‹ La succession au trône de TurquieChapitre 7 sur 23 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Conséqaenees.

SOMMAIRE. — Appel à^la p^nidence. Respect au Califat, Opinion des Twrcs sur ïeu/r gou/oemement. Ranae regem potentes. Pourqvm le trône ottoman subsiste. Noblesse oblige. Habitude passe loi. Point de Turcs en Turquie. Rien que des fidèles. Excursion en Egypte.

A défaut de raison, la prudence la plus élémentaire exige que l'Empire Ottoman conserve le plus longtemps qu'il peut Tordre de succession que lui ont légué son histoire et sa religion, quMl conserve sa monarchie quasi-théocratique C'est le parti le plus sage à prenîre, en l'absence de toute autre constitution qui fixe les rapports entre le Souverain et le peuple. Pour son bonheur ou pour son malheur, nous n'avons pas à l'examiner ici, l'Empire est un sacerdoce dont le Sultan est le grand-prêtre. Le dernier des Califes Abassides abdiqua formellement en faveur de Sélim 1*% qui reçut dans la même année (923-1517) les hommages du Chèrif de La Mecque et les clefs du temple de la Kâba. Cette tradition religieuse et historique, acceptée par tous les fidèles, constitue les droits de cette dynastie; elle fait sa

seule force, on ne saurait la trt^ reepect», on ne saurait entonnor de trt^ de garantieso^te tradition, cet article de foi. Rien ne soait plos dangoreux que de laisser ébranler les sentiments de respect reli^ gienx qui dominent dans les masses musulmanes pour la personne de laor Sultan, ri&ï ne serait [dus tânéraire qne d'y porter soi-màne la main. Qu'on ne se tai^e pas du titre de Calife et du pouvoir qui se rattache à ce titre ! Pour ce qui est de cette omnipotence qne le Sultan tient de son caractère religieux, elle est heureusân^it limitée par ellemême. Chaque Sultan montant au trône jouit des mêmes prérogatives, possède la mâne omnipot^ce; les lois de ses prédécesseurs ont cessé d'être pour lui. Nous l'avons déjà dit, nous avons mcmtré comment changer aujourd'hui l'ordre de succession, c'est provoquer un autre changement pour demain, c'est provoquer l'anarchie pour toujours. Nous répétons ici le même principe, pour y rattacher cette autre conséquence non moins grave.

N'avez-vous jamais été frappé de la résignation muette des populations musulmanes devant le régime qui les gouverne ? Vous avez déjà vu les Chrétiens se révolter, résister au pacha^ au dînûer, au zaptié, à l'armée; le Musulman, lui, paicj souffre et m Uii^

Vous avez déjà vu dans une même province le mu* sulman souffrir de la même oppression que le Chrétien, et se mettre en armes quand celui*«i entreprend de remédier au mal qui les afflige tous également. Vous êtes-vous jamais demandé Texplication de ce phénomène? Elle réside tout entière dans la différence d^appré ciation par Tun pt p^y rantrft dp y^u^ torité..aûUïâEaiûe. P our leMiis^ lî^Rri^ Ift TngjiTyais gouverflemept es t un accident, la volonté du Sultan qui le fait souffrir est une interprétation des volontéso^n haut ; use soumet, avec un respect religieux pour la volonté de son (Jalite, et avec la conviction tout aussi religieuse que cette volonté n'est que te mporair e, qu'elLe^jeui^chyan^^ avec un nouveau Sultan, que le Sultan actuel peut lui-même en changer et faire le hien du peunle des Fidèles. Si l'habitude de tenir enfermés au sérail les princes collatéraux, si leur éducation entre les femmes et les eunuques a malheureusement placé le peuple turc dans la situation des grenouilles de la fable, il faut le déplorer, et tourner la volonté impériale de ce côté où elle ne trouvera aucun obstacle, où elle ne commettra aucune témérité. Mais, pour Dieu ! ne détruisez pas chez vos sujets musulmans la confiance, Tespoir en un meilleur lendemain ; ne dissolvez pas le seul lien qui vous rattache à vos peuples, qui rattache vos peuples entre eux. Dès aujourd'hui vous établiriez l'anarchie dans vos provipi^; votr^ai^

