‹ La succession au trône de TurquieChapitre 14 sur 23 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Burope et IProgvéB

SOMMAIRE. — Les Pachas ignorent Vhistoire. Espign".. Russie. Autriche. Turquie. Inj^uencedes mœm'S sv/r la forme de Gouvernement. Itésistance des mœurs. Caractère des monarchies en Euroj^ et en Asie. Origine du séniorat. La religion sur le trône. Vhxibitude est u/ne deuxième nature. Habitude passe loi. Nécessité de l'instruction. Vin, hxirem^ et ineffable. Maximes gou7)ernem£ntales. Emprunts nécessaires, emprunts possibles, emprunts utiles, emprunts impossibles. Une souveraine achetée au marché. Amour paternel. Le Sultan de Versailles. Ignorance ou hypocrisie?

Il ne nous étonne nullement de trouver des arguments semblables sur les lèvres des Pachas Mahmoud, Server et consorts. Quel fonds ferions-nous sur les connaissances historiques de ceux qui naguère ont prouvé qu'ils ignorent l'existence d'un.e convention internationale déterminant le système administratif du Liban ? Ils ignorent peut-être que cette Europe dont ils invoquent l'exemple est infiniment susceptible dès qu'il s'agit de porter atteinte

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à Tordre de succession au trône; qu'en Europe, comme partout, plus Tesprit de la nation est monarchique, plus la dynastie régnante est sacrée à ses yeux, plus aussi le droit de la légitimité traditionnelle est inviolable ; alors même qu'en Europe l'extinction d'une famille ou les faits de la politique amènent l'avènement d'une branche cadette ou d'une dynastie nouvelle, l'ordre antique de succession se rétablit spontanément, et sans qu'il soit besoin d'une loi nouvelle ; alors même qu'en Europe une infraction à cet ordre se justifie par des circonstances légales, elle ne s'accomplit qu'au prix des plus grands dangers. En Espagne, le roi Ferdinand VII viole la Coutume connue sous le nom de Lai ScUiçtce et proclame sa fille Isabelle héritière du trône : il engendre la guerre civile dans son pays. En Russie, à la mort d'Alexandre 1*% le Grand Duc-Constantin renonçant au trône, son frère cadet, Nicolas P', est proclamé Czar, mais le peup le et l'armée de Saint- Pétersbourg et de Moscou refusent de croire à cette renonciation de l'héritier légitime, ou soupçonnent qu'elle lui ait été arrachée par la violence, et une émeute formidable éclate dans les deux Capitales de l'Empire. Même insurrection, pour les mêmes motifs et pour les mêmes soupçons, en Hongrie, quand le peuple Madgyar refuse de reconnaître l'autorité de François-Joseph devenu roi autrement que par droit naturel d'hérédité, la passion pour l'ordre

de ônccession fait oublier aux nations jusqu'à leur respect pour letir dynastie.

L'exemple de TEurope plaide donc en notre faveur mais nos pachas ignorent peut-être tout cela, c'est une étude indigne d'eux, elle demanderait d'ailleurs trop de temps et d'attention qu'il leur est préférable de consacrer au Kief et à l'intrigue. Du moins ne devraient-ils pas ignorer leur propre histoire, celle de leur propre pays : plus d'une fois les Janissaires détrônèrent leur sultan, mais jamais ils ne lui donnèrent un successeur de leur choix, toujours ils cherchèrent l'héritier légitime pour le couronner ; il leur est même arrivé de rétablir celui qu'ils avaient naguère détrôné, mais qui était resté l'aîné de la dynastie: tellement la loi de succession est sacrée, qu'elle s'impose d'elle-même au respect des masses jusqu'au milieu des révoltes. Il n'y a là rien d'étonnant pour qui a étudié dans les annales des peuples la véritable origine des institutions politiques (1). Ce ne sont pas les événements extérieurs, guerres, usurpations, intrigues, conquêtes, qui peuvent expliquer la variété des gouvernements établis parmi les hommes; ce n'est pas davantage la volonté d'un législateur qui a pu imposer à un peuple telle forme plutôt que telle autre. Les mœurs seules font comprendre ce phénomène de l'histoire de tous les peu-

(1) Matter, de l'influence des mœurs sur les lois, passim.

pies, elles s'imposent au législateur on en tiennent lieu. La monarchie musulmane n'a pas échappé à cette loi générale de l'humanité.

