LA STÈLE DE PALENQUB
moment de décider quel est celui des explorateurs qui a raison, puisqu’on ne peut en appeler à une autorité plus récente.
Parlant du principal ornement du temple, la Stèle de la Croix, Stéphens dit : « Le sujet principal de cette stèle est la Croix. Elle est surmontée d’un oiseau étrange et chargée d’ornements indescriptildes. Ils sont bien dessinés et, comme symétrie de proportions, pourraient peut-être se comparer à beaucoup de ceux qui sont sculptés sur les murs des temples ruinés de l’Egypte. Les deux figures sont évidemment des personnages importants. Leur costume ne se rapporte comme style à aucun de ceux que nous connaissons; les plis indiquent un tissu souple et facile à draper, comme le coton. Tous deux regardent la croix: l’iin semble faire acte d’offrande; il présente peut-être un enfant. Toutes les hypothèses sur ce sujet sont naturellement sans valeur, mais on pourrait peut-être assigner à ces personnages un caractère sacerdotal. Probablement que les hiéroglyphes expliquent tout cela. Près d’eux se trouvent d’autres hiéroglyphes qui rappellent l’usage égyptien de reproduire à côté des figures le nom, l’office ou le caractère- de la personne représentée. Cette Stèle de la Croix a peut-être donné naissance à plus d’hypothèses savantes que tous les autres monuments de Palenqué. Dupaix et ses commentateurs donnent à ce monument une très haute antiquité, ou du moins l’attribuent à une époque de beaucoup antérieure à l’ère chrétienne ; ils expliquent la croix en prétendant qu’elle était un symbole connu et ayant un sens défini chez les nations de l’antiquité, bien longtemps avant
qu’elle devînt l’emblème de la religion chrétienne H y a des raisons de
croire que ce singulier édifice était un temple, et que la chambre intérieure qu’il renferme servait d’adoratoire, ou d’oratoire, ou d’autel. Ce qu’étaient les rites et les cérémonies du culte, personne ne pourrait le dire ^ . »
Ainsi que nous l’avons déjà dit, Morelet s’abstient de toute description des ruines de Palenqué, en renvoyant le lecteur aux explorations précédentes. Il accorde cependant en passant un mot à la Stèle : « Le bas -relief, connu sous le nom de Pierre de la Croix, mérite d’être cité comme un des plus remarquables. Arraché par des mains profanes du sanctuaire qui le protégeait et abandonné au pied d’une colline où il se détruit peu à peu, l’énigme de ce
* Stéphens, Central America, etc., vol. II, p. 34G.
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fragment historique a longtemps absorbé l’attention des savants. Ils ont cru pouvoir reconnaître parmi les objets qu’il représente, les symboles du culte de Memphis, puis encore ceux de la religion chrétienne. Mais je crois qu’il sera bon d’attendre qu’un nouveau Champollion nous donne la clef des hiéroglyphes américains et jusque-là de ne voir dans cette pierre qu’une allégorie indienne dont les figures principales ont été empruntées aux produits du pays h »
On ne peut pas douter qu’en 1808 Dupaix ait encore vu les trois pierres à leur place. La preuve en est qu’il représente, quoique maladroitement, le bas-relief complet, y compris les parties sculptées sur la pierre qui est actuellement dans le Musée National des Etats-Unis. Je ferai plus loin une comparaison des divers dessins qui ne laissera aucun doute à cet égard. Cependant en 1832 Waldeck trouva la pierre centrale déplacée et il rapporte ce fait en ces termes : « C’est cette partie de ce bel ouvrage que j’ai sauvée du voyage aux États-Unis où l’on allait l’expédier. On était parvenu, non sans beaucoup de travail, à descendre cette lourde pierre jusqu’au ruisseau qui coule entre les ruines, et c’est là que je la confisquai par ordre du gouverneur de Chiapas; c’est là aussi que je l’ai dessinée. Dix ans plus tard Stéphens et Catherwood la trouvèrent à la même place. Il ne restait en 1832 que la pierre de gauche et de droite du relief, et, en 1842 Stéphens ne trouva plus que celle de gauche^. »
Si réellement Waldeck a vu en 1832 la pierre de droite à sa place (ce dont je doute, attribuant son affirmation à une erreur) il est réellement surprenant qu’il ait négligé de la dessiner, puisqu’il avait conscience de l’importance de cette sculpture. Sa grande planche double ^ si bien exécutée ne représente que la pierre du milieu et celle de gauche.
