‹ La stratification du langageChapitre 4 sur 54 · Stan. Julien, Exercices pratiques, p · texte numérisé non relu

Stan. Julien, Exercices pratiques, p

avec sa véritable signification de nom ou de verbe, on l'appelle mot plein (shi-^sé) ; si on l'emploie comme une particule, comme un signe purement détermina tif ou formel, on l'appelle mot vide (hiu'-tsé). Il n'y a actuellement en chinois aucune difiérence extérieure entre les mots pleins et vides ; et il n'en est que plus honorable aux grammairiens de la Chine, en l'absence de toute distinction apparente, d'avoir aperçu la distinction cachée ^

Recevons donc des grammairiens chinois cette leçon générale, qu'un mot peut devenir vide ; et, sans restreindre comme eux le sens de ce terme, employons-le dans l'acception la plus générale, pour exprimer ce fait, que des mots peuvent perdre leur sens primitif.

Ajoutons à cela une seconde observation que ne pouvaient guère faire les Chinois, mais que nous verrons vingt fois confirmée dans l'histoire du langage : c'est que les mots vides^ ou, pourrions-nous dire aussi, les mots morts, sont particulière^ ment eayposés à V altération phonétique.

Il est clair maintenant, après ces deux observations préliminaires, que nous pouvons imaginer trois états du langage:

1 . — Il peut y avoir des langues où tous les mots, vides ou pleins, conservent leur forme indépendante. Même des mots employés là où nous les remplacerions par de simples sufiîxes ou des désinences conservent en chinois l'intégrité de leur forme. Ainsi en chinois gin signifie homme, et <w, nombre ou monceau ; gm-^M, homme-nombre, nombre d'hommes. Dans ce composé les deux mots gin et tu continuent à être perçus comme mots indépendants, plus que man et kind dans le composé anglais mankind (humanité) ; toutefois tu est devenu vide ; il ne sert plus qu'à déterminer le mot précédent gin « homme », et à nous dire quelle quantité ou quel nombre il faut attribuer à gin. Ce composé, qui par son objet répond à notre pluriel, par sa forme est bien loin de men, pluriel de man (homme).

2. — Des mots vides peuvent perdre leur indépendance , éprouver une altération phonétique, et dégénérer en simples suffixes ou désinences. Ainsi en birman le pluriel est marqué par

1. Endlicher, Ch4nesische Grammatik, l 122. Wade, Progressive Course, On the parts of speech, p. 102. ^ Une autre division adoptée par les grammairiens chinois est celle des mots morts et vivants {ssèksé et sing-tsé), la première classe comprenant les noms et la seconde les verbes. On dit aussi quelquefois tsing^tsé et ho4séf mots immobiles et mots mobiles. — V. Bndlicher, Chin. Gramm,^ { 219. .

to\ en finnois^ en mordvinien et en ostiak par t. Dès que to cesse d^être employé comme mot indépendant avec le sens de nombre, il devient vide, ou, si vous voulez, obsolète, et n'a plus de signification qu'en tant qu'exposant de la pluralité. Et même il peut finir par se réduire à une seule lettre, qui est alors appelée par les grammairiens la désinence du pluriel. Dans ce second état l'altération phonétique peut détruire à peu près entièrement les mots vides ; mais, et ceci est important, aucun mot plein, aucun radical n'est encore attaqué par cet agent de dissolution.

3. — L'altération phonétique peut aller (et en fait elle va) encore plus loin. Des mots pleins peuvent à leur tour perdre leur indépendance, et être attaqués de la même maladie qui a défiguré les suflSxes et les préfixes. Dans cet état il n'est souvent plus possible de distinguer entre les éléments radicaux et les éléments formatifs des mots.

Si nous voulions représenter ces trois états du langage algébriquement, nous pourrions représenter le premier par RR (R in-' diquant une racine qui n'a pas éprouvé d'altération phonétique), le second par R + poup + Roup + R + p (p désignant un mot vide, phonétiquement modifié), le troisième par rp, pr ou prp, quand les mots vides et pleins, également altérés, ont été soudés en une masse indistincte à la chaleur intense de la pensée et par le martelage incessant de la langue.

