je ne me suis pas aperçu qu’il eut fait de nouveaux effbrts à l’égard du déchiffrement des signes et caractères. Gela produit une assez plaisante impression, car M. de Rosny critique avec assez de sévérité les travaux de M. de Gharencey, son collègue dans le même champ d’investigation. De Rosny donne, figure 11 de son exposé, un dessin très défectueux du groupe delà Croix de Palenqué, y compris la pierre de droite qui offre des caractères tout à fait différents de ceux que l’on voit sur l’original de la Smith sonian. Je ne puis m'expliquer pour quel motif M. de Rosny a placé, dans un ouvrage entièrement scientifique, un dessin si peu en rapport avec l’objet qu’il est censé représenter.
M. William Bollaert fit une tentative pour déchiffrer, à l’aide des signes de Landa, une figure du Codex de Dresde, mais il n’eut pas le succès qu’il en attendait; aussi, dit-il dans une lettre qu’il adressa, en 1875, à M. de Rosny : « L’alphabet de Landa n’a pas répondu à mes espérances^. »
D’après ce qui précède, à peine sera-t-il nécessaire de constater l’insuffisance totale des résultats obtenus par les savants qui ont essayé de traduire les manuscrits existant comme archives d’origine Maya. La clef appliquée à ce but n’a pas réussi à remplir l’office qu’on en avait attendu, et cependant il y a grande connexion entre les signes de Landa et ceux des Codex, c’est indiscutable. A n’en pas douter, les Yucatèques et les Américains du centre employèrent dans leur écriture certains caractères équivalents à dessous, peut-
‘ De Gharencey, Recherches sur It Codex Troano, p. 13.
2 De Rosny, Essai sur V Écriture Hiératique, etc , p. 13.
ANNALES DU MUSEE GUIMET
être à des syllabes, et en même temps susceptibles d’ime immense extension ; puis des ligures conventionnelles ayant une signification déterminée.
Il m est impossible d admettre la pensée que les caractères en usage chez ces peuples relativement civilisés dussent se borner à ne représenter rien autre chose qu’une espèce d’écriture peinte systématisée, alors que leurs voisins les Mexicains, ainsi qu’on l’a démontré, avaient déjà fait quelques pas vers la phonétisation. D’autre part, je ne puis réellement supposer que les Mayas et races congénères soient jamais allés assez loin pour exprimer les sons élémentaires de la parole par dos signes correspondants; en un mot, qu’ils aient jamais possédé un langage écrit dans notre sens. En traitant des caractères yucatèques, l’évêque Landa, je le répète, s’est évidemment aventuré sur un terrain qui ne lui était pas suffisamment familier. Si cependant, contre mon attente, il était prouvé plus tard que ces caractères peuvent être d’une plus grande utilité qu’ils ne l’ont été jusqu’ici, je modifierais avec grand plaisir mon opinion présente.
D’ailleurs, en admettant que les manuscrits Maya aient été traduits, en tout ou en partie, au moyen de la clef de l’évêque Landa, ce serait encore une tâche difficile, sinon impraticable, d’interpréter les hiéroglyphes sculptés sur les stèles de Palenqué, lesquels sont, de toute évidence, d’une antiquité plus reculée que l’écriture de ces archives. En admettant la contemporanéité, les premiers, à coup sûr, différeraient par la forme, de ceux du travail du copiste ; car celui-ci, nous pouvons le supposer, s’est acquitté au plus vite de soii office en employant des abréviations et autres modifications dont n’a pas fait usage l’artiste qui a fouillé la pierre du bas-relief L Ces deux sortes de caractères ne sont pas toutefois de même époque; les sculptures sont, en toute apparence, de plusieurs siècles plus anciennes que les manuscrits; et durant la période comprise entre l’exécution des unes et des autres, il peut s’être produit do nouvelles altérations dans la forme des signes de l’écriture. Néanmoins, ces difficultés dont il vient d’être parlé sont d’une importance relative si nous prenons en considération celles qui touchent aux modifications du langage. J’ai, ailleurs, énoncé ma pensée : à mon avis, la langue Maya, ou un dialecte
1 Eu égard à leur forme, M. Aubin a appelé ces caractères « Calculiformes II ne me semble pas que celte définition soit généralement applicable.