L'ENVERS ET L ENDROIT DE LA VIE PARISIENNE
Misère! c'était Chavanet.
Servcrette poussa un cri qui fut couvert par le bruit des roues. Elle se rejeta dans ]û fond (le la voiture, s'éloignant de Chavanet avec un sentiment de répulsion et de terreur, qu'il eut pu lire sur son visage, n'eût été ' la demi-obscurité dans laquelle ils se trouvaient.
En même temps, elle porta la main au cordon du cni'tier. Ce cardon était coupé. Elle voulut ouvrir la portière. Chavanet lui prit les mains et lui dit rapidement :
— Je ne veux vous faire aucun mal, vous le savez bien . Ne vous exposez donc pas à un accident, en essayant de descendre, ou à un scandale, en poussant des cris. J'ai sollicité la faveur de vous revoir. Vous me l'avez refusée. Je l'ai prises Mais, je vous le répète, vous n'avez rien à redouter de moi. Je ne vous demande qu'à m' écouler, et je vous promets qu'ensuite je partirai.
Serverelle l'entendait sans rien comprendre à celle brusque apparition, sinon que l'auteur de tous ses maux, celui qu'elle avait espéré ne plus revoir, était là, à ses cotés. N'avait-elle pas eu raison de dire à Daniel qu'elle se sentait menacée par un danger?
— J'aurais pu séduire vos gens, continua Chavanet, entrer chez vous, vous y attendre. Mais ce moyen me répugnait. 11 ressemble trop à ceux qu'emploient les voleurs. J'ai donc éloigné votre oncle. Soyez sans inquiétude sur son compte, il passe fort agréablement sa soirée. J'ai pris sa place. Le plus simple pour vous est donc d'accéder a mes désirs et de m'écouter. Fuir! il n'y faut pas songer. La voiture est lancée, et vous vous briseriez sur le pavé. Crier ! cela vous compromettra ; car vous ne ferez croire à personne que c'est contre votre gré que, depuis vingt minutes, je suis dans cette voiture, a vos
188 LA SCCCESSIO!» CBAYANBT
côtés. On rirait de vous, si vous prétendiez semblable chose.
Hélas! tout cela n'était que trop vrai, et Senerette le comprenait bieD. Une fois de plus, Ch ara net lui prouvait qu'il était capable de tout. Elle se décida donc a l'entendre.
— Parlez, dit-elle. Dieu m'est témoin que c'est malgré moi.
— Je serai court. Pourquoi persistez-vous à me tenir rigueur, Serverelle? Autrefois, j'ai été coupable envers vous, très-coupable, je le reconnais. Depuis, j'ai souvent regretté ma faute, et vingt fois, j'ai souhaité de vous revoir, afin de la réparer.
— N'essayez donc pas de vous justifier. C'est inutile. Je ne vous croirais pas. le vous ai jugé de telle sorte que dans toutes vos excuses et dans toutes vos protestations de repentir et de regret, je vois autant de pièges.
C'est par ces mots qu'elle l'interrompit. Mais, sans y répondre, il continua :
— Mon désir, depuis longtemps, a été de vous retrouver. J'ignorais ce que vous étiez devenue. Si je l'avais su, je serais allé me jeter à vos pieds, vous dire : Je ne saurais vivre sans votre pardon. Accordez-le-moi. Qu'un mot de pitié tombé de votre bouche rende à ma couscience un peu de repos.
Elle l'arrêta de nouveau, en s' écriant :
— Trêve de mensonges ! Vous seriez ridicule si vous ne m'étiez odieux. Vous osez parler des remords de votre conscience ! Vous ont-ils empêché de vous remarier, d'épouser contre son gré une jeune fille qui avait promis son cœur et sa main à un homme digne d'elle?
r.havanet pensait que Serverettc ignorait son récent mariage ou tout au moins les détails qui l'avaient pré-
l'envers et l'endroit de la vie pamsienne 189
cédé. Celle brusque apostrophe, qui lui prouvait le contraire, le troubla si fort qu'il ne trouva rien à répondre. Elle en profita pour ajouter:
— J'ignore quelles causes vous rapprochent de moi. liais si, pour provoquer mon iiHljilgeue.e, vous n'avez rien de plus vrai à me dire, vous ferez mieux de vous taire.
Peu à peu, Serveretle avait repris son sang-froid et son courage.' C'était elle maintenant qui écrasait Cha valus t de son mépris.
Celui-ci comprit que, s'il ne frappait pas un grand coup, il ne gagnerait pas la partie qu'il avait engagée, car il lui restait à peine quelques minutes pour compléter sa confidence. La voiture approchait de la rue Singer, et si Serverctte, arrivée devant sa maison, appelait le cocher à son aide, Chavanet ne pourrait pas entrer chez clic, ainsi qu'il le souhaitait. Il se mit en mesure d'obliger Serverette à l'entendre.
— Vous ne voulez donc pas avoir confiance en moi? dit-il d'une voix tremblante,
— Avez-vous su l'inspirer cette confiance ! répliqual-elle impétueusement. Jetez un regard sur votre vie depuis que nous nous connaissons. Cherchez-y un acte, un seul dont j'aurais pu être touchée. Vous avez trompé tour à tour voire femme, l'abbé l'erctty et moi-même. Vous ne m'avez appelée dans votre maison que pour me perdre, sous le prétexte de me sauver. Vous avez attiré dans un piège et presque .déshonoré celui que j'aimais alors. Vous m'avez obligée à le mépriser. Après m'avoir séduite, vous m'avez abandonnée. Ma bienfaitrice voulait assurer mon repos par le don de sa fortune, vous avez su vous emparer de sa succession. Par vous, Barbassous s'est perdu pour moi. Quelle confiance aurais-je
190 LA SUCCESSION CHAVASET
en vous? De quelque côté que je regarde autour de moi, je ne vois que des maux que vous avez causés.
— Ne vous etes-vous pas vengée, Serveretteî demanda-l-il avec humilité.
— Oui, je me suis vengée ! c'est votre conduite infâme qui me poussa a un acte indigne, que depuis j'ai durement expié, puisqu'il m'a séparée d'un honnête homme qui m'eût encore sauvée. Mais ne comprenez- vous pas que le crime que j'ai commis est un grief de plus contre vous? N'est-ce pas vous qui m'aviez rendue folle!...
— Vous uvez raison, dit alors Chavanet, je suis un misérable! mais je puis tout réparer. Ce n'est qu'alors qm 1 je solliciterai ma grâce.
Elle leva les épaules.
— Oui, tout réparer, car je puis vous rendre votre fille.
— Ma fille! ma fille!
Aveu quel inexprimable accent elle poussa ce cri !
— Ah! je savais bien, ajouta-t-elle avec amertume, que vous n'étiez pas étranger a cet enlèvement. Où estelle!
Au moment où CkivaiK'l allait répondre, la voilure s'arrêta. On était armé. Il descendit le premier, tendit la main à Serverette, qui s'y appuya pour mettre pied a terre, livrée entièrement à l'émotion que venaient de lui causer les paroles du pire île son enfant,
La voiture repartit aussitôt, sans qu'elle songeât à la retenir. Cela se passait ainsi tous les autres soirs.
— Ma fille! murmura Serverette immobile et debout devant la grille de sa maison.
Mais au même moment, elle s'aperçut qu'ils étaient seuls. Le coupé venait de disparaître à l'extrémité île la
l'jînvebs et l'endroit de la vie parisienne 191
Elle lie put retenir un cri d'effroi.
— Mais vous n'avez pas la prétention d'entrer ici ! dit-elle.
— Je voulais vous parler de uotre fille.
— Non! non! ah! je le vois bien, c'est un nouveau piège.
Chavanet tendit la main vers elle.
— Comment vous décider à me croire? s'écria -i-il. Pourquoi avcz-vous peur de moi? Je vous jure, Serverette,. que je sais où est l'enfant.
— Dites-le-moi; conduisez -moi auprès d'elle, et je vous pardonne.
Elle était sincère. Quelle mère n'eût parlé ainsi!
— Mais je ne puis vous y conduire ce soir. Consentez à m'entendre. Je vous donnerai des détails...
— Parlez ici.
— Non, Serverette, il fait froid...
— Allons donc 1 Vous êtes l'on. l'Yoid, eo été !
— La nuit est humide. Vous êtes agitée. Ce que j'ai à vous dire ne peut que vous causer une émotion nouvelle. Non, je vous !e déclare, je ue dirai pas un mot de plus si nous n'entrons chez vous. Si dans votre maison, au milieu de vos gens, vous avez peur de moi, je n'ai qu'à me retirer.
Serverette comprit que refuser plus longtemps de le recevoir dans son appartement, ce serait avouer l'effroi qu'il lui inspirait et dont il était homme à profiler. Elle se décida, mit en tremblant la clef dans la serrure de la petite grille, et ils entrèrent.
Chavanet la suivait.
Tout à coup Serverette eut la pensée de réveiller le jardinier, dont la présence, espérait-elle, intimiderait
192 LA SUCCP.SSFON CHAVANET
assez Chavanet pour que, s'il avait un mauvais dessein, i! n'osât tenter de l'exécuter.
Elle alla donc frapper à la porte du petit pavillon qu'liabitLiil cel homme. Mais elle frappa inuldemenl. On m; ivpnndii pas.
Il n'y avait la rien que de (rès-naturel. Le jardinier, habitué a n'être pas dérangé la nuit par ses maîtres, qui avaient Line clef, allai; frcipiemmerij à leur insu dans un petit cabaret de Passy, où il passait une partie de la nuit. Il n'était pas revenu. Ce petit incident eut pour résultai de prouver à Chavanet qu'il n'y avait pas de' gardien dans la maison.
Serverelte, un peu troublée, marcha alors vers sa demeure, à travers les sombres allées du jardin, précédant ce visiteur dont la présence à cette heure chez elle lui causait une anxiété si terrible.
En enlrant, on trouva, debout et un flambeau à la main, la femme de chambre de Serverelte qui attendait sa maîtresse. La cuisinière éiail couchée à l'étage supérieur.
— Mêliez de la lumière dans le salon, dit Serverelte, inlrodutsez-y monsieur, et ne remontez chez vous que lorsqu'il sera parti. M. Chibrac ne lardera pas à rentrer. Je vais être à vous, monsieur, ajou(a-t-ellr, en s'adressa!) I. à Chavanet.
Elle monta dans sa chambre. Il y avait sur le guéridon un petit poignard, une de ces miniatures duol les comédiens se servent au théâtre. Elle le mit dans sa puche et redescendit.
Pendant ce temps, Chavanet avait dit à la femme de chambre :
— Il est inutile que vous attendiez mon départ, mon
l'envers et l'endroit dk la vie parisienne M) 3
enfant. Allez donc vous coucher. Je suis assez grand pour me reconduire tout seul.
Ce langage, débité en souriant par un homme do bonne mine, accompagné de deux, louis adroitement donnés, ne surprit pas la soubrette. Elle avait servi d'autres comédiennes et comprenait à demi-mot. Elle lit la révérence et disparut.
Serve relie rentra.
— Si vous n'avez pas menti, dit-elle à Chavauet, à présent que j'ai fait ce que vous souhaitiez, que vous êtes entré chez moi, je vous adjure de me dire où est ma fille.
— Calmez-vous, Serverctte, répondit-il en s'éloignant d'elle, afin de ne pas l'effrayer, et en prenant place dans un fauteuil. L'histoire que j'ai à vous raconter est uu peu longue, et si vous êtes troublée, ainsi que je vous vois, vous m'entendrez mal, alors que j'ai besoin de toute votre attention.
Serverette se regarda dans une glace. Elle était terriblement pâle. Ses yeux brillaient. Ses cheveux, aux trois quarts défaits, fl'i(!;]ii']i(. i'prs autour de sa tète.
Dans le silence de la nuit, dans cette solitude, à la merci de Chavanet, l'effroi qu'elle contenait mal, se traduisait sur toute sa personne. Elle le comprit et s'efforça de se rassurer. Puis se retournant vers son visiteur :
— Je suis très-calme, lui dit-elle. Je vous écoute. Mais, ne me faites pas mourir d' impatience.
Elle s'assit en face de lui et, machinalement, mit la main sur le petit poignard qu'elle portait dans sa poeliev
A ce moment, l'horloge de l'église de l'assy lit entendre son timbre argentin qui résonna clair et vibrant.
Il était deux heures.
Digilized by
Ils étaient seuls.
Jamais les désirs de Cliavanet, quelques efforts qu'il fit pour les contenir, n'avaient été plus violents. Celle femme, combien il l'aimait I Le cœur n'entrait pour rien dans celte passion de nouveau portée au paroxysme. Il n'y avait de place que pour les sens. Mais tout son être était déchaîné.
Dans les souvenirs du passé aussi bien que dans tous les incidents de cette soirée, il trouvait une source nouvelle d'excitations. Le calme qu'il s'efforçait de mettre sur son visage, i-n'liait d'Iuïrnbk's tem|H'ies, et plus Serverette semblait le mépriser et le haïr, et plus il sentait ses désirs s'accroître.
Cependant elle souhaitait qu'il parlât, et il gardait le silence.
Nuit fiévreuse pour l'un et pour l'autre ! Lui espérait et doutait tour à tour. Il cherchait les moyens les plus sûrs pour fléchir celle inhumaine! Elle attendait avec impatience qu'il ouvrît enfin la bouche et qu'il donnât à la mère des nouvelles de son enfant.
