LESÏEBS ET L'ENDROIT DE LA VIE PARISIENNE
M. dû Bournay, frappé de stupeur, regarda tour à tour !e colonel, Chavanet, sa femme. Puis, cédant à son émotion, il laissa couler quelques larmes qu'il avait essayé vainement de retenir et qui roulèrent sur ses joues ridées.
— Eh ! que t'importe, Hector, lui dit la comtesse, puisque nous n'y serons plus ï
— Ouï, cela est vrai, murmura- t-il. Nous n'y serons plus. Puisque périt la race, périsse aussi la maison qui l'a abritée !
Pendant celle courte scène, les ouvriers étaient demeurés à distance, immobiles et muets, regardant avec un respectueux attendrissement ce vieillard désolé dont la présence imprévue les avait arrêtés dans la lâche qui leur élail imposée. Tout à coup, sur un signe de l' architecte, ils se mirent en devoir de continuer leur besogne. Il s'agissait d'abattre un autre arbre.
Alors Chavanet s'avança vers M. de Bournay.
— Éloignez-vous , monsieur le comte, lui dit-il. J'essayerai de faire entendre raison au colonel et de le décider à ne pas entreprendre les réparations avant votre départ.
— Monsieur a raison, répondit la comtesse en s' a dressant à son inari. Viens, Hector.
En même temps, ils se retournèrent pour se diriger vers le château.
Ils se trouvèrent en face d'Hélène. Le visage de la jeune tille était pâle, mais animé d'une lièvre singulière. C'est qu'elle avait tout entendu, c'est qu'elle avait assisté au désespoir de son père et qu'elle venait de prendre un parti suprême.
Elle fit deux pas au-devant du colonel :
— Monsieur, lui dil-elle, nvez-vous toujours les intentions que vous m'avez exposées hier?
Le cetutiel la iv^irib il'ii!) air sui'j.vis. connue s'il ne comprenait pas de quoi elle voulait lui parler. Mais tout H un coup, il parut se souvenir.
— nui, n.'i'taiiiriiirui, ivporniil-il, non sans embarras. Alors Hélène se dirigea vers Chavanet.
— El vous, monsieur, persistez-vous dans les projets que vous aviez s.enuis à mon père, i! y a [mis iimis?
— Serais-je ici, s'il en était autrement? murmura Chavanet, de [elle sorte i-jn" tl.-'î.-::-.- s ■ u 1 . ■ l'entendit.
— Hélène, que fais-tu? s'écria le comte, qui avait observé sa fille avec inquiétude.
^ — - Mon devoir, répondit-elle. Et de nouveau, s'adres-
— Monsieur, reprit-elle, voici ma main.
11 s'empara de cette main adorable et y déposa un baiser.
Hélène sentit son cœur se déchirer. Elle venait, par un brusque effort, de rompre les ei]e,ap iiients qui l'unissaient à Daniel.
Le comte s'approcha vivement de sa fille :
— Je ne conseil tirai pa> à ce saciiiiee, mon enfant.
— 11 est consommé, reprit-elle tristement, mais avec fermeté.
— Et la parole donnée h Daniel?
— .le la dégagerai.
A ces mots, la comtesse intervint, et embrassant sa fille avec eli'usion :
— Ce que tu as fait là est admirable, lui dil-elle. Mais, aie confiance, mon enfant, bien te bénira.
château, où son père et sa mère la suivireut-
l'envers et l'endroit de la vie parisienne H5
Quant à Cliavanct, il dit a voix basse quelques mois au colonel. Celui-ci lit un signe. L'archilecle et les ouvriers se retirèrent, et quelques instants après le pure élaii désert.
— Eh bien, êtcs-vous content* demanda alors le colonel.
— Je serais difficile, si je ne l'étais pas. La partie a été admirablement jouée. Seulement, il était temps. J'ai bien cru que le château me resterait sur les bras et que je n'aurais pas la tille.
— Oh! j'avais compté sur la chute de cet arbre pour réussir au dernier moment. Le coup ne pouvait manquer sou effet, et j'espère que vous me le payerez bien.
ik'l . i h luu v::m. ; |;ur-.' :r ]>-.,ril r [mur mu?
— Je sais, reprit le colonel, que vous êtes généreux. Aussi ai-je voulu vous faire toucher du doigt toute la grandeur de l'habileté que j'ai déployée, ah' n d'exciter votre générosité. Je suis un pauvre diable, moi ! Je ne suis pas un Crésus, comme vous. J'ai besoin d'argent.
— Que voulez-vous dire?
— Une j'ai dans ma poulie la signature du comte de Rmirnay, votre futur beau-père, au bas d'un engagement dans lequel il reconnaît ra'avoir vendu sa propriété. Le château est a moi.
r.h/iv:]!]''! cii[nii.::!i';,iil .î i-< uni i ff?3J fl rcî.
— Le drôle me tient, pensa-l-il. Et tout haut il continua : Vous avez tort d'agir ainsi avec moi, colonel. Vous vous aliénez ma confiance, et vous me mettez dans le cas de cesser de vuus être utile.
moi-même je vous servaisj pour cela seulement et non pour mes beaux yeux. Lorsque vous aurez besoin de
LA SUCCESSION C H Aï AN ET
moi, vous viendrez encore réclamer mon aide. Les gaillards de mon espèce ne sont pas nombreux.
Il disait vrai.
au piège. Vous voulez faire argent de l'engagement que vous avez dans voire poche. Combien en voulez-vous? Le colonel se gratta le front.
— J'irai franchement avec vous, dit-il tout à coup. Je veux cent mille francs.
— Cent mille francs ! Êtes-vous fou ?
— C'est à prendre ou à laisser.
— Je vous his.se alors, mon elier. Mais vous n'êtes pas habile. Vous voulez m'exploiler, et vous ne comprenez pas que vous n'êtes pas suffisamment armé. Ce n'est pas tout d'être propriétaire du château, il faut le payer. Vous l'avez acheté, payez-le.
Et sur ces mots, Chavanet regarda, non sans ironie, son interlocuteur.
— Eh bien; je payerai, dit ce dernier.
— Vous payerez, vous!
— Cela vous élonne. Cependant, voyez combien mon plan est simple. Les formalités à remplir nécessiteront bien quinze jours. Je pars ce soir pour Paris. Je l'oiinais une compa^ii'; do spéculateurs ijiii s'est donné pour but d'acheter les grandes propriétés, afin de les morceler e! de les vendre ensuite aux paysans. J'irai la trouver. Je lui cède mon droit et...
Le raisonnement était irrésistible et Chavanet trop intelligent pour ne pas le "comprendre.
— Allons, c'est bien, dit-il, non sans dépit. Vous m'avez tendu un piège. J'y ai donné téte baissée comme un enfant. Je payerai. Vous aurez vos cent mille francs.
l'envers et l'endroit de la vif. parisienne 117
— Je les veux tout de suite, objecta le colonel. Cliavanet prit dans la poche de son habit un carnet,
dans ce carnet l'un de ces bons imprimés que la banque de France remet aux personnes qui déposent de l'argent dans ses caisses, et l'ayant si^iic au crayon, après avoir écrit en toutes lettres le chiffre de eenl mille francs, il lu lïonna au culutu'l, qiii lut leirtil eii éi'.lmn^c la promesse de vente qu'avait située le comte île lîournay.
— Remarquez, ajouta le colonel, que je Die conduis avec vous en galant homme; car j'aurais pu vous obliger
Cliavanet le regarda avec surprise.
— Je pouvais vous menacer de dire à votre charmante future- que j'étais envoyé ici par vous, que toute ia comédie qui a eu lieu, nous l'avions combinée entre nous.
— Si vous aviez [ait cela, vous vous seriez conduit en fripon.
— Je ne l'ai pas fait, donc je me suis conduit en honnête homme ! s'écria Irioitipliiileiiiciit. lu colonel. Cet aveu me suffit et me prouve que nous restons amis. ■
En disant ces mots, il présenta sa main à Cliavanet, que celui-ci, stupéfait de tant d'audace, pressa légèrement du bout des doigts.
Le colonel quitta Bournay le mémo jour. Son voyage avait duré quarante-huit heures et lui rapportait cent mille francs.
L'audace et l'habileté avec lesquelles il avait joué Cliavanet ne laissèrent pas dans l'esprit de celui-ci des traces bien profondes. La victoire qu'il venait de remporter était assez belle pour le consoler de ce petit mécompte. À force de persistance, il épousait une jeune fille belle et noble. Cette alliance allait lui ouvrir un
H 8 LA SUCCESSION CIIAVANET
inonde nouveau, lui donner accès sur un théâtre plus vaste, oii il trouverait aisément l'occasion de réaliser
quelques-unes des amliitieuses visées qu'il irrissait
depuis longtemps. Celait un pas de plus dans le succès.
Quant à la question de savoir si su femme l'aimerait, s'il serait heureux on ménage, si auprès de lui celle aimable créature, dont il avait en quelque sorte forcé la volonté, trouverait la félicité à laquelle elle avait droit, il s'en préoccupait fort peu.
Néanmoins, dès ce jour, dans son propre intérêt cl afin do se la rendre favorable, il s'ellovea de lui plaire. Il lit sa tour avec ton le l'ardeur d'un liomme vivement et sincèrement épris. Il essaya d'inspirer de la sympathie à sa jeune femme par fous les moyens.
D'abord, il eut avec la comtesse un long entretien. La pauvre femme était presque ell'ravée de son triomphe. Kilo aimait sa tille, malgré tout, "et eu voyant avec quelle rapidité et dans quelles circonstances celle-ci était soudainement "revenue sur sa première résolution, elle ne pouvait se dissimuler que la pauvre enfant n'avait cédé qu'à ses obsessions muettes, plus terribles que des reproches et des récriminations.
Aussi la comtesse voulut-elle exiger de Chavauct la promesse qu'il travaillerait au bonheur d'Hélène.
Chavanct promit tout. Il déploya dans ces circonstances une générosité qui n'était pas dans ses habitudes. 11 prit en main les affaires du comte de Bournay, les examina, et ayant reconnu qu'elles n'étaient pas aussi désespérées qu'elles 'en avaient l'air, il promit d'eu opérer la liquidation.
11 se rendit acquéreur du château de Liournay, au lieu el place du colonel; puis il voulut, ainsi qu'il l'avait pro-
l'envers et l'bnouoit de la vie parisienne H9
mis, en reconnaître au contrat la propriété à sa future femme, à laquelle il constitua, en outre, une dot de cinq cent milie francs.
11 traita toutes ces questions délicates aver, le comte et la comtesse, et se montra facile dans celte discussion d'affaires. 11 conquit ainsi toute U sympathie des parents il'lLHi'iii.'. fjiiiii il i'nt résoluque k' mariait' aurait lieu un mois plus tard, au château, et non à Paris, ainsi qu'il l'avait souhaité, dans le seul but de jeter de la poudre aux vs:ii.\ dus l'urisieiis. Mais Hélène exigea qu'il n'y eût aucune fêle à cette occasion. Se réservant de l'aire prévaloir plus tard sa volonté, Chavanet eut l'habileté de céder pour la première fois, en se promettant d'ailleurs
I.i.'fNjiir' nui! ii>i ainsi arn'h'. mademoiselle de Bournay écrivit à Daniel de Blesle. Ce fut une lettre émue, digne, touchante. Elle lui racontai i par quelles circonstances elle avait été conduite à renoncer au bonheur que leur amour lui promettait.
Elle faisait appel à son courage, à son cœur, et lui
( ï ■ ■ J M . I ■ i ! ; ; I i t il..: 1.1 ili'^:]^.'!' tics [ in i II a'SS'.'S qu'elle lui avait
laites.
Cette lettre, arrosée de larmes, réclamait une réponse. La réponse ne se fit pas attendre. Une ligne, une seule !
s Je vous plains, disait Daniel, et je vous rends la parole que vous m'aviez donnée. »
Hélène, en proie à un violent chagrin, se laissa conduire à l'autel comme une victime. Ce fut une triste cérémonie. Madame de Bournay n'était pas contente d'elle. Quelque satisfaction qu'elle eût éprouvé d'abord, en voyant ses vœux exaucés, il lui était impossible de regarder d'un œil sec se consommer le malheur de sa fille.
Elle ne cessait de se répéter qu'elle avait été trop loin et qu'elle ne s'était pas montrée bonne inére, en poussant sa tille à ce mariage.
Quant au comte, il était navré. La réalité lui apparaissait dans toute son horreur, et l'avenir sous les couleurs les plus sombres.
Seul, Cbavanet était radieux. Lorsqu'il sortit de la petite église d'un hameau qui avoisine Bournay et dans laquelle le mariage avait été célébré, donnant le bras h Hélène, blanche et pâle comme un fantôme, loutlemonde remarqua la joie de l'un, la mélancolie de l'autre.
Le colonel, revenu à Bournay pour la circonstance, était un de ses témoins.
Après un déjeuner de famille, qui réunit au château une trentaine de convives, les époux partirent pour la Suisse, où ils iluvaiou pisser quelques semaines.
Le soir du jour où le mariage de Chavanet avec mademoiselle de Bournay avait été célébré au château, une nouvelle ciianteu.se débutai! à l'Opéra, dans la Favorite. On attachait à ses débuts une certaine importance, car, à l'avance, les journaux avaient parlé d'elle comme d'une merveilleuse artiste.
