CHAPITRE II
PosUton de Ui quesUon.
SOMMAIRE. — Hésitations de V auteur. Impossibilité prouvée. Crainte de prêcher des convertis. Nouveaux arguments. Hommage à l'opinion publique. Hommage au Sultan. Triple manifestation du projet. Impossible n'est pas turc. Deux anecdotes aV appui. Omnipotence des sultans. Elasticité des FET- VAS. La question est posée et la discussion continue.
Après cet exposé des antécédents de la question, nous pourrions nous demander s'il faut continuer à la traiter. Toute discussion n'est-elle pas épuisée? En dire davantage n'est-ce pas prêcher des convertis? Les traditions religieuses et nationales étant ce qu'elles sont, les enseignements de l'histoire étant si instructifs, qui oserait, qui voudrait porter atteinte à un ordre de choses doublement consacré ? Quelqu'un eût-il même la témérité d*affronter une pareille initiative, pourrait-il seulement l'accomplir ? Cîombien d'obstacles sa volonté ne rencontrerait-elle pas avant de parvenir à l'exécution? Et dût-on réussir à vaincre, à faire taire, à écarter tous les obstacles, on n'aurait réussi tout au plus qu'à ressusciter chez les souverains du lendemain un
ponydr oublié, endormi dans la ponasièm doi iras derniers siècles, à leur donner la faculté et l'tevie dé s'en servir à leur tour, à reitôuyeler les rivalités intestines^ les boucheries de fsonille, bref à tout compromettre. Commeût seraît-il possible qu'au moment de manifester sa volonté, un Sultan, son Vizir ^ son Cheïkhrtd-Isiamy personne, ne f£Lt éclairé d'un rayon de bon s^s, ne fdt inspiré d'un saitiment d'humanité, ne fui frappé de son intérêt ^oïste le plus étroit ?
Notre hésitation doit être notre excuse, car nous allons continuer, nous allons laisser croire que nous taxons les plus grands personnages de l'Empire de manquer de ces sentiments; nous allons continuer et encourir le reproche de croire à la résurrection d'an nouveau Sélim tuant ses neuf neveux, d'un nouTCsau Mahomet livrant aux bourreaux du SéraU ses dixneuf frères^ Nous allons continuer, nous exposant au reproche de méconnaître le dix-neuvième siècle, d'oublier les nouveaux facteurs qui ont acquis leur part d'influence, le peuple mahométan qui sait penser et agir au besoin, les sujets chrétiens qiii ne sont plus un vil troupeau, et l'opinion publique ellemême!... On pourrait nous accuser d'oublier l'opinion publique I Comment 1 Quand c'est pour die, eia son honneur que nous avons mis la i^ume à la main !
Quand ptMB n'avoas xuillemrait la prét^itîw dfin« fludiicer les dëeiâion&du Sérail, qusttd noMâ np^ efforçons de prouver combien toute entr^ris^. de ce genre serait dangereuse si Taccomplissement en était possible, quand tout notre effort tend à éveiller Topinion publique ici et au dehors, on nous reprocherait de lui manquer d'ég^ds I Non, nous ne sommes pas coupable, ni envers la Cour Ottomane, ni envers l'opinion publique, en discutant, théoriquement et seulemcait de cette façon, un bruit qui agite le monde de Staoïboul pour la troisième tais depuis vingt ans, pour la deuidôme fois depuis le règne actuel, et qui c^te fois a incontestaUement ga^é en mtencâté.
C'était sous le règne du Sultan Abdul-Mecyid, Réchid*Pacha étant grand-vizir, peu avant la dernière guerre d'Orient; c'était sous le règne du Sultan actuel, Fuad-Pacha étant grand-vizir, peu après le retour de Sa Majesté de son voyage en Egypte; c'est aujourd'hui encore que ces projets agitent la société musulmane. Vous le voyez, lecteur, quelque convaincu que vous soyez, le thème n'est pas épuisé; l'impossibilité de ces projets, l'inanité de ces rêves n'est pas tellement évidente qu'il ne soit pas opportun de les dissiper par la lumière d'une, discussion complète ; ces bruits renaissant à de si courts inter-
valles ont donc un certain àegré de probabilité, de possibilité yraiflemblable : nous ayons donc raison de continuer.
