‹ La SuèdeChapitre 12 sur 33 · Henri Heine (De V Allemagne · texte numérisé non relu

Henri Heine (De V Allemagne

tement Ecclésiastique, incapable de s'assujettir à des fonctions régulières, mais affamé de vertu et persuadé qu'on ne trouvait la véritable innocence que chez les paysans, Alniqvist commença pai épouser une petite paysanne, « simple rose dans un bois sombre » ; puis, accompagné de deux amis, deux frères en romantisme, il quitta Stoc kholm, loua une ferme au fond du Vermland, s'habilla en coupeur de bois, et, ceint d'un tablier de peau, se prépara doucement à jouir des délices d'une existence arcadienne. Les premiers mois furent un ravissement. On n'avait de voisins que des fermiers et des forgerons. Tous les vices de la civi lisation, toutes les tares de la société demeuraient à plus de trois lieues. L'amour flambait comme un feu clair, pur, frais et bon. La jeune femme, la seule de la troupe qui ne jouât pas un rôle, était une servante accomplie ; et, le soir, dans leur petite pièce paysanne, elle offrait à son mari le spectacle idyllique d'une fileuse au rouet.

Mais nos trois bûcherons laissaient chômer leur coignée. Almqvist « donnait du temps à son âme. » il lisait; il écrivait; il songeait. Ce fut sans doute dans cette solitude forestière qu'il conçut son Livre de la Bose, et ce château perdu au milieu des bois dont les hôtes se réunissent à la tombée du soir pour entendre des histoires douces, tristes ou terrifiantes. Le conteur ou la conteuse s'assied sur un coussin de velours bleu, et le monde entier revit entre les murs de ce château solitaire. Mais pendant qu'il l'édifiait, la petite ferme se délabrait. La misère et les déceptions en

chassèrent les habitants. On revint à Stockholm où d'abord, comme Jean-Jacques, il gagna sa vie à copier de la musique. L'aventure eut un funèbre épilogue. Almqvist y avait amené la bonne de son enfant, une paysanne que son ami Hazélius, entêté de la même chimère que lui, voulut épouser. La famille de Hazélius s'y opposa; et les deux jeiihes gens se noyèrent. Il faut plaindre cette pauvre fille du Vermland arrachée de sa haie sauvage par ces cruels abstractears. Quant à Madame Almqvist, elle perdit beaucoup au changement de décor. Son mari reconnut bientôt que le cadre de Stockholm ne convenait pas à son charme rustique, et qu'ils ne pourraient vivre ensemble la vie harmonieuse^ oii s'unissent indissolublement le ciel et la terre, « la vie delà rose ». Les traits de la jolie fileuse au rouet se durcirent ; la poésie se retira d'elle; il n'y eut plus dans la pénombre qu'une brave femme épaisse et fort triste.

C'était en 1826. Un comité composé des plus grands hommes de la Suède, Tegnér, Wallin, Geiger, Berzélius, discutait alors sur les réformes de l'enseignement. On se demandait si les langues anciennes ne devraient point céder le pas aux langues modernes. La création d'un collège d'essai fut décidée; et, deux ans plus tard, Almqvist en était nommé le directeur. La société n'agissait point en marâtre à son égard. On dit qu'il déploya des qualités admirables de professeur; et je le crois sans peine. Son imagination souple et vive, sa curiosité universelle, son tour d'ésprit mystique, son art dé conter ne pouvaient rtlànquer d'enthoiiâiâsmèr la

jeunesse. Le romantisme possédait une force incomparable de vie extérieure, et toutes les conceptions, même d'un sang pauvre, qui le traversaient, en recevaient une couleur chaude. Ellen Key nous cite un trait qui n'a rien à faire avec l'enseignement d'Aimqvist, mais qui, si je ne me trompe, nous permet de nous le représenter au milieu de ses élèves. Un jeune homme assistait au mariage d'un de ses camarades qui épousait une vieille femme riche, quand il vit Almqvist se diriger vers lui. Il avait cette allure légère et glissante, ces mouvements d'ombre muets et rapides qui lui étaient si caractéristiques. Son long corps maigre paraissait plus mince encore sous la robe de pasteur, et dans son visage d'une pâleur crayeuse, encadré de cheveux noirs bouclés, ses yeux brillaient avec un scintillement de jaune brun et de gris vert, dont peu de gens pouvaient soutenir l'éclat magnétique. Le jeune homme se sentit transpercé par ce regard merveilleux. Almqvist lui avait pris les mains et les lui pressait cordialement en le félicitant à voix basse. « Mais ce n'est pas moi le marié, murmura le jeune homme . — C'est bien pour cela que je te félicite, répondit Almqvist. Tu as vu maintenant comment on ne doit pas se marier. Ne l'oublie jamais. »

La période de sa vie consacrée à l'enseignement fut la plus heureuse et la plus féconde. II publiait des livres de classe qui lui rapportaient de l'argent, et ses histoires de la Bose, parues sans nom d'auteur, se répandaient dans le public. Mais les choses se gâtèrent. Son goût des voyages l'avait

criblé de dettes; on se plaignait de son administration. L'Université de Lund, qui disposait d'une chaire de littérature, lui préféra un rival dont les connaissances étaient moins superficielles. Ses idées pédagogiques avaient parfois de quoi surprendre et même effarer les gens qui n'avaient point vécu dans son château romanesque. Ne rêvait-il pas d'une école où les élèves passeraient par les mêmes avatars que le monde moderne ? Pendant trois ans, on les nourrirait de grec ; et l'on feraitd'eux d'excellents païens. Durant trois autres années, on les nourrirait d'hébreu; et l'on ferait deux d'excellents Juifs. Les trois dernières années seraient employées à les christianiser ; et ils deviendraient d'excellents chrétiens. Ses nouvelles audacieuses Amorina et Det gàr an soulevèrent l'opinion. Une élude dramatique, qui attentait à la majesté de saint Paul, acheva d'exaspérer l'autorité ecclésiastique, dont il dépendait en sa qualité de pasteur. Il démissionna etcomparut devant leChapitred'Upsal, où il se défendit avec une souplesse regrettable. En fin de compte, on lui fit confesser et jurer ce qu'on voulut. Puis il prit le large, et nous le retrouvons en 1840 à Paris, devant les tours de Notre-Dame. S'il avait commencé par vivre dans la familiarité de Schiller, de Gœthe, de Novalis, de Tieck et des romanciers allemands, il n'avait pas tardé à entrer en commerce avec les romantiques français. Notre romantisme, « ce squelette richement habillé », suivant son expression, le hantait plus qu'il ne l'avouait lui-même. Je souhaiterais qu'un critique suédois entreprît de débrouiller le compte exact

