CHAPITRE II
SELMA LAGERLOF
Selma Lagerlôf est à l'heure actuelle la figure pcuL-étre la plus grande, à coup sur la plus suédoise de la littérature suédoise. Elle ne nous doit rien, ni à nous, ni aux Anglais, ni aux Allemands. Elle est admirablement autochtone. Elle s'est mise tout entière dans ses romans et ses nouvelles, avec sa fantaisie et sa compréhension pitoyable des êtres et des choses ; mais elle y a mis d'abord tout le romanesque de la Suède. Celte femme si originale a commencé par l'œuvre la plus impersonnelle, une de ces œuvres qu'un peuple applaudit, parce qu'il s'y applaudit lui-même. Jamais la théorie de Taine ne s'est mieux confirmée que dans le petit canton Scandinave où fut écrite la Saga de Gôsta Berling. Son auteur a été vraiment la voix de la terre et la bouche du vent. Je reconnais en elle,
pur de tout alliage étranger, un mode éternel de la sensibilité et de l'imagination du Nord.
En 1891, la Suède eut une aventure. Cette vertueuse douairière, dont le cœur battait si calmement entre ses lacs et ses forêts, s'éprit d'un bohème ivrogne, tapageur, prêtre défroqué, coureur de cotillons, beau parleur, romantique effronté, qui lui était présenté par une demoiselle du Vermland, institutrice. Ce fut la même histoire que chez nous, lorsque, sept ans plus tard, la France n'eut d'yeux et d'oreilles que pour l'éblouissant et retentissant Cyrano de Bergerac. Le Gôsta Berling de SelmaLagerlôf fut le Cyrano de la Suède; mais il lui ressemble comme les aiguilles d'un pin au panache d'un mousquetaire. Des raisons analogues expliquaient leur succès : lassitude des imitations étrangères, — la France en avait assez d'Ibsen, la Suède en avait assez de Zola; — dégoût du symbolisme et du pessimisme ; retour au romanesque national, et, en Suède comme en France, fusée suprême, imprévue et prestigieuse d'un romantisme qu'on croyait éteint. Ajoutez que la Suède aime les lectures en famille le soir et que, depuis quelque temps, les livres qu'on pouvait lire à haute voix se faisaient rares. Il se trouva que ce mauvais sujet de Gôsta Berling était tout de même un homme d'assez bonne compagnie. Quand il entrait, on n'était pas forcé de coucher les enfants. On lui pardonnait ses fredaines qui sentaient la forêt et le terroir. Il était trop Suédois pour être immoral.
Par quel hasard la jeune institutrice Tavait-elle
rencontré sur le chemin de son école ? Elle nous a raconté elle-même la genèse de son livre, et comment sa tète d'enfant devint la ruche oùse réunirent et s'organisèrent toutes les légendes d'une vieille province. Depuis longtemps, ces légendes éparpillées volaient à travers le pays et frappaient aux fenêtres des manoirs, des forges, des presbytères, des demeures d'ofFiciers. On les entendait, on les écoutait ; mais personne ne songeait à les recueillir. Qu'elles étaient belles pourtant et délicieusement terribles, ces histoires de revenants, d'apparitions, de voitures diaboliques que ramènent dans l'ombre deux énormes taureaux noirs, et d'enlèvements en traîneau par des nuits glacées où hurlent les loups ! Peu à peu, attirées l'une à la suite de l'autre, comme, après la saison, des abeilles qui ont subodoré la récolte du miel, elles se groupèrent sur une humble ferme aux maisonnettes ombragées ; et là, leur farouche essaim bourdonna autour d'une petite fille maladive dont le plus vif plaisir était d'apprendre tout ce qui s'était passé au monde de grand et de merveilleux. L'enfant devait avoir déjà ces yeux que j'ai tant admirés dans le visage de la femme : des yeux limpides, attentifs, bienveillants et graves, des yeux qui se posent sur vous comme des cercles de lumière et qui sont prenants comme des mains, de ces yeux d'enfant né le dimanche dont on dit, aux pays du Nord, qu'il voient les invisibles. Elle ne courait pas ; elle ne se mêlait pas aux jeux de ses compagnes. Ce n'est pas la première fois qu'on peut remarquer quel bon usage la Nature sait faire de la débilité d'un
enfant. Aux petits êtres drus, qui s'enfoncent et se roulent dans ses herbages, elle préfère maternellement de chétives créatures dont elle façonne Fâme à recevoir ses secrets. Toute sa poésie se distille en ces vases solitaires qui doivent à leurs apparences fragiles d'être moins heurtés, et qui la gardent mieux.