— Ayez pitié de moi, s'écria-l-elle tout à coup, Consente/ enfin à n>'entre tenir de ma fille. Vous me l'avez
l'envers et l'endroit de la vie parisienne 105
promis. J'ai fait tout ce que vous avez voulu. N'allez-vous pas tenir voire promesse?
Il lança vers le ciel un geste de dépit, comme s'il eut dit : Le sort en est jeté, et il répondit :
— Je la tiendrai, eette promesse, et si vous me voyez hésitant, ce n'est pas que je veuille ne h point remplir. Pion! mais j'ai d'horribles choses à vous révéler, et je sens que je vais encourir votre colère plus encore que je ne l'ai fait jusqu'ici, si je vous dis la vérité.
A ces mots, Serverette, incapable de se contenir plus longlentjus, .se prêVipiUi yits Chavanet.
— Ali ! vous me ferez mourir d'impatience et d'anxiété. Ma fille ! qu'en avez-vous fait?
— Elle vit, je vous le jure,
— Alors, parlez-moi, dites-moi où elle est, quand je la verrai! Tenez! s'écria tout à coup la malheureuse femme, vous m'avez fait bien du mal. Je n'ai plus pour vous ni affection, ni respect, ni estime. Eh bien, je crois que si vous mettiez un terme aux angoisses que je souffre depuis cinq ans, à mon tour, je pourrais vous rendre quelques-unes de ces choses. Oui, je vous par-
Chavanel se leva, l'œil allumé par l'enthousiasme, et d'une voie émue:
— Vous dites vrai? Vous feriez cela?
Quelle sincérité révélaient ces accents! Serverette s'y trompa.
— Je le ferais, répondil-elle.
— Écoutez alors. Votre fille vous a été enlevée, il y a cinq ans, un soir, dans un petit village des bords du Rhône, où vous chantiez avec Chibrac?
— Oui ! oui I c'est cela, s'écria Serverette en joignant les mains.
— Il y avait à côté de vous, dans le cabaret où vous chauliez, une femme inconnue, une artiste comme vous. Eile venait de Paris. C'est elle qui prit l'enfant.
Serverette ne put retenir un cri d'horreur.
— Elle! elle! cette femme qui assistait au spectacle de mon désespoir, qui me prodiguait des consolations, elle savait où était ma fille! Que d'hypocrisie, mon Dieu!
— Elle agissait \>m im;s unlres, continua Chavanet. A cette époque, le repentir n'était pas encore entré dans mon cœur; la grâce ne m'avait pas touché. Je n'avais qu'un but, un seul, me venger de vous qui aviez brûlé mon château et essayé de me compromettre.
— Apres cinq ans! murmura Serverette, alors que vous m'aviez tant fait de mal, le désir de la vengeance vous tenait encore!
— Je n'essaye pas de me justifier, je raconte... Puis, j'avais peur de vous et je voyais dans cette petite fille une arme terrible dont un jour ou l'autre vous auriez pu faire usage contre moi. Je pensais, pardonnez à ma faiblesse, que si, par malheur, celte enfant me ressemblait, vous vous serviriez d'elle pour me perdre.
— Et c'est pour cela que vous l'avez arrachée de mes bras!
— Pour cela, oui! mais je voulais l'aimer, la rendre riche, heureuse... Par mes ordres, la chanteuse l'enleva. Une femme sure, une femme à moi, attendait aux portes du village, dans une chaise ilf poste que personne ne vil, grâce à l'obscurité de la nuit. On lui remit l'enfant, et la voiture retourna vers Paris, où cinq jours après elle arrivait.
— Tout était bien combiné, dit Serverette avec amertume. Vous étiez admirablement secondé, car cette
l'envers et l'endroit de la vie parisienne 197
femme qui ramena à Paris ma fille, que la chanteuse avait prise dans son berceau, je la connais maintenant. Vous m'en avez dit assez : c'était madame de Péiussin. Chavanet baissa la téle.
— Et l'autre, continua Service tle, qui ne craignit pas de jouer auprès de moi ce rôle dangereux de tenter de me consoler du mal qu'elle m'avait fait, qui était-elle?
— Je vous l'ai dit, une malheureuse que le besoin [l'argiiiit lirait cUicidce à n\t K'nir.
— Qu'est-elle devenue?
— Elle est morte!...
Serverelte regarda Chavanet fixement et avec une expression telle dans le regard, qu'il perdit toute son assurance.
— Allez-vous croire, par hasard, que je l'ai tuée?
— Je ne crois rien, répondit Serverette. C'est votre affaire et non la mienne. Mais, ma fille?...
Chavanet évita de répondre, et surexcité, au point de ne pouvoir plus se contenir, il tomba à genoux au milieu du salon.
— Vous savez tout, s'écria-l-il, me pardonnez-vous? Il n'avait qu'un but, provoquer la pitié de Serverette,
l'obliger ;t r.roire :i son repentir, la décider h lui tendre la main, afin de solliciter alors ce qu'il voulait obtenir. Mais cette douleur n'émut pas Serverette.
— Vous ne m'avez pas dit où était ma fille, répondttrjlf! IVniiliinienl.
— Je veux être assuré que votre courroux est apaisé.
— Je ne saurais vous répondre sur ce point que lorsque vous m'aurez répondu sur l'autre.
Il garda le silence. Il venait de jouer une ignoble comédie, essayant d'exploiter te crime passé au profil d'un crime nouveau. Jusqu'à ce moment, il avait dit la
i!>8 LA SCCCIÏSSIOS GlfÀVANET
vérité, en racontant l'enlèvement de la fille de Serverette. Mais il ne pouvait, sans mentir, en dire davantage, car le misérable ne savait plus où était l'enfant. Il avait chargé madame de Mussin de l'en débarrasser, et jamais plus n'avait reparlé d'elle.
Aussi, lorsqu'il se vit pressé par Serverette, lorsqu'il comprit quelle condition elle mettait au pardon qu'il sollicitait, il essaya d'arriver à ses fins, en redoublant d'audace et en usant de mensonge.
— Votre fille, notre fille, dit-il en se reprenant, est dans un des meilleurs pensionnats de Paris.
En prononçant ces mots, il se releva, car il était encore a genoux.
— Je puis donc aller la voir! s'écria- t-elle. J'y cours.
Elle oubliait qu'on était au milieu de la nuit. Depuis cinq ans, elle pleurait sa fille et on lui annonçait tout à coup que l'enfant vivait, qu'elle allait la revoir. C'était à mourir de joie.
— Vous la verrez demain, Serverette.
— Oui, je ne la verrai que demain. Comment attendre jusque-là ? Oh ! je partirai, au jour. Mais l'adresse du pensionnat? vous ne m'avez pas donné l'adresse.
Cliavanet était dans ses derniers retranchements. Il fallait se décider.
— Serverette, dit-il alors, je vous aï prouvé mon repentir. Mais vous ne m'avez pas dit que vous m'aviez pardonné.
— Je vous pardonne de grand cœur, s'écria- t-elle. Oui, j'oublierai tout, lorsque nia fille sera dans mes bras.
Cliavanet secoua la téte.
— Vous parlez ainsi, maintenant, pour obtenir de
L'ENVERS ET l'eNDNOIT DE U VIË MMSIEKXE 199
moi ce que seul je puis vous donner, l'adresse du pensionnat où est l'enfant, et demain, lorsque vous serez auprès d'elle, vous me chasserez d'auprès de vous. Je ne croirai à la sincérité de votre pardon que si vous m'en donnez une preuve.
— Une preuve ! Quelle preuve?
II s'avança vers elle, horriblement agité.
— Tendez-moi la main, Serveretlc, et retrouvez en moi l'amant qui vous avait fui et qui est prêt a expier sa faute, en vous consacrant désormais sa vie.
Elle recula vivement.
— Je vous aime, conlinua-t-il, je ne vous ai jamais tant aimée. Ayez pitié dp ma peine et soyez à moi.
A ces mots Serverelte, incapable de contenir son indignation, leva les yeux vers le ciel , comme pour le prendre à témoin de celte injure nouvelle. Puis, d'une voix apaisée, elle dit :
— Personne ne vous dépassera jamais en infamie, et je devais m'attendre à ce qui m'arrive. En entrant ici avec vous, contre mou iiré, je nie déliais. Mais il a siifïi que vous me parliez de ma fille, pour me rendre lacontîauee. Je ne pensais pas qu'on put jouer, ainsi que vous venez de le faire, avec le cœur d'une mère. Vous avez médité un guet-apens odieux, et vous avez espéré avoir raison de moi, en me parlant de ma fille. Écoutez-moi bien : J'aime mieux ne la revoir jamais, que de la revoir au prix que vous exigez.
Serveretle avait prononcé ces paroles avec une froide énergie qui surprenailChavanet. Elle s'arrêta un momenl, puis elle reprit :
— Il y a dix ans, j'étais faible et naïve; je ne le suis plus aujourd'hui. Après l'attentat misérable dont je fus la victime, je pouvais vous fuir, ne plus vous revoir. Je
ne sais quelle puissance tiuilKiknn.' 1 itn: retint auprès île vous. Je n'avais plus ni croyance ni foi, et je ne pensai pas qu'un couvent pouvait m'ouvrir ses portes et m'oifrir un asile contre vos obsessions et les conséquences de mon désespoir. Sans doute, j'avais perdu la tête. Je ne voyais pour moi qu'une issue ; la mort; et en demeurant auprès de vous, j'espérais mourir plus vite ; je restai lîonc, et ce l'ut ma faute. Dieu sait si je l'ai expiée. Mais ee serait en commettre une nouvelle que de céder à vos horribles propositions. Je rougirais devant mon enfant. J'aime mieux renoncer .i elle que de n'oser pas l'embrasser sans remords.
En parlant ainsi, Serverette était splendidement belle, belle de colère et de désespoir.
— Sortez, monsieur, dit-elle en montrant la porte à Chavanet, qui, peu à peu, avait repris son sang-froid. En même temps, elle se dirigea vers le cordon d'une sonnette placée au-dessus de la cheminée. Chavanet retint mal un sourire.
— Ne sonnez pas, dit-il, vos gens sont couchés et endormis, ils w: vleudrou! [ia>.
— Misérable, vous les avez séduits!
— A pris d'or, oui, répondit Chavanet. Tenez, vous avez tort de me traiter ainsi que vous le faites. Vous connaissez mon caracière. Les iii?iknll<:s qu'on oppose à mes désirs les exaltent. Alors je ne suis plus maître de moi. Vous devriez vous rappeler ces choses et avoir pour moi plus d'égards. Vous oubliez que nous sommes seuls. Cette maison est close, isolée. Si je voulais, vous ne m'échapperiez pas... et je veux, ajouta-t-îl a pression immonde sur le visage.
11 marcha sur Serverette.
— Si c'est folie de vous aimer, je suis fou.
Digilized by Googk
l'envers et l'endroit de la vie parisienne 201
Pâle, mais énergique comme il convient à l'approche d'un grand daDger, Serveretic mil un fauteuil entre elle et Chavanet et lui dit rapidement.
— J'avais prévu ce qui arrive et j'ai pris mes précautions.
Le petit pnisn.tn! brilla ilans sa main droite.
— Je saurai me détendre, ajouta-t-ellc, et mourir s'il le faut.
Chavanet fit un pas en arrière, puis il se ravisa.
— Autrefois vous vouliez vous précipiter par une fenêtre, aujourd'hui vous voulez vous poignarder. Ce n'est pas ce qui m'arrêtera.
Et il s'élança vers la pauvre femme, qui poussa un cri de détresse, et qui, sans hésiter, mit sur sa poitrine la pointe du glaive mignon et aigu qui n'avait pas été fait pour servir à des scènes aussi dramatiquement réelles.
Allait-elle mourir!
Non ; car au même moment, la porte du salon, poussée violemment, s'ouvrit avec fracas et un homme entra comme la foudre.
Se précipiter sur Chavanet interdit, d'une main lui saisir les hras, de l'autre le prendre au collet, le secouer comme un arbuste frêle et le clouer contre la muraille, dans l'impossibilité de remuer, fut pour le nouvel arrivé l'af]':mv de rien.
En même temps Chibrac entra.
— Ah! s'écria-t-il, je ne m'étais pas trompé. Mais nous arrivons à temps.
— Ma foi, monsieur, dit alors à Chavanet le commandant Laffrey — car c'était lui — c'est pour la seconde fois, si mes souvenirs sont fidèles, que je semble avoir
pour mission d'arrêter vos folies. L'âge ne vous a donc pas corrigé?
Chavanet, blême, sombre, semblait, dans les mains vigoureuses de Frédéric, serré comme dans un étau. Mais sa langue était libre et il en profila.
— Ah! dil-il en ricanant, c'est vous qui êtes le favori de madame!
Frédéric l'attira à lui par deux fois, et le repoussa brutalement contre la muraille en s'écriaot :
— Drôle, voila un mot qui te coûtera cher!
— Frédéric, par pitié, murmura Servcrette, épuisée par l'émotion.
Il y avait tant de colère dans le regard du commandant que Chavanet eut peur.
— Allez-vous m'assassiner! demanda-t-il en tremblant.
— Je laisse de semblables moyens à vos pareils. Non, je ne vous assassinerai pas, mais je vais vous chasser
En prononçant ces mots, le commandant Laffrey, poussant Chavanet devant lui, l'obligea à quitter le salon, traversa le jardin en le tenant ainsi, et arriva jusqu'à la grille de la rue.