de ce qu'il nous doit. Je ne serais point étonné qu'on découvrît un jour qu'il a pillé Diderot. L'influence de Victor Hugo sur lui est évidente; celle de George Sand, incontestable. Mais, quand ses contemporains l'accusaient d'imiter l'auteur d'/ndiana, il les assurait de son mépris pour cette femme sensuelle. Il est toujours prêt à nier ses dettes; et, en ce qui touche la France, il se montre d'une hypocrisie dont je serais tenté de lui être reconnaissant, car il y pousse et y grossit jusqu'à la caricature la mauvaise foi que nous avons le privilège d'exciter chez les protestants étrangers et surtout chez les Scandinaves.

Dans un article intitulé le Vrai Quasimodo, qu'il envoyait à un journal suédois, Almqvist nous décrit ses premières impressions de Paris, d'abord sa surprise de ne pas voir une seule tour puissante, une seule aiguille gothique se dresser au-dessus de l'énorme ville. Ou dirait que Paris n'a pas d'église. « Et le voyageur du Nord se rappelle avec horreur qu'il se trouve dans une cité et dans un peuple sans religion. » Admirez l'horreur de ce voyageur du Nord qui vient de mentira sa conscience devant le Chapitre d'Upsal, qui n'a gardé aucune croyance positive, et qui, tout confît qu'il soit en incrédulité, acceptera quelques années plus tard d'être nommé, sous la protection d'un évêque, pasteur de régiment ! Cependant il découvre Notre-Dame. Ce « Quasimodo des Eglises » lui paraît surgir des entrailles de la terre avec quelque chose de sublime et d'infernal. Il erre dans les ruelles tortueuses qui l'avoisinent ; il s'émeut au souvenir d'Esmeralda. Où son

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émotion l'a-t-elle conduit? Je l'ignore. Mais voici son jugement sur les Parisiennes : « On ne saurait dire s'il existe en Europe un être plus dégradé que la femme de Paris... Il est facile de rire d'une grisette et de la mépriser ; faisons ce qui est plus difficile : pleurons un moment ! »

Le bon apôtre au ton doux et à l'air cafard ! Et .songez qu'ils sont là-bas, dans le pays d'où venait Almqvist, des centaines et des centaines qui, sous une forme ou sous une autre, et moins les larmes, ont exprimé la même opinion. Hier encore, je relevais dans le livre d'un des Suédois les plus affranchis de tout préjugé national, le docteur Kleen, que l'intelligencedelafemmefrançaise se développait au couvent comme le pied de la Chinoise. C'est une poupée, disait-il, qui cache sous une dorure très mince une ignorance inouïe et un esprit impur. Elle ne connaît ni sa tâche ni ses devoirs. On va répétant que c'est la faute de nos romanciers si les étrangers se forment de nos femmes cette idée misérable. Mais, quand on se mêle de juger un peuple d'après ses romans, encore faut-il choisir ceux qui, de l'avis même de ce peuple, ont le moins déformé son caractère et ses mœurs. Il ne me viendrait jamais àl'espritd'invoquer contre la société et contre les femmes de Stockholm les grossières outrances de Strindberg. La chasteté du roman suédois n'atteste pas plus la pureté suédoise que les licences du nôtre notre immoralité. Elle prouve simplement que les écrivains du Nord laissent dans l'ombre le côté physiologique de la vie et tout un groupe de passions et de misères dont je ne dis pas qu'il soit bon de

les étaler, mais dont l'oubli conventionnel et systématique affaiblit souvent la vérité de leur art. Elle prouve ausi leur impuissance à concevoir esthétiquement la volupté, car, lorsqu'ils veulent imiter les peintures que nous en faisons, ils tombent facilement dans un cynisme oii nous ne ramasserons pas de quoi salir leurs foyers.

Nos romanciers sont moins coupables qu'on ne le suppose. Ni Almqvist,ni ses successeurs n'en appellent à leur témoignage. Ils se rapportent à ce qu'ils ont vu et touché. Mais leur sentiment part de plus loin que de leur superficielle et incomplète observation. Il vient de leurs ancêtres pour qui la femme des pays latins et catholiques n'était qu'une fille de Babylone. Il vient encore de leurs mères, de leurs sœurs, de leurs fiancées, de leurs filles qui n'ont jamais pardonné à la Française sa réputation de grâce et d'esprit. Un jour que je visitais en Suède un collège déjeunes filles, la Directrice me dit avant d'entrer dans les classes : « Vous ne trouverez pas nos élèves très élégantes ! » Je m'arrêtai un instant, surpris de la pointe fielleuse qui perçait sous le miel de sa parole. En effet, qu'est-ce qu'un Français peut bien demander à une femme, hormis l'élégance des manières et la coupe distinguée de la robe? Un autre jour, une étudiante d'Upsal lâcha devant moi qu'elle aimerait mieux mourir que d'être Française. Le révérend Aimqvist lui eût donné sa bénédiction.

De retour en Suède, il mit sa plume au service du journal radical dirigé par Hierta, un des hommes qui ont le plus contribué à moderniser son pays.

Excellent journaliste, comme il avait été excellent professeur, correcteur d'épreuves, copiste de musique, « il se tuait à la besogne, écrit Ellen Key, et l'Académie suédoise n'en prenait aucun souci ». Les Académies ne se soucient jamais des gens qui se tuent à la besogne. D'ailleurs, l'Académie suédoise ne se doutait pas encore que cinquante ans plus tard Almqvist aurait du génie. Mais l'Eglise d'Etat, « un monstre, disait-il, comme toutes ses pareilles, puisqu'elles ont introduit l'hérésie dans le monde » , l'Eglise d'Etat fut plus pitoyable que l'Académie, et, sur ses sollicitations, elle le nomma pasteur de régiment aux appointements annuels de cent soixante-dix rixdhalers.