Que si l'histoire est sans enseignement pour nos Pachas ou s'ils prétendent se mettre au-dessus des leçons de l'expérience de tous les siècles, et appliquer à l'exécution de leur projet toute la puissance dont ils disposent, prétendent-ils également subjuguer ce qui est invisible et invincible, la résistance d'inertie résultant de l'état des mœurs? Ils invoquent l'exemple de l'Europe où la succession au trône a lieu en ligne directe par ordre de primogéniture, mais ils ne comptent pas toutes les révolutions religieuses^ philosophiques, sociales qui ont contribué à former cette Europe ; ils oublient que les monarchies européennes sont formées de l'élément asiatique ou barbare envahissant l'empire romain, se fondant avec lui, adoptant quelquefois sa langue et toujours sa religion et ses mœurs, tandis que la monarchie ottomane a changé de climat sans changer ni ses mœurs, ni ses lois qu'elle tient de la Révélation. Telle le Prophète a créé la nation des Croyants réunissant sous son autorité les tribus arabes vouées depuis l'origine des siècles au régime patriarcal où le plus âgé paraît désigné pour le com-

mandement par la nature elle-même, telle est restée cette nation devenue conquérante sous les Califes et conservant sous les Ottomans et jusqu'à nos jours ses lois immuables, ses mœurs tirées de l'Asie, C'est la religion qui est sur le trône, et avec elle les mœurs encouragées ou tolérées par elle, et les traditions qui ont pour elle un caractère sacré. Ne nous oiDgectez pas que le Coran est indifférent sur Tordre de succession ; ne nous opposez. pas le pouvoir législatif des Califes. Nous n'avons cessé de le reconnaître ; mais nous savons en même temps que partout l'habitude est une deuxième nature, et que surtout chez les peuples orientaux, comme chez tous ceux où, pour une raison quelconque, l'instruction est restée le domaine de la minorité, l'habitude, la tradition forme l'essence de la vie morale. L'instruction, la diffusion des lumières peut seule battre en brèche cette force inexpugnable et transformer insensiblement les mœurs. Jusque-là, l'habitude domine en souveraine; dans sa puissance d'uiertie, elle est plus forte que toute loi écrite, elle l'emporte sur la loi révélée elle-même ; et ce serait faire un vain effort de vouloir prévenir par une loi ce que l'habitude a sanctionné, ce serait injuste de blâmer ce que les mœurs ont toléré en dépit de la loi. Est-ce en vertu du Coran qui le défend, ou avec l'autorité de l'habitude qui le permet, que le vin est admis à la table musulmane ? A-t-on jamais songé à reprocher à un

Sultan ce harem peuplé de vierges sans nombre, ces victimes toujours résignées, toujours soumises à son vœu exclusif ? Les ennemis les plus ardents deTesclavage et du commerce de chair humaine n'ont encore osé dire aux Sultans de supprimer leurs harems, la polygamie et les eunuques. Ce n'est cependant pas là des institutions imposées par les rigueurs religieuses. Mais Tesprit moderne les tolère, parce que l'habitude locale et la tradition nationale les considèrent aô antiquo comme une marque de la splendeur impériale (Saitanat) nécessaire pour conserver le prestige du souverain aux yeux des masses. L'esprit le plus critique, la verve la plus satirique se détournent, avec horreur il est vrai, mais silencieusement de la corruption ineffable que la notoriété publique tolère au Palais où, trop souvent hélas ! elle devient pépinière d'hommes d'État, et d'où elle étend un funeste exemple du sérail au conak et du conak dans le peuple des villes et dans les écoles du gouvernement ; elle est condamnée par la religion, mais elle existe sous la protection de l'habitude, et l'habitude est plus forte que la religion elle-même, jusqu'à ce que le progrès des lumières lui vienne en aide pour réformer et améliorer les mœurs.