Là se trouvait la voiture qui avait amené Frédéric et Chibrac. Lâchant le collet de Chavanet, le commandant ouvrit la portière. Il poussa sur les coussins le misérable qui éeumait de rage.
— Cocher, dit-il, voilà monsieur Chavanet, le banquier de la rue Laffilte.
— Connu!
— 11 s'est attardé ici à boite. 11 est ivre à ne plus se
tenir. Vous allez le ramener chez lui, et surtout ne souffrez pas qu'il descende autre part que devant sa maison. Demain, il vous payera grassement.
En même temps, Frédéric mettait une pièce d'or dans la main du cocher.
— Suffit, bourgeois, répondit le cocher. Je vais le ramener bon irain votre ivrogne. Hue, cocotte!
El la voiture partit.
Tout cela avait été si rapide que Chavanet était déjà loin avant d'avoir pu reprendre haleine. Lorsqu'il fut remis de cette violente secousse, il pencha la téte à la portière dans l'intention d'oidonner au cocher de revenir sur ses pas. Il ouvrit la bouche, puis il s'arrêta en se disant que ce serait une tentative inutile. Alors il rentra dans la voiture, et se jeta contre les coussins en versant des larmes de rage et en poussant de formidables imprécations.
Le cocher l'entendit et fouetta son cheval plus fort.
Après avoir vu disparaître la voilure, Frédéric Laflïey était revenu en toute hâte vers le salon. Lorsqu'il y rentra, Chibrac se tenait debout et embarrassé devant sa nièce, qui, quoique brisée d'émotion, venait de lui adresser les reproches les plus sévères sur son escapade de la soirée, reproches auxquels ce dernier ne répondait que par ces mots :
— J'ai cru bien faire et n'ai compris que trop tard que c'était un piège.
A l'aspect de Frédéric* Serverette éprouva autant d'émotion que lui-même. Pour la première fois, depuis dix ans, ils se trouvaient en face l'un de l'autre. Dans la personne du commandant* tout le passé se dressait devant elle. Elle se revoyait sur la roule de Privas, mar-
204 LA SUCCESSION C1JÀVÀNET
chant avec le sergent LafTrey, a l'arrière-garde du bataillon. Puis elle se reportait h l'horrible nuit dans laquelle elle avait été arrachée par lui aux mains de Chavanet, pour y tomber ensuite d'une manière irrévocable en voulant sauver son ami du déshonneur el du suicide.
Une heure avant la scène émouvante que nous venons de raconter, elle ne conservait pour f'rédéric qu'une indifférence profonde qui avait elle-même succédé au mépris qu'elle avait d'abord conçu. Mais en quelques minutes, une révolution s'était faite en elle. Sauvée par lui, elle venait de lui rendre sinon l'affection, du moins l'estime.
Et, après tout, elle avait raison : il en était digne.
— Pour la seconde fois, lui dit-elle, vous intervenez dans ma vie au 'moment où je suis menacée. Il était donc écrit que nous nous reverrions?
1..- c ri.aMjM m» imi r«-|«" -lum* ov.-iii drl-wni -levant Serverette et lui répondit en ces termes :
— Sans les nivimstnnn's i|iit c n j 1 1 i h ; i n 1 t j t ci justifient ma présence ici, je ne serais jamais venu qu'après y avoir été autori^r prirvous. Mais, ce soir, il fallait vous sauver; voila pourquoi je vous revois, malgré votre défense.
Elle lui tendit la main.
— Vous pourrez me revoir quand vous voudrez, lui dit-elle.
— Quoi ! s'écria-t-il ivre de joie , vous consentez?...
— J'ai besoin d'être entourée et soutenue. J'ai besoin d'être défendue contre le misérable qui sort d'ici, et enfin il faut m'aider à retrouver ma fille.
l'envers et l'endroit de la vie parisienne 205
Et pour expliquer ses paroles, elle raconta l'entretien émouvant qu'elle avait eu avec Chavanet.
— Votre fille, je la retrouverai, s'écria Frédéric. J'y consacrerai ma vie, s'il le faut, mais je la ramènerai dans vos bras. Ah! Serverette, ajouta-l-il en tendant vers elle des mains suppliantes, je sais quel mal je vous ai fait, je sais quelles conséquences funestes a eues pour vous l'abandon dans lequel je dus vous laisser. Hélas! depuis dix ans, sans connaître toute l'étendue du malheur que je causai, j'ai souvent pleuré relie que j'avais perdue, et depuis que je connais mieux la vérité, je n'ai cessé de gémir sur la destinée qui m'a fait le mauvais génie d'un ange tel que vous. Mais a présent, vous m'ouvrez votre maison et l'apaisement se fait en moi. Vous me donnez la mission de retrouver votre enfant. L'ardeur que je vais mettre à l'accomplir me rendra votre confiance.
— Vous l'avez déjà, rëp on dit-elle, touchée par le langage qu'elle venait d'entendre.
Ces mots causèrent a Frédéric un céleste enivrement. L'espérance lui revenait, l'ourrait-il encore être aiméï
Cette question qu'il se posait sans cesse à lui-même ic tint éveillé toute la nuit, moins encore cependant que l'émotion qu'il éprouvait, car cette nuit, il la passa sous le toit de Serverette. Autant à cause de l'heure avancée que dans la crainte d'un retour de Chavanet, il n'avait pas voulu partir et s'était étendu tout habillé sur un canapé, dans le salon.
Serverette, se sachant ainsi gardée, dormit assez paisiblement et trouva dans le repos l'oubli des pénibles uLïiL'itimis de relie éiiiouvjmte soirée.
Quanta Chibrac, qui, malgré tous ses efforts, n'avait
pu faire accepter son lit au commandant, il y demeura douze heures de suite, plongé dans un sommeil profond, troublé seulement par un rêve dans lequel le marquis de Verrina l'obligeait à boire coup sur coup un nombre extravagant de petits verres d'eau-de-vie.
Les gens qui avaient à voir le banquier Chavanct pour l'entretenir d'affaires étaient assurés de le rencontrer chez lui, tous les matins, de neuf à onze heures. C'est à ce moment qu'il recevait ses nombreux visiteurs.
L'antichambre de son cabinet était alors encombrée d'une foule d'individus accourus de tous les points do Paris dans le seul but d'obtenir la faveur d'un entretien de cinq minutes. Chacun était introduit a s»n tour dans l'ordre d'arrivée, :ï moins qu'il ne fut connu du liauquier, auquel os l'iiuissicr allait immédiatement l'an— unr.iiT,
Que d'espérances venaient se briser dan* ce cabinet! On y orriv.iii plein de mnliaricc, on en sortait découragé.
Il y avait là des inventeurs de génie qui, depuis trente ans, s'efforçaient vainement de trouver des ressources pour tenUr la fortune; des négociants menacés par la faillite, qui ne comptaient plus pour se sauver que sur l'iiilé!"":! qu'ils srmniit.'i]t inspirer ;i t'IiavaiiL'l ; des cqiKalistcs qui venaient lui demander conseil pour le placement de leur ançenî ; des peintres qui essayaient df! lui vendre un tableau; des femmes qui voulaient toucher le
208 LA SUCCESSION CHAVANEI
riche Crésus par le récit de leurs infortunes ou par le charme de leurs yeux ; solliciteurs de tous les âges et de tous les sexes, qui, pour la plupart, n'obtenaient rien que des mois et toujours des mois.
Dans le cabinet où it les recevait, Chavanet avait, depuis dix ans, vu passer tant de fous et tant de misérables, se manifester tant d'idées diverses, que plus rien ne pouvait ni le surprendre ni l'apitoyer.
Quelquefois, s'il s'était levé de belle humeur, si un projet lui était exposé en termes lucides et brefs, s'il y voyait la possibilité d'un gain rapide, il ouvrait une oreille attentive, se laissait prendre à une affaire nouvelle, et engageait l'heureux visiteur à revenir chez lui de cinq à sept heures.
A ce moment se pré-entuk-iil les individus qu'il tenait à revoir, et sur l'idée desquels il avait fait fonds. Les affaires vraiment sérieuses ne se traitaient qu'alors. Les gens de Bourse rendaient compte de la manière dont s'étaient exécutés les ordres de vente ou d'achat. Toute parole avait une haute portée, car c'était l'instant où l'on s'occupait des bénéfices à réaliser, ftlnt reçu à cinq heures chez Chavanet était regardé comme un succès par tous les faiseurs dont son antichambre était habituellement remplie.
Les bureaux offraient un mouvement plus actif. Les coups de sonnette retentissaient à de courts intervalles. Les employés allaient et venaient avec de lourds dossiers sous le bras. Le dii-eeieur du l'escompte soumettait au banquier les bordereaux présentés dans la journée, et chaque valeur était l'objet d'un examen attentif.
C'était là que se faisait et se défaisait le crédit de maisons importantes; on argumentait sur la solvabilité do chaque client. Le caissier recevait les ordres pour
payer ou pour En un mot, le heures, pendan que dans tout 1 Dans la mal:
avons racontés cendit de boni d'un style sévè
t plus de besogne
îée qui !
de papiers de toutes sort* C'est là que Chavauet sa pâleur témoignaient d'
s événement hapitre, Chav
ibres cachait le parquet, la cheminée, se trouvait tonté de tarions remplis
1 10 user, avait peu II n'av£ Le mis étaient en moment i d'avoir éti Mais
effet, qu'après
place
liin-m:
Ses yeux gonflés, insommie. On peut ions de la nuit, il
brûla
!t de s'élre pressé.
; Laffrey qu'il ne cessait de s'irriter, ne lui pardonnant pas l'humiliation qu'il ami t reçue, en se voyant ehassô par lui de la maison de Serveretle.
Les coudes appuyés sur son bureau, son front dans ses mains, il essayait vainement de mettre un peu de calme dans ses esprits.
C'est à^ce moment que l'huissier entra. Chavauet releva la tête.
— Que me veut-on? demanda- t-il brusquement.
— C'est l'heure de l'audience. 11 y a déjà une douzaine de personnes.
Î10 M SLtCFSSIOS ntAYASKT
— Je ne recevrai pas.
L'huissier déposa silencieusement devant Chavauet les cartes des visiteurs, puis il se relira sur la pointe des pieds.
Tout à coup le banquier le rappela. Ses yeux venaient de se porter machinalement sur l'une des cartes, et il y avait lu le nom de Frédéric Laffrey.
— (le monsieur osf litï s'i'viïii-t-il.
— Il y est.
— Quelle audace ! murmura Cliavanet ; je vais à mon tour le faire honteusement chasser. — Hais soudain il changea d'avis. — Faites entrer cet individu, et celui-là seul. Renvoyez les autres.
I,' huissier sortit, afin dVxt.iniler cet ordre, Chav.mol se leva, jeta un coup d'oeil dans la glace et s'efforça de se composer un visage sur lequel on ne pût pas lire IViji.iii' ii ti..lrnt" qu'il • pri'Utiil .<n <*• m<ili»-iit
Frédéric entra. Il éiail vêtu de noir.
Sa rediugolc, boulonnée sur sa poitrine, était ornée d'une décoration qui tira l'œil de Cliavanet, car elle lui prouvait mie le sergent Frédéric avait fait son chemin.
Il s'était promis d'êlre impertinent, de recevoir le commandant avec hauteur; mais en face de celte ligure énergique, que le soleil de l'Afrique avait bronzée, ii fut si troublé qu'il perdit toute son assurance.
— Vous voyez, monsieur, dit-il, que je suis plus poli que vous ne l'uvez rie relie rniil avou moi. Vous m'avez odieusement traité : je vous reçois.
— Parce que cela vous plaît ainsi, répondit le commandant, et je ne vous en ai aucune reconnaissance.
Chavanet se mordit les lèvres.
— Il faut cependant que vous ayez une lièic audace, continua-t-il, pour vous présenter ici.
l'exvejis et l'endroit de la vie parisienne 2H
— Ce n'est pas de l'audace; la nécessité m'oblige à
— La nécessité? ,
— Oui. J'ai besoin d'un renseignement que seul vous pouvez me donner.
— Et vous avez compté que je vous le donnerais ? Ah ! mon cher monsieur, c'est de la naïveté !
— Non, vous me répondrez lorsque vous saurez de quoi il s'agit.
Cltavanel feignit de sourire avec, dédain.
Frédéric continua :
— Vous avez dit celte nuit a mademoiselle Nerissy que vous pouviez la rassurer sur le sort de sa fille, que vous connaissiez la retraite dans laquelle l'enfant vit mystérieusement.
— Cela esl vrai, répondit Chavanel, f|ui, comprenant de quoi il s'agissait, regarda le commandant avec insolence.
Celui-ci ne remarqua pas ou feignit de ne pas reinarqucT l'inic-mion de son in h: il uni leur.
— 3e suis bien aise de l'apprendre, dit-il; car les renseignements que vous avez, vous allez me les communiquer.
— Vraiment! je vais vous les communiquer; c'est vous qui le dites.
— Et je l'exige !
Chavanet leva les épaules.
— Si vous n'avez pas autre chose a me demander, vous pouvez vous retirer. Voire coin mission est laite, et je ne vous répondrai pas.
— C'est votre dernier mot ?
— Mon dernier mot ! Je vous autorise à le rapporter h celle qui vous envoie. Elle saura ce qu'il en coûte de
212 LA SUCCESSION* CIIAVANET
maltraiter ainsi qu'elle l'a fait un homme tel que moi! Ah! celte péronnelle veut avoir des amants à sa convenance et chasser d'anciens amis, qui ne se présentent à elle qu'a l'effet de lui être utiles, de renouer des liens rompus...
