CRITIQUE DE LA SÉLECTION
entre un individu varié et un non varié, et seulement 1 entre 2 individus variés. Ainsi, sur 10.000 individus, un seul recevra la variation majorée dès sa naissance. En fait, toute variation rare est aussitôt effacée par la dilution du sang' de l'individu varié dans celui de la masse des individus non variés.
Nous verrons même- bientôt (p. 38i) que, chez les produits de cette unique union entre deux individus variés, la variation est, non pas majorée comme le croit N.egeli, mais seulement conservée égale à elle-même, en sorte que dans le système des Néo-Darwiniens, toute majoration de caractère doit être due à une nouvelle variation.
7. La Sélection n est pas la vraie cause de la formation des espèces car, si elle était réelle, si faibles que fussent ses effets, elle transformerait une espèce en un temps beaucoup plus court que celui qui est évidemment nécesscdre pour cela; et, pour transformer une espèce en un temps raisonnablement long , la protection nécessaire est si faible qu'elle devient illusoire.
C'est Pfeffer (94) qui a fait valoir ce singulier argument.
Après avoir prouvé que le nombre moyen d'individus composant l'espèce est à peu près fixe, il raisonne de la manière suivante.
Supposons^ dit-il, pour prendre un cas simple, qu'il s'agisse d'une espèce annuelle, comme sont les Lépidoptè res pa r exemple , et admettons que l'espèce soit représentée par im million d'individus. Si un individu vient à présenter une variation avantageuse et à être protégé par elle de manière à ce que le nombre de ses descendants double à chaque génération, il lui suffira de 20 générations, c'est-à-dire de vingt années pour que ses descendants variés comme lui aient atteint un million et, par conséquent, pour que l'espèce entière soit transformée. Cependant, admettre que chaque individu avantagé, sur les centaines de descendants qu'il procrée, en laisse deux semblables à lui, cela n'est pas attribuer à la Sélection un taux bien exagéré. Si l'on admet qu'il faille cent cinquante ans à l'espèce pour se transformer, chaque individu avantagé ne devra doubler le nombre de ses descendants qu'une fois tous les dix ans; et si
Mais on voit avec quelle effroyable rapidité diminue le nombre des individus porteurs d'avantages multiples, pour peu que ce nombre d'avantages dépasse l'unité, car les porteurs de 1 avantage sont 1/1000= 10—'', les porteurs de 2 avantages
10-«, ceux de 3, 4, 5... lO-\ 10-'^ 10-^^ et comme il faudrait plusieurs avantages pour constituer une supériorité effective, on voit que la Sélection ne trouve presque plus d'individus à qui elle puisse s'appliquer.
THÉORIKS PARTICULIÈRES.
l'on admet qu'il faille mille ans, c'est une fois par soixante-dix ans que chaque individu avantagé pourra laisser deux descendants avantagés comme lui. Réduite à ce degré, la Sélection n'existe plus.
Cet argument semble en contradiction avec certains des précédents, puisqu'il reproche à la Sélection une trop grande activité, tandis que ceuxci démontrent son impuissance. Il n'en est rien. La Sélection est impuissante parce qu'elle n'a aucune action sur les faibles variations auxquelles l'appliquent les Darwinistes, et Pfeffer montre, en outre, que, si des variations suffisantes pour lui donner prise si peu que ce soit existaient, la transformation des espèces serait si l'apide qu'elle s'accomplirait sous nos yeux. Cela démontre donc que les faibles variations, qui sont réelles, ne donnent pas prise à la Sélection, et que les fortes, qui lui donneraient prise, n'existent pas ; en sorte que le rôle de la Sélection pour la formation des espèces se réduit à. néant '.
