LENVERS ET L EXDROII DE LA VIE PARISIENNE
El cependant Frédéric ue renaît pas.
11 n'ignorait aucun détail de la conduite de madame de Pélussin ; il savait avec quelle ardeur elle avait ouvert son aine à la passion qu'un seul de ses regards avait allumée ; mais il n' aimait pas Pauline. Ce mot justifie sa conduite.
A-t-on jamais mesuré la somme d'égoïsme et d'indifférence que peut contenir un cœur amoureux ! Ceux-là seuls qtii ont aimé sans être payés de retour peuvent répondre. La femme qui aime aura beau entasser sacrifices sur sacrifices, verser larmes sur larmes, s'offrir tout entière. L'homme qui ne l'aime plus ne comprendra rien, ou, s'il comprend, il ne verra dans tant d'efforts lentes pour l'émouvoir, qu'une chose importune et désagréable dont il aura hâte de se débar-
langage tendre, humilié, imprégné de la passion la plus chaude et la plus exaltée, n'émut pas le commandant. Il y répondit par quelques mois de regrets n d'excuses, impatienté d'être poursuivi de la sorte par un amour qu'il ne partageait pas. Son cœur ne battait plus que pour Serverelte. A quoi bon les tentatives de Pauline?
Il adorait Serverelte autant que lui-même était adoré par madame de Pélussin. 11 y allait tous les jours et passait dans cet intérieur paisible et désormais presque heureux, des lieurcs entières ,i repailre ses yeux de cette beauié calme, fraîche, inaccessible aux orages, épanouie dans l'émotion d'une attente mystérieuse.
11 se plaisait à croire que, le jour où il se déclarerait, Serverelte ne le lepoiisscrail pus, ri. d,ms cetln espé-
T. Il U
rance, i! ne disait rien, voulant prolonger ce rêve jusqu'au moment où il pourrait y faire succéder la réalité.
Combien il se trompait! Il aurait mieux valu pour lui qu'il suivît le conseil de Daniel de Blesle et qu'il obligeât Serra-elle à entendre ses aveux. Elle lui aurait, sur-le-champ, répondu avec la franchise d'une âme honnête, et il aurait su que depuis dix ans elle aimait Barbassous.
Mais il prolongea son silence, ne parla de son amour qu'a Daniel, qui nu pouvait le détromper, et ne chercha qu'à se rendre aimable et utile dans cette maison où il aurait voulu Unir sa vie.
Pendant ce temps, Pauline se désespérait.
Un jour, n'y tenant plus, voyant bien qu'elle ne parviendrait pas à attirer Frédéric chez elle, elle se rendit chez lui. Il était absent. Elle voulut l'attendre, et le soir, lorsqu'il revint de Passy, où il avait passé la soirée avec Servere-lte, rc l'ut l'an line qu'il trouva dans sa chambre.
Il ne put retenir un geste de surprise et d'impatience.
— Vous deviez cependant vous attendre à me rencontrer ici un soir ou l'autre, lui dit-elle. Je vous ai écrit htlressur lettres. Pourquoi n elos-vims pas venu'; Vuln: présence eût apaisé ma pauvre téte malade. Ce soir, je suis arrivée à vous. Il faut que vous m'entendiez et ensuite vous prononcerez mon arrêt.
11 fut donc obligé de l'entendre. Elle parla durant une heure avec tant d'éloquence et de passion, qu'il fut ému. Un amour sincère, lorsqu'il est exprimé par une bouche éloquente est toujours entraînant. Une fois de
l'envers et l'endroit dë la vie parisienne 235
plus, la beauté de Pauline eut raison de l'indifférence de Frédéric.
Il mla et, affolée de désirs, elle essaya de croire (ju'elle était aimée et de se tromper elle-même pour donner une pâture à la flamme intérieure qui la bridait.
l'eu du jours après les événements raconlés dans les chapitres qui précèdent celui-ci, Chavanet reçut la visite d'un personnage, nommé M. Murray, <mi lui était recommandé par son correspondant de Tricste, et auquel il avait ordre d'ouvrir un crédit illimité.
