‹ La stratification du langageChapitre 8 sur 54 · Bacon, Novum Organum · texte numérisé non relu

Bacon, Novum Organum

manière dont ils s'attachent aux racines est différente aussi. Dans les langues aryennes, les éléments fonnati& s'attachent à la an des mots seulement ; dans les langues sémitiques on les trouve à la fois au commencement et à la fin. Dans les langues aryennes les composés grammaticaux sont tous suivant la formule rp ; dans les langues sémitiques nous avons des formations feites d'après les formules rp, pr et prp.

Il ne reste donc que la première couche, celle de l'isolement, où les langues aryennes et sémitiques aient pu se trouver confondues. Mais ici encore nous devons faire une distinction. Toutes les racines aryennes sont monosyllabiques, toutes les racines sémitiques ont été élevées à une forme trilitère. C'est donc seulement avant Tépoque où les racines sémitiques ont pris cette forme secondaire, la trilitérité, qu'on pourrait admettre quelque chose de commun entre ces deux branches du langage. A supposer qu'on sût comme un feit historique qu'à cette période reculée — période qui dépasse les limites de tout ce que nous sommes habitués à appeler historique — la parole sémitique n'eût pas été distincte de la parole aryenne, quelles preuves de cette unité pourrions-nous espérer de trouver dans les langues sémitiques et aryennes actuelles telles que nous les connaissons dans leur période flexionnelle? Rappelons-nous que les 100 000 mots de l'anglais, bien plus, les nombreuses centaines de milliers de mots contenues dans les dictionnaires de toutes les autres langues aryennes, ont pu se ramener à environ 500 racines, et que ce petit nombre de racines admet encore des réductions. Mettons-nous ensuite dans l'esprit qu'il en est de même aussi des langues sémitiques, surtout si nous acceptons la réduction de toutes les racines trilitères en racines bilitères. Après cela, que pouvons-nous espérer de notre comparaison de l'hébreu et du sanscrit? sinon un petit nombre de coïncidences radicales, une ressemblance dans la forme et dans la signification d'environ 500 syllabes-racines, tout ce qu'il y a de plus en hébreu et en sanscrit étant une sorte de seconde pousse, qui n'a pu commencer avant que les deux branches eussent été violemment séparées à tout jamais.

D'ailleurs, si nous considérons ces racines, nous trouvons que les idées qu'elles expriment sont d'une nature très-générale et, par suite, sujettes à un nombre infini de déterminations particulières. Une racine qui signifie tomber (sanscrit pat, xitctw), en vient à signifier s'envoler (sanscrit ut-pat, luiToiJLat). La racine dâ, qui signifie donner,/reçoit, précédée de la préposition â, le

sens de prendre. La racine ju, joindre, avec la préposition vi signifie séparer. La racine ghar, qui exprime l'éclat, peut fournir et fournit dans les langues aryennes des dérivés exprimant l'éclat (anglais gleam), la chaleur (sanscrit gharma), la joie (xat'pstv), l'amour (x'^piç)» la croissance (ger-men), et, parmi les couleurs, le vert (sanscrit hari), le jaune {gilvus, flavus) et le rouge (fulvus; sanscrit harit). Dans l'étude des langues sémitiques, cette signification si vague des éléments radicaux est une des principales diflScultés, car, selon qu'une racine s'emploie suivant ses diverses conjugaisons, elle peut exprimer une variété d'idées des plus surprenantes. Tenons compte aussi de ce que, parmi le nombre très-limité des racines qui dans ce temps reculé étaient employées en commun par les ancêtres des Aryens et des Sémites, chacune des deux races a dû en perdre un certain nombre; on pourrait donc trouver des racines hébraïques dont aucune trace n'existerait en sanscrit, et vice^ versa, sans que ce feit n'eût rien que de parfaitement naturel.

Il est juste et il est très-essentiel que nous voyions tout cela clairement. Les preuves que nous avons le droit d'attendre pour établir l'origine commune des langues sémitiques et aryennes sont en fort petit nombre ; comprenons-le bien avant de nous risquer à émettre aucune opinion sur cet important sujet. Je n'ai en aucune feçon épuisé l'énumération des influences qui, naturellement, ou même nécessairement, auraient contribué à produire des différences entre les éléments radicaux du langage aryen et du langage sémitique, à supposer toujours que tous deux fussent sortis originairement de la même source. Quand même nous exclurions les ravages de l'altération phonétique, dans cette période reculée du langage, nous aurions à faire d'amples concessions à la variété dialectale. Nous connaissons dans les langues aryennes le jeu constant qui a lieu entre les gutturales, les dentales et les labiales (quinque, sanscrit pafiRa, zévxs, éolien %i\K%e^ gothique fimf). Nous avons vu se produire, selon les dialectes, l'échange des aspirées, des moyennes et des ténues, qui dès l'abord a donné aux principales branches du langage aryen leur caractère individuel (TpcTc, gothique threis, hautallemand rfreij ^ Si tout cela, et bien plus encore, a pu se