En fait Stéphens et Catherwood trouvèrent la pierre du milieu à la place même où Waldeck l’avait dessinée ; mais Stéphens, aussi bien que Charnay, attribue son enlèvement à une autre cause.
« Celle de gauche, dit Stéphen, est encore en place. La pierre du milieu
1 Morelet, Voyages, etc., p. 98.
2 Ce devait être en 1840.
3 Waldeck, Description des Ruines, etc., p. VII, dans Monuments anciens. Monuments anciens, etc., pl. XXI et XXII.
a été enlevée et emportée hors de l’édifice ; elle gît maintenant sur le bord du torrent. Elle fut déplacée, il y a bien des années, par un des habitants du village qui voulait la transporter dans sa maison. Mais quand elle arriva à ce point, après bien des peines, sans autres instruments que les bras et les mains des Indiens et quelques rouleaux coupés aux arl)rcs voisins, son enlèvement fut arrêté par un ordre du gouvernement défendant de rien enlever aux ruines. Nous l’avons trouvée couchée sur la face postérieure, sur le bord du torrent dont les fréquentes inondations la recouvrent pendant la saison des pluies, cachée sous une épaisse couche de poussière et de mousse. Nous l’avons dressée et étayée, et probablement que le premier voyageur la trouvera soutenue par les étais que nous avons placés. La 'pierre de droite eü brisée et malheureuseme'nt presque entièrement détruite; la plupart des fragments ont disparu, mais à en juger par le peu de 'ïnor ce aux que nous avons trouvèsparmi les ruines, devant V édifice, on ne peut douter qu'elle ne contint des rangées d' hiéroglg plies correspondant comme apparence à ceux de la pierre de gauche * . »
Donc, nous le savons, la pierre de droite était encore dans les ruines de Palenqué, quoiqu’à l’état de débris, en 1840, époque de l’exploration de Stéphens. Il lui aurait été facile de réunir et de dessiner ces fragments ; mais sans doute que la brièveté de son séjour l’empêcha de se livrer à cette chasse aux débris, quand il y avait là tant d’autres choses d’un intérêt capital à reproduire avec la plume et le crayon. Je suppose que la pierre en question fut brisée lorsqu’on enleva la dalle centrale, qu’on ne pouvait en effet guère déplacer sans enlever au préalable une des tables latérales. Ainsi que nous l’avons vu, ces fragments furent envoyés aux Etats-Unis peu de temps après l’exploration de Stéphens à Palenqué.
Nous avons dit que l’atlas de Gharnay ne renferme que quatre photographies de Palenqué, dont l’une représente la partie centrale du Groupe de la Croix. Il trouva probablement la dalle sinon soutenue encore par ses étais, comme le prévoyait Stéphens, du moins à la place même où l’explorateur américain l’avait fait dessiner. « Arrachée à sa place primitive, dit Gharnay, par un fanatique qui croyait y voir une reproduction de l’emblème chrétien.
‘ Stéphens, Central America, etc., vol. II, p. 345.
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miraculeusement employé par les anciens habitants de ces palais^ cette pierre était destinée à orner la maison d’une riche veuve du village de Palenqué ; mais les autorités furent indignées de cette dévastation et défendirent de l’enlever ; on la laissa donc dans le bois, où je la foulai aux pieds sans me douter de sa valeur jusqu’au moment où mon guide appela mon attention sur cette pièce précieuse. La mousse la recouvrait et les sculptures étaient complèplètement invisibles. Quand ensuite je résolus de la reproduire, il fallut la ^aver, la brosser et la dresser contre un arbre. »
(( Le bas-relief figure une croix, surmontée d’un oiseau de forme fantasque, auquel un personnage debout, d’un dessin parfaitement pur, présente un enfant étendu sur ses bras ; près de la tête de la figure on voit une inscription composée de cinq caractères ; quatre autres caractères du même genre sont placés au bas des côtés de la Croix. Une hideuse tête d’idole forme la base de monument. Les deux autres pierres, aujourd'hui en place dans le sanctuaire du temple, contiennent ; celle de gauche, un personnage debout qui semble attendre que le sacrifice soit accompli. Derrière le bas-relief s’étend une inscription. La pierre de droite est également couverte de caractères, qui dévoilent sans doute la signification de la Croix et l’histoire du temple ou de ses fondatew's L»
Les passages imprimés en italiques renferment indubitablement une erreur de la part de Gharnay, qui n’a pas pu voir à Palenqué un objet qui n’y était plus depuis longtemps, puisque, plus de quinze ans avant sa visite, cette pierre avait été transportée dans un autre pays. Loin d’accuser ce savant d’aucune inexactitude volontaire, je suis persuadé qu’il écrivait sous l’influence d’une fausse impression^.