La petite fille grandit. Elle n'oublia rien des vieux contes ; mais elle entrait dans l'âge oii le pain du voisin nous semble toujours meilleur que celui de notre four ; et son imagination jeta sa gourme à travers les Mille cl Une Nuils et les romans de Walter Scott. L'ambition d'écrire lui était venue. Elle broda des aventures à la Simbad et à VIvanhoé, et ne songea pas encore à utiliser ces histoires familières et presque familiales qu'il lui paraissait bien que l'univers entier connaissait, puisqu'on se les répétait à vingt lieues autour d'elle. Il lui fallut gagner sa vie. Elle partit pour Stockholm et y prépara ses examens d'institutrice au milieu de gens très corrects qui cachaient comme une inconvenance ce qu'ils pouvaient avoir d'original et qui s'appliquaient consciencieusement à se ressembler tous. L'humanité de sa province était autrement riche en couleurs et en saillies ! Elle éprouva dans cette Suède assagie, méthodique, uniforme et compassée, la même impression de froid que dans un ancien château transformé en bureaux de préfecture et dont les fresques, jadis violentes, ont disparu sous un bel enduit de chaux administrative.
Cependant elle suivait des cours de littérature. Un jour qu'elle sortait d'une leçon oii le profes-
seur avait parlé de Runeberg et de Bellman, tout à coup elle pensa que le monde de son Vermland n'était ni moins singulier ni moins curieux que les guerriers du roi Fialar et que les buveurs insouciants dont le poète suédois a jonché les tavernes de Stockholm. Et elle vit l'œuvre à faire.
Dès qu'elle la vit, la rue se mit à vaciller sous sespas; lalongue rue se leva vers le ciel ets'abaissa. La jeune fille dut s'arrêter jusqu'à ce que le trottoir eût repris son équilibre. Elle regarda les passants qui continuaient de passer et s'étonna grandement qu'aucun d'eux ne se fût aperçu du miracle. Personne, en effet, parmi ces gens corrects, bureaucrates, rentiers, clergymen ou majordomes qui se promènent endimanchés dans Stockholm comme de riches bourgeois font leur cure dans une station thermale, personne n'avait soupçonné que leur rêve à tous, leur vieux rêve mai apprivoisé d'aventures et de saouleries héroïques, s'était réveillé et battait furieusement des ailes sous le corsage d'une obscure étudiante aux grands yeux bleus. Elle le porta près de dix ans sans lui donner sa volée. Pendant près de dix ans, elle couva dans son cœur cette protestation contre la Suède officielle et platement réaliste. De tout ce qu'elle voyait, de tout ce qu'elle entendait, de tout ce qu'elle lisait, poésie, romans et même romans-feuilletons, elle nourrissait l'oiseau sauvage. Elle conçut d'abord l'idée d'un poème, puis d'un drame. Mais le théâtre et les vers entravaient l'indépendance de sa fantaisie. Et elle finit par lâcher son Gôsia Bcrling comme il lui était venu, ivre de punsch et de
liberté, tout imprégné des senteurs de la terre. Ce n'était pas un roman ; ce n'était pas un recueil de nouvelles : c'était une saga délirante, une folie du Nord. La Suède tressaillit et dans son enthousiasme sentit craquer son vernis de correction.
Le Vermland, dont le cœur bat dans ses mines et dont la tête se voile du mystère des grands bois, est de toutes les provinces suédoises celle où s'accusent le plus fortement l'humeur aventureuse et fantasqueetla brutalité mélancoliquequ'on retrouve toujours au fond de la race Scandinave. Il l'était surtout vers 1820; et le Vermland de Gôsia Berling reste dans les souvenirs de la Suède une espèce de Gascogne romantique, passionnée, superstitieuse et libertine, — si toutefois il est permis de concevoir une Gascogne du Nord !
Sous une végétation extraordinairement touffue d'inventions romanesques, la réalité historique apparaît à chaque instant dans l'œuvre de Selma Lagerlôf comme la tête du granit dans la forêt suédoise. Il n'y eut pas une seule famille du Vermland qui, à la lecture de Gôsîa Berling^ n'y reconnût un de ses ancêtres. Ces personnages imaginaires devinrent du soir au lendemain des grands-pères, des grand'mères, de vieux oncles, de vieilles tantes parfaitement authentiques. J'ai feuilleté les Souvenirs du Vermlandais Lilljebjôrn, qui ne sont ni d'un romancier, ni même d'un artiste, mais d'un homme aimable, et qui nous racontent, avec autant d'exac-
titutle que de simplicité, la vie du Vermland au commencement du dix-neuvième siècle. Toute l'étrangeté du Gôsta Berling se dissipe à cette humble lumière.