Frédéric l'arrêta par ces mots :
— Il n'est pas question d'elle, monsieur, et je vous engage à ne pas i'injurier, ce qui ne servirait à rien qu'il aggraver votre situation. Vous venez de me refuser catégoriquement une réponse. Persistez-vous dans votre refus?
— J'y persiste, parce qu'il me convient de tirer vengeance des mauvais traitements que j'ai subis celle nuit.
— Alors, monsieur, voici la déclaration que j'ai à vous faire, en mon nom et au nom de l'un des amis de mademoiselle Nérissy. Nous allons, par tous les moyens, essayer de découvrir ce que vous prétendez nous cacher- Nous allons surveiller voire vie, épier vos moindres actions, -Nous comiii!|irt>!is vos yens, s'il le faul. Vous ne ferez plus un pas sans être suivi, et, même dans votre maison, vous ne serez plus chez vous.
A cette déclaration, Chavanet devint blême
— Joli métier que vous allez faire là! dit-il en ricanant
— Bah ! vous en avez bien fait d'autres, vous. Le but que nous poursuivons justifiera nos démarches, quelles qu'elles soient.
— C'est doue une meri'iee "'.
— Non, mais la revendication d'un droit. L'enfant que nous réclamons est la fille de mademoiselle Nérissy.
— Y est-elle pas également la mienne?
l/ENVERS ET L'ENDROIT DE LA ViE PARISIENNE 213
, — A quel titre? Il y a dix ans, devant les magistrats qui interrogeaient Barbassous, accusé d'avoir incendié votre château, vous avez déclaré qu'il était rainant de Serverette, et que, quant à vous, vous ne l'aviez plus revue depuis qu'elle s'était enfuie de votre maison.
Chavanet, à bout d'arguments, ne répondit pas ; mais sa pâleur disparut, car !a colore empourpra ses joues. Il était debout, adossé contre ia cheminée; ses mains derrière le dos; ses yeux brillaient d'un sombre éclat et semblaient vouloir pulvériser le commandant.
Mais ce dernier soutenait hardiment ce regard farouche, et, tii' guerre lasse, Cliavane! baissa In tête.
— Puisque vous venez me faire connaître vos intentions, dit-il enfin, c'est que vous souhaitez que je n'ignore pas où sont mes ennemis. Me direz-vous quel est votre complice dans l'œuvre que vous entreprenez?
— Un homme de cœur, qui me secondera d'autant mieux qu'il a une vengeance personnelle à exercer contre vous : M. Daniel de Iïlesle. Vous le connaissez bien. Vous avez obligé sa fiancée à vous épouser.
A ce nom, Chavanet tressaillit.
Il eut une minute de faiblesse, et se demanda s'il était nécessaire d'exciter plus longtemps la colère de deux hommes dont il s'était atliré la haine, puisqu'il
en cet instant, il eût été en possession du secret qu'ils voulaient connaître, il l'eût révélé. Mais, nous l'avons dit, ce secret, il ne k connaissait plus. Madame de Pélnssin seule pouvait le mettre sur la trace, car seule elle savait où était la fille de Serverette.
Tandis qu'il réfléchissait à la hâte sur la conduite qu'il
214 LA SUCCESSION CH A VAN Et
devait tenir, l'huissier entra de nouveau et lui parla à voix basse.
— J'y vais, j'y vais ! s'écria Chavanet.
Et se retournant vers Frédéric qui, devant un témoin, avait pris l'attitude ordinaire d'un visiteur :
— Vous jienïLeiie/, luunsiour, unu allaire impnriaiïte à terminer. Je vais être à vous.
Frédéric demeura seul. Alors son exaltation tomba, et essayant de se rappeler la scène qui venait d'avoir lieu, il regretta vivement de n'être pas parvenu à connaître la vérité.
Sa dématvhe était le résulta! d'un entn.'lieii qu'il avait eu le matin même avec Daniel de Blesle, que Servçreite lui avait présenté.
Les deux jeunes gens s'étaient alliés pour proléger celle-ci contre toute tentative nouvelle de Cliavanet, et pour essayer de retrouver l'enfant.
Ils avaient eu d'abord l'espoir d'obtenir un aveu du banquier en employant l'intimidation. N'ayant pas réussi, Frédéric ne pouvait se dissiimiîiT qu'après cet échange d'hostilités, la bataille allait devenir terrible entre eux et Chavanet.
— Que faire ? se dit-il.
En ce moment, la porte du cabinet se rouvrit. Une feiiinie voilée apparut el recula aussitôt.
— Pardon, s ecria-t-elle, je croyais que M. Chavanet était ici.
Cette voix, le commandant l'avait entendue déjà. C'était celle de madame de Pélussin. Pauline le reconnut, ou plutôt, pour dire la vérité, elle ie savait déjà là, car eili 1 tenait d'ét'han^r-r q'i-:i]iirs piiroles A\n- Cliavanet, qui n'avait quitté Frédéric que pour aller la recevoir. Elle revint donc sur ses pas, ferma la porte der-
l'envers et l'endroit de la vie Parisienne 218
rière elle et marcha jusqu'au commandant. Là relevant son voile :
— Frédéric, dit-elle, ne reconnaissez-vous pas votre ancienne amie '!
Sa voix tremblait un peu, et l'émotion la rendait adorablemenl belle, sans qu'on pût deviner si cette émotion était vraie ou feinte.
Frédéric s'inclina et resta impassible. Il n'avait jamais eu pour Pauline une de ces affections qui résistent au temps et à l'éloignement.
En outre, il connaissait l'histoire de cette femme et le mal qu'elle avait fait à Serveretle. 11 ne pouvait donc que !a iiaïr. Aussi les accenls de cette voix, jadis chère, glisserent-ils sur son cœur sans y pénétrer.
Pauline le comprit et voulut reconquérir cet Être qui lui avait appartenu. Sans paraître troublée par un accueil qui la déconcertait, elle dit :
— Qui aurai I pu supposer, il y a dix ans, que si nous nous retrouvions un jour, vous resteriez froid, tandis que moi-même je serais agitée, frappée, émue? Ah ! Frédéric, vous m'avez oubliée. Je ,ne vous ài cependant fait aucun mal.
— Eli! madame, je ne sun-e jj.-t.s à mis accuser, répondit le commandant. Je u'miblie pas que vous m'aviez inspiré une a lier lien que vous partage/. Hais le temps a passé là-dessus et il n'en reste rien.
— Absolument rien?
— On n'aime plus lorsqu'on cesse d'estimer.
— Ah! c'est mal ce que vous dites la.
— Ce que vous avez fait est bien plus mal encore. N'est-ce pas vous qui avez perdu Serveretle?
Les paroles que prononçait Frédéric tombaient de sa bouche empreintes d'une implacable froideur. On sentait
U SUCCESSION CHAVANF.T
bien que, dans celle femme, il ne reconnaissait rien de ce qu'il avait aimé.
— Vous élus sévère, répondit-elle eniin. J'ai eu peutêtre quelques loris envers Serverette. J'ai eu celui de ne pas connaître les sentiments que Gli.ivanct nourrissait pour elle, et de devenir, sans m'en douter, la complice d'une mauvaise action.
— Sans vous en douter?
— Je le jure ! s'écria-t-ellc avec assurance. Oui, j'ignorais tout le complot qui s'ourdissait contre la pauvre enfant, et lorsque je l'ai connu, le mal était fait.
— Serverette n'a pas jugé les événements ainsi.
— Qu'importe, puisque je vous dis la vérité?
— Je crois que Serverette ne m'a pas trompé.
— Vous avez donc plus de confiance en elle qu'en moi? Ah! tenez, ajouta Pauline d'une vois brisée qui s'éteignit dans les larmes, vous l'aimez et vous ne me croyez plus. Cependant, pour le bien que j'ai voulu lui faire, vous devriez vous montrer plus juste. N'est-ce pas moi qui, hier encore, décidais Chavauet a réparer noblement les fautes du passé dont Serverette avait été victime?
— Quoi! c'est vous qui l'avez envoyé cliez elle?
— Il y est allé, s'écria- l-elle avec joie. Eh bien! oui, c'est moi qui l'ai décidé à celte démarche.
Le commandant sourit de pitié.
— Ne vous en vantez jamais, dit-il. Votre ami n'a jamais été plus infâme. J'ai dû le chasser comme un
l'auline aiiiiiijib-siil Mjmiii.iiiviiU'ii! les événements de la nuit. Elle feignit cependant un trouble et une surprise auxquels Frédéric se laissa prendre.
— Je ne vous demande pas de détails, répondit-elle; mais ce que j'affirme, c'est que mes intentions étaient pures. Vous me jugez mal, monsieur. Je vaux mieux que ce que vous pensez. Lorsque vous aurez réfléchi, vous vous repentirez de la dureté avec laquelle vous m'avez reçue.
Et elle se dirigea lentement vers la porte. Tout à coup, Frédéric se frappa le front, et d'un mot il arrêta madame de Pélussin.
— Écoutez, dit-il, il ne tiendra qu'à vous que j'ajoute foi a vos paroles. Si, comme vous l'affirmez, vous voulez du bien à Serverette, si vous avez poussé Chavanet à réparer sa faute, aidez-moi à adoucir le sort de la pauvre femme.
— Mais de tout mon cœur. Que souhaite-t-elle?
— Retrouver sa tille. Obtenez de Chavanet qu'il la lui rende.
Pauline se rapprocha de Frédéric.
— Mais, dil-elle a demi-voix, en fixant sur lui ses regards embrasés, quelle sera ma récompense, si je vous sers fidèlement:
— Pauline !
Elle se jeta à son cou.
— Ne vois-tu donc pas que je l'aime toujours? Pour te plaire, il n'est rien que je ne sois disposée à tenter. Parle, j'obéirai.
A ce moment, Chavanet rentra et parut surpris de trouver Pauline en tète-à-tête avec Frédéric. Ce dernier s'adressa à lui.
— Je vois, monsieur, que je n'ai rien a faire ici. Vous réfléchirez à mes paroles, j'en ai la certitude, et j'espère que vous me donnerez la légitime satisfaction que je vous ai demandée.
218 LA SUCCESSION CTIAVANKr
Et il partit, non sans jeter an regard sur Pauline qui le suivait attentivement des yeux et semblait lui dire : » Venez, je vous attends. »
— J'irai, se dit Frédéric.
Le même jour, Serveretle, quoique affaiblie par les émotions de la nuit, se leva dès le matin et se rendit a l'Opéra, où elle devait répéter un rôle nouveau. 11 était onze heures environ. La répétition ne devait avoir lieu qu'a midi,
Fiévreuse, .agitée, Serverettc monta dans sa loge, n'y resta que quelques instants, et ne pouvant supporter la tristesse qui régnait, durant le jour, dans ce petit salon, descendit sur la scène, espérant y rencontrer quelqu'une de ses camarades avec qui il lui serait possible de s'entretenir.
La scène était encore déserte, mais ou y entendait un bruit confus qui venait du foyer de !a danse. Ce bruit attira l'attention de Serverette. Elle se dirigea vers ce foyer et y entra. C'était l'heure de la leçon. Elle s'assit, regarda autour d'elle, et se laissa bientôt absorber par ce curieux spectacle, auquel elle n'avait jamais assisté.
Veut-on nous permettre (te placer ici quelques détails qui, nous l'espérons, seront lus avec intérêt?
L'école de danse française n'es) pas célèbre, mais elle ne mérite pas de l'être. Si la danse est un art, et non pas seulement un plaisir pour les yeux et une excitation sensuelle asseï favorable à la digestion, il faut convenir
qu'en France l'enseignement de cet art n'offre pas les conditions qui pourraient lui faire produire des résultats dignes du milieu dans lequel il doit servir et se développer.
A Saint-Pétersbourg, à Moscou d'où nous sont venues des danseuses célèbres, les écoles de danse sont de véritables couvents. Les élèves y entrent dès leur enfance et n'en sortent qu'après vingt ans. Elles y vivent cloîtrées, sans aucun rapport avec le monde extérieur. Lorsqu'elles commencent a paraître sur les théâtres, elles s'y rendent dans des voilures fermées qui les reconduisent au couvent après le spectacle.
Comme les coulisses des théâtres impériaux sont aussi rigoureusement interdites aux profanes que le harem du sultan à Constantinople, il en résulte que les jeunes dansensés sont à l'abri des tenlatives un des dislraciious qui pourraient troubler leur travail. Elles sont donc vouées tout entières à l'art difficile de la dislocation.
Comme d'ailleurs, l'état de danseuse est très-honoré en Russie, comme une fille noble ne déroge nullement en l'exerçant, le recrutement et l'éducation complète des sujets sont très-faciles.
11 n'en est pas de même en France.
Les petites tilles de huit à douze ans qui vont chaque matin prendre leur leçon à l'Opéra n'appartiennent guère qu'à la classe des filles de concierges ou de boutiquiers d'un ordre très-inférieur. Il y a peu d'exceptions
Pour peu que ces demoiselles soient jolies, elles n'auront pas plutôt apporté une lettre en costume de page, ou figuré dans les masses chorégraphiques, qu'elles trouveront mille occasions d'échanger les durs exercices et le travail épouvantable nécessaires pour acquérir le
l'envers et l'endroit de la vie parisienne 221
moindre (aient contre l'existence facile, et souvent même luxueuse, offerte à toute fille disposée à ne rien sacrifier aux principes.