Ceux qui connaissent les ouvrages de Humboldt reconnaîtront aisément dans ces trois états une classification des langues suggérée pour la première fois par cet éminent philosophe. Selon lui les langues peuvent se partager en langues isolantes, agglutinatives et flexionnelles ; et la définition qu'il donne de ces trois classes est d'accord en général avec la description qu'on vient de lire des trois états du langage.

Mais ce qui est curieux, c'est que cette triple classification, avec les conséquences auxquelles eUe conduit, n'ait pas été clairement comprise, et qu'un système dont l'erreur est palpable ait été fondé là-dessus. Nous trouvons vingt fois répété dans la plupart des ouvrages de philologie comparée que le chinois appartient à la classe isolante, les idiomes touraniens à la classe agglutinative, les idiomes aryens et sémitiques à la classe flexionnelle ; enfin le professeur Pott et son école paraissent convaincus qu'aucune évolution n'a jamais lieu du langage isolant au langage agglutinatif , ni de celui-ci au langage fiexionnel ^ .

1.. Pott, article intitulé Max Millier und die KennzHchen der Sprctch-

Nous serions donc forcés de croira que quelque iostinct grammatical inexplicable, ou je ne sais quelle nécessité intrinsèque, a créé les langues, dès l'origine, isolantes, agglutinatives ou flexionneUes. et qu'elles doivent rester telles à toutjamais.il est étrange que ces savants, qui tiennent toute transition impossible entre une forme de langage et une autre, n'aient pas vu qu'il n'y a réellement pas de langue qu'on puisse appeler k la rigueur isolante, agglutinative ou flexionnelle, et que le passage d'an état à l'autre a lieu constamment sous nos propres yeux. Même le chinois n'est pas libre de toute forme agglutinative ; et parmi les langues agglutinatires, les plus développées laissent apparaître nettement la flexion qui commence. La difScuItè n'est pas de montrer la transition d'une couchedu langage à une autre, mais plutôt de tracer une ligne de démarcation bien nette entre les couches différentes. On a rencontré la même difficulté en géologie, et elle a mené sir Charles Lyell à inventer des noms

venraadtxhafl, publie en IS5& dans le Joumul de la Société OrienUdt altemande, vol. IX. p. 412. Il réfute Bunsen et son idée d'un progrès historique du langage de l'état le plus bas à l'état le plus élevé : ■ Guillaume de HumLoldt.si prudent observateur, repousse espressément dans le dernier chapitre de soa ouvrage sur la Diversité de structure du langage humain (p. 4U1 toute conclusion relative à un passage historique réel d'une étape du langage à une autre, ou du moinit il ne se risque à adopter aucune opinion tranchée. Voilà sûrement quelque chose qui ditfère beaucoup du progrès graduel en question, et il faudrait savoir si en admettant ce passage d'une Étape à une autre on commettrait une absurdité moins palp^le qu'en essayant de donner â des infusoires l'oi^anisme du cheval ou l'organisme de l'homme. M. Bunsen, à la vérité, n'hésite pas à appeler l'idiome monosyllabique de la Chine une formation inorganique. Mais comment pouvons-nous passer d'un langage inorganique à un langage organique? dans la nature un fait pareil serait impossible. Jamais une pierre ne devient plante, ni une plante ne devient arbre, même par la métamorphose la plus merveilleuse, si ce n'est, en un sens tout particulier, par le procédé de la nutrition, c'est-^dire par la régénération. M. Bunsen résout notre première question, à laquelle il répond affirmativement, par cette courte phrase : » Supposer qu'une langue commence avec des flexions nous > parait tout simplement une absurdité >, mais malheureusement il ne daigne pas nous donner une explication claire pour rendre cette absurdité palpable. Pourquoi donc, dans les langues à flexions, les formes grammaticales se seraient-elles toujours ajoutées i la matière du langage après coup, en venant du dehors? pourquoi certaines d'entre elles n'auraient elles pas été créées dès l'origine en même temps que cette matière et avec cette matière , prenant un sens dès qu'elles étaient jointes & autre chose, sans avoir eu précédemment de signi- Bcatton par etIeB-mèmes? >