1. Jusqu'à ce qu'on rende compte rationnellement de cet échange, qu'on appelle Lauiverschiebumg, je continuerai de l'attribuer non à l'altération phonétique, mais au développement dialectal. M. Scherer, dans son profond ouvrage Zur Geschichte der Deutschen Sprache, a compris

passer dans le domaine étroit des dialectes issus d'une langue déjà plus ou moins solidement constituée, quelles n'ont pas dû être les chances dans des limites si vastes? En songeant combien dans une langue monosyllabique le changement d'une seule consonne compromettrait l'identité d'un mot, nous pourrions être tentés de croire que les syllabes-racines dont le sens est déjà si général, si vague et si variable, n'en auraient que plus soigneusement conservé leurs contours, je veux dire gardé intactes leurs consonnes. Mais cela n'est vrai en aucune façon. Les langues monosyllabiques ont leurs dialectes tout comme les langues polysyllabiques, et l'écart rapide et profond qui se produit entre ces dialectes peut nous apprendre combien doit avoir été rapide et profond l'écart des autres langues pendant la période d'isolement.

M. Edkins, qui a apporté une attention toute particulière dans l'étude des dialectes chinois, établit que dans les provinces du nord les plus grands changements ont eu lieu, huit consonnes initiales et une consonne finale ayant été échangées pour d'autres et trois consonnes finales perdues. Le long de la rive méridionale du Yang-tsé-Kiang et un peu au nord de ce fleuve les anciennes initiales ont été toutes conservées, comme aussi dans le Tchekiang jusqu'au Fouh-kien. Mais parmi les finales, m a été remplacé par n, ^ et jo se sont perdus, ainsi que A, sauf dans quelques districts de la campagne. Quelques mots ont deux formes : l'une est employée dans la conversation, l'autre particulière à la lecture. La première est l'ancienne prononciation, et l'autre ressemble plus à la prononciation mandarine. Les cités de Sou-Tcheou, Hang-Tcheou, Ning-po et Ouen-Tcheou, avec la campagne environnante, peuvent être considérées comme ayant un seul dialecte, parlé probablement par trente millions d'hommes, c'est-à-dire plus que la population totale de la Grande- Bretagne et de l'Irlande. La cité de Houei-tcheou a son dialecte spécial où les consonnes initiales douces sont remplacées par

à très-peu près, quoique non entièrement, le sens de mon explication, et les étranges effets de la variation dialectale en regard de Taltération phonétique. S'il est nécessaire d'employer des exemples plus familiers, on pourrait dire avec une vérité parfaite que chaque dialecte a choisi son costume phonétique particulier, comme les gens choisissent les habits et les pantalons qui leur vont le mieux. La comparaison est imparfaite comme toute comparaison, mais elle est aussi bonne que celle dont on sert d'ordinaire, quand on assimile les ravages de l'altération phonétique à une usure que subirait ce costume de la langue.

des fortes et des aspirées (phénomène analogue à la Lautver^ schiebung des langues aryennes). A Foa-tcheou-fou^ dans la partie orientale de la province de Kiang-si, les initiales douces ont aussi été remplacées par des aspirées. Dans beaucoup de parties de la province de Hounan, les initiales douces se maintiennent encore, mais dans la cité de Tchang-cha le dialecte parlé a les cinq intonations de la langue mandarine, et les initiales, aspirées ou autres, modifiées de la même manière. Dans rîle de Haï-nan les mots chinois se rapprochent distinctement de la forme qu'ils prennent en annamite. Beaucoup de consonnes fortes sont adoucies ; le contraire a lieu dans d'autres parties de la Chine. Ainsi ti et di (tous deux ti en langue mandarine) se prononcent tous deux di à Haï-nan. JS et jt> s'emploient dans beaucoup de mots qui en langue mandarine commencent par w et f. Dans la province de Fouh-kien, beaucoup de changements ont lieu entre les initiales : on dit A pour h; p pour f; met b pour w;j pour y ; t pour ch; ch pour s; ng pour i , y eiw; npoury ^

Représentons-nous clairement ce que sont de tels changements dans des mots formés d'une seule consonne et d'une seule voyelle : nous serons alors plus en mesure de prononcer en juges. Nous pourrons déterminer avec une compétence plus grande notre droit à réclamer des preuves plus nombreuses et plus nettes. Il sera temps enfin de voir s'il y a lieu d'admettre l'origine commune de deux langues qui se sont séparées durant leur période monosyllabique ou isolante, et dont nous ne connaissons rien avant qu'elles soient très-avancées dans la période des flexions.

On pourrait dire : Eh bien, si nous tenons compte de tout cela, les preuves se réduisent vraiment à néant, et méritent à peine l'attention du savant. Je réponds : Ce n'est pas notre faute s'il en est ainsi, mais avant de poser comme un axiome qu'il ne peut y avoir aucune parenté entre le sanscrit et l'hébreu, qu'ils ont évidemment des origines difierentes, qu'ils représentent en fait deux espèces indépendantes du langage humain, il n'est que juste de nous arrêter un peu et de ne pas détourner les yeux avec mépris des recherches essayées par des hommes comme Ewald, Raumer et Ascoli. Ces savants, et particulièrement Raumer et Ascoli, nous ont donné, autant que j'en puis juger, bien plus de preuves à l'appui de la parenté du sanscrit et

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