‹ La stratification du langageChapitre 3 sur 54 · Théocrite, XVH · texte numérisé non relu

Théocrite, XVH

savait, Tœuvre de rimagination individuelle ou de la poésie ; les mots avaient pu être créés au hasard, ou aussi fixés par une convention plus ou moins arbitraire : en ce cas une classification scientifique était aussi impossible que la classification des modes changeantes du jour. Rien ne peut être classifié, rien ne peut être scientifiquement réglé et ordonné, que ce qui s'est développé dans Tordre de la nature, et suivant une règle rationnelle.

Dans le grand nombre des langues qui s'offre aujourd'hui à nos études, on a distingué plusieurs familles : aryenne, sémi-tique, ouralo-altaïque, indo^hinoise, dravidienne, famille malayo-polynésienne, femUle Kafir ou Bâ-^u en Afrique, diaAeciespoly synthétiques d'Amérique. Toutefois les seuls groupes étudiés avec soin, les seuls qui jusqu'à présent aient fourni des matériaux à la philosophie du langage, sont les groupes aryen et sémitique. Le premier contient les langues de l'Inde, de la Perse, de l'Arménie, de la Grèce et de l'Italie ; celles des races celtique, teutonique, slave. L'autre comprend les langues des Babyloniens, des Syriens, des Juifs, des Ethiopiens et des Arabes. Ces deux familles embrassent donc à elles deux les idiomes les plus importants du globe, si on mesure l'importance des langues à l'influence qu'ont exercée sur l'histoire politique et littéraire du monde ceux qui les parlent. Mais si on les considère en elles-mêmes, si on les laisse à leur place dans le vaste domaine de la parole humaine , elles ne couvrent qu'un bien petit seghient du cercle entier. Grâce à l'abondance de leurs trésors littéraires , les renseignements que nous donnent ces idiomes sont d'une certitude parfaite ; ce sont sans contredit les meilleurs sujets à disséquer pour étudier l'anatomie de la parole, et presque toutes les découvertes qu'on a faites sur les lois du langage, sur les procédés de la composition, de la dérivation et de la flexion, sont dues à des savants occupés d'études aryennes et sémitiques. Je suis donc bien loin de rabaisser k valeur de leurs recherches, mais tout en rendant pleine justice à la méthode qu'ils ont adoptée pour découvrir quelles lois président au développement et an déclin des langues, il ne faut pas nous dissimuler que notre champ d'observation a été ainsi extrêmement limité, et que nous agirions au mépris des règles les plus simples d'une saine induction, si nous nous permettions de généraliser d'après d'aussi maigres données. Cherchons d'abord à voir clairement qûeUe place les deux familles aryenne et sémitique occupent dans le monde des langues. Ce ne

sont en réalité que deux centres, deux colonies du langage ; et nous connaissons bien leur période de déclin, mais non leur période de croissance, leur carrière descendante, mais non leur cours ascendant, leur être, comme nous disons en allemand, mais non leur devenir (ihrGewordensein, nicht ihr Werden). Même dans les plus anciens monuments littéraires, le langage aryen, et comme lui le langage sémitique, nous apparaît déjà fixé et pétrifié. Tous deux avaient quitté pour toujours cet état, où la langue croît et s'épanouit jusqu'à ce que son exubérante fertilité s'arrête par l'efiet d'une centralisation religieuse OU politique, d'une tradition orale, ou enfin d'une littérature écrite. Dans l'histoire naturelle du langage, l'écriture, ou, ce qui la remplace dans les temps primitife, la tradition orale, est diose '^

purement accidentelle ; elle représente une influence étrangère, qui en histoire naturelle ne peut se comparer qu'à la domestication des plantes et des animaux. Si l'idée d'une littérature, soit orale soit écrite, n'était jamais entrée dans l'esprit humain, le langage serait encore le langage, il serait plus véritablement le langage. Quelque intéressants que soient les effets de cette do- , * mestication artificielle de la langue, nos idées sur le langage à l'état naturel, et par conséquent sur ce qu'ont dû être le sanscrit et l'hébreu avant que la culture littéraire les eût domptés et fixés, ont évidemment besoin de s'appuyer sur d'autres observations que l'étude exclusive du langage aryen ou sémitique. Je maintiens que ce que nous appelons langage aryen ou sémitique, quelque merveilleux que soient ses représentants littéraires, n'est que l'ensemble d'un certain nombre de variétés, devant toutes leur origine à un fait historique qui s'est présenté deux fois, la centralisation de la langue encore sauvage et sans règles ; je maintiens que tout parfaits, tout puissants, tout glorieux qu'ils sont dans l'histoire du monde, aux yeux du linguiste, le sanscrit, le grec et le latin, l'hébreu, l'arabe et le syriaque sont ce qu'un naturaliste appellerait sans hésiter des fnonstres, des formations exceptionnelles et contre nature ; ces langues ne peuvent nous révélerle véritable caractère qu'aurait le langage, si, laissé à lui-même, il obéissait sans aucune intervention et sans aucun obstacle à ses propres lois. Pour cette étude les dialectes chinois et touraniens, et même les jargons que parlent les sauvages de l'Afrique, de la Polynésie et de la. Mélanésie, sont bien plus instructife que le sanscrit et rjiébreu analysés de la manière la plus minutieuse. L'impression que l'étude du sanscrit, du grec et du latin laisse sur notre esprit, c'est que le Ifingage est