Sur l'affiche, on la nommait mademoiselle Nérissy. Mais ce n'était qu'un nom de guerre, et, dans la réalité, un l'appelait Serverelte. Oui, c'était Serve relie, don! les débuts mettaient en émoi les quelque cent personnes qui, dans Paris, s'occupent d'art et ont la prétention de dicter des lois pour tout ce qui concerne les artistes.
Le directeur de l'Opéra, après l'avoir entendue, l'avait engagée. Durant trois mois elle s'était livrée à l'étude des œuvres des maîtres modernes et du jeu de la scène, et enfin, on l'avait jugée digne de paraître sur ce théâtre, qu'on regarde, avec raison, connue le premier du monde.
La salle était remplie et brillante comme un soir de première représentation. Tant de fois on a décrit des solennités de ce genre, que nous laissons au lecteur la faculté de se figurer à sa guise les splendeurs de la soirée.
Un public de goût, composé de femmes élégantes et
d'hommes, pour la plupart, célèbres à quelque titre, était venu afin d'entendre la nouvelle chanteuse.
Lorsqu'elle parut, trois mille regards se fixèrent sur elle. Au milieu de l'émotion qu'elle éprouvait, elle ne vit rien qu'un nuage, dans lequel éclataient comme des rayons ardents, les diamant, les lumières et les fleurs. Son cœur battait avec tant de violence, sa poitrine était à ce point oppressée, qu'un moment elle crut, qu'en dépit de ses eflbi'ls, auam son ne sortirait de son gosier.
Mais elle voulut; elle se rassura, et lorsque le chef d'orchestre lui lit signe, elle était prèle. Dès la première scène, elle conquit lus spectateurs, et cet auditoire, habituellement froid, difficile, blasé, l'ut ebarmé par la voix, par le jeu, par la beauté de n-tle jeune femme, inconnue jusqu'à ce moment, sans passé artistique, elle abordait, sur relie vaste scène, le ^raiid répertoire. Elle pouvait su porta, son aodaeo la sauva.
Ta„t ,,uo dura la mpr&oiita.ioo, Sdrvorettt no paria il aucun de ceux qui, dans les couloirs, lui adressaient la parole. On la questionnait, elle ne répondait pas. Elle allait de la scène à sa loge, se laissant habiller, complimenter, encourager, sans entendre ca qu'on lui disait. Elle était comme dans tm lève, agissani en quelque sorte sous la pression d'une forer supérieure, et n'ayant qu'une pensée vîvacc et debout, c'est qu'il fallait réussir.
Elle réussit au delà de ses espérances. Elle ne put en douter, lorsqu'elle enlendii, à la lin de son dernier morceau, la salle entière éclater en applaudissements-, lorsqu'elle vit, de toutes. parts, les bouquets tomber à ses pieds, et tous les spectateurs l'acclamer avec enthousiasme.
Elle ne se soutenait plus. Elle sortit de scène en trem-
l'envers et l'endroit de u vie parisiekse 123
Liant, un sourire sur les lèvres, mais la pâleur sur le visage. A peine dans la coulisse, elle fui entourée, embrassée, accablée de compliments, et ce n'est qu'avec peine qu'elle put regagner su loge.
Mais là encore on ne la laissa pas libre : on entrait, on sortait; les habitués du théâtre, les abonnés, les artistes, le directeur, le chef d'orchestre, tout le monde voulait lui parler. On n'entendait que des exclamations de joie el des éloges formulés avec plus ou moins de délicatesse, mais tous avec sincérité.
Tout à coup un personnage fendit la foule qui remplissait le petit sillon. Celait un vieillard. Il arriva jusqu'à Servereltc, et, à la grande surprise de tous, il la prit dans ses bras, et, la serrant sur sa poitrine avec force :
— Ma fille! ma chère fille! s'écria- t-il, c'est merveilleux! J'ai pleuré, oui, tu m'as arraché des larmes! Et moi qui croyais être un grand artiste ! je ne suis qu'un sot. Messieurs, àjouta-t-il, c'est mon élève.
4 ces mois, il y eut sur tous les visages un sourire, dent Cbibrae ne comprit pas le sens, car ce qu'il avait dit n'était pas ce qu'il voulait dire. Puis, on l'entoura, et U fut question de le porter en triomphe. Le lendemain, les journaux parlèrent avec détails d'une scène attendrissante qui s'élait passée dans la loge de mademoiselle Nérissy, la débutante.
Au milieu de' ces bruyantes manifestations, Daniel de Blesle se tenait à l'écart", et c'est lui cependant que Servereltc cherchait et attendait. Dès qu'elle le vit, elle courut vers lui.
— Ah! mon cher ami! lui dit-elle, c'est a vous et a vous seul que je dois ce succès. Comment vous prouveraije ma gratitude?
iîi LA SUCCESSION Cil A VAN ET
— En me conservant votre amitié, répondit-il tristement. Jamais je n'en ai eu plus besoin.
— Comment! que voulez-vous dire?
En posant celte question, elle le regarda attentivement, et alors elle vit sa pâleur, ses traits décomposés, des larmes au tond de ses yeux.
— Quel malheur vous a frappé? qu'avez-vous?
— Mademoiselle de Bournay s'est mariée ce malin. Depuis quinze jours j'étais préparé à cet événement. Je iTny.iis le s[i|>|iu[[<r slùiijiieiiiciil. Eh bien, non! c'est au-dessus de mes forces. La pensée qu'elle' est perdue pour moi me rend fou.
Serverctte fut émue. Depuis trois mois, durant les leçons et les essais auxquels elle avait été soumise, Daniel s'était montré dévoué, patient, prodiguant les encouragements les meilleurs. H avait déployé une amitié désintéressée et honnête. Serverette, reconnaissante, le traitait en ami. O fui donc pour elle une douloureuse surprise d'entendre l'aveu de sa peine.
Elle n'essaya pas de le consoler. Les femmes ont l'instinct de certaines infortunes. Serverette savait qu'il est des maux que le lumps seul peut apaiser, et que les consolations vulgaires irritent au lieu de les calmer. •
Elle ne prononça aucune parole d'apaisement. Mais elle pleura avec son ami, et Daniel fut plus vivement UiiK'lu; par ses larmes ipie jiar les condoléances banales qu'elle aurait pu lui débiter.
Enfin, il se retira heureux, dans son malheur, du succès de Serveretle, de la position nouvelle qu'elle s'était faite, grâce à lui autant qu'au talent qu'elle venait de révéler.
A dater de ce jour, la vie de Serveretlc fut totalement transformée. Son existence, et par conséquent celle de
l'envers et l'endroit de u vie parisienne 125
l'oncle Chibrac, furent assurées. Elle vivait dans un milieu intellectuel et artistique fait pour lui plaire. Elle connut aussi les douceurs d'un bien-être dont elle était privée depuis longtemps et dont elle voulut que son oncle profitât le premier.
Quant à lui, à l'ombre de ce bonheur nouveau, il semblait rajeunir. Son intelligence paraissait devenir vive comme autrefois. Il avait pris en main les intérêts de sa nièce et les gérait de la manière ia plus avantageuse et la plii.s raisonnable.
Tous les soirs de représentation, il l'accompagnait au théâtre, puis il allait se placer dans la salle et savourait durant toute la soirée le plaisir d'entendre et de voir celle qu'il adorait avec une passion paternelle. A la sortie du théâtre, elle le retrouvait, par tous les temps, l'attendant patiemment pour la reconduire.
Durant les premiers jours, Servereite avait exigé qu'il montât dans sa loge après le spectacle, et qu'il ne l'attendit pas dans la rue. Mais, à cet égard, il ne voulut rien entendre.
— Vois-tu, chère petite, disait-il, je. nu suis pas fait pour me mêler à ces beaux messieurs. Au milieu d'eux, j'aurais mauvais air. Si je voulais parler ils se moqueraient de moi. Si je restais dans un uoin, j'aurais l'air d'un domestique.
Et quoi qu'elle put dire et faire, il n'en voulut pas démordre. La veillé, r'esl qu'il nï:pi'ouvai( p;i.s de joie pins grande que celle de se mêler tous les soirs dans les groupes qui se forment à l'issue des spectacles.
11 écoutait les jugeiflents qu'on portait sur Servcrelte. 11 les provoquait par des remarques naïves, par des critiques violentes quelquefois, qui soulevaient des murmures. Et lorsqu'il entendait faire l'éloge de sa nièce, if
LA SL.CCESS10N CtlAVAXET
buvait ces propos comme une liqueur délicieuse, et volontiers il fût cric * Je suis l'oncle do cette chanteuse dont vous célébrez les louanges.
Lu soir, tandis que, iidéle à son habitude, il se promenait dans la rue Union!, oV-vant la porte des artistes, il fut accosté par un homme, jeune eiain c, ùlêg.mmievt [ velu, à l'allure duquel il était facile de reconnaître un militaire.
Sa taille était haute, sa redingote boutonnée jusqu'au menton et sa poiinm: m uée d'une rosette d'officier de la Légion d'honneur. Sou visage, qu'à la clarté du réverbère sous lequel l'inconnu s'était placé, ou pouvait voir bronzé par le soleil, avait une expression énergique, augmentée encore par une épaisse moustache qui eachail presque entièrement la bouche.
— Pardon, monsieur, dit-il en s'approehant de l'oncle de Serverctte, ne vous nonimc-t-on pas monsieur Chibrac?
— Ouï, monsieur, répondit ce dernier, un peu intrigué.
— Mademoiselle Nerissy n' est-elle pas votre nièce?
— Sans doute.
— Son vrai nom n'est-il pas Serverctte?
A celte question, Chibrac regarda l'inconnu avec surprise.
— Qui donc ètes-voits? lui demanda-t-il.
— Vous ne me reconnaissez pas?
— Non, je l'avoue.
. — Alors, laissez-moi vous présenter I" ex-sergent devenu le commandant Laffrey, en guerroyant pendant dix ans contre les Arabes.
A celle déclaration Chibrac ouvrit les bras :
— Vous! commandant, mon cher Frédéric! Ah! que
l'envers ht l'endroit oe i.a vie parisien ni; 127
je suis heureux de vous revoir. Serverette sera bien joyeuse.
— Servt'i'elk' vint-', a parlé de moi quelquefois? Alors seulement Glnlme se rappela que depuis bien
des années, Serverette n'avait jamais prononcé le nom du commandant, et que toutes les fois que lui-même avait voulu rappeler ce nom, elle lui avait imposé silence. Il ne savait pas mentir.
— Non, répondit-)!, voilà longtemps, très-longtemps qu'elle n'a parlé de vous.
— Comment donc savez- vous qu'elle sera heureuse de me voir'
— Je l'espère.
Frédéric baissa la tête. Quant à Cliihrac, il voulut détourner la conversation.
— M'expliquerez-ï'ous, commandant, comment il se fait que je vous rencontre dans cette cour, à minuit?
— Rien de plus simple. Je viens de passer dix ans en Afrique, et, comme vous le voyez, j'y ai fait mon chemin. Mais j'avais Iiàle de retrouver la France. J'ai demandé un congé, et je suis arrivé à Taris depuis quelques jours. J'ai eu ce soir la pensée d'aller à l'Opéra. J'ai reconnu Serverette et je vous ai reconnu vousmême, assis à quelques pas de moi. Je vous ai suivi, et me voila.
Chifuvie ignorait dans quelles circonstances Frédéric s'était autrefois séparé de Serverette. Celle-ci lui avait toujours soigneusement caché ces tristes détails. Aussi ne pouvait-il voir dans Frédéric qu'un ancien ami auquel il était nécessaire d'expliquer comment Serverette était devenue chanteuse à l'Opéra.
— Pauvre fille! murmura Frédéric. Elle a eu de violents riia:.iii!S !
128 LA SUCCESSION C11ÀVÀNËT
11 n<! ■ciiiiipt'i'iiail pas. il ne savail pas ennore, il ne pouvait pas savoir que personne plus que lui ne les avait provoqués. Aussi, s;ins éprouver îles remords qu'aucune confidence ne lui dictait et que Cliibrac n'aurait pas compris, il dit à ce dernier :
— Et maintenant, est -elle heureuse ?
— Oui, heureuse, autant qu'elle peut l'être, après avoir perdu sa fdle et en la pleurant toujours. Au surplus, ajouta Cliibrac, je crois qu'elle aura un grand bonheur à vous revoir. Attendez-la ici; elle va paraître.
Cette proposition parut effrayer Frédéric.
— Non ! non ! dit-il, je ne veux pas l'attendre. Vous lui direz seulement que vous m'avez rencontré, et vous saurez d'elle s'il lui est agréable que j'aille la voir.
— J'en suis sûr.
— Demandez-le-lui toujours. Apres demain, je reviendrai ici, et vous me ferez connaître sa réponse..
Ayant dit ces mots, le commandant Laffrey se retira, laissant fortement intrigué Chibrac, qui se demandait pourquoi l'ancien ami de sa nièce redoutait aujourd'hui de se montrer devant elle.