mëe tonte composée de MnjBalinans, vos populations les plus attachées à votre religion resteront sans r espoir ni confiance. Le trône ottoman subsiste, malv^ gré toutes les guerres malheureuses; il subsiste, malgré le. régime d'oppression qu'il fait ou laisse peser sur les populations ; il subsiste et tient sous son autorité des populations tellement diverses d'origine que chez la plupart le nom de Turc est accueilli / -^ comme une injure. Il subsiste, parce que celui qui / > occupe ce trône est Calife, parce qu'une même idée, ' i un même respect religieux confond tous les Fidèles. Ebranlez cette opinion dans les masses, et vous n'avez plus de raison d'être. Cessez d'être Calife, et pour vos Musulmans eux-mêmes, le moindre prince chrétien ferait bien mieux leur affaire, ayant plus d'instruction, plus d'aptitude. Vous êtes Calife, titre oblige comme noblesse : vous ne pouvez trahir votre religion, sans trahir vos populations.

Mais, entendons-nous dire près de nous, la religion proprement dite n'est pour rien dans cette question ; vous avouez que le Coran est muet ; l'ordre de succession est une affaire d'habitude, nullement de religion: voyez ce que nous avons fait pour l'Egypte, sans aucun danger.

Ah 1 on croit qu'une coutume qui remonte à plus de douze siècles et qui n'a subi d'interruption que dans les violences et le sang, qu'une coutume qui depuis les premières origines de la nation n'a subi qu'un siècle d'exception sanguinaire, et qui a procuré une tranquillité relative pendant les trois derniers siècles, qu'une telle coutume, entrée si profondément dans les mœurs, n'est qu'une simple habitude qu'il soit permis de défaire, qu'il soit aisé de remplacer par une autre coutume, oubliée celle-là, et noyée dans le sang de ses victimes ? Oh peut avoir raison dans le Cabinet du Docteur de la Loi, on a tort devant les masses populaires. Pour elles , rage consacre tellement les habitudes, que celles-ci sont plus et mieux honorées que la Loi écrite ou révélée elle-même. Violentez ce culte de l'habitude chez les masses, et sans attendre que la révolte sorte du Palais avec les six âls du feu Sultan (car vous ne les tuerez pas, vous ne voudriez pas, vous n'oseriez pas ordonner un tel crime), sans attendr9 les princes Murad Effendi et Hamid Effendi, qu^ probablement resteront les plus calmes, confiants qu'ils peuvent être dans la force de leur droit, vous verrez la levée des boucliers à Brousse, à Kpnièh, à Bagdad, à Damas, à Djeddah, à La Mecque, partout où règne la ferveur religieuse ; là surtout où la religion est le plus vénérée, votre loi sera le plus abhorrée. Si le Sultan porte atteinte à sa dignité de

Calife, s'il bat en brèdie soq meilleur titre de souveraineté, quel lien unira désormais tous les Musulmans qui ne sont pas Turcs de race? Voas avez, par votre mauvaise administration, créé partout des mécontents ; les ambitieux oe manquent nulle part, ils exploiteront à leur profit la désaffection que vous créez à chaque heure par vos injustices, et les masses qui, par voiareloi de succession, ne verront dans le Sultan qu'un blasphémateur de la Loi, seront avec eux. Que l'exemple de l'Egypte ne VOUA donne pas une fausse sécurité. En, Egypte, il y a vingt mille Français, dix mille Anglais, vingt mille Italiens, vingt-cinq mille Grecs, deux mille Turcs ; il n'y a pas d'Égypti^ofcs, ou plutôt les deux millions d'Égyptiens n'y comptent pas plus que les populations agricoles dans tout le reste de l'Empire. En Egypte^ l'étranger se livre au conmierce et à l'industrie, l'Égyptien travaille et paie, le Turc administre. En Egypte, il n'y a point de tradition nationale, parce qu'il n'y a pas de nation égyptienne; il n'y a qu'une tradition, et elle remonte bien loin dans les siècles, c'est celle du travail sans rémunération. En Egypte, il n'y a pas d'autre tradition historique, et pourvu que l'étranger prospère, pourvu que le Turc administre, vous pouvez décréter. En Egypte, l'ordre de primogéniture peut, s'il s^établit, et surtout sHl est cultivé avec ^intelligence des devoirs qu'il impose^ devenir avantageux aux vrais

