‹ La succession ChavanetChapitre 7 sur 12 · L'ENVERS ET L'ENDROIT DE LA VIB PARISIENNE · texte numérisé non relu

L'ENVERS ET L'ENDROIT DE LA VIB PARISIENNE

fait remarquer qu'elle nous avait quittés, j'ai eu un soupçon et j'ai couru dans sa chambre.

— Eh bien?

— Elle était seule, couchée et endormie.

— C'est donc votre femme?

Verrina se mit à rire bruyamment.

— Ma femme 1 Est-r.e qu'un Verrina épouse une intrigante de cette espèce? Non, heureusement! Elle n'est que ma maîtresse. .Mais je dois convenir qu'elle l'est bien. J'ai voulu m' en fuir l'autre jour; jolie tentative:

. elle ne m'a pas couru après, mais je suis revenu. Que voulez-vous? je l'aime. Elle le sait; elle me tient par le cœur, et aussi par là, ajouta-l-il en frappant légèrement sur le ilacon aux trois quarts vide.

Chibrac secoua gravement la tète.

— Servcrelle avait donc raison, dit-il de cette vois lente ei embarrassée propre aux gens ivres. Voire l'élussin n'est qH'une coquine. Je m'en vais; je ne peux rester dans celte maison une minute de plus.

Il regarda la pendule qui marquait ou?e heures, songea qu'il devait aller chercher Serveretle à l'Opéra et essaya de se lever. Grâce à un violent effort, il y parvint.

Alors sans penser à prendre son chapeau, qu'il avail,

Le marquis bondit et se trouva devant lui. 11 le prit brusquement au collet.

— line coquine! Vous m'en rendrez raison. Oui, c'est une coquine ! mais, seul, j'ai le droit de le dire, et je ne veux pas l'entendre dire au\ autres. Allons, monsieur l'artiste, des excuses, ou bien à demain sur le terrain,

Chibrac uc comprenait plus. Pâle d'émotion et d'ivresse, i! se laissait secouer comme un faible arbrisseau

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par le marquis, plus solide que lui. Puis tout d'un coup, il si; mil à pleurer.

Le marquis s'éloigna eu disant :

— Vous avez peur...

— Non, je n'ai pas peur ! Chibrac ne tremble pas.

Et lourdement, tendant le bras droit en avant, il tomba en garde sans cesser de pleurer.

— Si vous êtes courageux, reprit alors Vcrrina, je vous défie en combat singulier.

Il sonna. Un domestique vint.

— Eau-de-vie.

On apporta un nouveau flacon. Il s'en empara.

— Aux armes! s'écria-l-il.

Il mit un verre dans la main de Chibrac et prit le sien.

— Nous allons éprouver nos forces. Celui qui cédera le premier s'avouera vaincu.

Chibrac n'avait plus la force de résister. Il se laissa faire.

Le flacon fut vidé en cinq minutes.

Mais le marquis but à lui seul (rois fois autant que Chibrac.

Les deux vieillards restèrent alors en face l'un de l'autre, se regardant stupidement, jusqu'au moment où Vcrrina, complètement ivre, lâcha tout d'un coup verre et bouteille, et alla tombée lourdement sur le divan.

Son compagnon poussa un profond soupir et tendit les bras vers lui.

Puis, sons l'empire d'une idée fixe, il alla vers la porte.

Mais en route, il rencontra un fauteuil, le salua et y prit place.

A peine a?sîs, il s'endormit.

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Lorsqu'il se réveilla, il émit toujours dans ce fauteuil. Il passa ses mains sur son front, comme pour rappeler ses souvenirs. Son ivresse s'était dissipée et les souvenirs revinrent.

Alors il regarda autour de lui; le marquis n'y était plus. Le feu s'éteignait dausl'àtre; la lampe posée sur la cheminée ne jetait plus qu'une faible lueur.