En effet, Timpossibilité n'est pas absolue, le mot Ohnaz (impossible) n'a jamais encore été prononcé devant un Sultan. Il est arrivé un jour à un Sultan d'élever son garçon-coiffeur au poste de directeur général des télégraphes : personne n'a osé dire au Sultan [que c'est impossible ; mais, pour éviter le scandale public, on lui a respectueusement suggéré que c'était là un poste trop exigu pour un serviteur aussi doué de ses faveurs, et qu'il vaudrait mieux le placer à la tête de la province de... Ce qui fut fait. Il est arrivé un autre jour qu'un Sultan, irrité des longueurs d'une insurrection populaire dans une province de l'Empire, ordonna à son grand-vi^ir d'enfermer tel ambassadeur au château des Sept- Tours ; le grand-vizir n'avoua pas que c'est impossible, que le pouvoir impérial est limité par le droit des gens, il eut recours à la ruse et un mensonge satisfit le Sultan. Or, ces jours ne sont pas loin de nous, ils sont postérieurs à la Réforme^ au Tanzimât, mais Réforme et Tanzimét ont glissé sur les façades du Palais impérial, sans y laisser des traces hienmarquées. LeSultan n'a pas cessé d'être
Tombre de Dieu sur la terre, ZiUUllah; il est successeur du Prophète, il est Calife, il est libre de formuler sa volonté et de bouleverser la tradition, son autorité n'est pas inférieure à celle des plus grands Califes. L'Empire est son domaine, les sujets sont ses esclaves, son pouvoir est sans bornes, il est franc de tout contrôle, il a le droit de disposer de sa cou ronne, d'instituer pour héritier du trône qui bon lui semble, et en vertu de ce droit, de ce droit dont jour et nuit on l'adule et le complimente, appuyé d'ailleurs sur la légalité déjà reconnue au- fait accompli (1), il,..
Mais, et le Fetva? Oh ! n'ayons point de souci, le fetva^ il l'aura. Que si le Cheikh-^l-Islam en fonction était inflexible sur l'interprétation des saintes écritures, incapable de sacrifier son opinion ou sa conscience à la faveur et à l'ambition, on aviserait
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à son remplacement par un autre plus docile, plus souple ou plus expert dans la casuistique et l'art d'interpréter les textes. Oh ! soyons sans crainte, il s'en trouvera qui accorderont leur sanction. Il s'en est bien trouvé un, au temps de la ferveur primitive, pour consacrer le droit de la force ; Mahometle-Conquérant en a bien trouvé un qui a Jégitimé le fratricide par cet innocent verset du Coran :
(1) Voir ci-dessus, page 8, la note en arabe.
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Non^ le Fiîtra ne fitit pciiiu de âi1?T<?iilTâ: à la gueur, on a'ea passerait* on n'aunii; \\^k aaîvre Texemple de deux graiidâ Sal^ins* Sêïîm !•" et Mocirad IVy qui oat néglige ces tbnmili^kîs et dédaigne ^XL quelque aorte les conseils et les lumiàres des gens de loi et de leur chef (2) .
Non, rysBL n'est impossible, une flûOYelIe fax de succession peut être proclamée quani un Saltam le vendra* II n'j a pas d^obstacle absol:: 1 cela. (Test préeiséniâit parce qne cette chose est possible, parce cette possibilité est admise dans le monde et qu'elle se manifeste déjà par sa troisième apparidosL dans les causeries du Palais comme de la Porte et dans les pfréoccnpations publiques, c'est prédsâaient pour cela que la question doit être ocxisîdérée comme posée^ réK>lftment abordée, et librement discutée pour le plus grand avantage de tous, de Sa Majesté Abdul- Aziz tout d'abord. Cest précisément parce que le Sultan est omnipot ent et que de tous côtés on Feu pmuade^ que nous croyons honnête de faire appel à sa raison, d'opposer sa puissance à elle-même, de
(1) ManmMr, Otmamiiohe Staattverfoêgung 1, p. 96. (V) D'OhMon, op. oit. II, p. tSi.
recourir à tous les arguments qui soient propres à éclairer sa conscience, tant qu'il en est temps encore, tant que tout n'est pas compromis, tant que tout n'est pas mis en danger par la solution improvisée d'une question qui n'existe pas et qu'on aurait fait naître comme à plaisir.
CHAPrmE m.
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SOMMAIRE. — SujpfpfjsitioM de Tauteur, Amaurfaieraél. AwxMrdu fay$. Montesquieu et la Turquie. Le$ fiepl fCU é^Ahdvl-Medjid. Armée cendre armée. AiUd cmtre autel. Invocation à Aidul-Aziz.
La pontion de Tautear s'aflOranchii de plus^i plus; nouB sommes libre de toute inquiétude; l'opinion publique, nous lui faisons hommage, nous avons en outre fait acte d'humilité devant le Sultan régnant. Nous pouvons désormais, sans crainte de blesser aucune haute convenance, aborder la question sans détour, aussi résolument qu'elle le comporte et l'exige. Supposons donc ce que nous ne croyons pas ; supposons le Sultan Abdul-Aziz aussi résolu à changer l'ordre de succession qu'on le dit et que le désire la Sultome-Validè avec le premier Eunuque; supposons-lui un mufti prêt à tout, supposons-lui un Vizir aussi énergique que docile: pourra-t-il mettre son pouvoir au service d'un tel projet ? Le voudra-t-il seulement? Et pourquoi le voudrait-il ? Deux seules raisons sont mises en avant comme pou-
rfta
vant le guider dans cette voie : Tamour du pays, l'amour paternel, deux sentiments louables et qui font sa gloire. Mais, à tout considérer, l'un et l'autre bien entendus doivent plutôtl'amener à briser comme verre les flatteurs qui viendraient pervertir ainsi les dispositions de son cœur de souverain et de père. L'amour paternel, c'est en son nom qu'on voudrait exposer le fils du Sultan, le jeune prince Yussuf- Izeddin, à l'animosité de toute sa famille et de la nation entière I ô dérision ! Il en est de même pour l'amour du pays, au nom duquel on voudrait s'exposer à faire courir les aventures à l'Empire.