Il s'était lié avec un certain von Scheven, ancien colonel de cavalerie, ancien ami de son père, qui donnait à l'usure tout le temps qu'il ne consacrait pas à la méditation des rêveries de Svedenborg. Ce vieillard glabre aux cheveux hérissés semblait sortir d'un conte d'Hoffmann. Il avait soixantedix-sept ans et vivait séparé de sa femme, dans la même maison qu'une figurante de théâtre, dont il était furieusement épris et jaloux. Son domestique, un prisonnier libéré, ne le brossait jamais et ne balayait jamais sa chambre. Un vieux clavecin y dormait sous la poussière, et les araignées ourdissaient tranquillement leurs toiles dans les livres reliés en cuir de sa bibliothèque. Mais sur sa table les ouvrages en latin de Svedenborg restaient ouverts, et spécialement le traité De Conjugio in cœlo, « où il comparait amèrement les mariages de ce bas monde et les unions des esprits

célestes». Almqvist, toujours tracassé par des be* soins d'argent, se faufila dans les louches affaires de ce vieillard. L'esprit de lucre paternel renaissait en lui, mais dépouillé de tout scrupule. Les sommes que von Scheven lui prêtait à quatorze pour cent, ce démocrate mystique les prêtait à vingt pour cent aux pauvres protes qui imprimaient ses romans et ses vers. Ce fut là son plus grand crime. Il en commit au moins un autre, lorsque, spéculant sur les yeux fatigués du vieillard, il signa des reçus du faux nom d'Almgrenn ; et il en commit peut-être un troisième, puisque von Scheven l'accusa formellement d'avoir essayé de l'empoisonner avec de l'arsenic. L'histoire n'a pas été éclaircie ; mais Almqvist a contre lui l'opinion de ses meilleurs amis qui le crurent coupable, sa fuite éperdue, et le silence qu'il a gardé jusqu'à sa mort.

Il abandonna femme et enfants, et se sauva d'une traite à Helsingborg. L'ordre d'arrestation courait après lui. Un de ses amis, qui était à la veille de se marier, consentit à le recevoir dans son appartement en réparation. Il l'y laissa seul un instant, et, rentrant tout à coup, il le trouva blême et suant la peur derrière un poêle démoli. Je le vois tel qu'une impressionnante gravure m'a imposé ses traits : le visage maigre, les yeux éclatants et fixes, le nez très long tombant sur une bouche sinueuse et sans lèvres, un air d'illuminé sinistre. Le lendemain, un petit bateau danois emportait à Elseneur cet homme de cinquante-huit ans, convaincu de faux, accusé d'empoisonnement, en qui la Suède devait honorer un jour un de ses grands écrivains, et

dont Runeberg disait : « Quand Notre-Seigneur veut jouer un de ses beaux airs, il ne s'inquiète pas de savoir si le violon est fêlé. » Les journaux arrivés de Stockholm Fempèchèrent de séjourner à Copenhague. Il passa à Kiel, de Kiel à Londres, de Londres en Amérique. On ignore comment il y vécut. Dans les lettres qu'il écrivit à sa famille, il ne parle pas plus de ses occupations qu'il ne tente de se disculper. On dit qu'il nota des mélodies indiennes du Niagara.

Quatorze ans plus tard, en i865, un très vieux professeur nommé Westerman s'installait à Brème. Il fréquentait assidûment une librairie où il achetait des livres qu'il payait comptant. Le libraire lui eût peut-être fait crédit, tant il était attiré et charmé par la conversation de cet inconnu à qui les ouvrages de Renan causaient un extrême plaisir. Puis, un jour, le professeur Westerman ne revint pas à la librairie. Il se mourait à l'hôpital. La jeune femme du médecin, qui visitait elle aussi les malades, s'arrêta devant ce vieillard dont les mains étreignaient VOdyssée. Elle avait apporté quelques roses, et, comme elle s'aperçut que la vue de ces fleurs mettait aux yeux de l'agonisant l'éclat d'une indicible émotion, elle voulut qu'on les attachât sur sa bière. Ces roses permirent d'identifier le cercueil, inhumé dans la fosse commune, lorsqu'une dame suédoise se présenta le lendemain ou le surlendemain de l'enterrement, et dit : « Je suis la fille du professeur Westerman, de M. Almqvist. »

Son œuvre est une orgie cle romantisme. Toutes les théories internationales de la première partie du siècle s'y bousculent en état d'ébriété. Les unes ont déjà des teintes cavadériques, et les boissons ardentes dont il les abreuve suffisent à peine à les galvaniser. Les autres, mal équilibrées mais bien vivantes, nous regardent avec des yeux qui leur sortent de la tête. 11 y en a que l'ivresse du Nord stupéfie, d'autres qu'elle soulève comme sur des ailes d'oiseaux nocturnes. Mais, parfois, de cette salle surchaufîée, oïi les chimères se heurtent et s'éclaboussent de sang, une fenêtre s'ouvre et le blanc salut du clair de lune entre embaumé des senteurs de la terre et tout vibrant de la musique des anges. Venez prendre le frais : le parc est beau, c'est le grand parc suédois qui va jusqu'à la Mer de Glace. La pauvreté y habite, et Dieu avec elle. Oubliez les saturnales romantiques dont la rumeur expire en deçà du premier rideau des sombres pins. Faites crédit à votre guide. Il sait où les sources chantent. Tout cet immense pays est son foyer. Vous croiserez de belles filles saines et vraies. Vous pénétrerez dans des chaumines, oia des lueurs mystiques se posent sur les grossiers ustensiles de ménage. Des voix pures montent de la prairie. Vous surprendrez çà et là, dans un coin d'ombre, le bruit d'un juste sanglot. Mais défiez-vous tout de même : son imagination est plus remplie de Trolls que la forêt suédoise ; et les oies sauvages qui

traversent le ciel du Nord sont moins nombreuses que les symboles dont sa pensée est obscurcie.