élastiques comme Eooène^ Miocène, Pliocène, noms qui indiquent \ aurore^ la moins grande quantité, la prédominance des formations nouvelles, mais qui ne marquent pas de ligne bien nette pour séparer une couche d'une autre. Ici comme ailleurs, la croissance naturelle, et même Taccumulation purement mécanique et la concrétion, sont choses si délicates, si près d'être imperceptibles, qu'elles défient toute terminologie scientifique rigoureuse, et nous apprennent impérieusement à nous contenter d'une exactitude approximative. Pour la pratique, la classification de Humboldt peut être très-suffisante, et nous ne faisons pas difiiculté de désigner telle langue donnée, suivant le caractère qui prédomine dans ses formations, comme isolante, agglutinative ou flexionnelle. Mais quand nous analysons chaque langue de plus près, nous trouvons qu'aucune n'est exclusivement isolante, ou exclusivement agglutina tive, ou exclusivement flexionnelle. La faculté de la composition, qui s'est conservée intacte à travers toutes les couches du langage, peut à un moment quelconque mettre une langue flexionnelle sur le même rang qu'une langue isolante. Un composé comme le sanscrit gô^uh « qui trait la vache » diffère bien peu, si toutefois il en diffère, du chinois ngau-û « lait de vache », tant qu'il n'a pas pris la désinence du nominatif, ce que ne peut faire le mot chinois. De même en anglais New-Town^ en grec Nea^Polis, seraient de simples composés agglutina tifs. iV^t^^on (forme abrégée de New-Town) se trouverait encore dans la couche agglutinative, mais Naples (contraction de Nea-Polis) devrait être assigné à la période des flexions. Les langues finnoise, hongroise, turque, et les langues dravidiennes, appartiennent en gros à la couche agglutinative, mais comme elles ont reçu une culture littéraire considérable, elles présentent les unes et les autres des formes que dans tous les sens du mot on peut appeler flexionnelles. Lorsqu'en finnois par exemple nous trouvons le singulier kàsi (la main) et le pluriel kadet (les mains), nous voyons que l'altération phonétique a décidément attaqué le cœur même du nom, et formé un pluriel plus nettement flexionnel que le grec x^tp-eç ou l'anglais Aawrf-5. Dans le tamoul, où le suffixe du pluriel est ga\, nous avons bien une forme agglutinative dans kei-gal (les mains) ; mais si ce même suffixe ga\ s'ajoute à kal (pierre), les règles euphoniques du tamoul exigent non-seulement un changement du suffixe, qui devient kal, mais aussi une modification dans le corps du mot, kal se changeant en kar. Nous obtenons ainsi le pluriel karkal qui est dans tous les sens du mot une forme flexionnelle. Dans ce

suffixe du pluriel gai, le docteur Cardwell a reconnu le dravidien tala ou dàla (armée, foule) : l'évidence de cette étymologie n'est peut-être pas entièrement satisfaisante, mais le savant auteur de la Grammaire comparée des langues dravidiennés a ramené la terminaison ordinaire du pluriel en telinga, lu, à ce même suffixe primitif ka\, d'une manière qui ne permet qu'un faible doute.

On- trouvera facilement des faits du même genre dans toute grammaire, que ce soit celle d'une langue isolante, agglutinative ou flexionnelle ; partout où on trouvera des preuves d'une marche ascendante ou descendante. Partout les mots amalgamés ramènent à l'agglutination, et les mots agglutinés à la juxtaposition ; partout une langue isolante tend à acquérir des désinences, et celles-ci tendent à devenir des flexions.

