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CHAPITRE PREMIER

Je ne sais pas s'il a eu du génie. Il appartient à la catégorie des écrivains que je classerais volontiers dans un cercle du monde spirituel analogue à ces limbes où Dante reconnut des gtns de beaucoup de valeur, génie di mollo valore, qui y étaient en suspens, eran sospesi. Leurs mérites ne leur avaient point suffi, parce qu'ils n'avaient pas reçu du baptême la grâce suprême et définitive ; et leur seule peine était de vivre dans le désir sans espérance. Je les vois en littérature rôder à une petite

distance, mais infranchissable, du foyer resplendissant où se tiennent les maîtres. Retardataires ou précurseurs, leur visage n'est éclairé que d'un côté. Ce sont, si vous voulez, des demi-génies. Ce qu'ils ont d'hybride attire souvent les raffinés las d'une perfection qui, en satisfaisant nos rêves, nous en marque les limites. Chez nous, leur œuvre demeure la propriété presque exclusive de petites élites qui en recueillent les pressentiments ou les suggestions comme des oracles. Mais dans un pays dont la littérature est moins riche que la nôtre et dont l'esprit national s'accommode plus aisément de l'hétéroclite et de l'inachevé, ils peuvent avoir d'éclatantes fortunes.

En 1898, le centenaire d'Almqvist ne fut guère célébré que par des Allemands et des Finlandais. La Suède Pavait un peu oublié. Des critiques enthousiastes, et surtout un article d'Ellen Key, lui rouvrirent les portes de son pays et les cœurs suédois. Depuis, on n'a pluscessé de le lire, de le commenter, de l'admirer. On le traite comme un auteur classique. On l'égale aux plus grands représentants du génie national. Son Livre de la Rose, où il a réuni ses romans, ses contes, ses vers, ses traités religieux et esthétiques, est devenu, aux yeux de la Suède, le Décaméron de sa Renaissance littéraire. Son image se dresse au carrefourdes routes qu'a foulées, depuis un siècle, l'imagination suédoise. Des paroles tombées de sa bouche bruissent à l'origine de toutes les réformes sociales. Il me semble trop particulier et trop incomplet pour que jamais son œuvre puisse s'acclimater en France ; mais sa figure

mérite d'être connue. Il nous aide à comprendre la Suède. Il est le seul des Romantiques suédois qui survive ; et son histoire est un des plus beaux cas de romantisme aigu que le dix-neuvième siècle ait enregistré.

Il naquit en lygS. Sa mère était la fille aînée du bibliothécaire royal Gierwell. Elle avait grandi dons une vieille maison suédoise, où les lettres étaient tenues en grand honneur et où la poésie de de Gessner mettait sur un fond piétiste des lumières d'idylle. Gierwell craignait Dieu, luttait pieusement contre la gourmandise, y succombait par amour conjugal, et rimait pour sa femme de petits vers français. Il avait élevé dans son jardin un autel à l'amitié, et il avait suspendu au mur de son cabinet la gravure du tombeau de Jean-Jacques sous les saules d'Ermenonville. Sa femme lisait couramment Virgile et n'en soignait pas plus mal son pot-au-feu. Leur fille cadette connaissait à merveille les littératures française, anglaise et allemande ; et elle fut plus tard un écrivain assez distingué. Quant à l'aînée, la mère d'Almqvist, elle était exquise avec une petite flamme d'étrange fantaisie qui inquiétait parfois son bonhomme de père. Il note dans son journal « qu'elle a monté en dansant, sur ses bas, l'escalier qui venait d'être lavé et qu'elle en est malade ». Et il s'écrie : « A vingt ans, est-ce possible ^ ? » Ce qui semble plus impos

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