Égyptiens. Le vice-roi a axîheté le droit de succession pour son fils, le Sultan le lui a vendu ; qui s'y opposerait? Le khédive n'^est pas calife ; en Egypte, tout est régulier, ou à peu près ; en serait-il de même en Turquie? Et cependant, qui nous dit qu'un jour Ismaïl Pacha, au séjour des bienheureux^ ne vienne à déplorer son erreur, inspirée cep«(ïdant bien réellement par l'amour paternel et par le bien de son pays 1 En effet, quand un héritier mineur se présentera pour occuper le trône vice-royal, ce sera à la Sublime Porte à établir la régence ; ce sera à quelques pachas turcs de l'occuper, et c'en sera fait de l'autonomie égyptienne. — Cette éventualité d'un héritier mineur, nous la retrouvons pour la Turquie également, et avec bien plus de gravité encore.

CHAPTTEE V

ëOMMAIEtE. — Lu miUoHté^ Le re^emtt^ Zm MMtiom €est lUrtu. Vite la ykimorUé. Mrrtmr. La ckrétitHS aufOuaÂr. Fisk de la djfAëstie et de Fempire. Samrire à StamiouL Itêcrédu^i:re\ Cûlife et amti<alife. Tableau.

Cette érentnalité de la minorité dHin nouveau Sultan qae, vu l'état des mœurs, <hi peat prévoir avec une certitude quasi-mathânatique, nous paraît surtout propre à faire réfléchir ceux de la Sublime Porte qui se prononcent &i faiyeur du changement projeté. Si elle ne les ^Qraie pas« c'est qu'apparemment ils n'y ont psûs pensé, ou que peut-être Us l'appellent de tous leurs vœux : ne serait-ce pas là le moment propice pour les intérêts égoïstes de s'asseoir d'une façon vraiment grandiose? Ils ont lu sans doute les commentaires de Fousscnd Isterouschiny ( 1 ) ; ils savent donc qu'un Calife mineur n'a le droit d'exercer par lui-même aucune fonction relative au Califat, qu'il ne peut ni déférer aux Imams

(1) CiU par d*()bMon, op. cit. I, p. 91

pour Texercice de la religion, ni aux Cadis pour Tadministration de la justice; ils n'ignorent pas que dans ce cas la nation a le droit d'élire un régent. Or, dans leur vocabulaire, le mot < nation > signifie les grands de TEtat, les premiers Ulémas, les officiers revêtus de charges et de dignités, ceux enfin qui sont ordinairement admis à l'acte d'hommage lors de la proclamation d'un nouveau souverain. Quel triumvirat ils établiraient sur ces bases pour combler leurs espérances ! C'est tout au plus s'ils consentiraient à devenir décemvirat, à être dix pour se partager l'Empire et l'administrer à leur façon. Une minorité, vienne une minorité et vivent les régents 1