Quelques instants après, Scrverette sortit de l'Opéra, et alla au-devant de son oncle, en souriant. Une voilure en location, qui venait la chercher tous les soirs, stationnait devant la porte. Suivie de son oncle, elle y monta, et le modeste équipage se dirigea vers Passy.
Afin d'avoir de l'air, un jardin, des fleurs, Scrverette, que ses appointements àTOpéra rendaient presque riche, avait loué, sur la lisière du bois de Boulogne, une raai-
Les soirs de représentation, elle avait donc un long trajet à parcourir. Habituellement, Chibrac s'endormait
durant le trajet, et Servercttc, enfoncée dans la voilure, su laissai!, aller au cours de ses pensées.
Mais ce soir-là, l'onde ne s'endormit pas.
— J'ai une grosse nouvelle à t'apprendre, fillette, dit-il à sa nièce lorsqu'ils furent en roule.
— Une nouvelle?
— Qui te fera plaisir, je l'espère. J'ai vu quelqu'un que tu aimes.
Serveretle ne put relenir une exclamalion. Quelqu'un qu'elle aimait ! Il n'y avait pas à chercher longtemps : son oncle, Barbassous, sa fille et Daniel de Blesle.
Tout le resle était oublié. Elle s'accoutumait à n'y plus penser. Son oncle était à coté d'elle, Daniel avait passé dans sa loge une partie de la soirée. Dès lors...
— Qui avez-vous vu? demanda-l-ellc avec anxiété. Parlez vite.
— J'ai vu le sergent, non, je veux dire le commandant Frédéric Laffrey.
Le second cri que poussa Serveretle fut si différent du premier, que son oncle la regarda avec surprise. C'élait un cri de désappointement, de regrets. L'autre, au con- Irairc, avait été nu cri d'espérance.
Frédéric! que lui faisail Fjv'.Iitîc'.' File ne l'aimai! plus. Il lui était devenu indifférent. Mais elle ne pouvait supporter l'idée qu'elle allait se retrouver en face de lui. Elle ne voulait pas le revoir. C'était bien assez de lui avoir pardonné.
— Je croyais to faire plaisir en l'annonçant cette renée nlre.
Serveretle ne répondit pas.
— Étiez-vous brouillés? ,1e l'ignorais; il ne nie l'a pas dit.
— Non, nous ne sommes pas brouillés.
4 30 LA SUCCESSION CJIAVANEt
demander s'il le convenait qu'il te fit une' visite? Aprèsdemain, je dois lui donner une réponse.
— Mou oncle, répondit Serverctte, vous lui répondrez qu'il vaut mieux que nous ne nous revoyions pas, que je le désire ainsi.
Chibrac tombait des uues.
— M'expliqueras-tu... ?
— Rien. Je vous en supplie, pas un mot de plus a cet égard; contentez-vous de faire ce que je viens de vous dire. M. Laffrey ne sera pas surpris de cette réponse.
Shis. m- 2> 1 1 • ?t''!]j;]inli7 ]>,[•; : 'ex ; .1 uv:î ions.
L'oncle, réduit au silence par cette réponse précise, se prit à penser que sa nièce avait un singulier caractère, puis il s'endormit et ne parla pli;;, jusqu'au moment où la voiture s'arrêta.
Le surlendemain, dans la soirée, le commandant Laffrey fut exact au rendez-vous. Chibrac lui transmit la réponse de Serverette.
— Elle n'a rien oublié ! murmura Frédéric en baissait! la lête. ^
— Oublié quoi '!
— Vous ne savez donc pas?
— Je ne sais rien, répondit Chibrac qui erut qu'il allait ;ippn;oi.]ri! rpn irjmj riniM-.
Mais au lieu de lui faire des confidences, le commandant lui serra la main, et d'une voix étouffée :
— Adieu! adieu! dit-il, oit plutùt au revoir, .le vous reverrai. Il faudra bien qu'elle me panliiiuie.
Sur ces mots, il disparut.
Chibrac demeura seul, littéralement ébaiii.
Pour îa seconde fois, le mariage ne réussissait pas à Chavanet.
Après quelques semaines de vie commune avec Hélène, il n'était arrivé qu'à inspirer à sa femme une horreur profonde, non certes qu'il n'eût tout lente pour aboutir à un résultat contraire, mais parce que, contrainte eu quelque sorte de l'épouser, elle ne pouvail se
détruit son bonheur. Si on ajoute à cela que Chavanet n'était plus jeune, qu'il avait deux fois et demi l'âge de sa femme, qu'il ressemblait a toute autre chose qu'à un amoureux, on comprendra sans peine qu'il ne fût pas parvenu à faire oublier Daniel de Blesle.
Le souvenir de son jeune fiancé, abandonné par elle dansun moment d'exallatimi suprême, était sans cesse devant les yeux d'Hélène. En vain, dans son honnêteté, elle s'efforçait de chasser ce souvenir importun et. irritant, l'image de relui qu'elle avait aimé était toujours là, comme un impérieux prétexte.') des comparaisons qui ne pouvaient être à l'avantage de Chavanet.
Alors île violenls combats se ih raient dans l'aine de la jeune mariée. Elle était prise de désirs extravagants et fous-, elle voulait fuir sa maison, son mari, aller se jeter
aux pieds de It.miel, imjilnrorson pardon, et, un mépris ilr> devoirs qu'elle avait juré de remplir, -e livrer tout i - 1 : 1 1 ■ iv.
Mais file ei.iii li'un nohle smg, ci le sentiment de son honneur la ramenait bien vile a des idées plus. saines. Alors elle s'efforçait de surmonter ses répugnances; elle allait au-devant de son mari, comme pour lui dire : a Faites-vous aimer; attachez-moi à vous par des liens tels que jamais je ne sois tentée de m' enfuir. »
Mais elle se heurtait contre un être dont la physionomie morale et physique lui était instinctivement antipathique, et ses efforts se brisaient contre le dégoût qu'elle ressentait, en se trouvant en face de lui.
Qui songerait à faire à Hélène un crime de ces luttes ?
Jamais femme n'avait été plus à plaindre.
Il arrive fous les jours des hislniri's se.itibhbli 1 .-.
Tous les jours, on voit de jeunes filles qui aiment un homme de leur choix, qui en sont aimées.
Leur union est,si étroite, qu'il ne peut y avoir de place entre eux que pour le bonheur; ils sont faits l'un pour l'autre, et rien ne semble devoir les séparer.
A la pensée de la félicité qui l'attend, et dont elle ignore les mystères, le cœur de la jeune fille s'épanouit, et celui qui l'adore peut voir mûrir, sous les rayons d'une mutuelle tendresse, le beau fruit qu'il aura la joie et la gloire de cueillir.
Voilà ce qui arrive tous les jours ! mais ce qui se voit aussi souvent, trop souvent, c'est une brusque séparation imposée à des êtres si bien faits l'un pour l'autre ; c'est la jeune fille livrée à un inari qu'elle ne pourra ni aimer ni respecter.
En pareil cas, que fait la victime ainsi sacrifiée ï
l'envers et l'endroit de la vie parisië.vse 133
Elle s'irrite jusqu'au jour où «Ile tombe, ou bien elle picure jusqu'au jour où elle meurt.
Hélène était de celles qui ne tombent pas.
Elle pouvait subir des tentations redoutables, résultat de découragements ijib'-n-uts à la nature humaine, mais elle ne pouvait pas subir une chute déshonorante, parce qu'elle ne le voulait pas, el parce que, dans des situations semblables, pour une femme fortement élevée, la volonté est tout, qu'elle soit puisée dans la raison ou dans la foi.
Hélène n'avait donc pas a redouter les conséquences d'une faiblesse indigne d'elle, mais elle n'avait pas non plus à espérer le bonheur; elle y avait renoncé, en renonçant à Daniel.
Voilà pourquoi la tristesse était plus souvent sur son visage que la gaieté ; les larmes plus souvent que le souri ru ; îoil'i pi'UnjUui uUc ne pouvait 1 1> : t j . j i la i n- n 1 ;i CliaviiiK-L une tendresse qu'elle ne ressentait pas; voilà pourquoi ce dernier, malgré tous ses efforts, dut bientôt se convaincre que ce second mariage ne lui donnerait pas plus i!e Kuiiheur que le premier.
Quelques incidents l'échu rèrent à cet égard, et sa ron- - viction fut bientôt faite. Hélène semblait ne plus pouvoir dissimule!' ses sentiments.
S'ils étaient en tête-à-tête, elle ne parlait pas, ou si elle parlait, les paroles qui tombaient de sa bouche, comme à regret, portaient l'empreinte d'une incurable tristesse.
Au point de vue de son bonheur intime, Cliavanet n'avait donc aucune illusion à conserver; il devait renoncer à l'alimenter avec l'amour de sa femme.
Mais, fort heureusement pour lui, il n'aimait pas Hélène. En l'épousant, il avait fait une affaire. L'affaire
LA SUCCESSION CHAVAÎIEÎ
réussissait. Les maisons où naguère il souhaitait d'entrer s'étaient ouvertes devant lui. Grâce à sa femme, il avait un pied dans le faubourg Saint-Germain; il y trouvait par elle des éléments de succès pour son ambition. C'était là l'essentiel.
Pour tout le reste, il prit philosophiquement son parti, se contentant de la certitude que sa femme ne l'exposerait jamais au ridicule, qu'à son âge et dans sa situation il pouvait redouter, celui d'être trompé.
Notre intention n'est pas de lui faire un crime de la conduite qu'ii tint alors. S'il déserta sa maison, s'il recommença à courir les aventures galantes, s'il fut infidèle, comment le lui repvocliei"? Ce n'était là qu'un résultat facile à prévoir. San crime n'était pas dans le résultat, mais dans la cause.
Il faut même dire qu'Hélène lui sut gré de l'abandon dans lequel il la laissa.
Sans qu'ils eussent arrêté ensemble des résolutions sur ce point délicat, il resta laeilemcnl romvwi, par !a force des choses, que chacun d'eux reprenait sa liberté. Chavanet ne se montra géeéivuN ;t cei égard que parce qu'il savait qu'Hélène n'userait de celle iilicrtc que pour caresser sa tristes:! 1 , désormais ia compagne de son isolement, et que la maternité seule aérait, pu dissiper, Mais la maternité n'était pas venue; et redoutant tnut ce qui aurait pu l'attacher, par des liens nouveaux, à Chavanet, Hélène ne la désirait pas.
A dater de ce jour, Chavanel vécut comme avant son mariage. Il devint un mari-garçon dans toute la force du terme. On le vit à son cercle, y prenant Ions les
de jeu.' 8 reP3S ' " J P '
Telles sont les niïi.'ns^iiirs ijui précédèrent! aventure
i.'ksvf.bs et i.'F.Ntmorr t>F j.a vif. parisienne 135
que nous allons raconter, et qui devait exercer sur toute su vie in il: !■ m-' iléeisivc, par les implications dans 1i.-sh [ iN.^lli.s il lui tr.ii il:- .
li s'était marié à ta iiu de l'iiivrr: il avait [hissi> le mois d'avril tu Suisse avec sa femme, et, dans le courant de mai, il se trouvait à Paris, dans la situation que nous
Il avait permis à sa femme d'aller pendant quelques semaines auprès de ses parents, à ISournay.
Au mois dr niai, 1.:; soirées seul Imbues à Caris. Les salons sont fermés; ceux qui, durant la froide saison, les animent, se dispersent au printemps, qui aux eaux, qui aux champs.
Ile te nu à Paris par sis adaiivs Chavanel vlieichant, suivant une expiv- ;ni! \n Initie-, à nier le temps, entra un soir à l'Opéra. Depuis trois mois, il n'y avait pas mis les pieds et n\e ai! pas entendu inadenioiselle Nérissy, la cantatrice dont fous les journaux s'entretenaient alors. C'est ce qui le décida. On donnai!, ee soir-là, une représentation à bénéfice, et mademoiselle Norissy devait paraitre dans le quatrième articles Hntjuciiotx,
Chavanet alla s'asseoir à l'orchestre, au moment où le rideau venait de se baisser sur une comédie jouée par les artistes du Théâtre-Français. Le rideau se leva bientôt pour l'acte d'opéra.
Chavanet était sous le charme de la musique admirable du chef-d'œuvre de Meyerbeer, lorsque, tout à coup, svs regards l'umil attirés par mademoiselle Nénssy. lùi ce moment, il ne pensait guère à Serverette, et d'abord, ii île se rendit pas u.niipte de la •.■esatiuii qu'il éprouva. Il fut saisi d'une émotion violente, sans s'en expliquer la cause.
Puis, les traits de la cantatrice, qu'il n'avait vue
136 LA SUCCESSION CHAVAKET
qu' imparfaite ment se dcssi nÈrent d'une manière plus sensible, et, enfin, il la reconnut.
C'était Serverette!
Il est île ( os impressions <[iic la pli mm la mieux exeieée ne saurait rendu:. Celle que <: havane t ressentit était de celles-là.
En quelques minutes, tout le passé, — ce passé qui remontait à dix années, — lui apparut. Il revit le château de Sailli-Etienne ; le visage blême de madame Agathe, la désolation de son intérieur, jusqu'au jour où Serverette était venue y apporter la joie ; il revit la jeune fille, entrant radieuse dans cette maison morte, et entraînant après elle la jeunesse et la vie.
