Journal de la Société orientale allemande. Tome IX
langage (8° leçon). Mais nulle part il n'a donné à son argumentation la même précision que dans le présent opuscule.
Le public est redevable de cette traduction à M. Louis Havet, élève de TEcole pratique des hautes études, qui promet de consacrer à la philologie un esprit bien doué et bien préparé par une forte éducation classique.
LA
Ihy a peu de sentiments plus agréables que l'admiration ^ . Nous l'avons tous éprouvée dans l'enfance, dans la jeunesse, dans notre âge mûr, et nous pouvons espérer que, même sur nos vieux jours, cette affection de l'esprit ne doit pas entièrement disparaître. Si nous analysons ce sentiment avec soin, nous trouve rons que l'admiration se compose de deux éléments. En eflFet, ce que nous appelons ainsi n'est'pas seulement le saisissement ou la surprise : je ne verrais là que l'élément purement passif de l'admiration. Quand nous disons : J'admire, nous avouons bien que nous sommes étonnés ; mais il y a en même temps une secrète satisjËaction qui se mêle à notre surprise, une sorte d'espérance, ou plutôt lîiême une certitude, que tôt ou tard l'admiration cessera, que nos sens ou notre esprit vont se relever, prendre corps à corps ces impressions nouvelles, les maîtriser, les terrasser peut-être, et jSnalement en triompher. En un mot nous admirons les énigmes de la nature, qu'il s'agisse d'êtres vivants ou de choses inanimées, avec la ferme conviction que chacune a sa solution, quand même nous ne serions pas en état de la trouver.
L'admiration, sans aucun doute, naît de l'ignorance, mais d'une certaine sorte d'ignorance : ce qu'on pourrait appeler une ignorance consciente ; une ignorance que nous reconnaîtrons, pour peu que nous reportions nos regards sur le passé de nos diverses sciences, pour la mère de toutes les connaissances humaines. Pendant des milliers d'années les hommes ont contemplé la terre avec ses stratifications, en quelques endroits si nettement
1. L'anglais wondering ne correspond pas tout à fait au français « admiration » : il exprime un gentiment où la surprise tient une plus grande place. — Tr.
miat
mmÊÊi
dessinées ; pendant des milliers d'années ils ont dû voir aussi bien que nous-mêmes dans leurs carrières et dans leurs mines les pétrifications enfouies des créatures organisées ; mais ils ont vu et passé sans se mettre en peine davantage : — ils n'ont pas admiré. Un Aristote même n'a pas eu d'yeux pour voir, et l'idée d'une science de la terre, l'idée de la géologie, a été réservée au xviif siècle.
Voici une insouciance encore plus extraordinaire. Durant tous les siècles qui se sont écoulés depuis qu'on a donné son premier nom à chaque animal domestique, à chaque oiseau de l'air, à chaque bête de la plaine, les hommes ont passé sans voir ce qui les touchait de bien plus près encore que le sable foulé sous leurs pieds, je veux direlesmots de leur propre langue. Ici, comme là, les lignes nettement marquées des diverses couches semblaient presque avoir été faites pour provoquer l'attention ; les pulsations de la vie primitive palpitaient encore dans les formes pétrifiées que conservaient enfouies grammaires et dictionnaires. Et pourtant un Platon même n'a pas eu d'yeux, pour voir ni d'oreilles pour entendre, et l'idée d'une science du langage, l'idée d'une Glottologie, a été réservée au xix® siècle.
