LA LOI DE DELBOEUF
si I on veut les Néo-Darwinistes pour la formation des espèces. Par variations de hasard, j'entends celles qui sont dues à des combinaisons de causes dont le retour est rare et irrégulier. Elles sont, par essence, incapables de donner à l'évolution une direction fixe. La Sélection seule pourrait procurer cette fixité ; mais sur les variations faibles ou rares elle n'a pas de prise. Je comparerai l'espèce, aux prises avec ces causes de hasard, à une bille suspendue au centre d'une sphère par de nombreux petits cordons élastiques qui vont d'elle aux divers points de la sphère et sont tous un peu tendus. Dès qu'une secousse pousse la bille dans une position excentrique, elle relâche les cordons cpii la tiraient dans la direction où elle est poussée et tend ceux qui tirent en sens contraire, en sorte qu'elle est bientôt ramenée au centre. Or Delbœuf raisonne comme si les premiers restaient également tendus et comme si les derniers, qui représentent la Réversion et l'Amphimixie n'existaient pas.
Si, au hasard, nous substituons les influences générales et persistantes, alors oui, les causes de vai'iations ne s'épuisent plus en s'exerçant , et elles peuvent arriver à vaincre les causes de stabilité, mais les équations de Delbœuf ne s'appliquent pas davantage à ce cas qu'au précédent. Car alors ce n'est pas 1 sur 1000 individus qui subit l'influence, mais mille ou sur mille ou guère moins'.
La Loi de Delbœuf serait vraie seulement dans les cas où une cause modificatrice active, permanente, n'atteindrait, pour quelque raison, qu'une partie des individus de l'espèce et garderait toute son influence sur ceux qu'elle a déjà atteints. Or je ne vois nulle part de cause jouissant de ces propriétés.
•2° La Srlection est impuissante parce que la plupart ries caractères
' Remarquons, en outre, qu'il ne suffit pas que la Sélection puisse accumuler toujoursde nouvelles variations de même sens pour qu'elle puisse former des espèces et des genres, car si elle va en diminuant la somme peut avoir une limite fixe. Ce sera le cas si le phénomène prend laformed'une série convergente telle que
D'autre part la variation peut aller en diminuant sans cesse de valeur absolue,
en saturant peu à peu la cause qui la produit, sans que, pour cela, elle ait une limite. 11 suffit qu'elle prenne la forme d'une série divergente telle que
Mais même dans ce cas il peut y avoir une limite prati(iue ; elle est atteinte quand la variation devient trop faible pour donner prise à la Sélection. Sur le terrain des choses réelles toutes ces déductions mathématiques sont sans grande utilité.
THÉORIES PARTICULIÈRES
qu'elle est censée avoir développés sont inutiles et ne lui donnent pas la possibilité de s'exercer.
Romanes (90) a fait remarquer que la plupart des caractères par lesquels les espèces se distinguent les unes des autres sont sans utilité pour elles. 11 cite, entre autres exemples, les couleurs du ventre du Pic qui sont cachées.
N.EGEH (SIp) fait remarquer que, si la théorie de la Sélection était vraie , les caractères les plus utiles devraient être les plus fixes. Or c'est l'inverse qui a lieu. Les caractères les plus constants ont toujours des dispositions anatomiques, indépendantes de l'adaptation et de l'utilité, telles que la disposition des feuilles, opposée chez les Labiées, en spirale chez les Borrag'inées, la division de la cellule terminale, par des plans transversaux chez la plupart des Algues, par des plans obliques chez les Mousses à tige cylindrique et les Cryptogames vasculaires, etc. , etc. Darwin admet que ce sont là des caractères indifférents qui se sont trouvés fixés , à un moment ou à l'autre, par la nature de l'organisme et les conditions ambiantes, et sont devenus constants sans le secours de la Sélection. Mais si de tels caractères ont pu se fixer de cette manière, il en peut être de même des autres et la Sélection devient inutile.
3° // est de nombreux caractères utiles que la Sélection n'a pu former parce que leur utilité ne se montre que lorsqu'ils sont complètement développés.
De ce nombre sont les fanons de la Baleine, les pédicellaires des Oursins, le larynx du Kanguroo, cités, il y a longtemps déjà, par Mivart (76).
WoLF (90) en signale un autre exemple. La fleur mâle de la Vallisneria spiralis est submergée et ne peut féconder la fleur femelle qui est flottante. Mais quand elle est mûre, elle se détache et vient tlotter à côté des fleurs femelles. 11 s'est trouvé sans doute sur des Vallisneria d'autrefois, en même temps que des fleurs aériennes, quelques fleurs mâles submergées et rendues par là inutiles. Ces tleurs, en se détachant à la maturité , sont devenues utiles et ont permis la disparition des tleurs mâles aériennes. Mais il est évident que,' si la rupture des fleurs submergées s'est produite par des modifications progressives dans la résistance du pédoncule, les premiers stades de ces modifications ont été sans intérêt pour la plante et que la Sélection n'a pu les développer. Il y a eu, ou lixation d'une variation tératologique, ou intervention d'un troisième l'acteur.
CRITIQIE 1)E LA SÉLKCTIOX.