Il se rappela l'heure où il était tombé à ses pieds; l'horreur avec laquelle elle l'avait repoussé; les circonstances dans lesquelles il l'avait séduite.
Toute cette vision fut rapide comme un éclair. Mais, dans cette rapidité même, il eut le temps de tout percevoir clairement, de tout toucher du doigt, comme si ce passé avait pris une forme netle, arrêtée et tangible. Et alors, son regard se reporta sur Serverette, que depuis si longtemps il n'avait pas vue, et qui lui apparaissait plus que jamais belle i;l MViuisatiLe dans le cadre le plus propre à la rendre désirable.
Dans ces sensations, que vainement nous voudrions mieux déclin 1 , il n'y cul ni ivsn-i, ni repentir. Seuls, lus sens parlèrent, et ce fut pour Serverette un outrage nouveau, quoique muet.
Comment élail-elle arrivée là?
Comment n'en avait-il rien suï
Telles furent les deux questions que se posa Chavanet, lorsque le rideau lui déroba le visage de Valentinc qui venait de s'évanouir, en voyant Raoul lui échapper.
l'envers et l'endroit de la vie parisienne 137
— Je vais le lui demander, se dît-il tout à coup.
Il quitta sa place, et, d'un pas assuré, sans autre émotion qu'une exubérance de désirs, telle qu'il !a pouvait ressentir dix ans avant, il se dirigea vers les coulisses où il avait ses entrées.
Tout d'abord, sa mauvaise fortune le jeta dans le foyer de la danse. Un ballet en un acte terminait le spectacle, et les danseuses qui devaient y figurer étaient toute-; !à, habillées on déshabillées, comme on voudra, prêtes à entrer en scène.
Dans ce salon vaste, splendidement éclairé, dont les rriurs étaient cachés par des glaces, on respirait un parfum à la fois fade et acre qu'on ne respire que là, parfum singulier qu'on n'obtiendrait qu'en mêlant lus odeurs de la poudre de riz, des eaux de senteur, des violettes, a cette odeur voluptueuse qu'on sent dans un salon où se trouvent un certain nombre de femmes parées.
Ce parfum qui n'a pas de nom, mais qui est si pénétrant que ies vêlements s'en imprègnent, prit Chavanet a la gorge et fui causa une sensation délicieuse. Un jet de celle- vapeur forte avait suffi pour raviver tous ses souvenirs de vieux libertin.
Après celte jouissance de son odorat, ce fut au tour de ses yeux.
Il put admirer de blanches épaules, des jambes modelées, de fins visages. Il fut heureux de se retrouver dans cet endroit où il avait passé autrefois de si doux instants, et où sa présence venait d'ailleurs de produire une vive sensation.
En cinq minutes, il fut entouré, embrassé, fêté. Toutes les danseuses, les grandes, les petites, les moyennes,*se groupèrent autour de lui.
— Monsieur Chavanel!
— Mon petit Chavanet!
— Il n'est donc pus perdu.
— Sa femme nous en laisse un morceau !
— Elle n'en veut plus.
— Tant mieux pour lui.
— Ça devait arriver !
— Sous mènes-tu souper ?
Voilà quelques-unes des cxi-laii.aEiiins qui accueillirent Chavanet. Nous en passons, et des meilleures.
Il n'était pas homme à se laisser intimider cl lit bonne contenance. D'ailleurs, rien de tout cela n'était nouveau pour lui.
Dans le foyer de la danse, on disait que personne n'avait t'ait autant de malheureuses que Chavanet. On ajoutait, il est vrai, qu'il en était bien peu qu'il n'eût tenté de consoler. Les souvenirs qu'il avait laissés dans ce temple du Jarret, étaient éloquents à cet égard.
— Mes petits enfants, dit-il enfin, lorsqu'il lui devint possible de placer un mot, vous êtes charmantes et je vous roverrai. Mais, pour le moment, je n'ai rien à faire ici. Je cours après une belle dame...
Nouveaux rires et nouveaux cris.
— C'est îa tienne.
— Dis-le donc, l'as de fausse lionte.
11 parvint à s échapper. La première impression dissipée, il était redevenu maître de lui et ne cherchait qu'à retrouver Serverette.
Il entra dans le foyer de la musique.
Elle était là. Mais elle ni.' le vii pas d'abord. Assise sur un divan, elle tournait le dos à la porte. Avant tle monter dans sa loge, clic reprenait haleine.
l/ESVEllS F.T L'ENUftOtT DE I.A VIE r-AniSIEISNE 1 3Î1
Sa taille souple, ses blonds cheveux encore épars sur ses épaules, ses liras jelcs avec lassilude au long de son corps, Chavanet les dévora du regard. C'était bien là Serverctte, non telle qu'il l'avait bissée dix ans avant, mais embellir, transformée, poétisée par le milieu même dans lequel il la retrouvait.
Pendant quelques secondes, il s'arrêta, délient, à cinq pas derrière elle, n'osant aller plus loin, ne voulant pas fuir, et le cœur agite par de coupables et folles espérances.
Enfin, il s'approcha, et tandis qu'elle causait à vois basse avec un jeune liomme, qui n'était autre que Daniel de Blesle, il pencha sa iête sur celle tète, qu'autrefois il avait embrassée, et, d'une voix douce, tendre, tremblante :
— Seiverelto, inurmura-1-il.
Surprise de s'entendre appeler ainsi, elle se retourna vivement et le reconnut.
Un cri d'indignation et de stupeur moula à ses lèvres, mais n'en sorlit pas, car, par un violent effort, elle le
Puis, ellequîtia sa place, pâle, ferme, résolue. Daniel, surpris, l'imita. Elle lui prit le bras en disant :
— Ramenez-moi dans ma loge.
Et la tèle liante, liwnl ses veux sur Cliavanei, qui involontairement baissa les siens, elle passa devant lui lentement et avec fierté. Alors, il releva le front. Ce fut pour la voir disparaître, toujours an bras de ce jeune homme, qui était un inconnu pour lui.
Cloué à sa place par l'émotion vioienle qu'il venait de ressentir, Chavanet resta un moment dans une immobilité complète, cherchant à recueillir ses esprits. Puis il s'enfuit couvert de couftisinn, ci vivant que tous les regards
LA SUCCESSION CHAVAKET
étaient dirigés vers lui et que tes personnes présentes
avaient remarqué son trouble.
■ En deux minutes, i! fut dans la rue.
Ses pas le portèrent jusque devant la maison de madame de Pélussin, Il s"élança dans l'escalier, arriva au second étage, passa sans mot dire devant le valet stupéfait, et se précipita comme un ouragan dans le boudoir de Pauline.
Ce jour— lit, madame de l'élussin avait également subi de violentes émotions, par la faute du marquis de Verrina. Le malin même, ce dernier s'Était réveillé, frais et guilleret, plus frais et plus guilleret que de coutume.
En su levant, il avait déchiré à son valet de chambre, qu'il déjeunerait au dehors, et sans passer par la chambre de Pauline, ainsi qu'il le faisait tons 1rs malins, il était sorti seul el à pied.
Ii s'agissait purement et simplement d'un petit coup d'État.
Comme de coutume, Vemna s'était couché, la vrille au soir, complètement gris. Mais, dans la nuit, les vapeurs île l'ivresse se dissipèrent; le sommeil refusa de clore les nobles paupières du marquis et il en profita pour examiner, plus froidement qu'à l'ordinaire, la singulière existence iju'il s'était créée peu a peu.
Cette insomnie devait être fatale a Pauline.
Tandis qu'elle s'abandonnait au repos le plus doux, Vi.'i'rinj su itisait nue, depuis plusieurs minées, il se. conduisait comme un triple sot. Cette femme qui ne lui donnait plus ni plaisir ni amour, qui semblait n'avoir à tâche que de favoriser et de développer en lui la plus funeste des passions, se moquait de son maître. Elle le
LA SUCCESSION Cil A VA NET
[rompait, le dupait, le grugeait, le minait pour s'enrichir à ses dépens.
Il se rappelait tons les détails de cette longue liaison. Il se rappelait que depuis plusieurs mois, retenu par des chaînes grossi ère s, il n'avait pas mis le pied dans son hôtel de la rue Marbeuf; que, peu à pou, ses amis s'étaient éloignés de lui, et ses relations dénouées; qu'il s'était accoutumé à n'avoir plus de volonté que celle de Pauline ; qu'il avait donné à celte femme plus de trésors qu'il n'en faudrait pour faire vivre un millier de braves gens, et que, toujours insatiable, elle demandait sans cesse, prenant ce qu'il lui refusait.
Verrina se disait encore que les tableau!! et les statues
un mot, 1rs richesses artistiques qui faisaient de sa maison une merveilleuse résidence, avaient passé dans celle de Pauline.
Use disait qu'il ne connaissait plus l'élat de sa fortune; que réglé, rationné, rançonné, s'il demandait un supplément d'argenl de poche, il était battu ; qu'il n'avait plus le pouvoir de mettre le nez dans ses propres affaires, et qu'à s'être l'ait une situation aussi déshonorante et aussi ridicule, il n'avait gagné que le mépris public, sans s'assurer le cœur de Pauline.
Tl fallait sortir de là. Une position telle à son 5ge, c'était le déshonneur, et Verrina coulait bien nourrir ses vices, caresser ses liassions, rester même ridicule, mais non se déshonorer plus longtemps.
Voilà pourquoi il s'était levé de grand malin et se dirigeait, à neuf heures, vers la rue Marbeuf.
Les boulevards qu'il suivit, l'avenue des Champs- Elysées qu'il prit ensuite venaient de se réveiller. Les
L'ENVERS ET L'ENDROIT DR LA VIE l'ÀBISIKNMi 143
trottoirs étaient secs et fraîchement balayés; les niin^e?» lie poussière qui planent sur Paris, à partir de midi, ne s'étaient pas formés encore. L'air était frais et pur, et Verrina le respirait avec délices, tout en roulant son gros ventre sursis jambes cuurlos, du coté de sa demeure, si longtemps désertée par lui.
Enfin, il arriva rue Marbeuf. Son hôtel n'avait pas changé de place, mais seulement de physionomie. Les grands volets verts matelassés (liaient hermétiquement clos et couverts de poussière; la poignée et le marteau de cuivre de la porte n'avaient pas été nettoyés depuis plusieurs semaines; dans les angles des croisées, sous les corniches des loils, les araignées lissaient leur toile et les hirondelles faisaient leur nid; la mousse grimpait
liberté le lierre du jardin. Tel élait l'hôtel de Verrina, qui portait alors ce caractère de mélancolie, propre aux. lieux inhabités.
Le marquis eut le cœur crevé, à l'aspect de sa maison ainsi faite. 11 sonna. Personne ne vint. Il sonna de nouveau, même silence. Alors, s'irritant peu à peu, il se mit à frapper violemment sur la porte avec le lourd marteau, chef-d'œuvre de ciselure.
Cette fois, on parut vouloir se déranger. 11 entendit le suisse sortir de sa loge, en jurant et en criant, et, enfin, la porte s'ouvrit devant lt! légitime propriétaire de Huile!.
— Que voulez-vous? demanda brusquement le suisse, qui, les yeux encore gros de son sommeil interrompu, m; reconnut pas son maître.
— Ce que je. veux, drèle! s'écria celui-ci. entier d'abord et te faire sortir ensuite.
Il entra, en effet, en brandissant sa canne, taudis que
l'autre, tête basse et atterré, murmurait quelques paroles d'excuses et de regrets.
— Où sont mes gens? reprit le marquis.
— Le maître il'liote! n'est pas rentré cette nuit, monsieur le marquis.
— Et le cocher?
— On ne l'a pas vu, depuis huit jours, monsieur le marquis.
— Le palefrenier?
— 11 dort encore, monsieur le marquis.
— La femme de charge?
Le suisse se troubla.
— Ni! serait-elle pas dans votre e ha ml ire, monsieur le drôle?
Le suisse tomba aux pieds de son maître.
— Nous devons nous marier. Je le jure à monsieur le
Hais ce dernier ne l'entendait plus. Il venait de s'Élancer vers les écuries, situées au fond de la cour.
11 recula d'horreur. Trois beaux chevaux, gras cl lourds, étaient étendus sur une litière épaisse, mais non renouvelée depuis six mois. Comme le palefrenier, n'ayant d'autre souci que de ne pas les laisser mourir de faim, remplissait tous les jours le râtelier de foin et la mangeoire d'avoine, ils avaient acquis un embonpoint qui les rendait dignes de figurer avantageusement dans le cortège du bœuf gras.
Malheureusement, l'iiippophagic n'était pas encore inventée.
Verrtna entra dans les remises, à la sellerie : partout la même incurie, le même désordre.
Enfin, il monta dans les appartements. La femme de
l'envers et l'endroit de la vie parisienne 145
charge l'y avait précédé. Elle donnait de l'air, essuyant à la hâte les meubles couverts de poussière.
Sans ouvrir la bouclie, le marquis parcourut ses galeries dépouillées, ses salons saccagés, et lorsqu'il se fut rendu compte (les ravages causés par son absence, il s'installa dans son cabinet de travail et attendit le bon plaisir de ses gens.