Un pays de bois et de lacs ; des demeures seigneuriales au toit surélevé, aux cheminées en fer, aux fenêtres basses avec des petits carreaux verdâtres encerclés de plomb où n'entre qu'un jour parcimonieux ; de grands vestibules, des escaliers étroits et raides, des tapisseries sombres, des meubles lourds. Autour de ces maisons, a qui nous paraîtraient aujourd'hui un peu tristes », des cabanes clairsemées de paysans, çà et là une vieille église, un presbytère, une forge près d'une eau grondante, quelques routes oii défilent des convois de charbon et de fer, et l'ombre opprimante des forêts. « La terreur y était assise, écrira Selma Lagerlôf, et y chantait ses runes diaboliques... Je le sais, moi qui vous parle, je le sais : on mit de l'acier dans mon berceau, des braises dans mon premier bain, et j'ai senti plus d'une fois sa main de fer sur mon cœur... » Tous les Vermlandais, et Lilljebjôrn, l'ont sentie comme elle.
Leur étonnante hospitalité n'était qu'un moyen d'y échapper : « Je ne puis compendre, s'écrie Lilljebjôrn, comment, dans un pays où il y avait si peu de grands propriétaires et de haute noblesse, on arrivait à tant voyager et à tant recevoir ! » Des gens qui venaient pour un jour restaient des années. Point de maisons où l'on ne fût sûr de rencontrer des hôtes et, parmi ces hôtes, des parents, car les arbres généalogiques s'étendaient et se ramifiaient
sur toute la province. La table était simple, mais abondante. On ne servait que d'un vin, mais excellent. Le dîner fini, les bols de punsch aromatique flambaient, et le plancher du salon se jonchait de gants jetés par les messieurs qui retenaient ainsi leur place de danse. Il s'avançaient, les cheveux coupés courts, sauf une mèche au-dessus du front nommée coup de vent ou crête de coq. Leurs vêtements étaient tissés à la maison. L'habit à la taille courte et aux pans très longs s'ouvrait sur un gilet de soie et sur un jabot tuyauté. Le col raide de la chemise leur montait jusqu'aux coins de la bouche. La haute cravate blanche, qui s'enroulait autour de leur cou, cachait presque leur menton et touchait même le bout de leurs oreilles. Les femmes, le chignon retenu par un grand peigne aux appliques de bronze ou d'or, le visage encadré de boucles tombantes et piqué de mouches noires, le col nu, les bras nus, sans corset, portaient une jupe étroite, des draperies souples, des bas à jour et des souliers de satin. On dansait jusqu'à l'aube. Les sons aigus des clarinettes ne se taisaient qu'au bruit des traîneaux qui carillonnaient dans les cours. On dansait partout. A Karlstad, petite ville de militaires en retraite et de commerçants retirés, dont les rues ne voyaient passer que d'interminables troupeaux de porcs, on dansait toutes les nuits aux chandelles. On dansait même chez les paysans qui mangeaient du pain d'avoine et des pois jaunes, mais qui lampaient l'eau-de-vie dans des gobelets d'argent. Et l'on buvait, comme on dansait, avec fureur.