Je ne puis mieux expliquer l'idée qu'on se fait d'habitude des couches du langage qu'en me reportant aux couches de la terre. Ici aussi, quand diverses couches ont été soulevées, on peut croire à première vue qu'elles sont dressées verticalement l'une à côté de l'autre, sans qu'aucune d'elles en supporte ou en présuppose une seconde ; mais des preuves évidentes contraignent le géologue à renverser par la pensée cette position verticale, et à replacer les couches dans l'ordre naturel où elles se succédaient les unes aux autres horizontalement. De même le linguiste est invinciblement conduit à des conclusions semblables. Aucune langue ne peut être flexionnelle sans avoir passé par les couches agglutinative et isolante ; aucune langue ne peut être agglutinative sans plonger par ses racines dans la couche inférieure, celle de l'isolement. Si le sanscrit, le grec, l'hébreu, n'avaient traversé la couche agglutinative — s'ils n'avaient même été, à une époque quelconque, au niveau de la couche chinoise — leur forme actuelle serait un miracle. On concevrait aussi bien la craie sans une couche sous-jacente d'oolithe, ou une couche d'oolithe que ne supporterait pas le trias ou bien les terrains de grès rouge récent. La phrase de Bunsen, qui dit que demander si une langue peut commencer avec des flexions implique une absurdité, peut paraître formulée trop rigoureusement; pourtant, s'il a pris le mot flexion dans le sens généralement reçu, dans le sens dé quelque chose qu'on peut ajouter et ôter ensuite à un thème pour en définir ou en modifier la signffication, alors il suffit de se rappeler le simple axiome Eœ nihilo nihil fit : et on est bien sûr que les flexions ont dû être quelque chose par elles-mêmes avant de devenir

flexions relativement au thème, que le thème a dû exister par lui-même avant d être défini ou modifié par les flexions. Mais il est inutile de nous en tenir à des arguments de pure logique^ quand nous pouvons faire appel à Fhistoire. Autant que nous pouvons poursuivre l'histoire du langage, nous le voyons contenu dans les limites des trois couches ou zones que nous venons de décrire. Il y a sans doute des flexions qu'on ne peut encore expliquer : par exemple ïm de l'accusatif singulier masculin et féminin, et du nominatif singulier des noms neutres; ou bien l'échange des voyelles dans les noms hébreux Piel et PuaU Hiphil et Hophal, pour lesquels nous pourrions être tentés d'admettre des procédés de formation autres que la juxtaposition et l'agglutination. Mais songeons qu'en sanscrit l'instrumental pluriel védique açvêbhis (latin equobus) devient sous nos yeux mêmes açvais (latin equis) ; que dans Brader (frère, brother) et Bruder (frères, bretkren), dans ich weiss (je sais, anglosaxon wât) et voir wissen (nous savons, anglo-saxon wit-on)^ la flexion a été expliquée par des procédés purement mécaniques, c'est-à-dire agglutinatifs : et ne désespérons pas de voir les découvertes continuer dans la même direction. Une chose est certaine : partout où la flexion a cédé à une analyse rationnelle, elle a été invariablement reconnue pour le résultat d'une agglutination antérieure ; et partout où on a poursuivi les traces de l'agglutination jusque dans une couche plus profonde, cette couche a été celle de la simple décomposition. Les blocs si primitifs du chinois et les aggrégats d'une complication si embarrassante du grec peuvent donc s'expliquer par un seul procédé de formation, qui a fonctionné sans interruption sur les éléments matériels les plus divers ; du reste, on ne peut se représenter durant la formation du langage d'autres couches que les trois couches qu'a traversées jusqu'à présent toute langue humaine. Tout ce que nous pouvons faire est de subdiviser chacune d'elles; et ainsi, par exemple, de distinguer dans la seconde les langues à suffixes (R + p) des langues à préfixes (p + R) et des langues à affixes (p + R + p). Une quatrième classe, celle des langues à infixes ou à emboîtement, n'est qu'une variété de la .classe à aflSxes ; car si en basque ou dans les dialectes polysynthétiques de l'Amérique on trouve quelque chose qui ressemble actuellement à l'insertion de certains éléments formatife dans le corps d'un thème, cela peut s'expliquer d'une manière plus rationnelle : il y a eu antérieurement un thème plus simple, auquel des suffixes ou affixes modificatifs ont été liés, mais non si intime-

ment qu'on ne puisse ajouter par insertion un suffixe nouveau à la fin du thème (et non comme chez nous à la fin du composé) . Si nous pouvions dire en grec Bewt-iJLt-vu pour 8e»t-vu-iJLt, ou en sanscrit j»M-mi-wa^ pour Jw-na^-mî, nous aurions là de véritables éléments du procédé de formation par emboîtement K