On se rappelle que Del -Rio, Dupaix et Galindo indiquent parmi les sculptures, qui existaient à leur époque dans le Temple delà Croix, deux tables de
1 Charnay, Cités et Ruines, etc., p. 418.
* M. Charnay écrit bien et avec l’intention évidente de représenter les choses sous leur vrai jour, comme le reconnaîtra quiconque aura lu le récit de ses voyages qui forme la plus grande partie des Cités et Ruines. Un homme de son caractère ne voudrait pas propager de parti pris une inexaclilude Il s'est seulement trompé. Sans doute qu'il aura cru avoir vu dans le sancUiaire de la Croix, ce qu’il aura remarqué quelque part ailleurs dans les ruines de Palenqué, Peut-être l’observation du docteur Samuel Johnson serait-elle applicable dans cette circonstance : « Combien il est rare que les descriptions répondent à la réalité ! El la raison en est qu’on ne les écrit que quelque temps plus tard, et alors l’imagination y a ajouté des détails » (Boswell).
pierre représentant chacune une figure humaine en bas-relief. Les descriptions de Dupaix et de Galindo en particulier ne permettent pas de douter que ces tables se dressâssent, à une époque donnée des deux côtés du passage conduisantau sanctuaire de la Croix h Stéphens les représente dans les deux planches insérées entre les pages 352 et 353 du volume 11 de son ouvrage sur l’Amérique centrale, et une seconde fois, en plus petite dimension, comme ornant l’extérieur des piliers qui forment l’entrée du temple du Soleil II n’aurait pas pu faire erreur s’il avait lu ce qui disent de ces tables Dupaix et Galindo,
« Les deux images, dit-il se font vis avis, la première à droite faisant face au visiteur. Le nez et les yeux sont vigoureusement indiqués, mais l’ensemble n’est pourtant pas tellement étrange qu’on puisse y voir une race totalement ditférente de celles qu’on connaît actuellement, La coiffure est curieuse et compliquée; elle consiste principalement en feuilles de plantes avec une grande rieur pendante; parmi les ornements on distingue le bec et les yeux d’un oiseau et une tortue. Le manteau est en peau de léopard et la figure a des manchettes aux poignets et aux chevilles. »
« La seconde figure, à gauche du spectateur, a le même profil qui caractérise toutes les autres statues de Palenqué. Elle a une coiffure formée d’un bouquet de plumes dans lequel se trouve un oiseau tenant un poisson dans son bec ; d’autres poissons figurent aussi dans difierentes parties de la coiffure. Cette figure porte une pèlerine richement brodée, avec une large ceinture ornée par devant d’une tête d’animal, des sandales et des jambières. Sa main droite est étendue la paume en l’air, dans une position de prière ou d’invocation. Au-dessus de la tête de ces deux mystérieux personnages sont trois ^ rangs d’hiéroglyphes cabalistiques®,
Waldeck aussi a dessiné ces deux stèles^, et il est sûrement dans le vrai en affirmant qu’elles ont appartenu au Temple de la Croix. Longtemps avant sa visite, on les avait enlevées de leur place primitive et fixées dans le mur d’une salle de la maison du député Bravo, dans le village de Santo-Domingo. « Ils
* Voir pages 18 et 28 de cet ouvrage.
* Son dessin en offre quatre.
3 Stephens, Central America, etc., vol. II, p. 353.
< Planches XXIII et XXIV dans Monuments anciens, etc. Ou trouve des reproductions de ces tables, mais moins exactes, dans les relations de Del-Rio et de Dupaix,
Ann. g. — =■ X
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y sont (cos bas-reliefs) peut-être encore, car on ne pouvait les acheter qu’en épousant une des sœurs du député h » Stéphens raconte que la maison appartenait à deux vieilles filles qui attacliaient une grande valeur à ces sculptures, et ce ne fut pas sans peine qu’elles permirent à Gatherwood de les des siner. Stéphens voulait les acheter et les emporter aux Etats-Unis comme un échantillon de Palenqué; mais on ne pouvait les obtenir qu’en achetant la maison, condition qu’il avait acceptée. 11 s’éleva cependant des difficultés qui firent échouer ses plans Cliarnay les a vues dans cette maison plusieurs années plus tard, et il profita de cette occasion pour constater que les gravures de ces bas-reliefs, dans l’ouvrage de Stéphens, sont parfaitement exactes^.
