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CHAPITRE I

Coutumes et croyances concernant la stérilité en Afrique du Nord

Parmi les indigènes de l’Afrique du Nord, nombreux sont les ménages qui se plaignent de n’avoir point d'enfants; mariés très tôt, ils considèrent le fait d'avoir une descendance nombreuse, comme un bienfait. Leur bonheur est encore plus grand, lorsqu'ils ont un héritier mâle.

Le malheur au contraire frappe les époux, dont l’union est restée stérile; très souvent la faute est impuiée à la femme. La répudiation en est la conséquence, et l’homme cherche auprès d’une nouvelle épouse la consécration de son bonheur conjugal.

Le fait de n’avoir pas d’enfant est attribué au sort, au « mauvais œil », rarement aux causes d’ordre médical; le remède à ce mal se cherche dans une foule de pratiques anciennes et curieuses.

Des rivages marocains aux plaines de Tunisie, c’est, malgré les efforts de la colonisation, le pays pittoresque et varié des guérisseurs, des charlatans et des matrones. Nous allons, dans ces lignes, tenter de retracer certains rites et certaines pratiques transmis intacts au cours des siècles.

Pour reconnaitre si la stérilité est due au mari ou à la femme, il faut faire deux petits tas de son: verser sur un des tas un peu de l'urine de la femme et sur

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l'autre, de celle du mari. Au bout de six jours, le tas dans lequel se sont mis les vers indique celui des époux qui peut enfanter. Si les deux tas en ont pareiliement c'est que l’un comme l'autre sont capables d'avoir des enfants, mais que leurs entrailles sont froides. Il s’agit alors de les réchauffer par des remèdes appropriés.

Il est plusieurs remèdes infaillibles contre l’impuissance virile :

L'homme ira au hamman se purifier; à son retour, il absorbera un mélange de gingembre, clous de giro- Île, noix muscades, noix du Sahara, aristoloche et lavande sauvage, cuits ensemble. Le lendemain matin la matrone lui tailladera le bas des reins et appliquera sur cet endroit une ventouse faite avec une petita marmite; ceci dans le but de lui soutirer le mauvais sang.

Puis elle donnera au malade du persil bouilli dans de l’eau et il en entourera soigneusement ce qui doit étre entouré en l’appliquant par un bandage. Il renouvellera ce cataplasme pendant trois jours, et boira le remède.

L'homme devra prendre un mélange d'eau de rose, de sucre et d'amandes pilées et aussitôt aprés « agir avec une änesse comme avec une femme ». Il tra se purifier au hammam et en sortira bien portant.

Au Maroc, si un homme redoute d’être impuissant, il doit porter sur lui, en toute occasion, une æguille dont la pointe entre dans un œillet: il sera à l’abri de tout envoûtement, car l’impuissance sur la terre marocaine, ne peut venir que d’un envoütement.

Et voici quelques remèdes à la stérilité féminine : La femme cherchera une souris qui vient de mettre bas, et lui prendra sept petits: elle les roulera dans de

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la farine et les avalera tous vivants avec de l'eau: on prétend qu'ensuite elle accouchera de sepl mâles.

La femme doit s'introduire une mêche de laine non soufrée, trempée dans le jus d'écorce de noyer qu'elie « mächée. Elle moud à la meule de la racine de guimauve et l'ajoute au couscouss ainsi qu'une demi livre de poivre, de l'ail, de la salsepareille.

Ce couscouss procure une sorte d'ivresse: après en avoir mangé la femme tombe, ne dit plus une parole el ne reconnait personne. Il lui faudra en prendre durant sept jours ; après quoi elle va au hammam. En rentrani elle mâche de la menthe, imbibe de la laine avec le jus qui en sort et se l'introduit dans l'anus. Elle doit aiors s'asseoir sur un couvercle conique dont on couvre les plats. La matrone appuie sur ses épau- Les, « afin que son fondement entre le plus possible dans le couvercle » ;puis elle va se coucher.

Le lendemain la matrone vient lui masser le ventre; pour ce massage, la femme doit lui être présentée la tête en bas et les jambes tenues en l'air par des parentes ou des servantes. Puis on la couvre beaucoup, afin qu'elle transpire.

Mettre œans de l’eau d'oued un petit bois de sarghine et l'y faire tremper. Puis la femme qui désire enfanter l'attache au bout d'un long fil et se l'introduit le plus loin possible. Elle le garde ainsi trois jours.

La femme qui désire enfanter doit prendre durant sept jours un remède composé de miel et d'huile, auxquels sont incorporées de la rue et de la racine de jujubier qu'elle a pilées.

Elle s’introduit une mèche de laine imprégnée d'une araine de plante saponifère provoquant des douleurs cpouvantubles. Il faut garder cette mèche trois jours. Puis la matrone vient elle-même soigner la patiente. Elle lui introduit un roseau creux, long d'une douzai-

ne de centimètres et la cautérise au moyen d'une brochette de fer rougie au feu qu’elle passe à travers le roseau, de manière que l'extrémité seule de l’instrument touche le col de l'utérus.