Quelques exemples nous fetont voir plus clairement comment le langage s'élève normalement d'une couche à une autre. Nous l'avons vu, en chinois tout mot est monosyllabique, tout mot a sa valeur propre, et il n'y a jusqu'ici ni suffixes faisant dériver un mot d'un autre, ni désinences casuelles marquant une relation entre deux mots. Comment donc le chinois distingue-t-il fils du père et père du fils? simplement par la position. Fû est père, tzé est fils : alors fu tzé est fils du père, tzé fû père du fils. Cette règle n'admet qu'une seule exception. Si un chinois veut dire un verre à vin, il met vin d'abord et verre ensuite, comme dans l'anglais wine-glass. S'il veut dire un verre de vin, il met d'abord verre et ensuite vin. Ainsi on a z-pei thsieou, une tasse de vin; thsieou-pei, une tasse à vin. Si pourtant on désire indiquer plus nettement le mot qui est au génitif, on peut le faire suivre du mot tchi, et nous pouvons dire fû tchi tzé, fils du père. Dans le dialecte mandarin ce tchi est devenu ti, et on l'ajoute si constamment à celui des deux mots qui est régi que dans tous ses sens et dans tous ses emplois on peut le traiter comme ce que nous appelons la désinence du génitif. Originairement ce tchi était un pronom relatif, et on l'emploie encore comme tel dans l'ancien chinois ^.

Il est parfaitement vrai que le chinois ne possède pas de suffixes dérivatifs, qu'il ne peut feire dériver par exemple kingly (royal) d'un nom comme king (roi), ou des adjectife comme visible et invisible d'un yerhe videre (voir). Pourtant la même idée que nous rendons par invisible s'exprime chez les Chinois sans difficulté : ils disent A&n-jpw-kien, regarder-^pas-voir, et cela leur donne la même idée qu'à nous l'anglais invisible.

Nous ne pouvons en chinois faire dériver de ferrum (fer) un nouveau substantif /!?rraWM5, homme qui travaille le fer, forge-

1. Comparez D. G. Brinton, The Myths oflhe New World, p. 6, note.

2. Stan. Julien, Exercices pratiques, p. 120. — Endlicher, Chhiesische Grammatik, g 161. Voir aussi Nôldeke, Orient uni Occident, I, p. 759. Grani' mar ofthe Bomu language (London 1853), p. 55 : « dans le Traité le génitif est remplacé par le pronom relatif agu, ce qui corrobore singulièrement la théorie du Révérend R. Garnett sur le cas génitif «. [Il s'agit d*un traité d'amitié entre le peuple bomu et TAngleterre. — Trad.]

ron; ou ferraria^ mine de fer; ou encore ferrariarius^ homme qui travaille dans une mine de fer : tout cela n'est possible que dans une langue à flexions. Mais il ne feut pas supposer qu'en chinois il y ait une expression indépendante pour chaque conception isolée, et même pour celles qui sont évidemment secondaires et dérivées. Si une flèche en chinois est shi, un faiseur de flèches (en français f^échier, en anglais fletcher) s'appelle un homme à flèches, shi-gin. Shui veut dire eau, fu homme : shuifu signifie un homme-à-eau, un porteur d'eau. Le même mot shui (eau) suivi de sheu (main) signifie timonnier, proprement main-à-eau. Kin signifiant or et tsiang faiseur, on a kintsiang, orfèvre. S hou voulant dire livre, sheu main, on a shou-sheu, écrivain, littéralement main-à-livres.