Il regarda la pendule : elle marquait une heure. 11 poussa un cri étouffé, saisit son chapeau et s'élança au dehors, sans voir un valet endormi sur une banquette de l'antichambre.

Il courut rue Drouot. Tout reposait.

Le silence du soir n'était troublé que par le pas monotone de la sentinelle de la mairie qui est en face de l'Opéra ou par quelques voitures attardées.

— Qu'ai-je fait? s'écria-t-il. Qu'aura dit Serverelte ! Et il marcha lentement vers le boulevard, malade,

écœuré, les jambes tremblantes.

Mais tout à coup, ses idées lui revenant peu à peu, il se rappela que Chavanet et madame de Pélussin, avant de se séparer, avaient échangé quelques mots en secret. 11 eut un soupçon. Ce que Pauline avait fait pour le retenir, ce que Verrina lui avait dit, cette excitation à Luire... si tout cela était un piège pour priver Serverette de son secours?

Il eut peur : sa conduite l'épouvantait.

Anxieux, éperdu, il courut dans la direction de la Madeleine.

Devant la Maison-Dorée, il se heurta contre un individu qui sortait du restaurant.

— Maladroit !

T. II n

182 LA SUCCESSION Cil * VAN ET

Colle voix n'-élait pas inconnue à Chibrac. Il releva la léte et reconnut le commandant Laffrey.

— Ah ! Frédéric, c'est Dieu qui vous envoie.

— Monsieur Chibrac ! Que faites-vous ici a celle heure ?

— Serveretle ! ,

— Eh bien ! Serveretle ; elle a chante ce soir admirablement. J'étais la; j'y suis toujours lorsqu'elle doit jouer.

— Ce n'est pas i da, Mais die a dû retourner seule à Passy.

— APassy?

— Oui. C'est à Passy que nous demeurons. Elle y est seule en ce moment, et Cliavanel...

— Chavanet! s'écria Frédéric; que parlez-vous de Chavanel?

Chibrac perdait complètement la tête, et Frédéric vit qu'il n'en tirerait rien : le, pauvre homme était si trouble .' Mais le commandant venait de comprendre que Serverelte courait un danger. Il y avait encore quelques voitures sur le boulevard. 11 fit signe à un cocher, qui sauta à bas de son siège et ouvrit la portière. Frédéric poussa Chibrac dans le fiacre, y moula, s'assit a son côté, et dit ensuite au cocher :

— A Passy, et rondement. 11 y a cent sous pour vous, si je suis content.

A ces mots, Chibrac comprit que Serveretle, si elle était menacée, allait avoir un protecteur vaillant dans la personne du commandant.

Il hattit des mains avec une joie enfantine.

— Oui, oui, dit-il, allez vile, cocher. A Passy, rue Singer.

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En route, il put faire connaître à Frédéric les événements de cette soirée et ses pressentiments.

Il était deux heures lorsqu'ils arrivèrent devant la maison de Serverette.

Tandis que Cbibrac passait chez Pauline, en compagnie du marquis de Verrina, cetle soirée qui s'était terminée d'une façon si burlesque, Chavanet n'avait pas perdu son temps.

Ce qui arrivait à l'oncle de Serverelte était le résultat de tout un plan concerté entre Pauline et son digne ami. Si on l'avait laissé en téte-à-tête avec Verrina, qui ne se doutait pas qu'il jouait dans cette affaire un rôle odieux, s'il s'était grisé, s'il avait laissé passer l'heure à laquelle il avait coutume d'aller chercher sa nièce, c'est que Pauline et Chavanet l'avaient ainsi voulu.

Depuis la visite de cette dernière à Passy, ils guettaient une occasimi laniralile pour exécuter leur projet.

Que souhaitait Chavanet? Une entrevue avec Serverette dans laquelle il lui ouvrirait son cœur, s'efforcerait d'obtenir son pardon et lui ferait l'aveu de sa passion soudainement ressuscitée.