La femme qui ne veut plus être stérile se couche et la matrone lui introduit un petit roseau creux à l’extrémité duquel elle souffle de toute sa force. Puis elle la fait étendre à plat ventre et lui enfonce dans l'anus de la menthe enveloppée d’un linge .

Enfin saisissant dans ses mains les jambes de la patiente, elle lui meurtrit les fesses à coups de pieds.

Prendre sept gousses d'ail, les faire cuire, les tremper dans de l'huile ; chaque jour s’en introduire une. Aussitôt après, la matrone réchauffe le ventre avec une poêle à frire qu'elle a fait rougir sur le feu et qu’elle approche à petite distance de la peau, sans la toucher. Puis elle la frictionne avec de l'huile, lui recouvre le ventre de menthe verte et la ceint d'une étof- Je de laine.

Mettre du safran pilé dans de l'huile ; y plonger des morceaux de sel gemme que l'on «a fait chauffer sur des braises. Enfermer ce sel dans un chiffon et se l’introduire. Le garder trois jours et aller au hammam. En revenant, piler du sel gemme, du benjoin blanc et du benjoin noir et les meltre dans de l'huile ainsi que du goudron. Enfermer le tout dans un chiffon, se l'introduire.et le garder trois jours encore.

Mettre un porc épic vivant dans le feu et l'y laisser iusqu'à ce qu'il se carbonise. Mélanger la plus grande partie de ses cendres avec du miel dont on mangera durant sept jours. Ajouter au reste des cendres, de la muscade du Sahara et de l'huile ; les enfermer dans un chiffon qu'on s'introduit et qu'on garde pendant sept jours. ue.

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Faire tremper de l'orge et de la racine de jujubier pendant sept jours. Mettre l'orge à sécher au soleil, moudre le tout avec du benjoin blanc. Avaler, de cette poudre, la valeur d'une coquille d'œuf durant sept Jours.

Une femme stérile qui veut avoir des enfants, doit avaler vivant un petit poisson, trouvé dans le corps d'un gros poisson.

Ouencore avaler le prépuce cru d'un petit garcon qu'on vient de circoncir; généralement on paye quelau'un pour le prendre en cachette.

Pour rendre féconde une femme stérile, ou pour l'empêcher d'avorter, ü faut lui jeter un bol d'eau froide aussitôt après le rapprochement.

Près de Casablanca, le tombeau de Sidi Abderrhamane reçoit la visite de toutes les femmes des environs qui se plaignent d’être stériles. Le tombeau est construit sur une petite presqu’ile qu’à certaines heures les flots entourent complétement. Les femmes offrent alors un spectacle curieux; troussées jusqu’à la ceinture elles essaient, en poussant des cris perçants, de regagner la terre ferme, avec tous les ustensiles de cuisine qui leur ont permis de vivre une journée entière près du marabout.

Auprès de nombreuses Koubbas se dressent des arbres vénérés aux vertus merveilleuses, où les femmes stériles suspcndent des lambeaux d’étoffe, ex votos naifs, qui disent leur croyance en une grossesse prochaine.

A Alger notamment, les matrones préparent aux épouses infécondes un breuvage composé d’une cinquantaine de plantes. La femme doit le boire pendant

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plusieurs jours, pour être, dit-on, enceinte dans l’année.

Il est aux environs d'Alger, une grotte vénérée surplombée par une cascade qui coule sur son flanc; les femmes stériles allument un cierge, et, l’échine ployée pour abriter la flamme, passent rapidement sous la cascade et se réfugient dans la grotte. Si la flamme n’est pas éteinte, une grossesse prochaine est certaine.

Aux sources d’'Hammam Righa, les femmes stériles trempent dans l’eau jaillissante un brin de charpie qu’elles s’introduisent dans le vagin; l’effet est, paraitil, remarquable.

Il n’est pas rare de voir à Tunis, tous les vendredis, de jeunes femmes stériles, aller prier au mausolée de Sidi Fathalla et faire suivre leurs prières d’un exercice assez curieux, qui consiste à se laisser glisser, plusieurs fois de suite, du haut en bas d’un rocher présentant une face lisse en plan incliné. A la suite de cet exercice, la jeune femme qui le pratique est en état de concevoir.

Peut-être corrige-t-elle ainsi, une déviation utérine, obstacle à sa fécondation ?

Le peuple tunisien attribue encore à certains bains maures le pouvoir magique de placer les jeunes femmes dans un état leur permettant de concevoir d’une façon presque certaine. Tel est celui de Djellaz qui doit sa renommée au Grand Marabout Sidi Belkassem.

Les indigènes attachent également une grande importance aux talismans. Ce sont habituellement des versets coraniques ou des prières écrites sur parchemin et enfermées dans un morceau de linge. Le futur père fait coudre ce talisman dans l’intérieur de sa chéchia et a soin de le conserver sur la tête pendant le coit

D’autres fois, pendant l’accomplissement de l'acte sexuel, l’homme place sur la face interne de sa cuisse

gauche des talismans maintenus par quelques tours de bande.

Tels sont quelques exemples des coutumes indigènes. L’énumération complète serait infinie.