Changer l'ordre de succession, est chose bien grave et digne des plus sérieuses méditations ; le souverain qui prend cette résolution avoue qu'il a un intérêt autre que celui de l'État, car l'ordre de succession n'est point une chose isolée dans la vie d'une nation ; à lui se rattache, en lui s'enchaîne toute l'organisation de la société. La loi qui règle la succession à la monarchie est une loi politique qui a pour objet le bien et la conservation de l'État. Montesquieu le dit ( 1 ) en thèse générale ; combien cela n'est-il pas vrai pour l'Empire Ottoman I Cet Empire a éprouvé les horreurs des guerres de succession, il
(l) Montesquieu, Esprit des lois» liyre xxvi, chap. Id.
a ëtë le théâtre des carnages de famille, il a passe par la main de souverains en âge de minorité, auonn des malheurs dont un trône est capable ne lui a été épargné, jusqu'à ce qu'un jour la force des circonstances eût plaidé la cause de Tordre et derhumanité. Et quand les crimes des premiers Sultans avaient produit leur résultat obligé, quand la dynastie d'Osman était réduite à deux enfants mineurs, quand il s'est trouvé heureusement des conseillers dont l'histoire n'a pas conservé le nom, et qui <Hit amené Ahmet P' à abolir la loi firatricide, quand l'ordre en vigueur depuis lors a le double mérite de la conformité avec la tradition religieuse et avec la tradition nationale, quand cet ordre a établi près de trois siècles .de souverainetés incontestées, on songerait à bouleverser cette tradition de douze siècles ! Au nom d'un prét^idu amour du pays, oa l'exposerait au retour de toutes ces horreurs, onl'exposwait à une minwité^ à une r^nce ! Non, il n'y a pas de raison à allouer à l'appui d'un tel projet ; amour patemd et raison d'Etat s'âèvoit, au contraire, pour protester de toute Imir sîncéntë.
On comprendrait à la rigueur, et eai Turquie^ ces deux sentiments conspirant en silence et agissant en secret, on ccHuprendrait qu^un sultan^ pénétré d^amour pour son Sis et pour son pays, convaincu
que oelui-là assurerait le bonheur de celui-ci plus que Théritier présomptif enfermé au Sérail, fît partager sa conviction à ses conseillers et préparât tout ce qu'il faut, absolument tout, pour assurer la succession à son héritier de prédilection. Nous comprendrions de cette manière que le projet attribué à feu Réchid-Pacha sous le règne d'Abdul-Medjid eût pu avoir quelque chance de succès, il ne se fût agi alors que d'écarter les droits d'un seul pour assurer à jamais ceux de l'autre ; il n'eût fallu pour cela aucune loi, aucune cérémonie, et cependant Abdul- Medjid a refusé de prêter l'oreille à de telles suggestions, quoiqu'elles aient été sans doute appuyées également des arguments de l'amour paternel et de la raison d'État. Aujourd'hui les circonstances ne sont pas les mêmes : au Palais de Doîma-Baghtchè vivent sept fils d'Abdul-Medjid, dont les six premiers sont héritiers du trône par droit de naissance (1 ) . Une surprise à l'opinion publique, un coup de main ne suffirait plus ; il faudrait une loi, cette loi nierait
(1) Abdul-Medjid a
laissé 8«pt ûls :
Mnrad Eifendi,
Dé
en
Hamid
né
en
Réehad
né
en
KAmal
né
en
Mehemmed
né
en
Noareddin
né
en
Sulelman
né
en
Oû Toit que ce dernier seul est plus jeuee que le prince Yussuf-Izeddin, fils atné d'Abdul-Axis, né le 9 octobre 1857.
les droits acquis au prince Murad et à ses frères, bouleverserait tout sentiment de loyauté au sein de la communauté musulmane, doterait la Turquie du seul élément de décomposition qui lui manque encore, de partis dynastiques, dresserait armée contre armée, élèverait autel contre autel . Sire, dirionsnous à Sa Majesté Abdul-Aziz, si nous osions croire qu'il a besoin de notre conseil. Sire, repoussez ceux qui voudraient vous amener sur cette voie où vous ne trouveriez que le malheur de votre fils et les malédictions de vos peuples !