Mais c'est surtout à propos du Mimétinne que l'insuffisance de la Sélection est évidente. Il n'y a pas besoin d'insister sur cette démonstration tant de fois répétée : une imitation protectrice ne devient utile que quand elle est presque parfaite. Les premiers stades de la variation sont sans intérêt et ne peuvent donner prise à la Sélection'.
'i° Les varia tiom, même lorsqu'elles sont utiles à tous les degrés, le sont trop peu pour créer un avantage donnant pjrise à la Sélection.
Cela est démontré par l'exemple de la Girafe proposé d'abord par Nj'Geli (8'*) et repris si souvent depuis.
Supposons, dit Nœgeli, que la Girafe ait mis mille générations à acquérir la longueur de son cou ; si ce cou a 1 mètre de plus que chez son ancêtre régulièrement conformé, le gain a été de 1 millimètre par généra tion. Or un cou plus long d'un millimètre ne constitue aucun avantage, même en temps de disette, et pour des animaux broutant les feuilles des arbres. Darwin admet une variation de 2 pouces. Mais, môme en admettant cette estimation exagérée, on n'atteint pas le but car, en temps de disette, les animaux ne meurent pas; ils souffrent et maigrissent et se réconfortent quand revient l'abondance. Si quelc[ues-uns meurent, ce sont les plus malades ou les plus âgés et ceux qui retirent de quelque particularité individuelle quelque avantage insignifiant ne sont pas les seuls à se tirer d'affaire.
Naegeli se trompe, ce ne sont pas les malades ou les plus âgés qui périront, mais les jeunes à peine sortis du sevrage, cela est bien encore plus fatal à la théorie. 11 est singulier que personne n'en ait encore fait la remarque.
Parmi les nombreux autres exemples qu'on a cités à ce propos, nous en rappellerons seulement deux parce qu'ils sont tout à fait irréfutables.
Le premier est celui du fémur delà Baleine. Il est dû à H. Spencer (93). Cet os, dit Spencer, est évidemment le rudiment atrophié d'un fémur jadis plus volumineux. Upèse environ 1 once, c'est-à-dire moins d'un millionième du poids du corps. Supposons que, quand il pesait 2 onces, un individu en ait eu par hasard un de 1 once seulement. Quel avantage pouvait lui donner sur les autres cette réductiond'un organe inutile ? Quelle fraction de nour-
' Nous n'avons pasànous étendre sur le mimétisme. Remarquons seulement que bien des couleurs ou dispositions qu'on
lui attribue sont de pures coïncidences. Plateau (92j a démontré cela pour beaucoup de cas.
THÉORIES PARTICULTÈRKS.
riture quotidienne cela lui permettait-il d'utiliser en graisse au lieu de le perdre à nourrir un osselet sans usasses? Qui oserait dire que cette économie Ta aidé à triompher dans la lutte pour l'existence? D'autant plus que l'énorme accroissement de taille de la Baleine depuis l'ancêtre à quatre membres dont elle descend, montre que cet animal a toujours eu plus de nourriture qu'il ne lui en fallait pour vivre.
11 en est de même pour les yeux des animaux aveugles. L'économie qu'ils font d'un peu de pigment compte-t-elle, quand on voit l'énorme gaspillage de pigment qui se fait clans les œufs, dont l'immense majorité meurt sans éclore ?
Plus topique encore estl'argument de Roix (81). Nous le développerons à propos de sa théorie de V Excitation fonctionnelle (p. 7^8, 732) et ne ferons que le rappeler ici. L'orientation concordante des lamelles du tissu spongieux des os dans le sens du plus grand effort ne peut avoir été ni commencée ni achevée par la Sélection naturelle, car il n'y a aucun avantage pour un animal à avoir quelques dizaines de ces lamelles déjà orientées quand les autres ne le sont pas, ou quelques dizaines encore non orientées quand toutes les autres le sont.
Il en est de même de toutes les structures.
Leur premier commencement, comme leur achèvement parfait sont en général sans intérêt dans la lutte pour la vie et se soustraient par conséquent à la Sélection.
Il n'en serait pas ainsi si, comme le croit Emery (93), il pouvait y avoir des sélections de tendances. Mais nous démontrons ailleurs (p. 38'i-) que cela n'est qu'un mot sous lequel ne se cache aucune idée. Il n'y a pas de tendances, mais seulement des dispositions réalisées et c'est à elles seules que peut s'appliquer la Sélection.
5" La Sélection des variations accidentelles ne peut engendrer le^ espèces, parce qîie ces variations sont isolées et que, pour constituer un avantage réel, elles devraient porter sur plusieurs caractères à la fois.
Roux (81) croit en avoir trouvé un exemple irréfutable.
Quand, dit-il, les êtres aquatiques sont devenus terrestres, il n'y a pas eu seulement transformation de la respiration aquatique en respiration aérienne ; il n'apas suffi qu'une vessie natatoire se transformât en poumon. Le corps a brusquement décuplé de poids, les os, les articulations, les muscles disposés pour la natation se sont trouvés dans une grande gêne pour déplacer le corps alourdi par une locomotion qui aurait demandé des organes