Passer de ces composés à une langue vraiment agglutinative est extrêmement facile. Que sheu, dans le sens de main, devienne obsolète, et soit remplacé dans le langage ordinaire par un autre mot signifiant main ; que des noms comme shou-sheu (auteur) ou shui-sheu (timonnier) soient conservés : le peuple qui parle cette langue s'habituera bientôt à considérer sheu comme un simple dérivatif, et l'emploiera par une sorte de feusse analogie même là où le sens originel de sheu^ main, n'aurait pas pu s'appliquera

Nous pouvons observer le même procédé même dans des

langues relativement modernes. En anglo-saxon, par exemple,

le mot hâd signifie état, ordre, et s'emploie comme un mot

indépendant. Il a été employé ainsi jusqu'à Spenser, qui a

écrit :

Guddie, I wote thou kenst little good,

So vainly t'advaunce thy lieadlesse hood*.

1. Edkins, Grammar of ihe Chinese CoUoquial Language, 2* éd., 1864, p. 100 :

« Le temps change le sens comme le son des mots. Ainsi beaucoup de vieux mots sont restés dans des composés, mais ont perdu leur signification originelle. Par exemple **'cm, bouche, a été remplacé dans r usage familier par *tmi, mais a encore un emploi très-é tendu dans les termes composés et dans des sens dérivés. Ainsi : VwaV^ 'Veu, un parleur rapide, .men 'h^eu, porte, ,kwan 'Veu, douane. De même aussi muh, le mot primitif pour œil, a cédé la place à 'yen, tsing ou 'yen seul. On l'emploie pourtant avec d'autres mots dans des sens dérivés : ex. muh hia% à présent, muh luh, table des matières.

« Le mot primitif pour tête, ^sheu, a été remplacé par .Veu, mais subsiste combiné avec divers mots : ex. tseh 'sheu, chef de brigands ».

2. « Cuddie, je vois que tu ne sais pas grand' chose de bon, d'aller vanter si étourdiment ton fol amour (proprement ton état écervelé). »

Après un certain temps cependant, hâd, en tant que mot indépendant, se perdit et fut remplacé par des expressions plus classiques : habit, nature, disposition. Mais il resta des composés comme man-hâd, l'état d'homme, Ood-hâd, la nature de Dieu; et dans ces mots le dernier élément, étant désormais un mot vide et sans signification, fiit bientôt regardé comme un simple suffixe. Ayant perdu sa vitalité, et étant d'autant plus exposé à l'altération phonétique, il prit les deux formes hood et head.

Prenons un autre exemple. Le nom donné au renard dans l'ancienne poésie allemande était Regin-hart. Regin, en vieux haut-allemand, signifie pensée, finesse, ruse; hart, le gothique hardu, signifie fort. Ce hart correspond au grec xpdtToç qui, dans sa forme adjective xpaTtjç, forme autant de noms propres en grec que hart en allemand ^ . En sanscrit le même mot existe sous la forme kratu, avec le sens de la force intellect tuelle plutôt que corporelle, nuance qui s'aperçoit encore dans l'allemand hart et dans l'anglais hard et hardy, Reginhart était donc originairement un composé signifiant fort en ruse. D'autres mots formés d'une manière analogue sont : Peranhart et Bernhart, littéralement hardi comme un ours ; Eburhart, semblable à un sanglier; Engilhart, semblable à un ange; Gothart, semblable à un dieu; Eginhart, féroce; Hugihart, sage, fort par la pensée, l'anglais Hogarth, En basallemand, le second élément, hart, perdit son h et devint ard. Cet ard n'eut plus de sens défini, et quoique dans quelques mots où il entre nous puissions encore retrouver sa valeur primitive, il devint bientôt simple dérivatif, et s'ajouta indistinctement aux mots pour former de nouveaux composés. Dans le nom basallemand du renard, Reinaert, ni le premier élément ni le second ne nous dit rien, et tous deux ensemble sont devenus un simple nom propre. Dans d'autres mots, le premier élément conserve sa signification, mais le second, ard, n'est plus qu'un suflixe. Ainsi nous trouvons en bas-allemand dronk-ard, ivrogne; dick~ard, gros homme; rik-ard, richard; gêr-ard, un avare. En anglais sweet-ard, originairement personne chérie, s'est changé et ressuscité sous la forme sweet-heart, cœur doux, par le même procédé qui de shamefast, honteux, timide, a fait shamefaced^. Mais, ce qui est encore plus

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