Et c'est sur de telles mœurs, où la polygamie avec ses conséquences règne en souveraine, qu'on prétendrait greflTer la loi de primogéniture fondée sur les traditions chrétiennes et sur la sainteté des lois

de famille I Ce serait une vaine tentative, car ( 1 ) il ne suffit pas de donner à une nation des lois qui soient parfaites, mais qui sont en conflit direct avec les mœurs et les traditions ; des lois de ce genre^ données dans des circonstances aussi de&vorables, feraient un mal incalculable; elles exciteraient une résistance opiniâtre et toujours renaissante. On a dit avec quelque raison : chaque peuplé a le gouvernement qu'il mérite ; on peut dire plus justement encore, car l'histoire de tous les peuples le confirme : chaque dynastie a Tordre de succession que ses mœurs lui imposent. La Turquie peut chercher en Europe le drap pour habiller ses soldats et la farine pour nourrir son peuple, puisque son administration intérieure a ruiné toute industrie existante et qu'elle écrase toute industrie naissante; Woolwich et Manchester peuvent lui faire des navires et de la cotonnade, les fonderies d'Essen peuvent lui fournir des canons pour son artillerie ; dans chaque Etat de l'Europe, elle peut apprendre quels sont les avantages et les désavantages de l'honnêteté administrative et de la culture intellectuelle, mais aucun ne peut lui fournir sa constitution, moins encore son ordre de succession au trône; car toute loi de succession empruntée à l'Europe chrétienne serait ea

opposition trop ouverte avec les mœurs régnantes.

(1) Mattw> op. cit.

avec les traditions nationales, avec les habitudes publiques et privées, pour s'établir sans danger et d'une façon définitive. Imiter TEurope, imposer silence au culte de la tradition, chercher cheis d'autrès nations une loi de succession au trône, commander au père le patriotisme qui manque au Sultan, comment ne voit-on pas ce qu'il y a de barroque dans un tel programme, et comment songe-t-on à en éblouir une intelligence humaine, si bornée soit-elle ? La succession en ligne directe est admirable là où elle est praticable ; si les peuples mahométans ne l'ont adoptée nulle part, c'est, outre la tradition, la polygamie qui a empêché tout système autre que le séniorat. Celui qui oserait imposer au Sultan la monogamie proprement dite, le dépouiller du prestige traditionnel, lui enlever les délices prescrites, pour amsi dire, par l'habitude, à jour et à heure fixes, serait taxé de lèse-majesté, de lèse-religion. On veut modifier la loi de succession, mais on regarderait comme interdit de prêcher la modération à un Sultan, la vertu domestique à ce maître de plusieurs beautés qui ont été achetées au marché et qui deviennent reines par l'effet d'un caprice couronné de succès. Le plus simple bcîh sens se refuse à placer ensemble la polygamie et l'hérédité directe : il est malheureusement vrai que ce n'est pas le bon sens qui dirige toujours les destinées de cet Empire, où l'on ne comprend pas que les

mœurs«sont les limites de la loi. Combien de réformes ne faudrait-il pas laisser s'accomplir dans les mœurs avant qu'une altération de l'ordre de succession fût agréée par la nation, praticable sans danger et durable sans révolution !

L'affection paternelle, dont on parle presque autant que de l'exemple européen, est, certes, ce qui serait le moins propre à nous rallier au vœu d'Abdul-Aziz et de son vizir. Nous plaindrions le pays dont le souverain eût besoin d'être stimulé par l'amour de son fils; nous nous refusons, d'ailleurs, d'examiner, dans ce cas spécial, jusqu'à quel point le Sultan Abdul-Aziz, si résolu, dit-on, de léguer son trône à son fils, met sa sollicitude à lui laisser une situation prospère et florissante. Si nous nous laissions aller à det examen, si nous «atreprenions de décrire l'espèce de satisfaction que la conduite des gouvernants laisse dans la masse des gouvernés, pour le coup, la Sublime-Porte aurait droit de sévir contre notre brochure incendiaire, moins incendiaire cependant que ses actes de tous les instants. Il nous suffit de renvoyer les théoriciens de l'affection paternelle aux leçons de l'histoire et à celle de l'Europe qu'ils prétendent imiter. Certes, Louis XIV était un grand roi, s'il en fut jamais ; grand guerrier, illustre

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