1 Les caractères des formes asexuées, dans les espèces sociales ({ui en comportent, semblent être une des plus grandes difficultés de la Sélection naturelle et donner un grand avantage à ses adversaires. Il n'en est rien. Car ce qui est difficile à expliquer dans ce cas, c'est comment les variations qui ont donné naissance à ces caractères ont pu se transmettre, puisque les individus qui les portaient ne donnaient point de descendants et étaient toujours engendrés à nouveau par les formes sexuées. Mais il faut remarquer qu'il n'y a ici que deux théories en présence, celle de la Sélection naturelle et celle de la Transmission des caractères acquis, et que la difficulté existe pour celle-ci aussi bien que pour celle-là. Elle est même beaucoup plus grande pour cette dernière, car il est absolument impossible d'expliquer les phénomènes par la transmission des caractères acquis, puisque les asexués n'ont aucun moyen de transmettre leurs acquisitions individuelles.
Pour la Sélection, au contraire, la chose est difficile mais non impossible. Il y a un biais.
Les colonies peuvent être considérées comme des unités au point de vue de la Sélection, c'est-à-dire qu'une colonie peut
être protégée ou détruite par elle, selon qu'elle présente des dispositions avantageuses ou nuisibles. Or, comme le fait très bien remarquer Hurst (92), dans les conditions ordinaires, les individus ayant tendance à engendrer des neutres sont éliminés parla Sélection puisqu'ils laissent un nombre réduit de descendants. Mais, dans les formes sociales, il n'en est plus ainsi et une colonie comportant des neutres peut être avantagée dans la lutte pour l'existence par rapport à celles où toutes ces formes seraient sexuées.
Dés lors, si un caractère nouveau avantageux apparaît chez des neutres, la colonie tout entière profite de l'avantage et est protégée par la Sélection. Mais ce caractère nouveau n'est que l'évolution d'une disposition contenue en germe dans le Plasma germinatif de la mère pondeuse. C'est donc cette disposition en somme qui est protégée et cela suffit pour qu'elle puisse se perpétuer et se majorer. On voit donc que, pour ceux qui admettent la toute puissance de la Sélection, ce cas n'offre pas de difficulté inéluctable.
Les Lamarkiens ont cependant cherché à se tirer de ce mauvais jjas sans l'aide de la Sélection. Voici comment H. Spencer (93, 94) explique les choses. Prenons
LA SÉGRÉGATIOX.
Mais si la Sélection naturelle seule ne peut former les espèces, peutêtre le peut-elle, combinée à d'autres facteurs.
On en a invoqué quatre : la Ségrégation, la Sélection sexuelle , la Sélection clea tendances et la Pamnixie. Examinons-les tour à tour.
|ij La Ségrégation . — La Ségrégation, c'est-à-dire la séparation des individus variés, favoriserait la Sélection en évitant que les variations se refondent sans cesse dans la masse des caractères moyens. Elle peut s'exercer de deux manières, par isolement topographique, c'est-à-dire ^AV migration isolement phg siologique , c'est-à-dire par restriction
de la possibilité d'union sexuelle, soit que les variés et les non variés soient inféconds entre eux, soit que le défaut d'appétence sexuelle ou de concordance dans les époques de maturité des produits sexuels les empêche de s'unir les uns aux autres.
En ce qui concerne la Migration, N.egkli (84) a fait remarquer avec raison qu'il faudrait qu'elle se reproduisit à chaque stade de la
pour exemple la Guêpe , et plaçons-nous avant l'apparition des neutres dans les colonies. Une Guêpe femelle pond un petit nombre d'œufs dans son nid; elle est capable d'alimenter toutes ses larves, et toutes deviennent sexuées comme leur mère. Mais, si elle en pond un trop grand nombre, certaines larves seront trop peu alimentées et donneront des individus à organes sexuels non développés, c'est-àdire des neutres. Chez ces neutres, les instincts spéciaux ne sont pas des acquisitions ultérieures, ils résultent de la survivance de l'instinct maternel à cette castration physiologique qui a emporté, au contraire, l'instinct sexuel. Quant aux dispositions organiques spéciales qu'elles montrent (aiguillons, brosses, pinces énormes des Termites soldats, etc.), ce sont des caractères ataviques que possédait l'ancêtre non social de l'espèce, qui ont été perdus par les sexués par suite d'adaptations successives et qui reparaissent chez les individus mal nourris.