Mais lout paraissait s'organiser comme par miracle, et il était dans sa iiiakmi depuis une heure, que le maille d'hôtel se présenta devant lui :
— Monsieur le marquis déjeunera- t-il ï
— Sans doute, si le cuisinier n'a pas fait comme vous tous, maudite canaille I
— Le cuisinier attend les ordres de monsieur le marquis.
— Et le sommelier?
— Il est à sa cave, monsieur le marquis.
Verrina, quelque peu radouci, jeta sur le maître d'hôtel un regard sévère.
, — Vous aurez lous de terribles comptes à me rendre. Pour le moment, qu'on s'occupe (le mon service. Quant à vous, préparez-vous à aller clie/ madame de Pélussin. Le malheureux s'inclina et sortit.
Alors Verrina se mil devant sou bureau et écrivit la lettre suivante :
« Chère et belle dame, « Je trouve bon de mettre un terme à l'association que nous avions contractée, il y a quelques armées. Je vous prie de nie renvoyer les objets qui m'appartiennent, sans oublier mon valet de chambre. Je vous adresserai demain mon notaire, alin que vous lui rendiez compte de la gestion de mes biens que, vous aviez accaparée et que je t. ir. o
UG LV SUCCESSION CUAVANET
veux reprendre. La conduite que vous tiendrez dans cette circonstance dictera celle que je tiendrai moi-même visà-vis de vous. iSe m'obligez pas à user de rigueur. Vous savez que je ne redoute pas le scandale.
« Je baise vos belles mains.
« Marquis de Verwna. »
Il relut deux fois cette lettre, la plia, la cacheta, y mit l'adresse, et le maître d'hôtel, étant revenu, reçut l'ordre d'aller la porter et d'attendre la réponse.
Puis Verrina descendit dans son jardin, afin de se préparer à bien déjeuner.
il est impossible de décrire la surprise qu'éprouva Pauline en recevant cette lettre. Elle ne pouvait s'eNpIiquer comment le marquis avait eu la force d'essayer de se soustraire a son influence. Jusqu'à ce moment, elle avait cm le dominer si complètement, qu'elle avait cessé depuis longtemps de maintenir sa domination en exerçant sur lui ie pouvoir de ses charmes.
Comme elle se reprocha sa négligence! Cette femme habile était en défaut. Elle s'était révélée dans toute la vérité de sa nature vicieuse à son amant, et c'était elle qui, par ses prneédé-, par l'abus de son influence, l'avait chassé.
Que faire? Ne pas tenter de ressaisir sa puissance! Mais alors il fallait rendre les richesses qu'elle avait
ensilé qui se rdinilirai'. siit-imèiviin.'iil lorsqu'il verrait quel accroc formidable Pauline avait fait à ses biens!
Non, ce n'était point là la conduite à tenir. Il n'y avait qu'un parti à prendre, et ce parti était cciui-ci : Tâcher de reconquérir son influence.
l'envers et l'endhoit de la vie parisienne 147
C'est après avoir longuement réfléchi qu'elle envoya au marquis la réponse suivante :
<i Est-ce bien vous, Verrina, qui venez de m'écrire cette horrible lettre, sans être retenu par la pensée du m;il que vous alliez nw l'aire; Quello uiom:he vous a pi-
comluit-il ainsi? Oubliant que je vous ai donné les plus belles années do ma vie, que j'ai toujours agi avec un désintéressement si absolu, que je n'ai pas voulu être voire femme, bien qu'il n'eût tenu qu'à moi de le devenir, vous voulez rompre? Soit! Quoi qu'il m'en coûte, ce n'est pas moi qui me plaindrai.
a Selon vos désirs, je vous renvoie votre valet de chambre; il se charge d'emporter votre linge et vos menliles de toilette. Quant aux autres objets qui pourraient vous appartenir, je ne puis tes distinguer au milieu de tous ceux que je tiens de vos libéralités. Je vous prie donc de me les désigner.
« J'attends la visite de votre notaire. Je n'ai rien à me reprocher, et tout est clair dans les opérations dont je lui rendrai compte.
n Votre toujours amie,
s Pauline, j
Rien n'élait mieux fait que celte lettre pour obliger Verrina à retourner chez Pauline. Il s'attendait à des plaintes, à des récriminations.
Ce langage, dont la résignation était à peine mêlée d'un accent de regret, le surprit et le loucha. Quelque décidé (pi'il fût îi une rupture, il comprit qu'il ne pouvait l'accomplir aussi brutalement qu'il l'avait cnlrepi i.vj.
C'est ce qui le ramena dans la journée chez Pauline.
Ce qui le frappa (out d'abord, c'est que les domesliques
ne portaient plus s.i Jivnît? . Pauline n'espérait donc pas
renouer ce qu'il avait délié- Ce petit détail lui rendit la confiance.
Au fond de son boudoir, simplement vêtue d'une robe
de soie violette, il trouva Pauline triste, mais calme.
— Tout vous appartient ici, dit-elle. Hepreuez tout.
— Pauline!
— Que ma font ces richesses ! Croyez-vous qu'il me soit possible de vivre au milieu d'elles, à présent que vous n'y serez plus? Reprenez tout, vous dis-je. Je ne veux rien garder qui me rappelle le souvenir du temps où j'ai été heureuse.
Cliaque mol de cette femme augmentait la surprise de Verrina. Il la croyait cupide, guidée surtout par son intérêt. Combien il s'était trompé! Elle l'entraîna dans les salons.
— Désignez tout ce qui vous appartient, continuât-elle, et dès ce soir, tout retournera chez vous.
11 eut lion te de sa conduite.
— Ce n'est pas ce que j'ai voulu dire.
— Qu'avez-vous voulu dire, alors? Expliquez-vous. J'ai là votre lettre ; c'est presque une menace.
Il ne répondit pas.
— Je vois bien que vous ne m'aimez plus.
En même temps qu'elle prononçait ces paroles, elle vit sur le visage de Verrina un mouvement qui lui prouva que son pouvoir n'était pas entièrement perdu. Qu'elle l'empêchât de retourner chez lui, de s'en aller, et ce pouvoir, elle le reprenait tout entier.
— Pourquoi ne me parlez-vous pas? lui demandal-elle alors. Connue m dnis-je interpréter ce silence ? Que voulez-vous faire? Ah! je vous en supplie, prenez sur-
l'envers et l'endroit be la vie parisienne 149
le-cliamp une décision. Ces émotions me (lieraient. 11 faut en finir.
Au lieu de lui répondre, Verrina tomba à ses pieds.
— Non! non! s'écria-t-elle, vous ne m'aimez plus, sinon auriez-vous eu la pensée de vous enfuir?
— J'étais fou, dit-il. Pardonnez-moi.
— Vraiment, vons vons repentez. Alors prouvez-le moi. Dînez ici. Ce sera si vous le voulez, pour la dernière fois.
II consenti!. Pauline ne put lui cacher sa joie, qui se traduisit par l'expression de son regard, expression qui de nouveau le rendit défiant, car d'un seul coup, il avait compris qu'il retombait dans un piége.
Mais il avait promis de rester. Il resta en se disant ; « Je partirai aprÊs le diner. »
Pauline avait compté sur son cuisinier pour retenir son amant. Le cuisinier se surpassa. Un repas succulent, arrosé, de vins généreux et délirais, rendit Vufi-ina souple CL
liqueurs, et à huit heures, Verrina était plongé dans l'ivresse.
— Enfin! s'écria Pauline.
Elle sonna.
— Ramenez M. le marquis dans sa chambre, dit-elle au domestique qui vint chercher ses ordres.
On emporta Verrina.
Pauline resta seule durant trois heures, réfléchissant sur sa situation, se demandant par quels moyens elle resserrerait les chaînes qui avaient failli se rompre.
C'est ii ce moment que Chavanet apparut brusque-
nient h ses veux. Se: l rails [ifili--, i] t ''i.rnn]>->s('s, al tirèrent l'altenlion de Pauline, avant même qu'il eut parlé.
— J'ai revu Scrveretle, dit-il.
Elle ne parut pas étonnée. Il continua.
— Je l'ai revue à l'Opéra. Elle y chante.
— Je le savais.
— Vous le saviez et vous ne m'aviez rien dit?
— A quoi Ikjii, puisque vous êtes marié?
— Mais je l'aime, je l'aime encore! Je la veux!...
— Et votre femme?
— Ma femme! Que me fait ma femme? Est-ce que je l'aime, elle? M" a-t-elle jamais aimé?
— Vous voulez donc revoir Serverelte? Mais si elle vous parle de sa fille, que lui répondrez-vous?
— Sa fdle ! sa fille !
Et Chavanet resta immobile.
— Eh Lien ! s'écria-t-il tout h coup, si elle veut m'aimer encore, je lui rendrai sa fdle.
Madame de l'élussin le regarda quelques instants en souriant. Puis elle dit d'une voix lente :
— Nous pouvons nous entendre. Écoutez-moi, mon cher, service pour service. Je veux bien vous aider à vous réconcilier avec Serverette, mais à une condition.
— Laquelle ?
— C'est que vous m'aiderez h retenir Verrina.
— il veut donc vous quitter?
— Il s'est enfui aujourd'hui, puis il est revenu. Mais je dois m'attendre à le voir fuir de nouveau et je veux le garder.
— En quoi puis-je vous aider ï
— II faut m'aider à le rendre jalons.
— Moi! Vous voulez?...
l'kxveks ut l'enmioiî de j.a vir rAnisiRNSK 15f
— Je no veux rien, sinon que vous me laissiez dire ce que je vi'iiilrni dire, s.itis nu' ili'iiiiïrilïr j;u)i;ns.
— C'est un singulier rôle que vous m'imposez.
— Mais qu'importe, si j'oblige Serveretfo .î revenir vers vous?
— Je suis prêt à vous obéir, s'écria Cîiavanel avec impétuosité.
l'uïs il ajouta :
— Tl est vraiment dommage que nous n'ayons pas Frédéric sous la main.
A ce nom, qui lui rappelait In dernière passion de sn jeunesse, Pauline ne put retenir un soupir.
Depuis le mariage d'Hélène de Boumay, Daniel de Blesle n'avait pu se consoler. Il menait une existence malheureuse, dévoré par le souvenir de la femme tant aimée et a jamais perdue. Il ne conservait contre elle aucun courroux. 11 savait dans quelles conditions elle s'était niwiéu, el Kiiiiiï sa l'nlèiv ivimnkiit sur Cliavaiiui, qu'avec raison, il accusait de son malheur.
Durant les jours qui suivirent ce fatal événement, il resta chez lui, en faee de sa douleur, versant d'amères larmes, en proie à un sombn; dcYmira^mcni. Serveretle, pour laquelle il ressentait une tendresse fraternelle, fut la seule confidente de son chagrin. Seule, elle connut tout ce que souffrit ce noble cœur, et s'il éprouva quelques consolations efficaces, ce fut par elle. Elle le décida à essayer de se distraire, à chercher l'oubli dans le travail.
Mais de tontes les douleurs, celles que cause l'amour sont les plus tenaces. Comme ce mal n'esl pas sans douceur, ceux qu'il a frappés ne cherchent pas à s'en guérir. Daniel chérissait son infortune, et il ne lui plaisait pas d'être consolé.
Et puis, il faut le dire, il n'avait pas perdu l'espé-
L'BWVERK ET L'ENDP.WT DR !,A VIE PARISIENNE 153
rance. Se sachant aimé, il s'abandonna à des rêves de toute sorte.
Chavanel pouvait mourir, et Hélène serait libre!
Sinon, le hasard pouvait amener un rapprochement entre ceux qu'il avait séparés! Et alors, n'était-il pas permis de croire qu'Hélène ouvrirait ses bras a Daniel? C'était la une pensée coupable, indigne de l'un et de l'autre. Mais l'amour ne raisonne pas et, sous son étreinte, l'homme est assez faible pour céder à toutes les tentations.
Cependant, quelles que fussent à cet égard les espérances de Daniel, il n'avait pas encore tenté de revoir Hélène. Tous les jours, il passait devant l'hôtel Chavanet. Plusieurs fois, il fut sur Se point d'y entrer, de se présenter à elle. Mais il n'osait pas, redoutant sa propre faiblesse autant que le mépris d'Hélène si, brusquement, il tentait de la détourner de ses devoirs.
Telles étaient ses dispositions le soir où Chavanet apparut à ses yeux dans les coulisses de l'Opéra. Lorsqu'il vit ce! limi'inie. à p i: î :j * ■ marie depuis ([iieliines semaines, venir cherclicr la de lardes plaisirs cl parler à Senerette, ses scrupules perdirent de leur force et ses espérances
Une révélation que lui fil Serverette décida de sa conduite. Tandis qu'il la ramenait dans sa loge, il lui demanda jiour quel motif elle avait ressenti une aussi vive émotion à l'apparition de Chavanet.
— Je vous ai raconté ma vie, répondît-elle. EU bien, c'est cet homme qui est cause de tous mes malheurs.
Ces paroles révélèrent à Daniel la bassesse de Chavanet. Il comprit à quel être infâme et vil s'était alliée Hélène. Dès lors, rien ne le retenait plus, et en sortant de
LA SUCCESSION CUAVÀXET
l'Opéra, à dix heures du soir, il se présenta chez madame Chavanet.