— poulie œuvre d*art très - compliquée , très - merveilleuse et très-parfaite. Nous avons donné tant de noms aux traits extérieurs de sa physionomie, à ses genres et cas, à ses temps et modes, à ses participes, gérondifs et supins, qu'à la an nous sommes effrayés de nos propres inventions. Qui peut lire d'un bout à l'autre la liste des verbes dits irréguliers, ou considérer les milliers et les milliers de mots que contient un dictionnaire grec, sans se figurer qu'il erre dans un véritable labyrinthe ? Mais comment, demanderai-je, ce labjrrinthe s'est-il élevé? comment tout cela s'est-il formé ? Nous-mêmes, quand nous parlons notre langue, nous parcourons pour ainsi dire les chambres les plus intimes, les recoins les plus sombres de ce palais primitif, mais nous ne pouvons dire suivant quel chemin et par quels passages nous sommes arrivés là : nous cherchons en vain un fil d'Ariane pour nous conduire hors de ce château enchanté, et pour nous apprendre la route par laquelle nous y sommes venus, ou par laquelle nos pères et nos ancêtres y sont entrés avant nous.

Cette question : Comment le langage est-il devenu ce qu'il est? a été posée bien des fois. Un simple écolier, pour peu qu'il ait un grain du don d'admirer, doit se demander pourquoi mensa signifie une table, et mensae plusieurs tables, pourquoi j'aime serait plutôt amo, je suis aimé amor, j'aimerai amabo^ j'ai aimé amaijz, j'aurais aimé amavissem. Pendant bien longtemps on n'a pu faire à ces questions que deux réponses. Toutes deux semblent à nos oreilles presque absurdes, et néanmoins elles ont été dans leur temps défendues par les autorités les plus hautes. Ou bien, disait-on, le langage (et particulièrement la charpente grammaticale du langage) a été formé par convention ; on s'est entendu pour appeler une table mensa et plusieurs tables mensae ; ou bien, et c'était là l'idée de Schlegel, le langage possédait une vie organique, et ses terminaisons, ses préfixes et ses suffixes devaient avoir poussé comme autant de boutons et de fleurs sur les radicaux, les tiges et les branches du langage. Il nous paraît presque incroyable que de telles théories aient été soutenues sérieusement, et par des hommes qui ne manquaient ni de science ni de génie. Mais que pouvaient-ils répondre de mieux? qua-t-on répondu de mieux jusqu'à nos jours? Nous avons bien appris quelque chose, surtout par les dialectes modernes, qui ont repris souvent les procédés de la langue mère, et qui ainsi nous trahissent les secrets de la famille : nous avons appris que dans quelques dialectes du sanscrit moderne, en ben-

gali par exemple, le pluriel se forme comme en chinois, en mongol, en turc, en finnois, en birman et en siamois, et aussi comme dans les dialectes dravidiens et malayo-polynésiens, par l'addition d'un mot exprimant la pluralité, auquel on rajoute après coup les désinences du singulier ^ ; nous avons appris du français comment un futur peut être formé par un verbe auxiliaire, je parler ai devenant Je parlerai ; nous avons appris de notre propre langue, soit l'anglais soit l'allemand, que certains suflSxes, head dans godhead (divinité), ship dans ladyship (titre de lady), dom dans kingdom (royaume), étaient à l'origine des substantifs, signifiant qualité, forme, état. Mais je doute que (même après cela) nous eussions pu arriver à une intelligence complète des antécédents du langage, si ce qui est arrivé dans la stratification de la terre n'avait pas eu lieu dans l'histoire des langues. Si la formation de la croûte terrestre avait été parfaitement régulière et uniforme, et si aucune des couches inférieures ne s'était soulevée, de façon que dans ce grand livre on pût lire même en courant, aucun puits partant de la surface ne serait descendu assez bas pour conduire le géologue des terrains tertiaires aux roches siluriennes. De même pour le langage. Si quelques langues, arrêtées àès le premier âge dans leur croissance, n'étaient pas restées à la surface dans leur état primitif, seulement exposées à l'influence dissolvante de l'atmosphère et aux injures delà culture littéraire, je doute que jamais un savant