On ne se figure que difficile mm t les fatigues, les torture? mémo par lesquelles i! faut. passci 1 |it'uiijt)t plusieurs années avant de pouvoir dessiner une pirouette convenable ou faire quelques pas sur ses pointes.
C'est vraiment piiié de voir, durant les froides matinées d'hiver, ces pauvres enfants, pour !a plupart maigres, mal velues, grelottant, grignotant un morceau de pain, souvent leur unique déjeuner, quand elles arrivent dans la grande cour de la rue Drouot, et vont se serrer autour du poêle de la concierge du théâtre avant de monter dans les foyers où se donnent les leçons.
Quelques instants avant l'heure, chaque élève revêt le costume (le travail, qui se compose d'un maillot, d'un corset et de deux ou trois jupes courtes en gaze. Elle se chausse de petits souliers de satin rose ou blanc que lui a donnés un sujet de la danse, et les exercices commencent. Ils durent environ deux heures, accompagnés, pour les élèves qui n'eu sont plus aux éléments, d'un ehélif violon qui murmure les airs des vieux ballets.
La leçon terminée, chacune reprend ses vêlements et retourne, Dieu sait où ! jusqu'au lendemain ou jusqu'au soir, s'il y a représentation, aspirant au moment où elle pourra dédaigner les leçons et où les beaux messieurs qui viennent dans les coulisses s'apercevront qu'elle a des cheveux, des yeux, des dents et une gorge nais-
Lorsquc Serverette était entrée dans le fnyer, les exercices touchaient a leur fin. Les élèves, diversement groupées selon leur degré d'avancement, faisaient, celles-ci des pirouettes, celles-là des pointes. D'autres, les débu-
SUCCESSION Cil ÀV AN ET
tantes, apprenaient à se soutenir sur un seule jambe en étendant les bras. Tout ce petit inonde frétillait et sautait sous la surveillance des professeurs.
Serverctie avait pris place dans un coin, et promenait sur ce curieux sriivlade des regards distraits. Tout à coup, elle les arrêta sur un groupe de petites filles dont la plus âgée avait à peine dix ans, et qui essayaient cet exercice horrible qui consiste à marcher sur la pointe de l'orteil.
L'une d'elles se faisait remarquer par la précoce beauté de son visage qu'éclairaient deux grands yeux remplis d'intelligence et de flamme.
Pourquoi à l'aspect du cette fillette blonde et paie, à peine vêtue, aux membres frêles, Serverette se sentitelle mordue .m «enr par une indicible émotion?
C'esi qu'elle venait de penser que sa iilie devait avoir le même âge que cette enfant, et qu'elle devait lui ressembler. Pendant dix minutes elle la suivit du regard, recherchant sur les traits fins et déliés de la mignonne créature quelque chose qui lui rappelât l'autre, celle qu'elle pleurait toujours.
Puis la leçon se termina. L'élevé se déshabilla dans un coin, échangea son maillot et sa jupe courte contre une petite robe en Saine brune d'une irréprochable propreté.
Serverette n'y tenait plus. Elle l'appela. La petite danseuse accourut, et, en la voyant de plus près, Serverette ne put retenir un cri.
— C'est elle.
En même temps, elle couvrit de baisers l'enfant surprise de ces caresses inattendues,
— Je suis folle, se dit alors Serverette. Ma fille, je la
l'esvrbs ri (.'knuhui i ut; i.\ vu; paf.ikiiînnf; 223
vois partout, parce que je la cherche partout. Comment serait-elle ici?
Cinq ans s'étaient écmdés depuis le jour où la petite Agathe avait été enlevée. Elle ne pouvait donc plus reconnaître sa mûre, cl la mire ne pouvait guère la reconnaître, lanl siiiil lumiln'ein les chringi'im'iils qiHM-mq années apportent sur la physionomie d'uni; créature rie cet 4ge.
— Comment vous nomme-t-on, chère pefite? demanda Servevcitu.
— On me nomme Divine, madame, répondit l'élève, en fixant ses yeux remplis d'admiration sur la belle personne qui l'interrogeait avec tant de sollicitude.
— Divine! voilà un bien doux nom, Qui vous l'a donne?
— Maman, madame.
— Votre maman I Vous avez oncore votre mère î Nouvel étonnomontdo mademoiselle Divine.
— Sans doute, madame. Elle s'appelle maman Léo. Serverelte poussa un soupir et deus grosses larmes
montèrent à ses paupières. Cette réponse venait de détruire la vague espérance qu'elle avait un moment conçue.
Divine «tait unijours debout devint dit;.
— Et pourtant, il me semble que, si ma fdle vit, elle ne peut être autrement que celle enfant, se dit Serverelte. Elle reprit tout haut :
— Voire mère est-elle bonne pour vous? L'aimezvous?
— De tout mon cœur.
vous le demandais?
Divine resta silencieuse pendant quelques instants,
regardant Serverette, comme si elle eût voulu l'examiner avec une scrupuleuse attention et la juger avant de se prononcer.
— le ne vous connais pas, madame, dit-elle enfin ; mais vous êtes belle, vous paraissez bonne, et il me semble que je vous aimerais.
Ces paroles furent si gracieusement prononcées que Serverette l'enleva dans ses bras et de nouveau la pressa contre sa poitrine.
Cependant le vide s'était fait peu à peu autour d'elles. Les élèves s'étaient retirées: le loyer était, désert.
Divine regarda tristement Serverette.
— Il faut que je m'en aille, madame, lui dit-elle; maman Léo se fiielierait si je la faisais longtemps attendre.
En prononçant ces mots, elle essayait de se dégager des hras de Serverette. Mais celle-ci ne pouvait se décider à la laisser partir. Un pressentiment secret lui disait que celte enfant n'était pas une inconnue pour elle ; qu'elle lui était attachée par des liens mystérieux et qu'elle ne devait plus l'abandonner.
— Est-elle loin d'ici, maman Léo? demanda alors Serverette.
— Elle m'attend dans la cour.
— Alors, venez; je veux vous conduire à elle et lui dire que c'est moi qui vous ai mise en relard, afin qu'elle ne vous gronde pas.
En même temps, Serverette se leva, et tenant la main de Divine elle se dirigea vers la porte.
Hais, au même moment, une femme entra.
Grande, anguleuse, les joues couperosées, n'ayant plus de sa jeunesse qui s'éteignait que des yeux vifs encore et une certaine désinvolture dans la démarche, cette femme était vélue de noir.
l'envers et l'endroit de la vie parisienne 225
A l'aspect de Serverette, elle fit un bond en arrière et ne put retenir un cri; elle étendit les bras comme pour demander grâce à la chanteuse, à qui ses traits n'étaient pas inconnus, mais qui, tout en essayant de se rappeler, se demandait la signification rie cette scène.
— Qu' as-tu, maman Léo? s'écria Divine, en se précipitant vers celle-ci.
— Ce que j'ai! ce que j'ai...
Et maman Léo regardait tour à tour Serverette et Divine avec une émotion mêlée de terreur. Pendant quelques instants, ces trois personnages restèrent muets et immobiles, comme pour s'interroger.
Tout a coup, Serverette se frappa le front.
— Ad ! s'écria-t-clle, je vous reconnais. Vous êtes Léocadie, !a femme de chambre de madame de Pélussin.
— Uni, madame, fêlais aniivïois au service de celte dame, mais je n'y suis plus.
— Me reconnaissez-vous'.' demanda Serverelle.
— Je vous ai reconnue en entrant, répondit Léocadie, et j'ai été surprise rie vous rencontrer ici, au point de ne pouvoir contenir mon élonnement.
— Cette enfant est à vous? ajouta Serverette. Léocadie joignit les mains et regarda la malheureuse
mère, qui passait par les émotions les plus violentes.
— Quoi! dit-elle, vîius ignoriez!... Et moi, qui, en vous voyant ensemble, croyais que vous saviez tout !
Sans en entendre davantage, Serverette se jeta a genoux devant Divine.
— Alors, c'est ma fille ! Ab ! quelque chose me le disait, et je n'osais croire à tant de bonheur. Ma fille! ma fille !
Elle la regardait, la trouvait belle, palpait ses membres délicats, lui baisait les yeux et les cheveux, l'appelant ».
des noms les plus doux et les plus tendres, et lui prodiguant ces caresses dont les mères seules ont le secret et qui sont si douces au cœur de l'enfance.
Léocadie regardait ce spectacle avec une émotion singulière.
Quant à Divine, des qu'elle put placer un mot, elle dit à Serverelte :
— C'est donc vous la dame qui chantait toujours?
— Oui! c'est moi, ta mère!
— Ah! je vous reconnais. Oui, continua l'enfant, je me rappelle qu'il y a longtemps, bien longtemps, vous chantiez dans des cafés. Nous allions souvent en voiture, et il y avait avec nous un vieux monsieur qui m'embrassait sans cesse. Un soir, tout cela a disparu, je ne sais comment. Je me souviens d'avoir voyagé pendant plusieurs jours avec une belle dame; puis, je me suis trouvée arec maman Léo, que je n'ai plus quittée depuis- Mais, j'ai oublié beaucoup de choses lits ce temps.
Tandis que Divine parlait ainsi, Serveretle, en proie a une joie folle, la pressait entre ses bras.
— M'expliquerez-vous, dit-elle alors a Léocadie, comment il se fait que ce soit auprès de vous que je retrouve ma fille?
— H ï en de plus .-.i]ii|ile, madame, et. je suis toute disposée à vous dire la vérité, à une condition cependant, c'est que vous ne me séparerez jamais de cette enfant que j'aime comme si elle était mienne.
— Parlez, répondit Serverelte, et comptez sur ma re-
— Lorsque la petite arriva à Paris, reprit Léocadie, j'étais encore au service de madame de Pélussin, a qui j'inspirais une confiance absolue, et qui me fit part de l'embarras dans lequel elle se trouvait. Elle ne pouvait
l'envers et l'endroit de la vie PAKIS1ENNE 827
garder près d'elle uue fillette qu'il eût été trop facile de découvrir enlre ses raaius, si vous aviez eu des soupçons, et que d'ailleurs M. Chavanet ne voulait plus revoir. D'autre part, il était imprudent de la remettre à la garde d'une persiume |n?ti sûre. C'est alors que je m'offris à la prendre, à m'en charger et à l'élever comme si elle eût été à moi. Depuis longtemps je désirais me marier avec un homme que j'aimais, cl madame de l'élnssm me promettait une dot si je voulais faire cesser son embarras. N'écoutant que mon intérêt, j'acceptai les offres qui me furent faites. Je touchai dis mille francs que j'apportai en dot à mon mari, et une rente de mille francs me fut assurée pour toute la vie de l'enfant. Mais je m'engageai à ne jamais parler d'elle ni à M. Chavanet ni à madame de l'élussin. ïïlte-inûme devait toujours ignorer qu'elle n'était pas ma fille.
Léocadie s'arrêta pour reprendre haleine. L'impatience de Serverette l'obligea à continuer, tandis que la petite Divine écoulait avec une surprise extrême cette histoire dont elle n'avait pas su le premier mot, ayant même oublié ce qu'elle aurait pu en connaître.
— Malheiiienséineii!, le bonheur que j'avais cru [muver dans le mariage no fut pas de longue durée. Mon mari, à l'amour duijuet je m'étais liée, n'était guidé, en m'épousant, que par l'appât d'une dot qui, pour ma position, était considérable. A peine maître de mon argent, sa conduite changea, et. après avoir subi pendant deux ans ses mauvais traitements, je restai veuve, n'ayant pour tout bien que la rente de mille francs qui m'avait été assurée par madame de l'élussin. Je n'osais lui faire part de l'étendue de mon malheur, et c'est alors que, ne voulant pas tomber dans le besoin et y entraîner avec moi l'cnfain dont je m'étais chargée, je résidus d'en ti-
LA SUCCESSION CHAVÀNBT
rer pari] pour nous créer une positinn ii l'une et à l'antre. C'est à la suite de ces faits que Divine a été admise à T école de danse de l'Opéra.
— Et vous dites que vous l'aimez ! murmura Serverelte.
— Oui, je l'aime, s'écria vivement Léocadie. Ai-je mal fait, en essayant de lui assurer un sort pour l'avenir?
— A quel prix le lui assuriez-vous !
Ce mot ne fut pas compris p:ir Léocadie. Rien dans son éducation ne pouvait lui faire considérer comme un acte indélicat le projet qu'elle avait conçu, et qu'elle exposait si naïvement, de faire entrer Divine à l'Opéra comme danseuse, dans le dessein de mettre plus tard sa beauté en lumière et d'en tirer profit.
Serverette comprit et n'insista pas. Sa fille était retrouvée. Qu'importait le reste î
— Et maintenant, ajouta-t-elle, que comptez -vous faire? Prétends-vous mo disputer la possession de ma fille et laisser croire que c'est la vôtre? Irez-vous dire à madame de Pélussin ce qui s'est passé entre nuus?
A ces questions, Léocadie joignit les mains.