Malgré son nom étranger, M. Murray parlait le français avec une irréprochable pureté. Grand, Iirun, solidement bâti, il avait une taille souple et bien prise, d'épais cheveux noirs, de beaux yeux à fleur de lêle, une barbe bien plantée et ne portait pas plus de trente-six ans. Ses mains étaient blanches, toute sa personne respirait l'élégance et ses manières s'harmonisaient avec l'ensemble de son individu, lînfin, pour compléter ce portrait, ajoutons qu'il avait une voix douce, grave, pénétrante, une vois d'homme destiné à aimer beaucoup et à être beaucoup aimé.
Chavanet reçut M. Murray avec les égards dus aux recommandations dont ce dernier était l'objet. 11 lui offrit un appartement dans sa maison, ce que M. Murray refusa, à raison, dit-il, d'une mission diplomatique dont it était chargé et qui exigeait qu'il jouit de la plus entière liberté. Néanmoins, il accepta plusieurs fois à diner, consentit à aller au bois et au théâtre avec Chavanet, et
l'envers et l'endroit de la vie i'àmsiësne 25"
ce dernier qui, voulant enlin secouer la passion qui l'obsédait, cherchait l'oubli dans des distractions quotidiennes, fut heureux d'avoir rencontré un compagnon tel que M. Murray.
Cependant, lorsqu'ils étaient à coté l'un de l'autre, Chavanet se sentait préoccupé, sans comprendra pourquoi. Le regard de M. Murray le troublait; et quelque chose lui disait que ce n'était pas la première fois qu'il se rencontrait avec ce personnage aus allures un peu mystérieuses, qui trahissait, sans le vouloir, une incontestable supériorité sur le commun des hommes. Il avait déjà vu ce visage, mais si liant qu'il remontât dans ses souvenirs, il ne se rappelait pas dans quelles circonstances il l'avait vu.
A diverses reprises, il essaya d'interroger M. Murray sur son passé. Mais ce dernier répondait toujours évasiveroent à ses questions, et Chavanet ne put rien savoir, sinon qu'il avait habité déjà la France.
Un mois s'écoula ainsi. On approchait alors de la miseptembre.
L'Europe avait à cette époque les yeux fixés sur la Crimée où se déroutait l'un des épisodes le plus dramatiques de l'histoire militaire de ce temps.
Depuis un an, l'armée française assiégeait Schastopol qui résistait encore, malgré les échecs successifs de l'armée russe. A Paris, on recevait tous les jours des nouvelles du théâtre de h guerre, qui exerçaient sur les fonds publics une influence considérable.
Dans des cas scmblahles, le rêve des financiers et des spéculateurs est de connaître à l'avance, avant qu'ils soient tombés dans le domaine de la publicité, certains détails susceptibles de provoquer un mouvement de Bourse, de façon à prévoir le mouvement et à on profiter.
Ce rêve, Chavanet l'avait fait aussi, et, en ce moment, il appelait de tous ses vœux l'occasion de réaliser un coun de filet qui lui permit de relever ses affaires en désarroi.
Un matin, M. Murray entra chez lui, et d'un air mystérieux :
— J'ai de grosses nouvelles, lui dit-il.
— Des nouvelles! d'où?
— De Crimée, absolument inconnues, et qui m'ont été confiées par un haut personnage. On n'en parlera pas dans Paris avant demain.
Courbé en deux comme un point d'interrogation, Chavanet regarda M. Murray.
m 'ap par lient pas.
— Vous pourriez me le confier. Je ne le répéterai h personne, je vous eu donne l'assurance.
— Son ! non : c'est impassible. Tout ce que je puis faire, c'est de vous conseiller !a prudence. Si vous êtes ■■ii..ï , ;'i- ;'i l/i M-ilirse. iv^h'f/ . , i;ij'i;n d'iiiii mciiie.
— Vous croyez donc à la baisse?
M. Murray fit le geste d'un homme qui ne veut pas parler de peur d'en trop dire. Ce silence accrut la curiosité de Chavanet. 11 savait la haute position de son nouvel ami; il avait confiance en lui et brûlait de connaître Sun secret.
— Voyons, mon cher Murray, dit-il alors, songez que vous tenez peut-êlre mon salut dans les mains. Laissezvous fléchir et confiez-moi ce que vous savez.
— Votre salut! Que parlez-vous de salut?
— Confidence pour confidence, reprit Chavanet, et je commence afin de vous donner l'exemple. Apprenez donc que ina situation est très-ébrunlée. J'ai subi des