Cette entrevue, Serverelte la refusait. Il fallait donc l'obtenir malgré elle. De là à lui tendre un pié^e, il n'y avait qu'un pas. Le piège était préparé, et lorsque Pauline vit entrer Chibrac chez elle, elle dit à Chavanet :

— Allez! l'heure est venue.

Celui-ci avail pris; ses dispositions. Depuis trois jouis,

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il épiait Serveretie. Il savait I'Iieurc ii laquelle elle arrivait à l'Opéra, l'heure à laquelle elle en sortait. Il savait qu'elle n'avait d'autre compagnon que Chibrac.

11 connaissait le cocher, la voiture. Il s'était présenté à la maison de Passy, en avait étudié le plan.

En un mot, avec une persistance qu'expliquent ses désirs, il était entré complètement dans la vie de Serveretie.

Neuf heures sonnaient lorsqu'il sortit de chez Pauline. Il entra à l'Opéra. Caché au fond d'une baignoire, il assista à la représentation et s'excita encore par la contemplation de celle qu'il désirait aujourd'hui autant qu'il l'avait désirée autrefois.

Combien elle lui parut séduisante!

C'est qu'elle était belle toujours, Serverette.

A vingt-huit ans, elle offrait encore cette fraîcheur de teint, cette souplesse de (aille, celle distinction qui. longtemps avant, déchaînaient si fort les convoitises du mari d'Agathe. Ses grands yeux noirs avaient toujours leur éclat, ses épaules et ses bras leur forme exquise et leur blancheur. Le malheur avait mûri, s;ms l'altérer, sa beauté, maintenant épanouie.

Tandis qu'elle chantait, tout entière a son rôle, y entrant avec son corps et avec son âme, elle ne se dou-r lait guère qu'à l'ombre d'une loge basse, Cliavanet la dévorait du regard.

La représentation terminée, Chavanet quitta la salle de la rue Le Pelctier; il gagna la rue Drouot par ce passage ohscur que connaissent tous les Parisiens.

Devant la grande porte de l'administration de l'Opéra stationnait le coupé qui ramenait tous les soirs Serverette à Passy.

Le cocher, sur son siège, dormait.

M SUCCESSION CHAVANET

Chavanet ouvrit la portière, monta dans la voiture, s'y installa, et, posant la tête sur les coussins, il feignit de sommeiller. Il savait que c'était dans cette position que, tous les soirs, Cliibrac attendait sa nièce.

Au bout de vingt minutes, Serverette monta, après avoir réveillé le cocher. Elle vit le corps de Chavanet sans voir sa figure, et le prit pour Chibrac.

— Me voilà ! s'écria-t-elle. Je suis épuisée. Ai-je bien chanté, mon oncle?

L'oncle ne répondit pas.

— Tiens ! il dort profondément, dit-elle à demi-voix, en se parlant à elle-même.

Et s'arrangeaut dans son coin, elle referma la portière. La voiture partit.

Serverette regardait an dehors. On éteignait les lanternes et les lustres des cafés; la foule des promeneurs du soir s'écoulait rapidement. Les yeux de Serverette, accoutumés à ce spectacle, le contemplaient, tandis que son esprit vuy;iïe;iil an pays des rêves en compagnie de sa fille et de Barbassous, les deux êtres chers et aimés avec qui elle vivait sans cesse, quoique séparée d'eux.

Sur le boulevard de la Madeleine, on ne rencontra plus personne. Les voitures croisaient ou dépassaient celle de Serverette. Mais elles devenaient de plus en plus rares, à mesure qu'on avançait vers la Seine.

On arriva aux quais. C'était le désert.

Le coupe filait lajiiilenieiit sous les arbres du cours la Reine, à la pâle clarté des réverbères plus espacés en cet endroit.

C'est à ce moment que le compagnon de Serverette se décida à se réveiller.

Au mouvement qu'il fit, elle se retourna vers lui en souriant.

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