— Oh! madame, dit-elle, comment avez-vous pu croire que je me conduirais ainsi? Non, depuis le jour où l'on remit Divine dans mes mains, je savais que vous étiez sa mère, et, dès ce jour, je souhaitai de pouvoir la pousser dans vos bras, a lin de calmer des douleurs que je devinais. Dieu a voulu que je pusse réaliser ce vœu. L'enfant vous est rendue; gardez-la, aimez-la et soyez heureuse. Mais ne me chassez pas, ne me séparez pas d'elle ; je l'aime et je veillerai sur son sort: Si M. Chavanet essayait encore de vous l'enlever, je serais là, et je vous jure que tous ses efforts se briseraient contre ma fidélité.
l'envers et l'endroit df. la vie parisienne 229
t -t •■11. .1 ,111 |>.nl? j\ r t . n-r -w. D-bi'U' i1n.MiI ,V l-
verelte, elle attendait que celle-ci décidât de son avenir. Alors Divine s'approcha, posa ses bras mignons sur les mains de maman Léo, et s'adiess.mt à Serverette :
— Chère mère, maman Léo a toujours été Ihinih: \rnir moi. Faites ce qu'elle vous demande, et je ne vous en aimerai que davantage.
Serverette n'hésita plus.
— Ouï, ma chérie, elle ne nous quittera pas; désormais, c'est dans ma maison qu'elle continuera à veiller sur toi. Viens, allons-y.
En disant ces mots, Serverette, folle de joie, oubliant la répélilion qui l'avait amenée au théâtre, entraînait sa fille à travers les couloirs et les escaliers, sans rien voir ni rien entendre, tout entière au bonheur immense qui remplissait son cœur à le faire éclater.
Léocadie la suivait, tandis que Divine manifestait son contentement par les fiions qu'elle faisait pour marcher aussi vite que sa mère.
Dans la me, Serverette arrêta une voiture. Les trois femmes y montèrent pour se rendre à l'assy, où l'oncle Chibrac attendait sa nièce, sans se douter de la nouvelle qu'il allait apprendre.
Nous n'essayerons pas de peindre la joie du pauvre homme lorsqu'il connut les événements de celle journée el se trouva en présence de reniant qui, désormais, ailait mettre un peu de jeunesse et de gaieté dans sa vie. Tl fut aussi heureux que Serverette. Daniel de Blesle fut le témoin de h joie de tous et ia partagea.
Cette journée passa trop rapidement pour eux. Depuis dix ans, Sei verelie n'uvaii jamais ^oùle une félicite plus complète et plus douée, et rien n'aurait manqué à son bonheur si elle avait pu y associer Uaritassons, Hélas!
Barbassous était toujours loin, et. son absence faisait ombre au tableau.
Mais c'est le propre des grandes joies qui succèdent aux grandes douleur, d'ouvrir le cœur à toutes les espérantes qui s'étaient évanouie-, de les faire revivre en leur donnant une force nouvelle. Ainsi, lieureuse d'avoir retrouvé sa fille, Serverette ne doutait plus, et un pressentiment mystérieux l'avertissait <jue Barbassous n'était plus loin.
Le lecteur n'a pas oublié qu'en se trouvant dans le cabinet de Chavanet, eu face de Frédéric Laffrey, madame de Pélussin, on \mnn à une indicible émotion, avait obtenu de lui qu'il irait la voir.
Cette promesse mil la joie dans le cœur de Pauline.
Elle était à cet âge où les femmes qui n'ont vécu que de leur beauté peuvent se dire que l'heure approche où leur beauté disparaîtra. La sienne était restée entière et complète. Mais ce phénomène, dû non-seulement aux soins qu'elle en prenait, mais encore a un privilège rare et particulier, laissait deviner que tant de charmes, demeurés adorables en dépit des ans, devaient s'évanouir brusqiîi.'fitnii à une luuire donnée, et que Pauline devait devenir sans transition, du jour au lendemain, une vieille femme.
Fière de paraître jeune à un âge où on ne l'est plus, elle n'avait d'autre souci que de rester telle, et lorsqu'elle retrouva Frédéric, a un moment un elle n'espérait plus le voir, elle aima sa propre beauté qui lui permettrait encore de reprendre des droits sur un cœur qui avait été son royaume, et que div ans passés depuis ne lui avaient pas fait oublier. Elle sentait que ce serait la sa dernière
U SUCCESSION CHAÏANËT
passion, et elle ne souhaitait que plus vivement s'attacher l'homme qui la lui avait inspirée.
On peut croire que les sentiments de Frédéric ne ressemblaient en rien à ceux de Pauline. Les malheurs de son adolescence, l'aventure qui, au début de sa jeunesse, avait failli le perdre; dix années passées en Algérie, à vivre de la vie des camps; l'avancement rapide qu'il y avait obtenu à force de courage et de bonne conduite, avaient singulièrement mûri sa raison et profondément modifié ses idées.
S'il avait autrefois aimé Pauline avec la fougue de ses vingt-deux ans, il savait trop maintenant quelle femme c'était pour l'aimer encore. Il ne conservait pour elle que du mépris, car il n'ignorait ni le mal qu'elle avait fait à Serveretle, ni celui qu'elle avait voulu lui faire, dans le seul but de plaire à Chavanel.
Enfin, il nourrissait pour Servcrcllc une passion profonde, exaltée, qui, toujours accrue depuis dix ans, s'augmentait encore tous les jours, à présent qu'il la voyait, — de loin il est vrai, sans lui parler, — mais avec la certitude qu'elle Orait digne de lui cl que luimême lui devait une réparation pour la part qu'il avait eue dans la cause de ses malheurs.
On doit apprécier maintenant la joie qu'il éprouva lorsqu'aprts avoir sauvé Serverelte du piège tendu par Chavanel, elle lui dit :
— Désormais, vous pouvez revenir.
L'espérance rentra dans son cœur. Il crut, il osa croire qu'il était aimé ou à la veille de l'être, et que s'il avait le bonheur de rendre à Serverelte la fille qu'elle pleurait, ii verrait ses vœux exaucés, — c'est-à-dire qu'elle l'accepterait pour époux.
Aussi, en promettant à madame de Pélussin, dont il ne
l'esvers ët l'endroit de la vie parisienne 238
partageait ni les émotions ni l'amour, d'aller la voir, te commandant ne poursuivait qu'un but. 11 comptait apprendre de la bouche île Pauline quelques détails propres à le mettre sur les traces de l'enfant.
Le lendemain du jour où, dans le foyer de l'Opéra, Serverette avait retrouvé sa fille, Frédéric, qui ignorait cet événement, était chez lui vers trois heures, se préparant à se rendre chez madame de Pélussin, lorsque Daniel de Blesle entra.
Ils ne se connaissaient que depuis une semaine, mais les conditions dans lesquelles ils s'étaient connus, le caractère de. !a femme qui les avait présentés l'un à l'autre, le but commun qu'ils s'élaient imposé de la proléger et de la défendre, toutes ces choses les avaient prompteinent unis. Ils s'estimaient et s'aimaient, après avoir échangé des confidences qu'on devine. Daniel savait que Frédéric aimait Serverette, et Frédéric n'ignorai pus l'aumiir malheureus, mais duralile, que l>aoiel nourrissait pour Hélène rie Bournay, devenue la femme de Chavanet.
— On ne vous a pas vu hier à Passy, dit Daniel.
— C'est vrai. J'avais besoin, après les émotions de la nuit précédente, de reposer mes forces. Mais elle va bien, notre amie?
— Oui, très-bien!
— He qiR'l air dites-vou.s cela? demanda le commandant intrigué par un sourire qui était apparu sur le visage de M. de Blesle.
— C'est que je vois déjà la surprise que vous éprouverez à la nouvelle que je y, us vous apprendre.
— Une nouvelle!
— Vous allez chez madame rie Pélussin pour tacher
234 U SUCCESSION CHÀVÀNF.T
d'obtenir quelques renseignements sur la fille de Serverelte!
— Sans doute.
— Eh bien ! renoncez-y. La fillette est retrouvée. Frédéric fut stupéfait.
— Ah ! quel malheur ! s'écria-t-il.
— Que parlez-vous de malheur?
— Je veux dire qu'il est malheureux pour moi que Serveretie ail retrouvé sa fille sans mon intervention, Si j'avais été pour quelque chose dans cet événement, elle aurait eu pour moi une reconnaissance nouvelle et me l'aurait peui-élre prouvée en râlant a mes vœux.
— Si c'est là le sujet de vos alarmes, liil Daniel, rassurez-vous. Servereite est heureuse. Le niomentestbon, et, si vous êtes disposé a l'épouser, présentez-vous hardiment et faites voire demande. Elle, connaît votre amour, et, au milieu du bonheur qu'elle éprouve, elle ne voudra pas vous affliger par un refus.
— Si j'en avais la certitude I
— Vous ne pouvez l'avoir qu'en faisant ce qu'il faut pour l'acquérir.
Frédéric dut s'avouer que Daniel avait raison et résolut de tenter le même jour, auprès de Serverette, une démarche décisive.
Cependant madame de l'élussin l'attendait, el bien qu'il n'eût plus, pour se rendre auprès d'elle, les motifs qui l'avaient d'abord déterminé, il avait promis, et il ne voulait pas manquer à sa promesse.
Quelques instants après, il se présentait chez Pauline. 11 l'ut iiinncdialcmeol introduit el in tn.uiva seule. Tout ce que peut emplover une femme pour relever ses eliarmcs et se rendre séduisante, Pauline l'avait employé. Elle possédait au suprême degré l'art de se vêtir. Sa toilette
l'envers et l'endroit de là vie parisienne 2S8
était un chef-d'œuvre de goût et faisait ressortir l'éclat de son teint et la grâce exquise de ses formes.
Quelque déridé qu'il fût à ne pas se laisser émouvoir, Frédéric senti! battre son cœur en se retrouvant, au boni de dix ans, en présence de cette femme à laquelle il avait sacrifié Serveretle.
— Vous voilà donc, lui dit-elle, dois-je m'en réjouir ou m'en affliger? Est-ce une preuve d'affection que vous me donnez en me venant voir, ou bien, au contraire, n'y dois-je voir qu'une preuve de voire amour pour Serveretle î
■ — Je ne vous comprends pas, répondit le commandant.
— Il est cependant bien évident que si vous n'êtes venu que pour avoir des nouvelles de sa fille, la visite que vous me faites est un témoignage d'amour en sa faveur.
— Lorsque je me suis décidé à me présenter chez vous, c'était en effet pour obtenir les renseignements que vous m'avez fait espérer sur l'enfant; mais, depuis, le hasard s'est chargé de rendre cette enfant a sa mère...
— Elle est dans ses bras?
— Oui, madame. La femme à qui Divine avait été confiée l'a ramenée.
Madame de Pélussin était atterrée.
— Comment cela a-t-il pu se faire?
Pour toute réponse, Frédéric raconta les détails de cette miraculeuse rencontre, tels qu'il !es tenait de Daniel.
— Léocadie nous a trahis, murmura Pauline désespérée de cette circonstance.
Elle avait, en effet, compté qu'elle retiendrait plus loiii;U'U]ps Frédéric, s'il pouvait croire qu'il apprendrait
par elle quelques renseignements sur le sort de Divine. Cependant elle sentit renaître son espérance lorsqu'elle vit que, nonobstant cet événement, le commandant était chez elle.
— fcerverelle a retrouvé sa fille ! dit-elle enfin. Comment se fait-il que vous soyez ici ?
— J'avais promis, madame.
A ces mots, Pauline, comme pour retrouver dans les yeux de Frédéric les impressions qui s'agitaient au fond de son propre cœur, le regarda. Le commandant ne semblait pas ému et ses yeux étaient secs.
— Dois-je donc croire que tous m'aimez encore? demanda-t-elle timidement.
Frédéric ne fit pas attendre sa réponse.
— Vous aimer ! Je ne puis cacher la vérité, et elle veut que je dise que je ne vous aime plus. Celle que j'adore a trop souffert par vous pour que quelque chose de ce que j'éprouvai autrefois ait résisté aux chagrins que j'ai soufferts pendant dix ans, et depuis mon retour ii Paris. Non! n'essayons pas de tromper nos cœurs. Je puis près de vous "À k mien ne. hat plus.
Il disait vrai, et Pauline ne le sentait que trop.
— De quoi donc suis-je coupable? objccta-t-elle. Estce de vous avoir aimé au point de détester ma rivale?
— Vous pouviez la détester, mais non la frapper d'un coup terrible, en lui enlevant sa fille, et essayer de la faire tomber de nouveau dans les bras de Chavanet.
— Ah! cette créature, combien je la bais! s'écria ' Pauline.
— Ce sont des paroles qu'il ne faut pas prononcer devant moi. répondit froidement Frédéric.
Alors madame de Pélussin se leva, croisa ses bras sur sa poitrine, et s'avançant ainsi vers le commandant :
L* ENVERS ET L'ENDROIT DE LA VIE PAitlSIEKKE 237
— Est-ce ma faute, si je vous aime, si dix années n'ont pu amener l'oubli el la paix, si votre image est toujours devant moi, avec le souvenir des amours passées? Si vous ne vous souvenez plus, je me souviens, moi ; et depuis qu'y je vous ai aimé, aucun autre sentiment de cette nature n'a pu entrer dans mon cœur.
Frédéric ne s'attendait pas à celle déclaration.
Il s'était armé de résolution et de stoïcisme ; de son amour pour Serverette, il s'était fait un bouclier contre tics sensations nouvelles. liais rien de tout cela ne pouvait tenir contre le langage ardent et passionné, contre le regard égaré et amoureux d'une ln llc créature dont il avait obtenu autrefois les faveurs, dans des circonstances toujours présentes à sa pensée.
