L'ENVERS ET L'ENDROIT HE LA VIE PAS [SIENNE
puisque lu hasard nous place en ce moment seuls, en face l'un de l'autre, pourquoi n'en prolilorais-je pas pour vous faire connaître une pensée qui m'es! venue depuis hier.
Hélène l'interrogea d'un regard. Il reprit :
— Vous me voyez ici d'un mauvais cuil.
— Vous vous méprenez:, monsieur, répondit Mêlent;
— Eh ! mon Dieu, il n'y aurait là rien de bien extraordinaire. Ce château, vous ne le quitterez pas sans regret. Votre enfance s'y est écoulée, vous y avez été heureuse.
— Cela est vrai.
— Vous ne pouvez donc juger favorablement celui qui vous oblige à en sortir.
— Monsieur, répondit gravement Hélène, ce n'est point ainsi que je vous ju^n, veuille/ lu croire. Vus procédés à notre égard n'ont rien eu que de très-noble, et je serais oublieuse si je gardais contre vous un sentiment de rancune, puisque les conditions dans lesquelles vous devenez acquéreur de ce château paraissent être agréables à mon père.
— S'il en est ainsi, mademoiselle, laissez-moi vous dire qu'il ne tiendrait qu'à vous que la vente ne fût pas définitive.
— Comment, monsieur? demanda Hélène anxieuse et surprise.
— Oui, s'il vous convenait que ce château oit votre père est né et qui abrita votre jeunesse ne sortit pas de vos mains, il en serait temps encore.
Hélène ne comprenait pas.
— Je m'expliquerai clairement, reprit le colonel. Je suppose qu'au moment île quitter celte demeure, et en présence du désespoir que vos parents dissimulent mal, vous regret tien certaines résolutions que vous avez prises,
il y a trois mois, alors que vous aviez le pouvoir de prévenir le ciin^rm qui (a^\w, je [lOiimiLs, dans ce t'as , vous aider à réparer l'effet de ces résolutions. Celte fois Hélène comprit.
— Ah ! c'est M. Chavanet qui vous envoie ! s'écriat-elle.
Elle poussa ce cri avec tant de vivacité que le colonel éprouva on mouvement d'élonnement mal retenu. Mais il reprit vite l'assurance qui lui était habituelle.
— Non, mademoiselle, personne ne m'envoie, mais Chavanet est mon ami. Je fus naguère le confident des espérances dont vous étiez l'objet. Je sais qu'alors son désir le plus vif était de venir noblement en aille à voire famille, de payer les dettes de votre père, de le mettre à même de reconstituer sa fortune et de vous faire à vous hommage de ce château qu'il aurait acheté à cet effet. C'eut filé fin ln-att prirent, avouez-if!,
Hélène garda le silence. Il reprit.
— Oui, j'ai connu ces détails. Eh bien, lorsque j'ai vu la tristesse de vos parents, leurs larmes, — car votre mère a pleuré, je le sais, — je me suis dit que peut-être Je parti que vous aviez pris autrefois n'était pas irrévocable, que vous reviendriez sur une décision qui répond mal à l'amour que vous avez pour eux et qui...
— Monsieur, dit la jeune fille, vous ne savez sans doute pas qu'il n'est plus temps d'avoir des regrets. Je suis fiancée à un homme que j'aime.
Le colonel se mordit les lèvres. Mais en mémo temps il y eut dans ses yeux une expression qui n'échappa "pas à mademoiselle de Buurnay.
— Bah ! semblait-il dire, ces fiançailles ne sont pas bien sérieuses. Il n'y a rien là d'irrévocable.
Hélène continua cependant :
L'ENVERS ET L'ENDROIT DE l.\ VIF. PARISIENNE 105
— Je ne suis plus maîtresse Av. revenir mit nui dérision. Je ne m'appartiens plus, et mon père lui-même, ayant engagé sa parole vis-à-vis de mon fiancé, ne saurait la retirer.