— Madame n'est pas à Paris, répondit le concierge.
— Quand reviendra-t-elleï
— Madame est à Bournay, chez sa mère. On ignore l'époque de son retour.
Pour la première fois, depuis qu'il était si malheureux, Daniel ressentit un mouvement de joie. Si Hélène n'était pas à Paris, si son mari avait consenti à se séparer d'elle, c'est qu'il n'y avait pas entre eux un de ces sentiments qui doivent exister entre des époux unis.
— Qui sait? se demanda Daniel.
Le lendemain malin, il partit pour Blois. Il voulait voir Hélène. N'osant se présenter au château, ii s'installa dans un hôtel de la ville, et, à peine reposé, il se dirigea par la forêt vers la demeure de son amie.
Quelles émotions ne ressentit-il pas lorsqu'il se trouva sous les murs du parc! Il rôda dans les environs comme un malfaiteur qui aurait étudié les lieux pour tenter un coup de main, avec l'espoir qu'il rencontrerait Hélène. Ni ce jour ni le lendemain il n'eut le bonheur de la voir.
C'est qu'il arrivait rarement qu'Hélène dépassât les murs du parc. Depuis son arrivée à Bournay, elle n'était pas allée iirjp st.-ulo luis s.» pi'cnii'iiir dans la foret.
Son malheur était si grand qu'elle n'avait pas la force de traîner son corps dans les vertes et longues avenues qu'autrefois eile aimait tant à parcourir. Bien ne lui souriait plus de ce qui lui avait été cher.
Seul, son petit pavillon avait encore le don de lui plaire. C'est lit qu'elle venait s'enfermer tous les jours, durant de longues heures, ne demandant rien, ne désirant rien, sinon la solitude et la paix qu'elle y trouvait.
l'envers et l'endroit de la vif, parisienne 155
Elle s'étendait dans un hamac et s'abandonnait à tous les rêves de son imagination. Alors, seulement, elle éprouvait quelque bonheur, car elle pouvait se figurer qu'elle était libre.
Que d'illusions passèrent dans son cerveau malade ! Que de larmes tombèrent de ses yeux !
Ilien ne pouvait être plus préjudiciable à sa satilé que cette vie sans soleil intérieur. Aussi ses traits se couvrirent-ils rapidement d'une pâleur effrayante. Elle maigrissait à vue d'œil, et si on lui demandait de quel mal elle souffrait, elle répondait qu'elle était heureuse.
Ce mensonge n'avait d'autre but que de rassurer son père et sa mère qui s'alarmaient de la voir dépérir ainsi. Mais aucun dos deux n'en élait dupe. Hélas ! ils n'avaient que Irop deviné la langueur à laquelle elle s'abandonnait. Aussi vivaient-ils dans une anxiété douloureuse, accrue encore parla ceriiiudr qu'il?, m; pouvaient plus se cacher, d'avoir l'ait le malheur de leur lille.
Ils l'avaient sacritiée à un sentiment mal entendu de son propre repos autant qu'à une égoïste vanité. Grâce à ce mariage, leur fortune se reconstituait. Le château de Bournay ne sortait pas de leurs mains. Le but matériel qu'ils avaient poursuivi était atteint.
Mais, en regard de ce succès, ils pouvaient mesurer le chagrin de leur fdle, chagrin qui la consumait et qui était pour eux-mêmes un remords cuisant.
Eu quelques semaines, après avoir acquis à cet égard une conviction que tout justifiait, le comte de Bournay avait subitement vieilli. Chacun des soupirs d'Hélène avait dans son cœur un douloureux écho. Il la regardait avec des supplications dans les yeux, comme s'il eût voulu se faire pardonner.
Quant à la comtesse, elle s'accusait plus énergiquement
encore. N'était-ce pas elle qui, par des obsessions indirects, avait poussé sa fille à ce mariage, résultai d'un coup de lète provoqué par la comédie que le colonel avait jouée au profit de Chavanet el avec son consentement? Jusqu'à ce jour, elle nu pouvait jAundre de son gendre, bien qu'il ne lui eut pas laissé mettre la main dans ses affaires, ainsi qu'elle l'avait espéré, mais elle comprenait que ce n'était pas lui qui pourrait consoler Hélène du sacrifice qu'elle s'était imposé.
Entre trois personnes placées sous de si tristes impressions, il ne pouvait y avoir autre chose qu'une incurable tristesse peu faite pour rendre quelque courage à Hélène. Abandonnée à elle-même, elle était libre de s'appesantir tous les jours, à toute heure, sur son infortune. Rien ne venait l'en distraire, el, douée d'une nainre moins droite ou inoins énergique, elle aurait trouvé dans la persistance de son mal maints prétextes pour justilier, vis-à-vis dYile-wèine, lui Me île faiblesse indien-; de sa haute vertu.
Mais, comme nous l'avons déjà dit, elle n'était pas de celles qui tombent. A chaque instant l'image de Daniel apparaissait devant ses veux. Klle ne pouvait s'empêcher de se dire qu'elle l'aimait, mais, toutes les fois qu'une pensée mauvaise lui venait, elle Sa chassait virilement.
Cependant sa vertu devait être soumise à une épreuve plus terrible, car, ayant eu un jour la fantaisie de sortir du parc pour entrer dans la forêt, elle se trouva tout à coup en face de Daniel qui, pour la troisième fois, venait à celle place avec l'espoir d'y rencontrer son amie.
11 y eut un double cri, cri de joie poussée par lui, cri de surprise poussé par elle. Puis, sans parler, profitant de l'espèce d'effarement dont elle lut saisie, il l'entraîna
l'envers et l'endroit de la vie parisienne 187
dans un sentier perdu et la lit asseoir au pied d'un chêne, sur un tertre gazonné.
Alors ils se regardèrent, et chacun d'eux trouva l'autre si triste et si paie, que la vérité éclata tout entière à leurs yeux. Ils s'aimaient toujours. Jamais ils ne s'étaient tant aimés!
On était au mois de mai. II était six heures du soir. Le soleil se couchait, laissant tnmbor, en se retirant, quelques pales rayons sur la nature éclatante de fertile splendeur. Tout parlait, tout chantait, tout frémissait : les oiseaux et les arhres, les insectes et les plantes. Le silence des bois n'était troublé que par le bourdonnement sans nom qui fait deviner la vie dans les solitudes. Dans ce silence tombait la note criarde et monotone des piverts, mêlée à la chanson argentine des grillons.
Là, sous ia voûte épaisse que formaient les rameaux recourbés et chargés de feuilles, enivrés par leur amour aussi bien que par le parfum sain des bois, les deux amants étaient en face l'un de l'autre : elle assise, lui à ses pieds; elle courbée sur elle-même, les yeux baissés, les mains tremblantes; lui, la tête haute, cherchant à plonger son regard dans celui de son amie.
Jamais tête-a-lê te n'avait offert plus de douceurs; mais jamais aussi plus de dangers.
— Hélène ! Hélfcne ! c'est donc vous que je revois?
A ces mots, elle se retira vivement, et quittant sa place, elle resta debout, quelque effort qu'il pût faire pour la décider à s'asseoir encore.
— Pourquoi êtes-vous venu? demanda-t-elle enfin.
— Je ne pouvais plus vivre sans vous voir.
— Alors il valait mieux mourir! C'est mal, continuaf— elle d'une voix grave, d'avoir tenté de me surprendre.
— Est-ce vous qui en parlez avec cette sévérité ?
— Qu'espérez-vous? Avez-vous compté que le malheur m'avait rendue faible et que je succomberais au plaisir de vous retrouver ï
11 ne répondit pas. Elle reprit d'une voix plus douce :
— Tout nous sqinrt'. Vw inf.miit; pourrait seule nmis rapprocher. Je in: suis pas femme à la commettre. Lorsque, cédant à des obsessions contre lesquelles je n'avais plus de force, je suis devenue l'épouse légitime de M. Chavanet, je n'ignorais pas que je faisais mon malheur et le" vôtre. Mais j'espérais que vous auriez aulant de courage que moi.
— N'en ai-je pas eu?
— Non, puisque vous avez cédé à la tentation de venir, par votre présence, irriter mes regrets.
— Ab ! Hélène, vous m'aimez !
— Oui, je vous aime, et cet amour est mon supplice. Mais j'y résisterai. Je veux y résister, fit-elle avec énergie.
Pendant quelques instants ils restèrent sans parler.
— Croyez-moi, ajoula-t-elle alors, vous n'avez pas la part la plus mauvaise. Car, enfin, vous êtes libre. Vols pouvez penser à moi. Moi, je ne puis penser à vous. Je me dois tout entière à mon mari.
— Votre mari ! mais il vous trompe.
Hélène devint très-pâle et reprit :
— Je ne l'imiterai pas.
Elle voulut se retirer et tendit la main à Daniel.
— Quoi ! s'écria celui-ci, sans me dire un seul mot d'amour, sans me donner aucun espoir?
— Quel mot d'amour puis-je vous dire? Quel espoir puis-je vous donner-! Ne voyez-vou.s pas que je ne suis pas libre?
[.'ENVERS ET l'flNOnOlT DE L.\ VIE rAMSIEXKB 159
— Vous l'êtes assez pour m'ouvrir voire cœur, pour écouter le mien.
— Assez, Daniel, assez! murmura-t-elle; ayezj>iu'é de moi! Je ne suis pas faible, soyez-en sur; mais je souffre d'être obligée de vous répondre ainsi que je le fais. Et puis, réfléchissez a ce que vous me proposez. Qu'y a-l-il dans votre langage, sinon une injure? Vous m'aimez, dites-vous; puisez alors dans ce sentiment la force de renoncer à des joies que je suis incapable de vous donner, qui feraient de notre amour une chose hideuse, que des remords traverseraient sans cesse.
Elle avait raison, Daniel le sentait. L'adultère entraîne après lui, pour ceux qui s'y livrent, des humiliations horribles, que de nobles coeurs ne sauraient longtemps supporter.
— Ne cherchez pas à me revoir, continua Hélène; restez digne de moi, et vous cesseriez de l'être si vous caressiez des espérances dans lesquelles je verrais un outrage. Envisageons noire malheur en face; mais gardons-nous de nous attendrir sur notre sort : ce serait le pire des dangers.
Daniel l'interrompit.
— Vous avez du courage, vous! mais moi, qui m'en donnera:
— Vous-même, si vous s;ivez vouloir.
— Hélène, un seul baiser?
— Non! Pourquoi? Nous ne devons pas. Adieu, Daniel!
It restait immobile. Elle lui prit la main.
— Adieu, mon ami ! Partez. Je veux vous voir disparaître; je veux être témoin de l'acte de courage que je vous demande. Parlez!...
— Oui, oui, vous avez raison, dit-il d'une voix étouffée...
Et, sans ajouter un mol, 1g malheureux jeune homme s'eiftiiil éperdu.
Hélène, debout, ferme en apparence, le regarda fuir. Au délour d'une allée, il se retourna pour faire un dernier i, v ('\-k! d';u!irti. Klk x n ; ]v:.iuilit j!;ir un sourire.
Daniel disparut, et alors ce sourire se noya dans les larmes que, depuis un moment, Hélène ne retenait qu'avec peine.
— Ah ! que je l'aime! murmura-t-elle eu porlant la main à son cœur.
Puis elle se dirigea lentement vers le châieau.
Mais, même au milieu de son chagrin , une immense joie remplissait son cœur. Elle avait clé courageuse et l'iule eu pivsi'jliT il'im antntiv pnifimd ut uxaito qu'elle partageait. Elle sentait qu'elle serait toujours aimée ainsi, e: mie espérance sur laquelle elle n'osait s'appesantir passait devant ses jeux comme un beau réve. Elle se vojait dans l'avenir la femme de Daniel.
Ce- dernier reprit le même soir la roule de Paris, heureux d'avoir revu son amie, du langage qu'elle lui avait tenu, et qui prouvait a la ïtiis sa noblesse et sa grandeur dame. 11 se promit de rester digne d'elle, de faire de son souvenir le mobile de (ouïes ses aclions.
Une fois celle résolution arrélée, il se sentit plus fort, et c'est dans ce sens que ce voyage lui fut salutaire.
En arrivant à Paris, il se rendit chez Serverelle, qu'il n'avait pas vue depuis plusieurs jours. 11 I:) trouva en proie à de vives inquiétudes et lui en demanda la cause.
— Hélas! dit-elle, je ne suis pas au terme de mes maux. Cliavanet recommence à me poursuivre de ses obsessions. Il m'a écrit, il m'a envoyé madame de Pé-
L'ENVERS ET L'ENDROIT t)E LA VIE PARISIENNE 161
lussin. J'ai refusé de recevoir cette horrible femme, mais assurément ils se sont de nouveau ligués contre moi, et jri sens ijiùiii (langer me iiicii/ht.
Ce récit excita l'indignation de Daniel.
— Ah! s'écria-t-il, que rr misérable Chavanet ne me trnli: pas! Il m'a [iris la femme que j'aimais ; malheur à lui s'il touchait à un cheveu de votre tête! Ne craignez rien, je saurai vous défendre.
El à dater de ce jour, il épia les démarches de Chavanet.