1. Dans mon essai On the Relation of Bengali io the Aryan and Aboriginal Languages of India, publié en 1847, j'ai tâché d'expliquer les suffixes du pluriel tels que dig, gana, iGti, varga, dala. J'avais traduit le dernier mot par haiid (bande), supposant d'après Wilson et le Çabda-kalpadruma que dala pouvait être pris dans le sens de bande ou de multitude. Mais je doute que dala soit jamais employé en sanscrit dans ce sens, et je suis certain en tout cas qu'il ne l'était pas assez fréquemment pour expliquer le rôle qu'il remplit en bengali. Le docteur Friedrich Mûller, dans ses utiles extraits de quelques-unes des grammaires découvertes par la Novara pendant son voyage autour du monde (1857-59), a aussi rapporté dal au sanscrit dala, mais il traduit l'anglais band en allemand par Band « ruban », sens que n'a jamais dala; j'entendais par l'anglais band l'allemand Bande « bande (de voleurs) ». Le date bengali peut-il être le dravidien iala ou dala <€ armée, foule », que le docteur Galdwell (p. 197) mentionne comme une étymologie possible du suffixe pluriel dans les langues dravidiennes? -— Le principe sur lequel sont formés ces pluriels est historiquement tout autre que celui qui a conduit à la formation du pluriel en persan : ici an et hd sont des restes de désinences plurielles altérées, non des noms collectifs ajoutés au thème.

eût eu le courage de dire : Â une certaine époque, le sanscrit ressemblait au chinois et Thèbreu n'était pas au-dessus du malai. Grâce aux couches successives du langage, ainsi exposées à nos yeux, nous avons comme en géologie un fil d'Ariane, et si nous ne refusons pas de nous confier à sa direction, il nous conduira hors de ce sombre labjnrinthe où nous vivons, par la même route que nous et nos prédécesseurs y sommes entrés à l'origine. Plus nous retournerons ainsi sur nos pas, plus nous avancerons d'étage en étage, de couche en couche, et plus nous nous sentirons comme éblouis de la lumière qui pénétrera jusqu'à nous. Au lieu de la complication de la grammaire grecque ou sanscrite, nous admirerons la merveilleuse simplicité de la chaîne sur laquelle le langage humain est tissé, telle par exemple que nous la voyons encore en chinois ; nous serons frappés des inventions enfantines qui sont au fond des paulo^ost-futurs et des modes conditionnels.

Que nul ne s'eflfraie de l'idée d'étudier une grammaire chinoise. Ceux qui sont capables de s'intéresser aux secrets ressorts de l'esprit humain, aux éléments de la raison pure, aux lois de la pensée, trouveront une grammaire chinoise très-instructive et presque fascinante. C'est la fidèle photographie de l'homme dans ses lisières, essayant les muscles de son esprit, cherchant son chemin à tâtons, et si enchanté de ses premières tentatives heureuses qu'il les renouvelle sans cesse. Jeu d'enfant, si vous voulez, mais où se déploient comme dans tout jeu d'enfant la sagesse et la force qui sont déjà parfaites sur les lèvres des bébés et des nourrissons. Toute nuance de la pensée qui eut son expression dans le système si fini et si exactement équilibré des temps, des modes et des particules de la langue grecque, peut être exprimée et l'a été, dans ce langage au maillot, par des mots qui n'ont ni préfixe nisuflSxe, ni terminaisons pour indiquer le nombre, le cas, le temps, le mode ou la personne. Tout mot chinois est monosyllabique, et le même mot, sans aucun changement de forme, peut servir de nom, de verbe, d'adjectif, d'adverbe, de particule. Ainsi <a, suivant sa position dans une phrase, peut signifier grand, grandeur, grandir, très, beaucoup ^ .

Ici une observation très-importante a été faite par les grammairiens chinois : observation qui, légèrement modifiée et étendue, contiesyt tout le secret du développement du langage, depuis le chinois jusqu'à l'anglais. Si un mot en chinois est employé

Page 1