— Tant pis! répondit le colonel, l'avais espéré que rien n'était encore décidé. Je me disais : Mademoiselle de Bouroay aura réfléchi. Elle aura compris qu'une vie de privations n'est pas faite pour elle, et qu'alors même que certains rêves naturels à son âge auraient entraîné son cœur vers un homme pauvre, elle doit à ses parents, qui attendent d'elle le salut, de les sauver. Voilà ce que je me disais, mademoiselle, et pour ma part j'étais prêt; je suis prêt encore à sn'iimler ers bons se.mimeuls, fn annulant la cession que m'a faite votre père. Les châteaux ne manquent pas dans ce pays-ci. le ne liens pas plus à celui-ci qu'à un .nifre. J'ttri aurais admit! un autre, et voilà tout. Mais je vois que je me suis trompé. Il ne ine reste donc plus, mademoiselle, qu'à m' excuser d'avoir troublé vos méditations et à me retirer. Agréez mes excuses, je me retire.
Et il se dirigea vers la porte.
Hélène ne fit aucun geste pour le retenir. Seulement, elle dit d'une voix éteinte :
— Ah! mmiMiuir, |ii>iiniui>i êtes-voiis venu me foin! ces confidences! Croyez-vous que je n'aie pas été assiégée par les pensées les plus horribles? Tout ce que vous venez de me dire, je me le suis dit tous les jours depuis trois mois, et jamais avec autant d'énergie que depuis votre arrivée ici; mais j'ai résisté, parce que j'aime et que je suis aimée. Ce qui depuis hier a fait ma force, c'est que j'avais [a t'erliHule qui; t<mi était fini, bien fini, et que le château de Boumay ne pouvait plus rester dans nos mains. Cetfe force, vous venez de me l'enlever, en me
106 LA SUCCESSION CHÀVANE.T
posant dos hypothèses nouvel], s. Quo u'avez-vous gardé le silence? tiue dois-je faire, mon Dieu! que dois-je faire ?
El en prononçant ces paroles, elle leva vers le ciel ses yeux humides de larmes.
Sa poitrine se soulevait, ses mains tremblaient, et le colonel resta frappé d'ailmirarion en [a voyan! si belle.
— Décidément, pensa-t-il, Chavanet. sera un heureux eoqtiiit, s'il m KHir i'i.'iiiiiii.: iriif l'i'ltiu-lii.
Puis il reprit tout haut :
— Ce que vous devez faire, mademoiselle! écouler la voix de votre conscience et de votre raison ! Le sacrifice qu'on réclame de vous vous épouvante. Mais sache/ bien que la décision qu'il vous dictera sera bénie. Croyez que le bonheur n'est pas dans une amourelle de jeunesse...
— Taisez-vous, monsieur, s'écria Hélène en se redressant avec indignation, vous ne connaissez pas les choses dont vous me parlez. Vous Oies venu ici pour rue tenter. J'ignore si vous l'avez fait volontairement ou si vims n'avez aiïi ijiii' mu 1 conseil ilr queii'iu'iin. IJn [oui cas, voici ma réponse, .l'épouserai l'homme que j'aime. Allez, monsieur, je désire être seule.
Et, d'un geste pl'io do noblesse et île grandeur, elle montra la porte au colonel stupéfait de cette brusque réponse.
— Je sais maintenant que votre résolution est irrévocable, répondit-il, et je me retire. Je sais quel langage je devrai tenir demain à M. Chavanet.
— Demain !
— Demain, oui, mademoiselle. 11 doit arriver demain pour «l'assister dans l'acquisition que j'ai faite à monsieur votre père.
Ayant dit ces mots, !e colonel disparut.
L'ENVERS ET [.'ENDROIT DE LA VIF. TARISIEtiNE 107
Cet entretien produisit sur mademoiselle de Bournay l'impression la plus contraire aux intérêts de Daniel.
Elle avait cru tout fini : tout était remis eu question. Cliavanet arrivait le lendemain. Le colonel offrait d'annuler la convention passée entre lui cl M. de Bournay. Il dépendait dooe encore d'Hélène que situ père ne fût pas ruiné!
Mais, au moment même où tout semblait se concerter [în'ir L'Irmilcr s:< déVi.-ii'ii, 11' ! ■ ^ n ■ drinaïHia ilii niuraite ;i .or, smoerpoi,, Daniel.
. - Si e'c.t me eonsptalion ourdie contre mm, pensa-t-elle, je la vaincrai, car, jusqu'au bout, je résisterai.
Durant le reste do la journée, elle évita de rencontrer le colonel. Elle échappa aussi à la surveillance de sa mère. Quant à son père, elle ne le vit pas. Enfermé chez lui, il mettait en ordre des papiers de famille qu'il devait emporter en vidant les lieux.