Mais ils se trompent di'époque ; le terme < nation > signifie autre chose dans notre siècle, et il acquerrait plus d'extension encore si sa majesté Abdul- Aziz abdiquait ses devoirs de Calife en abusant de ses droits. Dès à présent, depuis quelques années déjà, un souffle nouveau traverse la communauté musulmane ; des aspirations toutes modernes s'y sont fait jour, le mot de Conseil national a été prononcé, et sous réserve de tout égard du au Calife, l'idée de contrôle des gouvernants sert de ralliement aux mal-gouvernés. On peut prévoir que ce sera bien

airtre diose qmtnd cette éveatnsdité se présâitera : la nation, celle qni est anjonrâlmi opprimée et appauvrie, la communauté musulmane, n^ayant plus le même respect pour une souveraineté exclusivement temporelle, ne se laissera certes plus gouverna avec la même docilité ; elle réclamera et elle obtiendra justice au jour de Féleetion d'un régent. De leur côté, les chrétiens, eux aussi, réclameront et obtiendront voix au chapitre, et le dernier jour de la dynastie ottomane aura sonné, et l'Empire aura cessé d'exister. Les infidèles font nombre, et ils seront d'autant plus forts que les fidèles n'auront plus ce qui a toujours fait leur force, à savoir, l'union et la foi dans la personne du Calife.

Vous souiiee, disions-nous hè^ à notre intwlocuteur de Stamboul, c'est le signe de l'incrédulité. En efiet, après tout ce que nous avons vu, après tout ce que nous voyons chaque jour commettre d'arbitraires et d'avanies, on ne peut concevoir l'idée d'un Turc raisonneur, on se fait encore moins A l'idée de voir des chrétiens gouverner la Turquie. Pour peu cependant qu'on accorde d'attention aux effets à produire par chaque' cause, on n'arrive pas à une autre conclusion. On connaît les aspirations des cferétiœs ; on peut les condanmer comme des uto-

pies, oû nô saurait ne pas les approuver (mwm une source d'émulation pour le progrès ; comptons les écoles grecques, bulgares, arméniennes, et cessons de déprécier ces populations. Quant aux Turcs, cm aurait tort de se fier à leur placidité habituelle'; trop souvent, elle n'a été qu'apparente ; tout récemment encore , quand, au lieu d'altérer la monnaie à l'insibar des temps passés, on décrétait des mois de quarante jours, il s'est fallu de bien peu de minutes pourvoir éclater l'émeute dans la Capitale. L'ordonnance de quarante jours au mois a été rapidement révoquée sous forme d'interprétation, et l'ordre public était sauf. Mais qu'on juge par là de l'état des esprits dans la population musulmane, et qu'on ne se fie pas trop sur sa somnolence apparente. Le réveil serait redoutable, efiroyable, d'autant plus que les chrétiens sont là, aussi malheureux et plus ambitieux. On n'attendrait pas d'ailleurs que l'avénement d'un mineur fournît aux deux éléments contraires l'occasion de se manifester. Voyez d'ici les partis se former, se grouper, dès le jour où le Sultan Yussuf-lzeddin succéderait à son père ; voyez la scission dans les rangs des musulmans ; qui pour le Calife Murad, qui pour V anticalife Yussuf. Observez, de la Capitale jusqu'à Bagdad, lés agissements de vos Pachas qui ne sont pas vos collègues, écoutez la voix des Ulémas^ des Cheikhs et des Derviches^ jetez les yeux sur la Roumélie, la Macédoine, la

Bulgarie, la Thessalîe, les armes de toute nature se fourbissent, du Danube à la Save, du Bosphore à l'Adriatique, entendez l'orage qui gronde, il s'avance : dans ce cataclysme politique et social, que restera-t-il de la dynastie ottomane? que resterat-jl de cet Empire qu'on appelle aujourd'hui la Turquie, qui n'a déjà presque de Turc que le nom, qu'on devrait aujourd'hui déjà qualifier du nom de Califat, puisque c'est là ce qui le maintient et soutient, de cet Empire, ébranlé désormais dans son essence mo^ raie, qu'en restera-t-il ? Dites-le, et souriez après.

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