Il sentit qu'il faiblissait, il fit appel à son courage et à sa raison. Céder même une seule fois a la tentation séduisante qui se dressait devant lui apparut à ses yeux comme un crime, autant parce qu'il n'aimait plus Pauline que parce qu'il aimait Serverette. Il essaya donc de mettre l'entretien sur un terrain moins brûlant.
— Je vous croyais tout entière au marquis de Verrina? dit-il.
— Qu'est-ce que cela prouve? En arrivant à Paris, n'avais-je pas besoin d'un protecteur, d'un ami?J'étais seule, pauvre. 11 me fallait un soutien. Je ne vous avais plus. J'ai pris le marquis, mais je ne l'ai jamais aimé.
Avait-elle espère par cet iivi'ii l'uin; tomber Frédéric à ses pieds? Elle s'était, dans ce cas, étrangement trompée, car li* commandant se sentit pris d'un immense dégoûl et ne chercha plus qu'à s'éloigner au plus vite. Pauline n'était à ses yeux qu'une courtisane vulgaire.
Elle devina l'iiu pression qu'elle venait de causer, et
voulant, éperdument amoureuse, réparer le mal qu'elle s'était fait :
— Ma franchise me perd , dit-elle, je le sens, et cependant rien nu monde n'aurait pu me décider a vousretenir par un mensonge. Si bas que' je sois tombée, si méprisable que je vous paraisse, ma chute n'est pas à ce point profonde qu'un amour saint et pur tel que celui que j'éprouve ne puisse encore me relever. Ne me repoussez pas, ajoula-t-elte en croisant les mains pour supplier celui qu'elle adorait, ne soyez pas dur pour moi.
11 fit un geste d'impatience. Elle tomba à ses pieds:
— L'amour me dévore, reprit-elle, et l'humiliation ne m'est plus rien alors qu'il s'agit de vous convaincre. Le temps n'est plus où, pour vous retenir, j'aurais eu recours à la ruse. Il faut que vous nie voyiez telle que je suis et que telle aussi vous m'aimiez. Prenez pitié de moi! Ce n'est pas un ip'aïul siuTiiiiv i[in' je vous demande. Donnez-moi quelques mois, non, quelques jours, et laissezvous imiter. Lorgne unis partirez, ma jeunesse et ma beauté, que jusqu'ici je n'ai retenues que par un miracle avec l'espoir de vous en faire hommage quand je vous retrouverais, ma jeunesse et ma beaulé s'envoleront. Ne me les arrache* pas encore. Je vous aime, et pour vous le prouver, il n'est rien que je ne sois prêle h faire. Voulez-vous que je quitte celte maison, que j'abandonne ces richesses? Me voulez-vous pauvre î
En parlant ainsi, elle était sincère. Elle aimait a en mourir. Depuis la veille, après avoir rencontré Frédéric cite/ ( lliavanet, elle s'était exaltée peu à peu . Ma in tenant la passion s'échappait on chaudes effluves de son cœur trop plein.
Les cheveux en désordre, les mains suppliantes, elle se traînait aux pieds de l'rederie, qui se sentait pris
l'envers et l'endroit de la vie parisienne 289
d'uni:' imiïicnst; pitié. Aucun nain sentiment ne pouvait l'inspirer en ce momenl. 11 n'aimait pas Pauline.
— Calmez-vous, lui dit-il, calinez-vous, je vou3 eu supplie. Vous vous faites du mal, et vous ne réfléchisse! pas que, si je cédais à vos prières, je vous laisserais deluaiu ['lui itàitiir», [lin* m-urinr , . ji , (p- tcu> l« r-psi-, il m'est impossible de vous aimer.
Tant de froideur l'exaspéra.
— Ah! pourquoi donc êtes-vous venu? s'écria-l-elle. Pourquoi me faire entendre ces choses? Il fallait me tromper, avoir pitié de ma faiblesse, me laisser croira que vous m'aimiez encore. Abandonnée demain, je serais morte, mais non sans avoir connu encore une fois votre amour.
Et continuant à prononcer des paroles folles, accroupie aux pieds de Frédéric, elle lui prit les mains et les couvrit de baisers et de larmes.
Le commandant avait trente-trois ans. Il était plein de jeunesse et de vie. La vie du camp, qui brise le corps à toutes les fatigues et le cœur à toutes les émotions violentes, laisse aux sens leur faiblesse. En présence du spectacle dé celte douleur d'amour, qui se déchaînait avec tant de pa^ion, Frédéric se sentait envahir peu à peu par un trouble étrange.
Il se rappelait l'histoire de la courtisane amoureuse et qu'à force d'amour humble et docile, Constance avait eu raison des mépris de Camille. Il se demandait si ce n'était jjss d'une indigne cruauté de labser pâlir à ses pieds cette belle créature, que dévorait un sentiment si nouveau.
Pent-élre aurait-il fini par céder, au risque de se repentir le lendemain, lorsque la porte s'ouvrit, et le marquis de Verrina apparut.
240 LA SliŒKSSION GHAVANLÏ
En voyant Pauline agenouillée devant Frédéric, dont elle pressait les genoux, le marquis croisa ses bras sur sa poitrine, et les regardant l'un et l'autre avec ironie, il dit:
— Allons! ne vous gênez pas.
Le commandant se débar rassa de l'étreinte passionnée à laquelle il allait peut-être succomber, et s' élançant audevant du petit homme.
— Ma foi! monsieur! je suis bien innocent, tel que vous me voyez. Mais je connais les usages, et je suis à vos ordres.
Un éclat de rire ïut la réponse du marquis.
— A mes ordres! El pourquoi donc, monsieur? Parce qu'il a convenu à madame de jouer auprès de vous le rôle de la femme Putiphar et que vous lui résistez, non par vertu, mais par dégoût! Loin de vous en vouloir, je vous remercie. J'étais là, et j'ai tout entendu. Vous pouvez vous vanter d'avoir inspiré une iïère passion.
Et, riant toujours, il alla se laisser choir sur un canapé, tandis que Pauline, se relevant, le regardait avec mépris. Quant à Frédéric, il était stupéfait.
— Imaginez- vous , monsieur, continua le marquis, qu'il y :i peu de jours j'avais pris la résolution de quitter madame, que j'iuuuin! ih mi's laveurs ilquiis longtemps. J'étais parti. Elle m'a obligé à revenir, et j'ai cru que je l'aimais encore. Qui- voilU'z-yous? affaire d'habitude, bien excusable à mon âge. Mais ne s'est-elle pas avisée de me rendre jaloux! Oui, elle a feint d'adorer un certain Chavanet, à mon nez et à ma barbe, et j'ai commis la sottise de m'en alarmer. Je me suis mis en tête de faire cesser un incident qui me rendait ridicule à mes propres yeux, ce que je redoute par-dessus tout.
l'envers et l'endroit dé LA VIE PARISIENNE 241
Le marquis, souriant toujours, s'arrêta pour respirer; puis il reprit :
— Je suis donc allé trouver un ami dudil Chavanet, un certain colonel Durand, qui ne vaut pas mieux que lui et qui n'a jamais été colonel, et je l'ai prié d'engager amicalement mons Chavanet à cesser ses assiduités auprès de madame. Savez-vous la réponse du colonel? C'est un chef-d'œuvre : « Marquis, m'a-t-il dit, no vous .'ikii'iiit/ pns. Madame dr; I'thisMti ne veul pas de Cliavanet. C'est vous qu'elle aime, et si elle est coquetle avec lui, c'est afin de vous retenir, en vous inspirant une belle et bonne jalousie. » C'est de lui-même que je le tiens.
Il y eut un nouveau silence pendant lequel Verrina semblait suivre sur le visage de Pauline les effets de sa narration. Mais celle-ci paraissait ne pas l'entendre. Alors, s'adressant à Frédéric, il ajouta :
— Vous comprenez:, monsieur, qu'après la révélation du colonel, je me suis rassuré et j'ai fermé les yeux. D'ailleurs, je ne pouvais me dissimuler ce qu'il y avait de flatteur pour moi dans les efforts qu'on faisait pour me retenir même par un semblable moyen. Mais, si madame vous aime, cela change on peu la situation. Avec vous, il n'y a pas de feinte. On est sincère, très-sincère. 11 faut donc que madame se prononce.
Frédéric ne vit dans ce langage qu'une chose, c'est que Pauline courait le danger de perdre sa situation et son protecteur. Aussi s'empressa-t-il de répondre :
— Vous vous êtes trompé, monsieur. Il n'était pas question d'amour entre madame et moi, et...
— Allonc dune! s'écria Verrina, ne prenez pas la peine de l'excuser. Elle se traînait à vos pieds; je l'ai vue et entendue. Je vous l'ai dit en entrant.
242 LA SUCCESSION CUAVANLT
Frédéric cherchait une réponse; niais Pauline répondit pour lui. Se levant vivement, elle s'avança vers le marquis :
— Trêve de raillerie, dit- elle, et puisque vous voulez que je me prononce, connaissez la vérité. Oui, vous avez raison, avec lui je ne feins pas un sentiment qui ne soit pas le mien. Je suis sincère. Je l'aime, et de toute mon .âme.
Il y avait tant d'abandon langoureux dans la manière dont elle prononça ces derniers mots que Frédéric se sentit bouleversé.
— Je l'aime, reprit-elle, et mon intention n'était pas de vous tromper en le cachant. Votre entrée intempestive m'enlève le mérite d'un aveu spontané, qui, en me privant de vos soins, m'aurai! laissé votre estime. Mais ma résolution est prise. Séparons- no us.
Le marquis bondit de colère. Recevoir un congé, lui.
— Je vous prends au mot , madame, s'écria-t-i! , et lorsque nous aurons réglé certains comptes...
— Laissez-moi achever, reprit-elle avec douceur, sinon vous ne me comprendriez pas. Les comptes sont tout réglés, car je vous prie de reprendre la fortune que vous m'avez donnée. Je ne vous demande que quelques h turcs pour quiller eeîk' maison, rm'idiic sos Moralités, et d'uiï je n'emporterai ■ ] m ■ les objets qui y étaient lorsque vous Êtes venu pour la première fois. A ces conditions, garderai-je votre estime?
Le marquis était ahuri. Mais ce n'était point là ce qu'il voulait.
— Étes-vous folle? demanda-t-il. Ai-je l'habitude de reprendre ce que je dumie. Vous garderez tout re qui est devenu vôtre par le fait de mes donations. Lorsque j'ai parlé de règlements de compte, je faisais allusion à
l'envers et l'endroit de la vie parisienne 24$
la gestion de mes biens dont vous vous êtes chargée et non à ce qu'il m'a p!u de vous offrir.
— A ce compte , monsieur, vous sortez d'ici plus riche que vous n'y Êtes entré, car je crois avoir géré voire fortune habilement. Demain, j'aurai vu votre notaire, et les renseignements qu'il vous donnera ne vous laisseront aucun doute à cet égard. Quant au reste, à vos dons, comme vous dites, je vous prie de les reprendre. Ce que je possédais avant de vous connaître me permettra de vivre.
— Mais, elle m'injurie ! répétait le marquis qui se démenait comme un diable. Comment! j'aurai gardé une femme pendant des années et, au lieu de me ruiner, ainsi que cela arrive toujours, elle prétend m'avoir en-
A ce moment, Frédéric s'approcha de Pauline.
— Vous vous perdez ! lui dit-il à voix basse, alarmé delà voir se miner pour prouver son amour.
— Non, répondit-elle sur le même Ion, je me sauve si je t'oblige à m'aimer.
Il comprit qu'il fallait frapper un grand coup pour la sauver d'elle-mêmè.
— Je ne vous aime pas, reprit-il, et je ne vous aimerai jamais.
Elle le regarda d'un air chargé de doux reproches et de tendresse.
— Eh bien ! dit-elle , alors je n'ai plus qu'à mourir, je n'ai pas besoin d'être riche.
Et, sans ajouter un mot, laissant Verrina et Frédéric stupéfaits, en face l'un de l'autre, elle sortit, belle de dignilé, île purfrur, transfigurée par le sentiment nouveau qui l'avait envahie et qui allait changer du tout au tout sa destinée.
Frédéric, en proie au plus grand trouble, salua le marquis et se relira.
Trois jours après, Pauline, se tenant parole à ellemême, en dépit des efforts du marquis qui, par vanité plus encore que par amour, ne voulait pas qu'elle sortît pauvre de ses bras, quittait sou opulente demeure de la rue Taitbout et s'installait dans une petite maison de la rue Montaigne, louée par elle a un prix relativement modique.
I!ue heure après qu'elle eut abandonné l'appartement de la rue Taitbout, Verrina y arriva pour faire une derniiTi; tentative à l'effet de la retenir.
En apprenant son départ, il entra dans une violente colère. Le visage échauffé par le sang qui s'y était porté, l'œil allumé, il parcourut comme un fou les salons déserts et d'où Pauline n'avait enlevé que les meubles qui lui appartenaient, et lorsqu'il arriva dans la chambre que lui-même avait voulu parer et qui restait intacte, il poussa un juron épouvantable en voyant que celte femme n'avait rien voulu garder de iui.
Cet accès de fureur lui fut fatal. Il sentit ses yeux se voiler tout à coup, ses jambes iléc.hir sous lui. Il étendit ses liras en n\;u'it rongée poiireberdiei' 1111 point d'appui, et se laissa aller à la renverse sur le parquet, où il demeura immobile.
On n'entra dans cette chambre qu'une heure plus tard, et on le trouva mort, foudroyé par l'apoplexie.