Hélène ne parut pas au dîner. Elle s'était retirée dans sa chambre en prétextant une indisposition.
Le lendemain, de bonne heure, elle fut réveillée par un bruit inaccoutumé qui se faisait dans le parc. Sauter à bas de sou lit, se vêtir, courir à la fenêtre, soulever le coin d'un rideau et rechercher la cause do ce bruit, fut pour elle l'affaire de cinq minutes.
Alors, elle fut témoin d'un spectacle étrange.
Le parc était envahi par un nombre considérable d'ouvriers, au moins trente. Au milieu d'eux se trouvaient l'architecte qui leur donnait des ordres, le colonel qui les suivait du regard, et enfin Cliavanet qui était arrivé dans la nuit et dont la présence inattendue arracha un cri d'effroi à mademoiselle de Bournay.
Ces ouvriers étaient diversement occupés.
Les uns posaient au pied des murs du château des poutres et des planches, qui devaient servir à élever des échafaudages.
D'autres arrachaient sans pitié les plus belles fleurs du parterre, afin d'élargir les allées en reculant les plates-bandes.
Plus loin, ceux-ci remblayaient un bassin et en creusaient un nouveau.
Ceux-là étaient réunis autour des beaux maronm'ors de la terrasse et aux flancs des plus majestueux, ils avaient attaché di.' s cardes énormes qui en déchirai ml la rude écorce.
Au milieu de ce va-et-vient, le colonel, toujours appuyé sur le bras de Chavanct, déployait un admirable sang-froid. Du bout de sa canne, il désignait à l'architecte les points où devaient s'accomplir ses ordres, qu'il donnait d'une voix calme et sans émotion.
Klraiigeinciil ;igilee, inquiète, sans se rendre confite du motif de sou inquiétude, Hélène ne perdait pas de vue les travailleurs. Elle s'était peu à peu habillée, allant de sa croisée à sa table de toilette, se demandant quelles singulières intentions nourrissait le nouvel acquéreur du château, et cherchant à s'expliquer la présence dans le pan: d'une si forte escouade d'ouvriers.
Soudain, elle les vit tous, â l'appel de l'architecte, se diriger vers le quinconce des marronniers.
L'un d'eux avait creusé, autour du plus beau de ces arbres, un fossé largo et profond, qui eu niellai! à nu toutes les racines. Une corde était attachée aux flancs de l'arbre.
Sur un signe du colonel, les ouvriers se suspendirent à la corde, et, par un brusque imuiveineut, ils la tirèrent d'un seul couj) cl dans nu inémé oiïort.
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— Ciel ! ils vont l'arracher, s'écria Hélène, qui joignit ses mains, cédant à un sentiment d'effroi.
Oui, ils allaient l'arracher!
Mais le géant résistait, arc-bonté sur ses racines profondément plongées au sein de la terre.
Le premier effort de trente hommes réunis pour l'abattre ne l'avait pas ébranlé. Ces! à peint; si les liantes feuilles s'élaient agitées.
On recommença une fois, deux fois, trois fois. Le tronc faisait entendre de sourds craquements; les branches s'inclinaient vers la terre. Mais le géant résistait toujours.
Alors ceux qui voulaient sa chute changèrent de tactique. Ils allèrent quérir une grande .scie, dont ils appliquèrent 1rs dents in vives an sommet de la racine, à Ment' de terre, et commencèrent à le couper.
L'écorce était dure, mais elle céda.
Après qu'il eut entamé l'écorce, l'instrument aigu fit peu à peu son chemin, et enfin il atteignit le cœur de l'arbre, qui semblait osciller sur sa base, aux trois quarts détruite.
Alors, les ouvriers se suspendirent de nouveau à la corde. Tls la tirèrent encore à plusieurs reprises, et, cette fois, le troue, sapé dans ses parties inférieures, ne résista plus.
Ébranle à plusieurs reprises, ii fut entraîné cl tomba
triomphe que poussèrent les barbares qui l'avaient mis à mort.
Les branches emportèrent dans leur tlmie des arbustes qui, jusqu'à ce jour, vivaient à leur ombre. Le tronc abîmé creusa dans la terre un sillon semblable à une