XVIf
Madame de Pélussin, on l'a vu, n'avait éprouvé aucune surprise, en apprenant de la bouche de Chavanct qu'il venait de se trouver soudainement en face de Serverette. C'est qu'elle connaissait la présence de celle-ci à Paris, depuis le jour où la jeune artiste avait fait ses débuts à l'Opéra et qu'elle s'était informée d'elle avec curiosité.
On ne retrouve pas, après dix ans de séparation, une femme sur la vie de laquelle on a exercé, à un moment donné, une inilueni'i- '■nnr-idiTali't 1 , s;ins éprouver le désir de connaître les circonstances qui l'ont conduite à la sit-miliou dans laquelle mi la retrouve.
Ainsi, madame de l'élussin avait été trop mêlée à l'existence de Serverette, et l'était encore trop à celle de Cliavanct, pour ne pas être, au plus haut point, intriguée en la rencontrant sur les planches d'un théâtre. Elle voulut savoir comment elle vivait, la fît suivre, demanda des détails à ses amis et ne tarda pas à apprendre que Servcrette habitait avec son oncle, au fond de Passy, une maisonnette, au milieu d'un vaste jardiu , véritable nid perdu dans les arbres.
Madame de Pélussin eut d'abord l'envie de se présenter chez elle et d'essayer de renouer les relations an-
l'envers et l'endroit de la vie parisienne 163
ciennes ; mais, quelle que fût son audace, elle n'osa pas, cette tentative étant d'ailleurs sans nécessité.
Elle craignait avec raison les reproches de Serverette, qui ne connaissait pas cependant toutes les horreurs dont Pauline s'était rendue coupable envers elle.
Serverette croyait n'avoir à lui reprocher que son pre-
avait pris Frédéric, en la livrant elle-même a Chavanet. C'était déjà trop pour qu'elle manifestât à Pauline, si celle-ci allait la voir, autre chose qu'un énergique sentiment de répulsion.
Mais elle ignorait encore que madame de Pélnssiii n'avait pas été étrangère ;i l'enlèvement de sa fille. Elle ne devait l'apprendre que quelques jours; plus tard de la bouche de Chavanet.
Donc Pauline ne fit rien pour rencontrer Serverette. Peu à peu, dans le tourbillon de sa propre vie et de ses propres affaires, elle cessa de s'en occuper. Elle négligea même de faire part de sa découverte à Chavanet, non qu'elle n'eût un grand intérêt à lui apprendre !a présence à Paris de leur victime, mais parce que celui-ci était en voyage avec sa jeune femme, dont elle le croyait éperdument épris.
Toutefois, le jour où Chavanet vint lui dire qu'il avait retrouvé Serverette à l' improviste, sans la chercher; qu'il l'aimait encore et n'aimait pas sa femme ; ce jourlà, Pauline, ayant besoin de lui, se promit de rendre, par tous les moyens, la chanteuse docile aux désirs de son ancien séducteur, et conseilla celui-ci dans le but de lui assurer le succès.
Ce n'est donc pas sans raison que Serverette s'alarmait de voir reparaître dans sa vie madame de l'élu.-sin cl Chavanet.
104 LA SUCCF.SSTON CHAVANET
Autrefois perdue par eux, n'avait-elle pas aujourd'hui tout à redouter en les retrouvant ligués contre clic, dans un but que laissait deviner la lettre que Chavanet avait osé lui écrire?
Cette lettre notait autre chose qu'une déclaration passionnée. Sans parier du passé, Chavanet donnait à penser qu'il était prêt à le réparer, et qu'il ne demandait en revanche qu'un peu d'indulgence et de sympathie pour le violent amour que Serverette lui inspirait.
Ces propositions, elle les repoussa avec horreur. Elle avait tremblé, de colère en rencontrant Chavanet dans les coulisses de l'Opéra. Maintenant qu'il persistait à la poursuivre, elle tremblait d'effroi, comme si elle eût vu se dresser devant elle un serpent venimeux.
Elle savait cet homme capable île tout, surtout secondé par^ne complice telle que madame de Pélussin.
Elle en avait peur.
Mais combien sa terreur se serait accrue, si elle avait pu deviner quel instrument ils avaient choisi pour avoir raison d'elle !
Cet instrument, c'était Chibrac. Ce vieillard allait devenir, sans s'en douter, le pire des ennemis de sa nièce. Ce n'était point un mauvais cœur, et il l'adorait ; mais il était faible, vaniteux, crédule. Autrefois, c'est lui qui, par une légèreté impardonnable, avait mis Serverette dans les mains de madame de Pélussin. Inspirée par ce souvenir, celle-ci avait décidé que ce serait encore lui qui livrerait Serverette à Chavanet.
Avant tout, cependant, Pauline résolut de juger par elle-même îles véritables sentiments de son ancienne petite amie. Qui sait si elle ne la trouverait pas disposée à la bien recevoir! 1 Dix années effacent ipiel'piefois des ressentiments qui semblaient d'abord inoubliables.
l'envers et l'endroit de la vie parisienne 168
Elle n'ignorai! [lits tout ce qu'elle pouvait mettre de séduction dans s<m langage. Elle saurait peut-être su justifier auprès de Serverelte. Les prétextes ne lui manqueraient pas. Elle avait pris a la jeune Mlle !e sergent Frédéric. Mais il lui était facile de prouver qu'elle ignorait alors l'amour qu'il y avait entre eux. Elle pouvait affirmer, sans crainte d'Être démentie, qu'elle n'avait connu que trop lard la iulle ion île Cliavanct, cl que c'est sans le savoir qu'elle l'avait favorisée.
Voilà sur queis éléments elle basa le discours qu'elle comptait tenir à Serverelte. Elle prépara soigneusement sa défense, combina les arguments qu'elle opposerait aux plaintes qu'on pourrait lui faire entendre.
Puis, ainsi prête à tout, elle se dirigea un matin vers la demeure de Serverelte. C'était pendant que Daniel de Blesle était h Blois et la veille du jour où il devait revenir.
La maison qu'habitait Serverelte existe encore à Passy, dans la rue Singer. C'est un pavillon à quatre façades et à un seul étage, placé au milieu d'un vaste jardin. Chaque façade a huit croisées. La porte fait face à la grille qui s'ouvre sur la rue, mais est séparée d'elle par un rideau de peupliers, qui en dérobe complètement lit vue. De chaque côté de celte grille sont situés deux petits pavillons habités par le jardinier, qui sert en même temps de concierge.
L'intérieur de la maison avait été arrangé par Serverelte, sans luxe, mais avec goiU. Au rez-de-chaussée, on trouvait le salon, la salle à manger, la cuisine et l'office; au-dessus, la chambre de Scrverette, celle de sou oncle, séparées par un grand cabinet de toilette de deux autres, dont l'une servait de lingerie, et l'autre était af-
feelée à une femme de chambre et à une cuisinière, les seuls domestiques que Scrveretle eût voulu prendre, le jardinier ayant consenti à faire le gros ouvrage.
Cette retraite, où personne ne venait jamais la troubler, avait pour la jeune femme un charme indicible. Les jours où elle ne chantait pas, elle y passait ses soirées seule, ne recevant aucune visite, et vivant du passé, pensant à sa fille et à Barbassous, double souvenir qui, à toute heure, occupait son imagination et son cœur, et la maintenait dans une constante et incurable mélancolie.
Quant à Cliibrac, il vivait là comme un coq en pâte, allant de sa chambre dans le 'jardin, si le temps le permettait, piochant, arrosant, ratissant, au grand dépit du jardinier dont il dérangeait le travail; examinant avec l'aplomb d'un connaisseur les fleurs et les fruits; chantant sans cesse les airs de son ancien répertoire, non plus avec sa voix de basse, mais sur un ton élevé et horriblement criard, afin de s'exercer, disait-il; car il se figurait que les cordes de son gosier se transformaient, et que bientôt il pourrait tenir l'emploi de ténor.
C'est la qu'un matin, vers dix heures, madame de Pélussin le surprit. Il était adossé contre la grille, regardant des maçon- ijiii limai Nuisit dans; la rue, lorsque le coupé de Pauline vint s'y arrêter.
A l'aspect de cette belle dame qu'il ne connaissait pas et qui descendait d'une élégante voilure, dans une toilette non moins élégante, quoique Ires-simple, Cliibrac ouvrit la grille. La dame entra.
— Mademoiselle Xéi'issyï dniiNiida-t-dlt!.
— C'est ma nièce, madame, répondit Cliibrac. Elle habite bien ici, mais elle n'est pas visible. Elle a chanté hier et aujourd'hui, elle ne recevra que dans l'aprèsmidi.
Tout en débitant avec- einpiiiisti a'ite réponse, Chibrac regardait de près l'inconnue dont les Iraits lui rappelaient vaguement d'anciens souvenirs. Celle-ci parut contrariée et dit vivement :
— Croyez-vous, monsieur, que mademoiselle voire nièce continuerait à ne pas être visible, si on lui annonçait une ancienne amie?
— line ancienne and' 1 ! i'M'i\<r,.w, don! les souvenirs s'accentuaient. Vous êtes madame de Pélussin, ajoula-t-il loul à coup.
— J'ai cru que vous ne me reconnaîtriez pas, répondit Pauline en souriant et en tendant les deux mains à Chibrac.
Celui-ci mit les siennes derrière le dos en rougissant.
— Ma nièce ne vous recevra pas, madame, dit-il.
— Et pour quels mont? deuiamhi-l-ulle sans îjjcaître blessée par l'attitude de Chibrac.
Le vieillard, de plus en plus ému, baissa les yeux.
— Écoutez, madame, reprit-il, Serverette ne m'a jamais raconté les griefs qu'elle a contre vous. Mais je crois qu'elle vous accuse d'avoir été d'accord avec M. Chavanci pour la perdre.
— C'est un y infâme, calomnie, s'écria Pauline, -le n'ai rien su de ce qui s'était passé que lorsque je n'avais plus le pouvoir de sauver votre nièce. J'ai voulu la consoler et la conseiller. Elle m'a reponssée sans vouloir m' entendre.
Ces paroles prononcées avec animation commençaient à ébranler Chibrac, qui, d'ailleurs, n'avait jamais su qu'une partie de la vérité sur l'histoire An sa nièce dans la maison île madame de Pélussin.
— Je veux croire que vous dites vrai, répondit-if, mais pourquoi après dix ans revenir sur ces choses? Alors
LA SUCCESSION CUAVANET
même que vous établiriez que, lorsque sur la demande de M. Chavanet je vous présentai ma nièce et consentis à la laisser pendant quelques jours sous votre garde, vous ignoriez les desseins de votre ami, alors même que vous prouveriez ainsi votre innocence, Serverette ne pourrait oublier que votre maison a été le théâtre de son premier malheur; elle ne vous verrait pas avec plaisir.
— Il faut que je lui parle, cependant. Je vais vous donner une preuve de confiance. Je suis envoyée ici par M. Chavanet. Il veul réparer ses torts.
— C'est un coquin, répéta impétueusement Chibrae. Nous n'avons que faire de ses réparations.
— Quoi ! même s'il proposait à votre nièce de légitimer sa fille, de leur assurer h l'une ou a l'autre une position ?
Heureusement pour Pauline, Chibrae ignorait que Chavanet fût remarié, et l'offre qu'elle faisait afin d'acquérir la confiance du vieillard n'attira aucune exclamation sur les lèvres de celui-ci. Mais lorsqu'elle parla de la fille de Serverette, il baissa la tête.
— Sa fille! liélas! itiurmiira-t-il.
— Elle est morte? Vous l'avez perdue?
— J'ignore si elle est morte. On nous l'a enlevée, il y a cinq ans, et nous n'avons pu la retrouver.
H y eut, à ces mots, sur le visage de Pauline, une expression telle de douloureuse surprise, que Chibrae, s'il avait pu deviner qu'elle savait ce qu'était devenue l'enfant, n'aurait conservé aucun soupçon.
— Serverette n'est pas heureuse, dit-elle alors. Aidezmoi à lui rendre un peu de repos. Laissez-moi la disposer à recevoir M. Cliavanet.
— Elle n'y consentira jamais.
— Mais s'il vient ici repentant!
l'esvers et l'endroit de la vie parisienne 169 Chibrac semblait indécis.
— Je vous en prie, ajouta Pauline, permettez que j'entre chez votre nièce.
— Non ! non ! pas avant qu'elle soit prévenue. Il suffirait de votre vue pour l'irriter. Elle ne voudrait môme pas vous entendre.
— Que faire alors?
— Tl n'y a qu'un moyen, répondit Chibrac. Attendez ici. Promenez- vous dans le jardin. Je vais lui parler.
— Allez, je vous attends.
Chibrac, sans réfléchir autrement, courut vers la maison et monta chez Servcrette.
Elle venait de se lever, et, croyant que son oncle voulait l'embrasser, elle s'avança vers lui et plaça son front sous les lèvres du vieillard.
Il mit un baiser sur ce front toujours beau, quoique pâli paria douleur, puis, d'un air embarrassé:
— Petite, dit-il, il y a une visite pour toi.
— Une visite! qui est-ce donc?
— Quelqu'un que tu n'aimes pas beaucoup, je crois. Mais, se hâta-t-il d'ajouter, on l'ait tant d'excuses...