L;t brusque rclniiic iir- Pauline de î'éliissin, h moi ! du marquis de Verrina furent de gros événements pour les Parisiens élégants qui se laissent si fortement émouvoir par certaines nouvelles, comme s'ils ne devaient pas les oublier le lendemain.
Il ne fallut rien moins que des détails de celte nature qui intéressaient si fort son amie Pauline, pour tirer Chavauet de la sombre tristesse dans laquelle il émit tombé, depuis qu'il avait été chassé par Frédéric de la maison de Serverette.
Au lendemain de cet événement, après son entrevue avec le commandant qui s'était terminée, on s'en souvient , par des menaces de ce dernier, Cliavanet avait quitté Paris sous le prétexte d'aller voir sa femme à Boiirnay, mais, en réalité, pour essayer de mettre un peu de calme dans son esprit profondément troublé.
Le malheureux éprouvait pour Serverette une passion folle, à laquelle se joignait une sourde irritation qui redoublait fontes les fois qu'il se rappelait l'accueil qu'il avait reçu d'elle et la manière dont Frédéric l'avait traité.
Un amour malheureux, un orgueil si rudement châtié, c'était plus qu'il n'en fallait pour lui causer d'atroces
souffrances. Il est tin âge où les désirs violents non salisfailsne s'apaisent plus et se transforment, chez celui qui les éprouve, en une inouomanie qui tient toujours l'esprit préoccupé par une idée fixe. Chavanet était à cet âge.
La scène qui s'était passée, peu de jours avant, dans la petite maison de Passy éiait sans cesse devant ses yeux. Qu'il fût seul dans sa chambre, ou dans son cabinet, entouré de gens d'affaires qui venaient prendre ses ordres, il voyait toujours Serverette, séduisante et belle, telle qu'il l'avait vue chez elle, alors qu'il s' efforçait de la rendre docile à ses désirs. En dépit de ses efforts, il ne parvenait pas à chasser cette image importune.
Ses sens, constamment aiguillonnés, ajoutaient encore à son supplice. C'élaient eux qui se montraient exigeants, c'était sa chair qui criait grâce. Durant ces nuits agitées , comme un homme affamé <[iii chercherait de quoi calmer sa faim , il étendait en vain ses mains crispées pour saisir !e fantôme irritant toujours debout devant lui, et qui ne s'évanouissait, lorsqu'il croyait le saisir, que pour reparaître devant lui, plus ironique et plus désirable .
A ce mal horrible, qui maintenait son corps et son esprit dans un état voisin de la fièvre, se joignaient des préoccupations graves , dont ses affaires étaient l'objet.
Dans ces derniers temps, il avait subi des perles considérables. La Caisse des dividendes ne prospérait pas. Le caissier de l'agent de change , avec lequel il était secrètement associé, s'était enfui, emportant le contenu de la caisse. Sa maison de banque, engagée dans des spéculations importantes, avait des besoins auxquels il
l'envers et l'endroit de la vie pAnisuissE 247
ne pouvait pourvoir qu'en usant de tout son crédit, au lïsijii.' m- le omijii'iiiijetiri.'. Il sVlait nn-iuf wi dans la nécessité de retirer de la Banque de France une partie des dépots qu'il y avait laissés jusque-là, et l'un des censeurs de i:d ijiipovtaiU (''liilil^si.'iimiil s'était permis de taire île cet incident l'objet d'une observation au conseil des régents.
C'est dansées circonstances qu'il punit pour Rminiay.
Il y trouva sa femme en proie h une mélancolie indicible, qui se reflétait sur le visage du comte et sur celui de la comtesse.
Hélène semblait se consumer dans une douloureuse languitude, dont ses parents ne connaissaient que trop la cause ; car, d'abord discrète avec eus, elle avait ensuite cédé au désir de leur confier son chagrin .
Aussi étaient-ils devant elle comme des coupables, dans l'impossibilité do se dissimuler que leur conduite l'avait poussée a ce mariage, cause de son infortune.
l.e comte, courbé par le chagrin plus encore que par l'âge, faisait mal à voir. Son énergie avait subitement disparu. Il restait accablé sous le poids d'un remords toujours debout dans son souvenir. H se reprochait sans
Sa femme s'adressait les mêmes reproches, et, aux cuisants regrets qu'elle éprouvait, venaient se joindre des craintes fondées sur certains bruits qui lui étaient venus de Paris.
Elle avait connu peu a peu les relations de Chavanet
n.r ll,J.(*,ni. .1. f'.'lll'.yn •pj'gn lui -l-jn I^ll jll (.. ■ ■
intrigante. En outre , elle redoutait une catastrophe, car toutes les fois qu'elle avait voulu interroger son gendre
LA SUCCESSION CHAVASET
sur l'état de ses affaires, il s'était arrangé pour n'avoir pas à répondre d'une manière positive.
Enfin, circonstance non inoins grave, Chavanet en traitant avec son beau-père diverses questions relatives aux affaires de ce dernier, qu'il s'était chargé de liquider, avait omis eei'laines idée* peu lioi;nr.ibles et peu dignes de la famille dans laquelle il élait entré.
Ainsi, le comte et la comtesse de Bournay, apprenant peu à peu à connaître le mari de leur fille et à l'apprécier à sa juste valeur, assurés par les aveux de celle-ci qu'elle ne l'aimait pas et ne pouvait pas l'aimer, n'avsienl plus une illusion à conserver sur le sort réservé à Hélène. .
lté iii nue tristesse ineiii';ible.
Quant à Hélène, elle accueillit sou mari avec le calme apparent d'une femme résignée. Elle se montra docile, soumise, mais insensible entre ses bras autant qu'un cadavre.
S'il avait pu lire au fond de ce cœur meurtri, il aurait été épouvanté des ravages qui, par sa faute, s'y étaient faits en quelques mois. Obligée de s'unir à lui, de se livrer sans amour, abreuvée de dégoût et de honte, frappée dans sa pudeur de femme et dans sa fierté, aussi bien que dans l'affection qu'elle nourrissait pour Daniel de Blesle, Hélène née bonne, douce, tendre, avait pris en haine son mari. Il l'avait rendue méchante, et si, par devoir autant que par orgueil, elle fuyait courageusement l'occasion de se venger en le trompant, elle ne pouvait pousser l'ahiiégaliiin jusqu'à imposer silence aux voix qui criaient en elle et qui lui répétaient sans cesse qu'elle était alliée à un misérable.
Ce qui l'irritait encore plus, c'était de sentir qu'elle n'était pas aimée, non certes qu'elle désirât s'attacher
plus étroitement son mari, el qu'elle fût malheureuse de la froideur qu'il lui témoignait et qui lui épargnait tant de souffrances, mais parce que cette froideur même était la preuve que Cliavnncl l'avail épousée, n un- seulement sans amour, mais encore avec la certitude de ne l'aimer jamais.
Ainsi, d'une part, elle se félicitait d'être lilire, mais, d'autre pan, elle ne pardonnai! pus à Cliavanet de n'avoir cédé, en l'épousant, qu'à des motifs tirés de son intérêt personnel.
Ces détails étaient nécessaires pour démontrer que, dans un le! milieu, Chavanet ne pouvait trouver les distraclions puissantes dont il avait besoin. Au surplus, ne pensant qu'à Serverette, il n'eut aucune peine à dissimuler sou dépit, et, sentant que dans cette maison, il n'inspirait de sympathies b personne, il n'y passa que quarante-huit heures et revint en toute hâte à Paris, plus malheureux que lorsqu'il en était parti.
Il apprit, en arrivant, les aventures de Pauline et, n'en pouvant deviner la cause, il s'empressa d'aller la voir. Il la trouva transformée par ce poélique mal d'amour qui donne à la beauté des femmes un attrait nouveau. Klle raconta ses douleurs avec l'abandon que loi inspirait la présence de son meilleur ami.
En apprenant que c'était Frédéric Laffrey qu'elle aimait ainsi, au point de se sacrifier et de se ruiner pour lui, il ne put contenir son irritation.
— Allez-vous maintenant vous allier à nos ennemis? s'écria-t-il. Quoi! c'est cet homme que vous chérissez ainsi? Avez- vous donc oublié la mortelle injure dont il
— Qu'importe cette injure, répondit-elle, et qu'y a-l-il
de commun entre elle et mon amour? J'aime et j'oublie tout le reste.
— Vous m'abandonnez donc !
— Lorsqu'il y a dix ans, je commençais à aimer Frédéric, vous ai-je abandonne pour lui? Croyez- vous que mon cœur ne puisse contenir deux sentiments si peu semblables : une vive amitié pour vous et un grand amour pour lui ?
Chavanet hocha la tête.
— 11 ne me plaît pas, dit-il, de partager votre cœur avec le plus cruel de mes ennemis. I! faut choisir entre lui et moi.
Rien n'empêchait Pauline de répondre sur-le-champ que son choix était fait et de renvoyer Chavanet. Elle ne fondait plus sur lui aucune espérance ; elle ne nourrissait pas d'arrière -pensé es. En dehors du son amour pour Frédéric, il n'était rien qu'elle ne fût prèle à braver. Cependant, elle avait trop longtemps vécu avec Chavanet pour se séparer ainsi de lui. Elle espéra qu'elle pourrait se le conserver au titre d'ami, et c'est dans ce but qu'elle lui iv[ji>ndit en ces ternies :
— Pourquoi vous bles.vTiL'/-vmis du l'iiffoclïon que je porte à Frédéric, alors que vous n'êtes pas mon amant? Il semble au contraire que vous devriez vous en réjouir.
Chavanet la regarda avec surprise.
— Oui, vous en réjouir, continua-t-elle. Si vous avez un ennemi auprès de Serverette que vous adorez, s'il y a un rival qui puisse vous empêcher lie trouver la clef de son cœur, n'est-ce pas Frédéric? Si donc je parviens à me faire aimer de lui, à lui faire oublier Serverette, n'est-ce pas à votre profit que j'aurai travaillé?
Ces raisons étaient indiscutables. Pauline disait vrai
l'envers et l'endroit ue la vie parisienne 2î»{
et Chavanet le comprit ainsi. Mais il n'espérait plus conquérir à sa cause le cœur de Serverelte; il n'éprouvait contre elle, nonobstant un désir violent capable de tout pour se satisfaire, qu'une haine profonde. Dans la passion que Pauline affichait pour Frédéric, il ne voyait autre chose qu'une injure faite à lui-même, qui n'avait jamais pu se faire aimer de cette Femme singulière.
Ce fut sur ces impressions qu'il quilla madame de Pélussin, après avoir énergiquement blâmé la sottise qu'elle avait faite, selon lui, en s'enfuyant de la maison de "Verrina.
En l'emhrassaot, au moment de prendre congé d'elle, i! sentit qu'elle lui devenait indifférente. Il ne pouvait plus se fier à une femme épei'ilumeut éprise du commandant Lalfrry, qu'il délestait, et il lui sembla que quelque chose se brisait dans son cœur.
Si cruelle que fût pour Pauline une telle séparation, elle ne regretta pas une minute ce qu'elle avait fait.
Le dévouement et l'abnégation qu'a dictés un amour sincère ne sont d'aucun poids au cœur qui s'y livre.
Elle aurait voulu faire plus encore.
Eile regrettait sou existence déréglée et maudissait le passé, qui h niellait dans l'impit-sibilité d'appui'UT un cœur vierge a celui qu'elle aduralt. Elle souhaitait qu'il lui fût permis de saisir une occasion de réparer ses fautes. Aucun sacrifice ne lui aurait paru impossible, s'il avait eu l'amour pour but cl Frédéric pour inspirateur.
Cependant, cinq jours s'étaient écoulés depuis qu'elle avait fui Verrina. En apprenant sa mort, elle s'était empressée d'accourir chez le notaire du marquis, afin de lui démontrer qu'elle ne possédait plus rien de ce
LA SUCCESSION CHAVAÎiET
qui avait été à elle el de ce qu'elle aurait pu garder, à l'insu de tous, et que les héritiers de celle importante succession n'auraient ni réclamations, ni reproches» lui adresser.
Puis, libre de ce côté, dégagée de ce qu'elle considérait, comme une cnaii.e. cl II; Hait rentrée chez elle avec l'espoir que Frédéric viendrait l'y trouver.
Il ne vint pas. Comment exprimer ce qu'elle souffrit?
Cette créature aux pieds de laquelle tant d'hommes s'étaient traînes .-ans l'attendrir, versa en une semaineplus de larmes qu'elle n'en avait fait verser toute sa vie.
Les deux femmes qui la servaient ne ia reconnaissaient plus. Elle ne leur parlait qu'avec douceur. Tout lui était l.nm. On ne l'entendait jamais se jdaindre. Les choses de la vie matérielle ne lui étaient plus rien. Son unique souci était de rester belle, non qu'elle fût encore fière de ses charmes, mais parce qu'elle eu avait besoin.
Heureusement pour elle, elle était de ces femmes que les larmes ne défigurent pas, et qui puisent au contraire, dans la manifestation d'une grande infortune, une tirare de plus. Sa beauté prit vers ce temps un caractère admirable, comme pour jeter, sur son déclin, un dernier et incomparable éclat, semblable aux rayons d'un soleil qui va disparaître.
En cet état, Pauline n'aurait eu qu'à se montrer une heure dans le monde, pour voir sur-le-champ se former autour d'elle une cour plus brillante que celle qu'elle avait délaissée.
Mais elle ne pensait plus à rien de semblable. L'amour la rongeait.