Il y a d'abord dans Almqvist un imitateur ou un émulateur des romanciers germaniques, des Tieck, des Auguste Lafontaine, des Clément Brentano, et aussi des romanciers français, de Victor Hugo à Eugène Sue, sans compter l'Anglaise Anne Radclifîe. Le Livre de la Rose ressemble aux vieux châteaux de la Suède, où l'Allemagne et la France et d'autres nations encore peuvent reconnaître leur bien. Cependant il s'est toujours abstenu d'emprunter ses sujets au moyen âge. Le roman historique ne l'a guère attiré, soit qu'il fût trop préoccupé des questions modernes, ou que, tout à sa fantaisie, il ait répugné à l'effort de documentation que ce genre sollicite. Il n'était pas loin de partager l'idée de Frédéric Schlegel que le labeur et l'utilité sont les anges de mort qui nous interdisent l'entrée du paradis. L'histoire le gêne. On dirait même qu'elle l'exaspère, car il n'est jamais plus fou que lorsqu'il rencontre un événement historique, comme le meurtre de Gustave III ou le règne de Louis-Philippe. Il sort de la vraisemblance la plus élémentaire en faisant claquer les portes. Il imaginera dans l'entourage de Gustave III un enfant de la nature, « au delà du bien et du mal », une petite bête humaine extraordinairement gracieuse et charmante, une espèce d'her-

maphrodite qui porte tout le printemps dans ses yeux. C'est Tinlomafa. 11 aiguisera contre Louis- Philippe le poignard d'une jeune fille qui est la fille d'un Français et d'une demi-sœur d'Abd-el- Kader !

Mais ni les romans lugubres de Tieck ou d'Arnim, ni Gaspard et Annetie de Brentano, ni Bug Jargal^ ni les Mystères de Paris n'accumulent plus d'horreurs que certaines pages du Livre de la Rose. Il déploie dans l'agencement des crimes une effrayante ingéniosité. Une jeune paysanne, dont la maîtresse a été empoisonnée, est arrêtée un soir par l'empoisonneur et couchée par lui sur un gros tronc d'arbre que la scie attend dans la scierie déserte. Si elle ne lui jure pas que devant le tribunal elle dénoncera son maître, il va mettre la scie en mouvement; et, comme elle résiste, il le fait pour l'épouvanter. A ce moment, la machine le happe et la précipite dans les remous de la rivière; et l'arbre, où il a lié la jeune fille, est entraîné vers la guillotine. On ferme instinctivement les yeux. Il sait créer autour de ses personnages une atmosphère angoissante de soupçons et de terreur. L'auteur du crime est peut-être là devant nous. Les questions deviennent plus pressantes; ses réponses, plus étranges. Son attitude et ses yeux demeurent impénétrables. L'aveu apparaît et disparaît au bord de ses lèvres. Tour à tour nous souhaitons et nous tremblons qu'il en tombe. Si le jeu continuait, nous crierions. On ne soutient pas longtemps cet intérêt frénétique. D'ailleurs, Almpvist ne se possède jamais longtemps, et notre

curiosité, du premier coup tendue, ne tarde pas à s'amollir entre ses mains fiévreuses.

Et puis le malheur, c'est que nous entrevoyons souvent, derrière ces conspirations d'atrocités, le visage exsangue et puéril de la thèse. Par une inconséquence que je ne me charge pas plus d'expliquer qu'on ne parvient à concilier chez les jansénistes l'éducation rigoureuse de la volonté et le dogme de la prédestination, les romantiques, en en face du Progrès qu'ils exaltaient, dressaient l'image opprimante de la Fatalité. Almqvist s'attaquait à la liberté humaine. « Je mets, disait-il, une pointe d'épée aiguisée sur le nerf le plus sensible de l'humanité. » Dans une de ces œuvres de jeunesse, — mais quelle est l'œuvre où il n'a pas été jeune? — dans Amorina, il nous présente quatre personnages, quatre victimes d'une hérédité morbide. Les jumeaux Wilhelm et Rudman, descendants de songes creux et de fous, aiment la même jeune fille, Amorina, dont on nous apprendra plus tard qu'elle est leur demi-sœur. Wilhelm, persuadé qu'elle l'a trompé, se tue pour prévenir les furies de la famille dont il entend déjà le halètement rauque. Amorina chavire dans une folie douce et fantastique; et la démence s'abat sur Rudman, dévoré de remords. Le quatrième personnage, Johannès, est un cousin d'Amorina. Son père, chasseur enragé, voulant faire de son fils un chasseur comme lui, a forcé sa femme enceinte de boire du sang chaud et d'assister à des tueries de bêtes. Aussi Johannès, dominé par la passion du meurtre et incapable de se refréner, mord et tue ceux qui l'en-

toiirent. Le condamnerez-vous ? Il n'est pas même méchant!

Détournons-nous de ces enfantillages de barbare. Je ne me dissimule pourtant pas la part d'originalité qu'ils renferment. On peut dire qu'Almqvist inaugurait en littérature Tétude des maladies de la volonté comme Hoffmann celle du magnétisme et de Thypnose; et l'on ajoutera que ses invraisemblances, comme le merveilleux d'Hoffmann, se rachètent assez souvent par le sentiment poétique et par le trait d'observation juste. Des oripeaux usés, décolorés, rongés de vermine, mais qui restent accrochés à quelques clous d'or : tel est l'effet que nous produit son Guignol pathologique.

Victimes de la fatalité que nous apportons en naissant, comment se fait-il que la société soit responsable de nos erreurs et de nos crimes? Mais ne nous embarrassons pas de ces illogismes romantiques ! Jean-Jacques l'a dit, et Almqvist le prouve. Du moins il essaie de le prouver. Les tribunaux et les prisons sont évidemment les plus grands obstacles à l'innocence et à la vertu que la malice des hommes ait jamais élevés. Le magistrat nous démoralise et le geôlier nous déprave. Quand on réfléchit à ces institutions d'origine païenne ou démoniaque, on n'a plus qu'une envie, celle de quitter notre abominable civilisation et d'aller « sacrifier des roses au Seigneur » sur les autels de la nature.