Pour compléter ma description du Temple de la Croix, je dois citer encore deux statues parfaitement pareilles découvertes par Waldeck sur la pente méridionale de la pyramide, et qu’il suppose avoir servi de supports à une plateforme ou balcon qui s’étendait devant la porte du milieu du temple. Cette plateforme, dit -il, avait vingt pieds de long et dix de large. Une des statues avait lesjambes brisées, l’autre était entière. 11 dessina cette dernière^, puis les tourna toutes deux face contre terre afin de les soustraire à l’attention des spéculateurs du village de Santo-Domingo La mieux conservée des deux n’échappa cependant pas à l’œil investigateur de Stéphens qui la représente dans la planche qui fait face à la page 349 de son ouvrage. Nous reproduisons ici son dessin sous le iT 4. 11 paraîtrait qu’il n’ait pas eu connaissance de l’existence de la seconde. Voici comment il décrit la seule qu'il ait vue :
« Elle gît devant l’édifice, à environ quarante ou cinquante pieds au-dessous de la face latérale de la pyramide. Quand nous passâmes pour la première fois à côté d’elle avec notre guide, elle reposait la face contre terre, la tête en bas, à moitié ensevelie sous un amas de terre et de pierres. La partie visible était brute et rugueuse; notre attention fut attirée par sa dimension. Le guide prétendait que cette pierre n’était pas sculptée, mais quand il nous eut montré
1 Waldeck, Descriptions des Ruines de Palenqué dans Monuments anciens, etc., pl. VII. * Stéphens, Central America, ttc., vol. Il, p. 353.
3 Charnay, Cites et Ruines, etc., p. 413.
■* Planche XXV dans Monuments anciens, eic.
= Waldeck, Descriptions des Ruines, etc., dans Monuments anciens, etc., pl. VII.
tout ce qu’il connaissait et que nous l’eûmes remercié, nous nous arrêtâmes de nouveau en repassant, et, ayant creusé la terre autour de ce bloc, nous
Figure 4 .
Statue du Temple de la Croix — d'après STÉPHENS —
découvrîmes que la surface qui reposait sur le sol était sculptée. Les Indiens coupèrent quelques branches pour en faire des leviers et la retournèrent. C’est
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la seule statue qu’on ait jamais trouvée à Palenqué. Nous fûmes frappés tout à la fois de son expression de calme sérénité et de sa grande ressemblance avec les statues égyptiennes, quoiqu’on ne puisse la comparer comme dimension avec les ruines gigantesques de l’Egypte. Elle est haute de dix pieds six pouces, sur lesquels deux pieds six pouces devaient être enfouis dans la terre. La coiffure est gracieuse et élevée ; à la place des oreilles, il y a des trous qui servaient peut-être à suspendre des boucles d’oreilles d’or ou de perles. Autour du cou, on voit un collier, et la main droite presse contre sa poitrine un instrument dentelé. La gauche repose sur un hiéroglyphe duquel descend un ornement symbolique. La partie inférieure du vêtement offre une similitude malencontreuse avec nos pantalons modernes. La figure repose sur un objet que nous avons toujours pris pour un hiéroglyphe; encore une coutume analogue à celles des Egyptiens qui indiquaient ainsi le nom et la charge du héros ou du personnage représenté. Lbs côtés sont arrondis et le dos est de pierre brute. 11 est probable qu’elle était debout et fixée dans le mur L »
Si Stéphens penche vers cette opinion, c’est sans doute parce qu’il n’a vu qu’une seule des statues; Waldeck paraît avoir raison quand il suppose qu’elles servaient de cariatides.
1 Stéphens, Central America, etc., vol. Il, p. 348. Il faut remarquer que, nonobstant les remarques ci-dessus, Stéphens repousse toute parenté entre les Egyptiens et les constructeurs de ces ruines.
Annales du Musée Guimet
F-CKitJicriifijod dit.