Je suis bien loin de dire que Platon et Aristote ne sussent rien de l'origine, de la nature, et de l'objet du langage, ou que nous n'ayons rien à apprendre dans leurs ouvrages. Comme leurs successeurs, comme leurs prédécesseurs aussi depuis Heraclite et Démocrite, les mystères du langage humain les ont frappés et presque fascinés autant que les mystères de la pensée humaine : ce que nous appelons grammaire, lois du langage, et jusqu'à tous les termes techniques encore courants dans nos écoles, nom et verbe, cas et nombre, infinitif et participe, tout cela a été pour la première fois découvert et classé par les philosophes et les grammairiens de la Grèce ; — malgré nos récentes découvertes, et que nous en ayons conscience ou non, je crois que nous leur devons encore plus de la moitié de ce qui fait notre vie intellectuelle. Mais l'intérêt que ces anciens philosophes grecs prenaient au langage était purement philosophique. Ce n'était pas la matière dont est fait le langage, qui leur semblait pour l'observation philosophique un digne sujet, mais bien plutôt la forme que revêt cette matière façonnée par la pensée. L'idée que dès leur temps le langage oflFrît un immense amas de matériaux qu'il fallait éplucher, analyser, expliquer de façon ou d'autre avant de pouvoir émettre avec sûreté aucune théorie sur sa nature, n'a presque jamais pénétré dans leurs esprits ; ou, si elle y arrivait
parfois, comme l'indiquent quelques passages du Cratyle de Platon, bientôt elle s'évanouissait sans laisser une impression durable. Chaque peuple et chaque génération a ses problèmes particuliers à résoudre : celui qui occupait Platon dans son Cratyle était, si je m'en rends bien compte, la possibilité d'avoir une langue parfaite, une langue correcte, fidèle, idéale, fondée sur la philosophie de Platon lui-même et sur. son propre système des types ou idées. C'était un homme trop sage pour essayer comme l'évêque Wilkins la construction immédiate d'une langue philosophique; il montre seulement, comme Leibnitz, qu'une langue parfaite est chose concevable, et que la principale source des imperfections du langage réel est le savoir borné de ses premiers auteurs : ignorant et la vraie nature des choses et la philosophie dialectique, ils ne pouvaient donner des noms justes à ce dont ils n'avaient pas la juste notion. Les idées de Platon sur le langage présent, autant qu'on peut les tirer du dialogue du Cratyle, œuvre de critique et de négation plutôt que traité didactique et affirma tif, paraissent ressembler fort à ses idées sur le gouvernement présent : ce langage et ce gouvernement, également loin de l'idéal, ne doivent être tolérés qu'en tant qu'ils participent aux perfections de l'état modèle et du langage modèle * . Le Cratyle est plein d'une sagesse qui invite à la réflexion. C'est un de ces livres qui, relus de temps en temps, semblent neufs chaque fois, parce qu'à la première lecture on ne soupçonne pas encore combien ils présupposent, et combien la pensée a dû accumuler de bonne terre avant qu'une philosophie comme celle de Platon pût y jeter racine et y pomper sa subsistance.
Mais si Platon a pénétré les mystères du langage plus profondément que presque tous les philosophes postérieurs, il n'a pas eu d'yeux pour voir cette merveilleuse moisson de mots qu'on a emmagasinée dans nos dictionnaires et dans les dictionnaires de toutes les races du monde. Pour lui, le langage et le grec sont pf^esque deux synonymes ; bien que dans un passage du Cratyle il insinue que tels mots grecs ont pu être empruntés aux Barbares, et plus particulièrement aux Phrygiens , cette remarque venant de lui semble purement ironique. Elle contient, comme nous le savons, un germe de vérité que notre science moderne a reconnu pour très-fécond, mais elle n'a pas jeté de racines dans l'esprit des philosophes grecs. Notre nouvelle science du langage
l. Voir Benffey : Veher die Aufgabe des Kratylos. Gœttingen, 1868.
diffère bien de la leur ; l'intérêt que Platon prenait au langage a été entièrement supplanté par des préoccupations nouvelles : à ce point, que nous voyons la Société de Linguistique récemment fondée à Paris, qui compte parmi ses membres les savants les plus distingués de la France, déclarer dans un de ses premiers statuts que « la Société n'admet aucune communication concernant, soit Torigine du langage, soit la création d une langue universelle », c'est-à-dire sur les sujets qui au temps d'Heraclite et de Platon rendaient seuls les études de linguistique dignes de l'attention d'un philosophe.