S'il n'avait aucun sens de l'histoire, Almqvist adorait la géographie, ou plutôt les cartes du

monde dont, à la façon des anciens géographes, il faisait les cadres mobiles de sa fantaisie. J'ai rencontré dans son univers des figures de Japonaises, qui me permettent de supposer qu'il avait lu les voyages de son compatriote Thunberg et qu'il avait deviné, à travers l'espace, le charme énigmatique de leurs yeux retroussés et de leur éternel sourire. Un autre jour, il transportait ses lecteurs à Java ou à Sumatra et leur racontait l'histoire d'une petite Indienne, Parjumouf, dont le courage réconciliait deux tribus en guerre. Quel doux pays que ce pays de sauvages! C'est là qu'on a bien compris toute la poésie de l'hyménée. « Lorsque deux jeunes gens s'aiment, ils gravissent la colline en fleurs consacrée au dieu, et s'y agenouillent. Le père leur impose les mains sur la tête et leur demande s'ils se sont jamais embrassés. Ils jurent que non. Le père prend alors la sainte Heur nommée Imba, et la leur passe doucement sur les lèvres. Puis, unis dans son embrassement, ils échangent les premiers baisers. » Cette vision paradisiaque me rappelle les « idées sublimes » de Saint-Lambert aux petits soupers de Mlle Quinault. « Nos législateurs ont manqué leur coup!... Pourquoi ne conduit-on pas les mariés... (Ici, lacune dans le manuscrit de Mme d'Epinay , mais ce devait être sur une colline de fleurs...) Les parfums les plus délicieux fumeraient autour d'eux... Des hymnes voluptueux et nobles seraient chantés en l'honneur des dieux!... » Je saute quelques vivacités lyriques de Saint-Lambert, et je n'ose citer le Supplément

au Voyage de Bougainville qu'Almqvist devait juger infâme, tout en exaltant comme Diderot l'innocence de la nature. Seulement, cette nature, qui pour nos philosophes du dix-huitième siècle, est le triomphe ingénu de la sensualité, se pare aux yeux du Suédois d'une grâce puritaine tout à fait extraordinaire. Ils ont juré que non! Plus loin, Parjumouf se contemple dans une source, non par coquetterie, mais par vertu, car l'autel du dieu est proche, et sur ce miroir enchanté les mauvaises pensées de l'âme se reflètent en laideur dans les traits du visage. Je regrette qu'elle n'y voie pas la figure de son amant. Je n'aurais pas été fâché de découvrir la source magique et platonicienne de PAstrée chez les vertueux Indiens des possessions hollandaises, et j'aurais pu ajouter d'Urfé à ce long cortège d'immortels qu'Ellen Key semble inviter aux funérailles de son héros.

En tout cas, j'y demande une place pour Alfred de Vigny. Almqvist devait savoir le Moïse par cœur lorsqu'il écrivit la Nuit du poète. Le poète, cet élu de Dieu, parle ainsi : « J'entendais le tonnerre gronder dans les nuages... je souriais et je disais : « L'éclair est beau. » La pluie tomba, diluvienne... Je ne fus point mouillé. Les tempêtes passaient sur les prairies et les forêts ; les bêtes s'enfuirent; les hommes furent glacés jusqu'aux moelles. Ma main était chaude et je peignais. Je vis croître les bourgeons et se sécher les fleurs. Je peignais. Je vis les enfants grandir, devenir des jeunes filles et des jeunes gens. Les jeunes filles s'épanouirent en femmes : les jeunes gens, hommes à leur tour, par-

lèrent d'une voix sage et dure, et vieillirent... je continuai d'être celui qui peint... Mon Dieu^ mon Dieu, ceci est ma dernière prière : laissez-moi me faner et mourir comme les autres ! »

Vigny sera là en bonne compagnie, avec Gœlhe, Shelley, les Browning, Renan, Tolstoï, Nietzsche, Maeterlinck, car ce diable d'Almqvist est universel. On le retrouve dans le panthéisme anglais, dans l'anarchie russe, dans le drame wagnérien, dans le christianisme de Renan, dans la théorie du Surhomme, dans les répétitions monotones et les dialogues monosyllabiques de l'auteur de Tintagille. On le retrouve même dans les transpositions sensorielles qu'après Hoffmann et Baudelaire les poètes de l'école symboliste ont mises à la mode. Il entend le son des couleurs ; il respire Fodeur des bruits ; il goûte la saveur des parfums. Les circonstances de la vie et les sentiments du cœur lui apparaissent verts ou d'un brun rouge ; les uns ont des reflets violets ; les autres s'estompent d'un bleu pâle. Il dira de l'élégance française : « Ce n'est ni blanc, ni rouge, ni noir. C'est quelque chose de jaune clair. Pas comme l'or cependant. Mais connaissez-vous la souple toile écrue? » Il a inventé avant nos décadents le lyrisme sans rimes et sans rythme fixe. Il s'est complu comme eux dans les harmonies abstruses. Mallarmé eût fait de lui un ancêtre.

Au milieu de ce capharnaûm de compositions

bizarres, hétérogènes, incomplètes ou manquées, quelques courts essais, deux ou trois fantaisies, et surtout une nouvelle, le Del gàr an^ nous précisent son originalité. Nul Suédois n'a poussé plus loin la révolte contre les conventions sociales et n'a porté de coups plus impatients à une société d'esprit germanique, dont le caractère apparent est son obéissance absolue aux lois et aux mœurs. Toute l'anarchie latente des cœurs Scandinaves se condense dans sa fantaisie Ormiiz eî Ariman.

Ormuz et Ariman habitaient la lune. Le premier possédait une belle maison blanche dont les volets jaunes et le toit de cuivre brillaient à travers les érables. C'était comme la maison d'un haut fonctionnaire suédois on d'un pasteur. 11 était convaincu que le genre humain était naturellement enclin au mal ; et il passait sa vie à élaborer des plans qui assureraient le bonheur de l'humanité. Ariman, lui, n'avait point de demeure fixe, ou plutôt les mystérieuses forêts de la lune étaient son unique demeure. Il allait toujours seul, les yeux ardents, la bouche mélancolique; et personne ne pouvait deviner ses sentiments ni ses pensées. Quand Ormuz crut avoir trouvé le plan idéal, il rassembla autour de lui son nombreux personnel, et il convia même Ariman à venir l'entendre. Ariman l'écouta et dit : « Pourquoi veux-tu régler la vie des gens? Ne vaut-il pas mieux qu'ils se développent selon leur nature? — Bon gré, mal gré, répondit Ormuz, je les rendrai heureux. — Que ne leur inspires-tu, repartit Ariman, le désir de s'améliorer euxmêmes ? ); De ce jour, Ormuz tint Ariman pour un

personnage suspect ; et, décidé à n'en faire qu'à sa tête, il promulgua la charte de l'humanité et dépêcha tous ses messagers sur la terre.