Nous nous permettrons maintenant de citer quelques observations personnelles qu’il nous a été possibles de faire, ou d'apprendre de la bouche de certains « talebs » et matrones, au cours d’un séjour dans le Sud Constantinois.

Le moyen classique pour la plupart des femmes stériles, est d'aller trouver un « taleb » qui, dans un livre ou avec du sable, découvre le nom du génie, (il y en a 40 espèces), cause de tout le mal.

Celui-ci conseille alors de porter une amulette ou un talisman donné par lui, et de faire des inhalations à l’aide de diverses plantes; la nourriture doit être spécialement préparée et la patiente doit, en outre, distribuer, plusieurs fois par jour, du grain et des pâtes à de la volaille convenablement choisie.

Lorsqu'il s’agit d’un sort qui leur a été jeté, les femmes n’ont pas recours au taleb; elles le conjurent en faisant fondre du plomb qu’elle versent à sept reprises dans de l’eau froide contenue dans un mortier en cuivre renfermant diverses plantes pilées

Lorsqu'il s’agit d’un « mauvais œil » le taleb rédige une amulette qu’elles suspendent à leur ceinture après y avoir joint une aiguille destinée à crever le « mauvais œil ».

Lorsque malgré tous ces remèdes, la stérilité persiste, elles emploient de grands moyens et n’hésitent pas à se déplacer aux lieux de pélerinage réputés.

A Constantine les femmes stériles se rendent au Marabout de Sidi M'Hamed Ghorab à quelque distance

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dela ville. Là se trouve une mare où vivent des tortues d’eau qui passent pour sacrées. Elles les gavent de patisseries faites par elles, et boivent sept fois de suite sept gorgées de l’eau de la mare, en récitant des prières, et en invoquant les mânes de Sidi MHamed Ghorab.

La cérémonie doit se renouveler sept fois (tous les vendredis) et chaque fois, la femme traverse par sept

fois la mare.

Un autre moyen de conjurer la stérilité est la ouaàda (ou promesse) classique : la femme promet à tel marabout tant de cierges, tant de grammes d’encens (djaoui) et une couverture ou un drapeau de soie pour son ‘tombeau, s’il exauce sés vœux.

‘Dans la région de Barika, les femmes stériles vont au tombeau du Marabout Sidi M'Hamed Ben El-Hadj, situé dans l’oasis de MDoukal; elles déposent au bas dela tombe une poignée de terre renfermée dans un linge, qu’elles ont placé déjà, pendant plusieurs nuits, sous la couche conjugale. Puis elles brûlent de l’encens, allument des cierges, récitent des prières et se tetirent: après avoir suspendu à leur ceinture le même linge auquel elles ont ajouté la cendre de lencens et un morceau de cierge.

À Magra, le Marabout de l'endroit, le cheikh Si Thouami,'que nous avons connu, reçoit les femmes stériles ét procède de la façon suivante: après avoir passé la main sur le ventre de la femme, en récitant des prières, 11 se lave les mains, et l’eau recueillie apres ‘cette toilette sert à la femme à préparer une pàtée distribuée ensuite aux chiens, aux chats, et à la volaille, après que la femme y a craché par trois fois.

L'impuissance virile (car ils confondent stérilité et

La Mosquée et le tombeau de Sidi M'hamed ben El Hadj, dans l’oasis de M’doukal, lieu de pélérinage fréquenté par les femmes stériles

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impuissance) est souvent attribuée à l’absorption d’une drogue malfaisante. Dans ce cas, et pour y remédier, les malades emploient l’Achba, cure véritable de plantes résineuses. Ils portent des vêtements blancs, d’une propreté absolue, et s’abstiennent de toute émotion . Quand ils croient au mauvais génie, ils font des actions de grâce et sacrifient des poulets. Les plumes, les entrailles et le sang de volatiles sont enfermés dans une marmite qui est placée la nuit à un carrefour de chemins. Elle est sensée renfermer le mauvais génie, qui en sortira pour se jeter sur le premier passant.

Nous terminerons en citant le cas d’un indigène de 45 ans, qui vint nous voir et nous exposer ses plaintes. Cet homme marié huit fois, aurait été drogué et ensorcelé par sa neuvième’ épouse, après quinze jours de vie commune. Il avait déjà fait plusieurs pélerinages, sans succès disait-il, et portait, pour conjurer le sort, pendue à la ceinture, sur la peau, une amulette attachée par une corde en poil de chameau. L’amulette, donnée par un saint marabout, était enfermée dans une gaine en peau de gazelle.

En tous lieux de cet immense pays, la masse du peuple. éduquée par les Européens, ou instruite de leurs procédés par ceux qui les connurent et dont l’histoire romancée atteint les contrées les plus lointaines, commence à délaisser, pour la médecine française, ses talebs, ses miatrones et ses guérisseurs.

Ou bien encore, tant est grande leur foi en des coutumes ancestrales, considérent-ils nos procédés comme un rite de plus, qu’ils adoptent, mêlent aux leurs, et dans lequel ils placent toute leur curiosité et parfois même leur confiance.

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