Peut-être alors le monde était-il trop jeune et les moyens de communication trop insuffisants pour que le regard du philosophe antique dépassât de beaucoup l'étroit horizon de la Grèce. Pour nous, au contraire, le monde a vieilli, et nous a laissé les annales de ses diverses littératures, monuments de la croissance et du déclin du langage. Le monde s'est agrandi, et nous avons sous les yeux non-seulement les reliques des antiques civilisations d'Asie, d'Afrique et d'Amérique, mais encore des langues vivantes si nombreuses et si variées, que devant la seule liste de leurs noms nous reculons presque stupéfaits. Le monde est aussi devenu plus sage ; et, là où Platon ne pouvait voir qu'imperfections et fautes commises par les fondateurs de nos langues, nous constatons, comme partout ailleurs dans la vie humaine, un progrès naturel de l'imparfait au parfait, d'incessants efforts pour réaliser l'idéal, et de fréquents triomphes de l'esprit humain sur les difficultés inévitables de sa condition terrestre. Ces difficultés ne viennent pas de lui-même : elles lui ont été préparées et imposées avec intention, à titre de tâches et d'épreuves, par un Pouvoir supérieur et par la suprême Sagesse.
Ouvrons donc les yeux, et considérons les matériaux que doit envisager aujourd'hui le linguiste. Si nous commençons par la langue de ces îles occidentales où nous sommes, nous trouvons actuellement au moins 100 000 mots, rangés comme sur les tablettes d'un musée dans les pages de Johnson et de Webster. Mais ces 100 000 mots ne représentent que les meilleurs grains, qui sont restés dans le tamis, tandis que le vent emportait la balle en gros nuages, et que plus d'un grain précieux était aussi perdu par simple négligence. Si nous comptions les richesses des dialectes anglais, si nous accumulions les trésors de la vieille langue, d'Alfred à Wycliffe, nous doublerions sans peine notre herbier de la flore linguistique anglaise. Or, que sont nos îles, comparées à l'Europe ? l'Europe, simple promontoire, comparée au vaste
continent asiatique ? TAsie même, comparée à tout le globe habitable î et il n'y a pas un coin de ce monde que ne remplisse le bruit de la parole humaine ; le désert, les îles de la mer pullulent de dialectes ; plus nous nous écartons des centres de la civilisation, et plus est riche la végétation d'idiomes indépendants, qui naît sur le sol de chaque vallée, et qui de son ombre couvre jusqu'au dernier des îlots.
16av i; 7roXu6evSpoiv àv9)p {»XaTO|j.oc èvOtôv TrawTaCvet, wapéovxo; àfiyiv, w66ev àpÇetai êpyou * .
La variété des plantes, des oiseaux, des poissons, des insectes, répandus avec une prodigalité luxuriante sur la terre et dans la mer, nous égare : mais que sont les richesses vivantes de cette faune, si on les compare aux mots ailés qui remplissent l'air d'une musique incessante ? et que sont nos maigres restes de plantes et d'animaux fossiles, auprès de ces amas de richesses que nous possédons, les trésors des langues mortes ? Comment expliquer que du>rant tant de siècles succédant aux siècles, quand on rassemblait quadrupèdes, oiseaux, poissons, insectes, qu'on étudiait tout, des créatures les plus grandes aux créatures presque invisibles à force de petitesse, l'homme ait passé ainsi devant cette forêt du langage, ne voyant pas la forêt, comme nous disons en allemand, parce qu'il y avait trop d'arbres {man sah den Wald vor lauter Bàumen nicht), sans se demander une seule fois comment cet énorme numéraire avait pu -être frappé, quelles mines inépuisables en avaient fourni le métal, quelles mains habiles avaient gravé l'effigie et la légende ; sans admirer une seule fois les innombrables trésors que lui avaient légués les pères de la race humaine ?
Tournons maintenant notre attention ailleurs. Depuis qu'on a découvert qu'il y avait une telle masse de matériaux à rassembler, à classifier, à expliquer, combien la science du langage — à cette heure — a-t-eUe réellement accompli ? Beaucoup , si on songe que le travail réel n'a commencé qu'il y a enviroi> cinquante ans ; peu, si nous regardons ce qui reste encore à faire.
Ce qu'on reconnut d'abord, ce fut que les langues admettent une classification : c'était là une grande découverte, qui changea et éleva tout à coup le caractère général des études de linguistique. Les langues pouvaient être, d'après tout ce qu'on en