Il divisa le monde en royaumes gouvernés par des régents, hommes ou femmes, qu'il revêtait de son autorité : « Si, pendant qu'un de ces régents occupe le trône, un sujet s'élève contre lui sans pouvoir le détrôner, vous considérerez ce sujet comme un criminel de la pire espèce ; s'il triomphe, vous l'acclamerez, car il aura reçu notre investiture, et vous ne verrez plus dans le régent renversé qu'un détestable malfaiteur. Il ne faut pas que vous ayez jamais l'idée qu'un de vos régents soit injuste ou bête, car nous lui envoyons de la lune, par de secrètes expéditions, toute la sagesse dont il a besoin pour vous diriger. » Ormuz ne se contentait pas d'établir des gouvernements ; il fixa avec un soin méticuleux les occupations des hommes, la façon dont chacun d'eux devait organiser son existence, les rues qu'il devait suivre afin d'éviter les encombrements, les amis qu'il devait fréquenter, les vêtements qu'il devait porter. Ormuz descendait aux plus petits détails et postait dans les carrefours des surveillants toujours prêts à frapper d'amende les oublieux ou les réfractaires. Et il ordonnait également la vie des bêtes et des choses. Sous peine d'ondées et d'orages, les rossignols ne pouvaient chanter qu'à certaines heures et dans certaines forêts. Il avait décrété, une fois pour toutes, le nombre de petits que chaque femelle devrait couver ou mettre bas, et les fleurs qui devraient éclore dans chaque jardin. Et, cela fait,

il tut persuadé qu'il avait assuré le bonheur de l'humanité.

Mais les hommes, les bêtes et les plantes, qui lui obéissaient le jour, recevaient la nuit la visite d'un être invisible dont ils redoutaient le rire merveilleux. Sur le passage d'Ariman, les fleurs assombries prenaient des teintes et des formes imprévues. Les bêtes sans doute s'ébrouaient et sautaient par-dessus leurs parcs et leurs enclos. Les hommes secouaient leurs chaînes. Toutes les âmes s'éveillaient dans la libre beauté de leur nature.

Je ne connais point de pages d'Almqvist plus brillantes, ni dont l'emportement satirique et révolutionnaire soit plus capable de flatter l'indépendance de ces esprits Scandinaves qui, soumis étroitement aux lois de la cité, ne se ménagent pas moins, dans leur amour de l'isolement, la sombre joie d'écouter le rire d'Ariman. Almqvist exprime à haute voix la revanche silencieuse et solitaire du Suédois sur les contraintes sociales. Point de pays où les décrets dOrmuz soient plus exactement observés ; point de pays où, lorsque passe le nocturne Ariman, les excentriques se donnent plus librement carrière. Mais Almqvist visait l'Eglise et l'Etat, et, comme plus tard Ibsen, il revendiquait contre leur oppression le droit pour chaque être de vivre sa vie. Que la formule, prise à la lettre, nous paraisse ou dénuée de sens, ou parfaitement inhumaine, là n'est pas la question. Lorsque la fantaisie d'Almqvist revêt ce plumage éclatant et navigue à grands coups d'aile, je ne vois plus son bec rapace ni ses yeux de sang.

Parmi ces règlements draconiens, Ormuz avait institué le mariage et placé la femme, cette éternelle mineure, sous la tutelle de l'homme. Il ne dépendit point d'Almqvist que le féminisme suédois naquit avant Frederika Bremer. Malheureusement, du premier coup, il brûla toutes les étapes ; et, tandis que la bonne Frederika, en exaltant leurs vertus familiales et leurs pots de confiture, tâchait d'adoucir le sort des filles célibataires, Almqvist avait déjà fait miroiter à leurs yeux les avantages de l'union libre. Ce fut son scandaleux Det gàr an qui leur apporta l'évangile des temps futurs. Aujourd'hui, on l'explique dans les classes et même dans celles des collèges mixtes. « Chaque nouvelle ère de civilisation, disait Almqvist, constitue le péché mortel que les siècles précédents ont condamné de tout leur pouvoir, de toute leur sagesse, avec toute la force de leur législation. C'est par le crime que l'humanité avance. » Voyons le crime.

Sur un des bateaux du lac Mœlar, un jeune sousofficier, très beau garçon, rencontre une jeune fille qui n'est ni une demoiselle ni une paysanne. Ses galanteries sont d'abord repoussées. Mais, peu à peu, la jeune fille s'apprivoise, et, à la première escale, elle accepte d'aller déjeuner avec lui. Ils entrent au restaurant, « La jeune fille avisa un pot de lavande sur le bord de la fenêtre, en rompit une petite branche, la roula entre ses doigts et respira

Todeur de ses mains. Le sergent, pour ne pas rester inoccupé, en fit autant avec une feuille de géranium. » Ils déjeunent ; mais, au moment de partir, Sarah, très rapidement et très simplement, paie son écot, à l'ébahissement du brillant militaire. Ils regagnent le bateau, et leur conversation continue de plus en plus familière, car ils ont adopté le tutoiement si fréquent en Suède. Nous y apprenons que le père de la jeune fille est mort depuis six ans, qu'elle dirige un atelier de verriers à Lidkœping et qu'elle s'était rendue à Stockholm pour y voir comment on teignait le verre. Le sergent Albert est charmé. « A quoi penses-tu? lui demande Sarah. — Je me demande si tes lèvres ont jamais reçu un baiser. » « Un sourire rapide fut la seule réponse. Elle laissa ses yeux errer sur les rives du Mselar. Il n'y avait dans son regard ni coquetterie ni scintillement de malice, ni rien non plus de romantique ou de céleste. Ce regard n'était pas beau; il n'était pas laid , il était de ceux dont on dit avec contentement : Del gàr an! (Ça va bien!) »

Tout ce début, en dépit de quelques longueurs, me semble d'un ton très juste. Les caractères se dessinent aux sinuosités mêmes de la conversation : celui du militaire, brave garçon, d'apparence un peu fat, en réalité timide, tendre, capable de délicatesse ; celui de la jeune fille, décidé, loyal et pur, avec ce je ne sais quoi d'inquiétant que donne toujours à une jeune fille une expérience précoce des tristesses de la vie. Almqvist a eu le grand art, sans nous la décrire, de nous faire sentir le charme frais et sain, avec un soupçon de vulgarité, mais si

frais et si sain, de cette jeune fille sûre d'elle-même, et dont l'air du Mœlar a fouetté les joues roses. Un beau sang hardi circule agréablement dans ses veines. Elle aime son métier ; son esprit en est plein. (( Voici une belle maison, dira-t-elle : vingtquatre carreaux par fenêtre ! » Surtout elle se montre fière de l'indépendance qu'il lui garantit. C'était la première fois dans la littérature suédoise que la femme s'émancipait par son travail et concevait un autre gagne-pain que le mariage.