[Il y a à cela une difficulté, c'est qu'il n'est ])oint prouvé ([ue la larve passe par ces états antérieurs, comme elle devrait
le faire si la théorie était vraie].
Pour renverser cette théorie, Weism.vnn a nourri insuffisamment des larves de Mouche à viande et a constaté qu'elles devenaient sexuées comme les autres, bien qu'elles restassent plus petites. Mais Spencer objecte que l'exemple ne vaut pas d'une espèceàrautre,et quechezles Abeilles la nourriture des neutres ne diffère pas seulement, par la quantité mais aussi par la qualité de celles de.ï sexuées; elle est moins azotée. Et il cite à l'appui de sa thèse le fait observé par Gr.-vssi, que chez les Termites, une larve ayant commencé son développement comme sexuée, ayant déjà des rudiments d'ailes et une tête petite et faible, peut être ramenée et transformée en soldat au moyen d'une nourriture appropriée par les ouvriers de la colonie. Les ailes se résorbent et la tête se développe avec son armature spéciale.
EMERvetO. Hertwig donnent raison à Spencer dans ce débat. Il faut reconnaître cependant que, d'un coté comme de l'autre , les arguments laissent encore une trop large place à des hypothèses gratuites.
THÉORIES PARTICILIÈRKS.
riation. Or on n'a jamais rien observé de pareil et on ne voit pas quelles causes régulières pourraient déterminer une nouvelle migration à l'occasion de. chaque variation nouvelle. Sauf peut-être quelques cas exceptionnels, variation et migration sont deux phénomènes indépendants et toute théorie qui s'appuierait sur leur influence concordante aurait à la démontrer.
Fl'chs (79) hase l'origine des espèces sur l'affinité sexuelle, mais il ne la démontre pas.
Catchpool (84) a émis l'idée ingénieuse que, dans la divergence qui donne origine aux espèces, la stérilité des formes différentes n'est pas un résultat secondaire de leurs autres différences, caries races domestiques les plus éloignées restent fécondes entre elles, tandis que, dans la nature, les variétés même ne se croisent qu'exceptionnellement et les espèces jamais. D'après lui, cette infécondité est primitive, et c'est grâce à elle, que la divergence peut continuer et s'accentuer. Romaxes (86) a émis une idée toute semblable et sans doute sans connaître la priorité de Catchpool.
L'idée est ingénieuse, en effet, mais rien de p\u%. Cette infécondité primitive n'étant pas démontrée.
Malgré cela, la Ségrégation est considérée comme aidant puissamment la Sélection et beaucoup de Darwiniens admettent la formule de Moritz Wagner (80) qui peut se résumer ainsi : Chaque forme constante nouvelle commence par l'isolement de quelques formes émigrantes qui se sont séparées de la forme-mère pendant que celle-ci était en état de variabilité. Ces individus émigrés se transfoi'ment sous l'influence de deux facteurs : 1" l'adaptation aux conditions nouvelles; 2° la majoration des caractères nouveaux par union d'individus les possédant l'un et l'autre. Gulick (88) aboutit à une conclusion analogue.
On le voit, l'idée de la majoration des caractères par l'union des formes variées similaires, exprimée aussi par Nsegeli (84) est généralement admise. Il est temps de démontrer qu'elle n'a aucun fondement réel.
v) La Sélection des tendances. — Plaçons-nous, selon l'hypothèse invoquée souvent par Weismann, à l'origine de la Reproduction sexuelle, et supposons que les premiers progéniteurs de l'espèce diffèrent entre eux par certains caractères individuels héréditaires dont nous n'examinons pas, pour le moment, l'origine. Prenons un de ces caractères que nous appellerons A. Tous les individus de cette l""" génération d'ancêtres