Serverelle crut comprendre qu'il s'agissait de Frédéric Laffrey, qui venait une fois de plus solliciter son pardon.
— Je ne veux pan recevoir M. Laffrey, dit-elle.
— Ce n'est pas lui...
— Qui donc alors?
— Madame de Pclussin.
Elle tressaillit.
— Et vous ne l'avez pas chassée ? Vous avez cru que je lui ouvrirais ma maison?
Chibrac se gratta le front.
— Je ne voulais pas qu'elle te vit. Maïs elle a tant
170 LA SUCCESSION CUAYANKT
insisté que j'ai consenti h t'annoncer sa visite. Elle vient au nom de M, Chavanet. Il reconnaît ses tons,
Serverette l'arrêta par ces mots :
— Veuillez répondre h madame de Pélussin que je ne veux la revoir ni à présent ni jamais. Quant aux regrets de son digne ami, je les repousse. Allez, allez, mon oncle. En songeant que celte femme est là, si près de moi, j'ai peur d'une cataslrophe nouvelle.
Serverette s'était exprimée avec tant de vivacité et d'énergie, que Chibrac n'essaya pas de la fléchir. 11 alla rejoindre Pauline.
— Elle ne veut pas vous voir :
Pauline, à ces mots, ressentit un violent dépit.
— Et vous souffrez que je me retire ainsi?
— Mais, madame, je ne puis rien. Ma nièce est la
Madame de Pélussin comprit que ses efforts seraient vains et marcha lentement vers sa voiture qui stationnait dans la rue.
— le m'en vais donc avec le regret de n'avoir pas réussi, reprit-elle. Tout le monde se lût bien trouvé d'une réconciliation.
— Sans doute, dit Chibrac en soupirant.
— Eh bien! si vous voulez, nous y arriverons.
— Par quels moyens?
— Conseillez votre nièce dans ce sens. Ne lui laissez ni repos ni trêve qu'elle n'ait consenti à rd evoir Cliavanet. Si une fois elle veut l'écouter, le reste ira tout seul. Ils se comprendront vile.
— Je ferai tous mes efforts.
— Puis venez nie voir quelquefois, nous aviserons.
l'envers et l'endroit de la vie parisienne 171
Vous rencontrerez cher, moi M. Chavanet. Il vous fera connaître ses intentions.
La pensée d'être reçu chez madame de Pélussin sourit agréablement à Chïbrac.
— Sans doute, madame, dit-il, je serais heureux de me présenter chez vous. Malheureusement ma mère s'y opposera.
— Mais ne le lui dites pas.
— Le moyen de ie lui cacher! Je ne sors jamais que pour l'accompagner à l'Opéra, d'où je la ramené après la représentation.
— Eh bien! venez chez moi pendant le spectacle. Elle ne saura pas -i vous Lite s nu non dans la salle.
— Cela est possible, répondit-il.
— Je vous attends au plus tôt, lui dit Pauline, en remontant en voiture. ■
Pendant ce court entretien, qu'elle n'entendait pas, Scrverette, cachée derrière les rideaux de sa croisée, attendit avec impatience. Dès qu'elle vit son oncle revenir seul, elle l'appela.
— Partie, s'écna-t-il.
— Que vous disait-elle?
— Elle me suppliait de te décider à la recevoir.
— Oui, puisque cela ne m'engage à rien. Elle ne reviendra plus, sois-en assurée.
En depit de l'opinion de son oncle, Serverette ne put se dissimuler que madame de l'élussin tenterait tout pour la revoir. Anxieuse, inquiète, elle déplora que celle femme connût sa maison. Il lui semblait qu'elle ne pourrait vivre ii'anquillu, à présent que Chavanet n'ignorait plus sa retraite.
C'est sous l'impression de ces inquiétudes qu'elle dit
le lendemain à Daniel de Etlesle ces mots que nous avons déjà places à la lin du chapitre précèdent.
— Je sens qu'un danger me menace.
Le danger était plus grand qu'elle ne pensait.
e de madame de Pélussin à chez elle, a huit heures du a nièce a l'Opéra. Puis, au
En rencontrant, après tant d'années, l'homme qui avait fait à Serverette la triste destinée contre laquelle elle luttait, Chibrae ne put contenir son émotion. Il regretta presque d'être venu, c! seulement nlors, il comprit que sa plat.v n'était pas iluus cette maison, qu'entre Serverette et tes gens-là, aucune réconciliation n'étai;
Ces idées se présentèrent si nettement à son esprit qu'il fit deux pas en arrière pour se retirer. Mais il était trop tard. Chavanet s' élança vers lui.
— Ah ! monsieur Cliibrac, m'apportez-vous de honnes nouvelles? A-t-on enfin consenti à in'entendreï Est-on disposé à croire à mon repentir!
Il y avait, dans ce langage aussi bien que dans le geste rte Ciiavanet, nu lela,voiil de sincérité, que l'oncle de Serverette s'y laissa prendre.
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— Après tout, cet homme se repent, se dit-il. Pourquoi Serveretle no lui pardonnerait-elle pas?
Le regard de Chavanet était anxieusement attaché sur le sien.
— 11 m'en coûte de vous détromper, répondit Chibrac; mais ce n'est pas en un jour que les sentiments de Ser- . verette à votre égard se transformeront. Il faudra des semaines, des mois, peut-être des années. Elle a été cruellement éprouvée, la pauvre enfant, et c'est vous seul qu'elle rend responsable de ses infortunes.
Chavanet baissa la tète.
— Dois-je donc désespérer d'obtenir son pardon? murmura-t-il en tremblant.
— Madame de Pélussina rlù vous dire que won concours vous est acquis et que je ne laisserai pas passer de jour sans parler à ma nièce de votre repentir.
— Merci ! merci ! s'écria Chavanet avec enthousiasme.
El prenant la main de Chibrac, il la serra fortement.
C'est alors que madame de Pélussin s'approcha et lui parla, pendant quelques instants, a voix basse.
Par discrétion, l'oncle de Serveretle se tint à l'écart, regardant les tableaux accrochés aux murs et les curiosités dont les étagères du boudoir étaient encombrées. Il ne put donc voir l'expression singulière du visage de
pendant que Pauline lui faisait sa confidence. Cette confidence terminée, il prit son chapeau et, après avoir salué Chibrac, ii se retira.
— Le pauvre homme! il n'est pas heureux, dit Pauline.
Chibrac se rapprocha d'elle. Elle continua :
L'ENfE[lS ËT L'ENDROIT DE LA VIE PÀMS1KNXK 115
— Si vous décidez voire nièce à lui pardonner, vous aurez accompli une belle action dont il saura se montrer reconnaissant.
Puis elle ajouta :
— C'est aimable à vous d'ùtre venu me voir. Vous ne m'en voulez donc plus?
— Non, puisque j'ai cru à la vérité de vos affirmations.
— Vous avez raison d'y croire. Je n'ai jamais menti. En prononçant ces mots, elle regardait Chibrac avec
tant d'innocente assurance, qu'il fut tout à fait convaincu de sa sincérité.
— 3e veux vous récompenser de la confiance que vous me témoignez, dit-elle. Vous n'aurez pas perdu voire temps en me donnant votre soirée. Vous allez voir un homme émincnt.qui aime les arts et les artistes, à qui j'ai parié de vous, et qui a le plus grand désir de vous connaître.
— Comment se nomine-t-il?
— Le marquis de Verrina.
— J'ai entendu parler de lui, répondit effrontément Chibrac qui entendait ce nom pour la première fois, mais qui, dans le salon d'une femme élégante, ne voulait pas passer pour ignorer ce que doivent connaître les gens du monde.
— Le voici, dit tout à coup Pauline.
C'était en effet le marquis de Verrina.
Il avait diné à sort cerde, à la prière rie Pauline qui désirait être seule avec Chavanet, — ce qu'elle ne dit pas, mais ce qu'il sut. deviner. Verrina n'avait obéi qu'à coutre-cœur, car, depuis trots jours, il était jaloux de Chavanet, dont Pauline parlait sans cesse comme du plus galant des hommes.
IA SUCCESSION f.HAVASET
Après son repas, i! était revenu en toute hâte.
Il entra, les yeux un peu troubles, la langue épaisse, la figure rouge. 11 avai! fait Largement honneur au dîner du cercle;
Pauline présenta les deux vieillards l'un à l'autre.
Mais Verrina élait .soucieux. C'est à peine si, en entendant nommer Chibrac, il inclina la tète. Il jetait à droite i;t à gaucho, des regards soupçonneux demi Pauline riaitsous cape.
— Chavanet est parti? demanda-l-il. ■
— Il y a déjà longtemps, répondit-elle en teignant un embarras qui excita plus encore la défiance du marquis.
Néanmoins il voulut faire bonne contenance et ne rien laisser deviner de ce qui se passait en lui. Il reprit :
— Ma chère, le café du club était détestable ce soir. Vous m'avez gâté. Veuillez donc demander pour moi une iasse de cet excellent café turc qu'on fait si bien chez vous. En acceptez-vous, monsieur Chibrac?
— Avec plaisir, monsieur le marquis.
Pauline sonna. Un domestique vint prendre ses ordres. Quelques instants après, il apportait sur un plateau deux lasses remplies d'un café fumant cl un ilacon de forme allongée qui contenir, uni' épuise cau-de-vie de Cognac pour laquelle Verrina avait une ;dlérl:i>t] marquée.
Le plateau fut placé sur un guéridon entre le marquis et C.h il irac, qui s'étaient assis l'un sur un divan, l'autre dans un fauteuil. Pauline, en ics vojant attablés, ne put retenir un sourire et s'éloigna lentement, les laissant en Wie-à-tête.
— Vous êtes artiste, monsieur Chibrac? dit Verrina après avoir vidé sa tasse.
L'ENVERS ET 1,'eSDBOIT DR LA VIE PARISIEN KE 177
— Oui, monsieur le marquis, et j'en suis (1er.
— Vous avez raison. Belle carrierfi! Moi qui vous parle, j'ai connu Nourrif, lïubini, la Malibran, la Pasia ; Lablaclte, Dupiez, Tamburini son! mes amis. Les connaissez-vous? quels grands hommes! Je vous présenterai à eux.
— Oui, dit Chibrac, artistes merveilleux, tous ceux que vous venez de nommer. Mais c'étaient des accapareurs. A combien de gens n'ont-ils pas fermé l'avenir? Ainsi, moi, monsieur, j'éiais l'ail pour briller autant qu'eux au premier rang.
— Je n'en dont»; pas, répondit gravement le marquis, qui venait de vider coup sur coup deux verres d'eau-devie, en obligeant Cbibrar, à en faire autant.
— Si j'avais une belle voix ! s'écria ce dernier, qui se trouvait déjà sous l'empire d'une excitation singulière; mais vous pouvez en juger par ce qui m'en reste.
Tandis qu'il parlait, le marquis faisait au flacon de nouveaux emprunts.
— Si madame de Pélussin, continua Chibrac, voulait se mettre au piano et m'accompagner, vous verriez ce que j'aurais pu devenir, en ayant pour protecteur un homme tel que vous.
Il se retourna pour faire appel au talent de Pauline : elle avait disparu.
— Tiens! elle n'est pas là, dit-il.
A ces mots Verrina, quoique alourdi par celle somnolence qui suit tout repas Irop copieux et qui précède l'ivresse, se releva vivement.
— Elle n'est pas là !
Et, laissant Chibrac stupéfait, il s'élança bors du petit salon.
Le malheureux Chibrac n'était pas accoutumé à boire.
Trois ou quatre petits verres d'une liqueur capiteuse avaient suffi pour troubler son cerveau. Il comprit — car il avait encore sa raison — qu'il se passait en lui quelque chose d'extraordinaire cl tenta de quitter sa place.
Ce fut en vain. H y était cloué. Ses jambes, affaiblies comme si elles avaient reçu un coup de fouet, ne pouvaient jilus le porter.
En ce moment, le marquis de Verrina rentra, l'œil allumé, la joie sur le visage. Quoique en chancelant, il regagna le divan, s'y étendit cl regarda pendant quelques minutes une mouche qui bourdonnait autour de la lampe. Tout à coup il su redressa, posa ses coudes sur la table, son nieiilini dans ses mains, et regardant Cliibrac dans le blanc des yeux :
— Dites donc, vous m'avez fait une ficre peur!
— Moi! comment cela?
Le marquis changea encore de position, remplit les deux verres et porta le sien à ses lèvres, en invitant, par un geste, Cliibrac à l'imiter. Machinalement, ce dernier obéit.
— Je ne sais si je dois vous faire cette grave confidence, continua le marquis qui tenait son verre à la
liqueur dorée à laquelle la lumière donnait un éclat déplus. — Bab! vous êtes mon ami. Je vous avouerai donc que j'ai soupçonné Pauline. J'ai cru qu'elle me trompait.
— Pauline! Qui est-ce Pauline? balbutia Chibrac.
— Madame de Pélussin, donc. Oui, j'ai cru qu'elle me trompait avec le sieur Chavanct. Connaissez-vous Chavanet? Un vilain monsieur. Tous les amis de Pauline sont ainsi. Aussi, lorsque tout h l'heure, vous m'avez