Cependant, le sergent la plaint d'être une femme seule et sans défense. « Ne serais-je pas plus à plaindre, lui répond-elle, si j'épousais comme ma mère un homme violent et ivrogne ?... Ce qu'il faut, c'est de ne pas avoir un tourmenteur qui vive sur votre travail et qui gaspille votre argent. » Et elle lui raconte qu'un soir sa mère a jeté, de colère et d'horreur, son alliance d'or dans la rivière. Si elle ne s'y est pas jetée elle-même, c'est à cause de sa fille. « Le pasteur lui disait qu'elle sortirait meilleure de ses épreuves. Hélas ! elle en est sortie plus mauvaise. Elle s'est mise à boire, elle aussi. » Le sergent, qui, Dieu merci, n'a pas lu Amorîna, achève de s'enflammer ; mais, comme il commence à craindre quesacompagne n'ait une peur invincible de l'amour, il a recours au livre des forts, à la Bible : « Rappelle-toi que Dieu nous a dit : « Crois- « sez et multipliez ! » Il tombe mal, car elle a lu la Bible plus attentivement que lui. « Je n'y ai point vu, rispote-t-elle, qu'il nous ait jamais dit que l'homme et sa femme doivent vivre ensemble ! » Et voilà la question posée.

Ils débarquent le soir à Arboga. L'auberge n'a qu'une chambre à leur offrir. La situation devient scabreuse. Dans la classe d'un collège mixte d'Upsal une jeune fille avait été chargée de faire une leçon sur Almqvist. Elle analysa le Delgar an, et, arrivée à la scène de l'auberge, elle dit à ses camarades : « Je préfère vous la lire, plutôt que de vous la résumer, car je ne m'en tirerais pas aussi bien que l'auteur, et vous pourriez croire que je vous cache quelque chose. » Cette élève parlait d'or. La scène justifie l'éloge d'EUen Key que rien dans les écrits d'Almqvist ne peut tacher « le velours blanc des âmes ». Le sergent, qui pense qu'on appréciera sa délicatesse, déclare qu'il ira coucherdans la grange. Mais Sarah de lui répondre : « Si tu avais passé ta vie comme moi dans une chambre où l'on travaille lejouretoù, la nuit, tout le monde couche, tu serais moins gêné. Fais selon ton désir. Si tu restes ici, je t'assure que ce me sera parfaitement égal. » Le sergent en ressentit une impression si écrasante pour son amour-propre qu'il en demeura stupide. Elle ajouta : « Je te prie de ne pas te tromper sur mon compte. » Il se dirigea vers la grange. On ne voulut point l'y loger. Il revint donc dans la chambre où déjà la jeune fille reposait paisiblement. Son sommeil n'était agile d'aucune inquiétude. « Appelle-t-on une chaise vertueuse? grogna-t-il. C'est incompréhensible ! » Et il s'endormit vertueusement sur une chaise.

Le lendemain, Sarah régla sa note avec le plus grand sang-froid. Elle se laissait embrasser par Albert ; mais elle ne souffrait point qu'il payât

rien pour elle. « Je ne veux te devoir que des choses que je ne pourrais pas acheter », lui dit-elle. « Une larme lui pendit aux cils, ne tomba pas, se retira dans son œil et y augmenta la lumière de son regard. » Ils montent en voiture et poursuivent leur voyage. Le sergent, de plus en plus heureux de la confiance illimitée qu'elle lui accorde, a résolu de l'accompagner jusqu'à Lidkœping. Je regrellc qu'il faille trois ou quatre jours pour s'y rendre, car l'auteur s'éternise sous les forêts et prolonge indéfiniment l'entretien des amoureux. Mais c'est dans cette dernière partie que Sarah nous expose toute la thèse. A quoi bon se marier? Mettons en commun notre tendresse, et non notre argent ou nos occupations. « Mariée, j'aurais un nom, mais je n'aurais plus de métier. Je veux me tirer d'affaire seule. » Que peut-on fonder sur un sentiment comme l'amour dont nous sommes si peu les maîtres? Le meilleur mariage, c'est d'avoir un pied-à-terre chez sa femme. « Je te louerai des chambres, et de temps en temps tu viendras souper avec moi. Lorsque tu seras absent, je rêverai de ton retour avec bonheur. Ainsi tu ne me verras pas à mes heures de maussaderie, de migraine ou de fièvre. Il ne faut pas que l'homme soigne celle qu'il aime lorsqu'elle est malade, n

Je n'insiste pas sur leur arrivée à Lidkœping. Comme la mère de Sarah aurait peut-être gêné les combinaisons de sa fille, Almqvist l'a tuée et l'enterre à ce moment précis. Encore un peu et nous allions trébucher dans le mélodrame. Mais les derniers mots nous ramènent au sujet : « Les

chambres te plaisent-elles? » demanda Sarah. Tout le visage du sergent répondit : « Del giir an! Ça va bien ! »

Tel est ce petit roman qui fit explosion en 1889 et que le Chapitre d'Upsal déclara contraire à la morale de la Révélation et aux bonnes mœurs. Il a des parties de chef-d'œuvre, des longueurs fastidieuses, des naïvetés redoutables. Je le trouverais meilleur, si l'auteur, étudiant un cas particulier, n'avait point prétendu en tirer une théorie générale et n'y avait point fourré les rancœurs de son triste mariage. Du point de vue strictement littéraire, il nous découvre chez le plus romantique et le plus romanesque des romantiques suédois la tendance réaliste qui est au fond de la race. Le génie de la Suède n'atteint sa plénitude que dans un juste mélange de réalisme et de fantaisie. Je ne pense pas qu'Almqvist ait jamais créé de figure aussi vivante que Sarah ni aussi réelle. Si étranges et si brutales que puissent paraître ses idées, nous les déduisons toutes de son éducation, de son milieu social, de sa vie laborieuse, de sa nature Scandinave, de cette nature qui, moins complexe que la nôtre, pousse avec une rigueur et une tranquillité puritaines l'honnêteté de ses paradoxes jusqu'à leurs plus absurdes conséquences. Sarah, c'est un esprit simpliste, une volonté rugueuse, une âme loyale et tendre, mais sans velouté, dans un beau corps sain.

Le Bel gàr an exc'iio. la verve des continuateurs. Le romancier Auguste Blanche et le Finlandais Snellman en donnèrent des suites amusantes ou qui se

piquaient de l'être. Mais il y en avait une à laquelle on ne songea point et qu'Almqvist avait lui-même indiquée dans un passage où l'observateur l'emportait sur l'idéologue. A mesure que les deux jeunes gens se rapprochent du terme de leur voyage, il note que Sarali montrait plus de soumission à ce que voulait Albert. Voilà la vérité! La jeune fille, qui ne tremble pas devant la vie, perd son assurance devant l'amour. Elle a beau se répéter que son indépendance est une force; du moment qu'elle aime, cette indépendance ne lui apparaît plus que sous la forme menaçante d'une solitude oii elle pourrait retomber. Ce n'est pas l'existence qui l'elTraie, c'est l'inconnu de l'amour. Elle a besoin de se sentir protégée, fût-ce par des lois insuffisantes, contre les risques farouches qu'elle entrevoit dans l'ombre. Elle se rend compte qu'en sauvegardant sa liberté elle ferait un marché de dupe. Je souhaiterais donc que Sarah se repentît d'avoir converti Albert dès qu'elle comprend qu'il était trop intéressé à se laisser convertir. Et leur double revirement formerait la suite logique et la fin heureuse ou misérable de leur aventure.

Mais, s'il y gagnerait en vérité morale et en beauté littéraire, le Del gcir an y émousserait sa vertu combative. Son inachevé stimulait les esprits. Il provoquait d'autant plus les discussions qu'il offrait à ses partisans assez d'erreur pour les obliger de combattre, et à ses adversaires assez de vérité pour exaspérer leur colère. Depuis soixante-dix ans, hommes ou femmes, tous les

féministes suédois relèvent d'Almqvist. C'est sur le terrain de son Del gàr an que se sont livrées leurs batailles. Sarah a vu s'ouvrir successivement devant elle presque toutes les carrières. Elle a obtenu le droit de vote municipal à Lidkœping. Elle fait partie du Conseil Scolaire et du Conseil Paroissial. Mais, plus forte peut-être dans les déceptions de Tamour, je crois qu'elle est restée aussi faible devant ses illusions. Pas plus que la discipline d'Ormuz, l'individualisme d'Ariman ne saurait assurer le bonheur de l'humanité.

(( La plus grande et la plus noble épreuve à laquelle on puisse soumettre une créature humaine, disait un jour Almqvist, c'est de l'aimer. » Ses écrits les plus médiocres étincellent ainsi de pensées ingénieuses ou profondes. Je suis surpris qu'on n'en ait pas fait un recueil qui le placerait au premier rang des moralistes suédois.

Il y en aurait d'exquises, comme celle-ci : « Quand

les petites choses de la vie nous manquent, elles

nous donnent l'impression qu'il nous manque

quelque chose d'immensément grand. Quand nous

^les possédons, elles nous semblent des riens. »

Il y en aurait de pittoresques et d'humoristiques, comme celle-ci : « Chez nous. Suédois, les bêtes domestiques sont plus rares que dans les autres pays. Les bœufs et les vaches ont une empreiiile de respectabilité. Ils incarnent l'utilité terrestre. Ils

ont l'air de fonctionnaires. Les bonnes vaches hollandaises se laissent traire en levant vers le ciel des yeux rêveurs. Mais c'est avec la même solennité qu'elles laissent tomber des crottes. Ces bêtes n'ont pas le ressort élastique des poissons fugitifs et des oiseaux sauvages qui participent de notre nature. »

11 y en aurait qui serviraient d'épigraphe aux pages les plus héroïques de l'histoire suédoise : (.( Nous avons tous une aune en fer qui, au dedans de nous-mêmes, nous tient droits et raides. Mais, embrasée, elle devient de l'acier et se plie facilement sous une main nerveuse. »

Il y en aurait qui furent prophétiques : « L'ouvrier pauvre sera le plus dangereux parce qu'il est le plus nombreux; et ce sera ta faute, homme puissant ! »

Il y en aurait de sublimes : « 0 Dieu, j'aime ton pauvre fils et tous tes autres fils ! »

Et l'on irait aussi en chercher dans ses vers, dans ses vers intraduisibles qu'il mettait lui-même en musique et qui n'étaient qu'une musique de l'âme : « Si d'entre milles étoiles une seule te regarde, crois en elle, crois dans l'éclat de sa prunelle. Tu ne vas pas seul. L'étoile a des milliers d'amis : tous te regardent, te regardent par amour d'elle. »

Ses courtes poésies sont souvent comme l'irradiation soudaine et rapide d'un sentiment qui n'est pas exprimé ou d'une idée qui reste invisible. J'en sais d'adorables.

« Pourquoi es-tu venue ce soir, dis ? — Je suis venue pour te voir, toi! — T'en retourneras-tu ce soir, dis? — Non, je ne te quitterai pas, toi ! —

Resteras-tu toute la nuit, dis? — Oui, toute la nuit, je resterai chez loi. — Nous allons mettre notre foin en meules. — De plus beau foin sur pré, personne ne possède. — Les roses les plus rouges, nous les ramasserons au râteau — Et nous en ferons un grand lit. — Donne-moi la main et portons-les. — De plus belles mains dans le pré, personne ne vit. — Non, plus doucement! Cueille-les plus gentiment ! — Etends l'herbe avec soin. — Et là-dessus nous allons faire une danse, une danse! »

Ses poésies plus longues tournent vite au symbole. On y reconnaît, encore mieux que dans ses traités et ses nouvelles, le passage lumineux et fluide des visions de Svedenborg. Elles ont parfois quelque chose de mystique, de précieux et de contourné, mais qui n'est pas sans grâce. Parfois l'idée s'en dégage comme une eau pure qui a roulé le long de stalactites bizarrement colorées. Dans un de ses poèmes, une nymphe, poursuivie par un mauvais géant, est atteinte et frappée. Son front saigne. Une goutte de sang se mêle à une larme de ses yeux. Cette larme qui ne peut monter vers le ciel à cause du sang dont elle est alourdie, et qui reste suspendue dans l'espace, « cette larme est le monde où tu vis, mon ami... » Et c'est aussi l'œuvre d'Almqvist: desfantaisies éthérées qui sont retenues par leur poids d'erreur, un amour de l'humanité qui traîne un féroce égoïsme...

Et ce fut peut-être toute sa vie.

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