Quand je parcourais ces Souvenirs de Lilljebjôrn,
j'étais tenté de lui poser la même question que Sclma Lagerlôf aux vieilles femmes qui lui racontaient des histoires : « Etait-ce donc bal chaque jour tant que dura votre brillante jeunesse? » Mais, de temps en temps, l'aimable vieil homme m'avertit, d'un mot discret, qu'il ne faut point se laisser éblouir parce miroitement d'insouciance et déplaisir : « La gaîté qu'on remarquait en moi m'empêchait simplement d'entendre mon slàmning intérieur. »
Le fond des âmes est rude et triste. Ni la danse ne suffit à étourdir, ni l'ivresse à endormir leur farouche langueur. Elles vivent dans des alternatives d'exaltation et d'affaissement. La monotonie des hivers et de la forêt leur donne une insatiable soif d'émotions violentes. Hors de leur tâche quotidienne, ces gens du Vermland ne conçoivent la vie qu'en romantiques débridés qui suppléent à l'insuffisance des événements par l'extravagance souvent puérile de leurs imaginations. La plupart des personnages dont Lilljebjôrn nous dessine la silhouette sont moins des originaux que des excentriques, comme cet Hillring si fier de sa fortune qu'il faisait ratisser sur des draps étendus dans sa cour l'argent de son coffre-fort, sous prétexte de l'aérer. Leur fièvre d'aventures les emporte au galop de leurs chevaux vers des chasses de bêtes ou des batailles d'hommes. « Les tempéraments étaient encore si sauvages que, les jours de foire, une garde militaire devait renforcer la police locale ; et jamais cependant une foire ne s'achevait sans rixe sanglante. » Les combats s'engageaient parfois de
commune à commune. Un jour, des officiers, qui convièrent leurs amis à ce noble spectacle, attendirent sur la glace un passage de paysans. Les paysans dans leurs lourds traîneaux tâchèrent de les cerner. Mais ils furent mis en déroute, « car les messieurs maniaient supérieurement leurs chevaux et leurs fouets de crins », « Je me suis souvent étonné, ajoute Lilljebjôrn, que la haine entre les classes ne fût pas plus amère et ne se manifestât que sous l'influence de la boisson. »
Les seigneurs les plus huppés, les maîtres de forge, tiennent à honneur de rosser leur prochain. Mais ils éprouvent tous la crainte du diable et des sorciers. Lilljebjôrn se rappelle des arbres desséchés, morts, qui restaient debout près des fermes, parce qu'aucun homme, si courageux fût-il, n'osait les abattre. Il passait lui-même pour avoir son fantôme précurseur, c'est-à-dire pour être un de ceux qu'on voit quelque temps avant qu'ils ne paraissent en personne. A force de vivre dans le surnaturel, les Vermlandais avaient fini par en considérer l'angoisse comme une épice nécessaire au plaisir de la vie. Ils s'ingéniaient à s'épouvanter et jouaient avec leurs propres épouvantes. Le goût des déguisements et des farces macabres, répandu dans toute la Suède, atteignait au Vermland des proportions invraisemblables. On cite l'exemple de cavaliers, frottés de soufre, montés sur leurs chevaux noirs, qui traversaient la nuit la cour des fermes ; et les habitants terrifiés se précipitaient sur leurs livres de prières. L'un d'eux, officier ou maître de forges — je tiens l'anecdote de Selma Lagerlôf qui en a
tiré une nouvelle — ayant appris qu'une pauvre vieille femme venait de mourir et que sa bière avait été déposée sous une grange, fit trois fois le tour de la ferme, descendit de sa monture, franchit le seuil de la grange, en ressortit, en refît trois fois le tour et disparut. Devant le cercueil vide, on crut que le diable avait emporté le cadavre. Quelques jours plus tard, on le retrouvait dans la paille.
Ce caractère de mystification lugubre, pimentée de sacrilège, n'a point survécu aux superstitions dont les yeux de folie luisaient alors dans l'ombre des bois comme ceux des loups, des ours et des lynx. Mais le V^ermlandais a gardé son insouciance du lendemain, son besoin de gaîté môme factice, ses bizarreries d'humeur, son amour du mystérieux. Enfant gâté de la Suède, elle lui pardonne sa turbulence en faveur de la poésie lyrique et de l'idéal romanesque qu'il lui a donnés.
Tel était le petit monde où nous introduit Gôsta Berling. On ne reprochera pas à Selma Lagerlôf d'en avoir atténué la rudesse ! Je n'oublie pas qu'elle écrit un conte, une légende, une saga, et qu'on ne prend au sérieux ni les ogres des contes ni les diableries des légendes. A une condition cependant : c'est que l'artiste, dans sa façon de nous les peindre, ne les ait pas lui-même trop pris au sérieux. Or, Selma Lagerlôf , sous les emportements de sa fantaisie, reste grave ; et dans l'ombre fantastique qui accompagne ses personnages, on
reconnaît toujours la vérité de leurs attitudes. Quelle galerie de portraits à accrocher aux murs d'un vieux manoir suédois ! D'abord, le capitaine Christian Bcrgh, « haut comme le pic de Gurlita et bête comme un Troll de montagne ». Il insulte sa bienfaitrice en plein diner de Noël et, l'instant d'après, il se roule à ses pieds. Près de lui, le colonel Berencreutzaux moustaches blanches toujours humides de punsch. Du temps qu'il se battait en Allemagne, on dit que, la moitié de son régiment étant tombée et Bernadotte lui ayant dépêché l'ordre de se replier en arrière, il fit répondre à Son Altesse Royale « qu'il se battrait jusqu'au dernier homme et qu'il se retirerait avec le reste ». On ajoute que le prince, offusqué d'une telle bravoure, lui donna son congé sans retraite ni faveur. Depuis, il vit et se goberge aux frais d'une maîtresse de forges, la commandante d'Ekebu, qui recueille dans une aile de son manoir les aventuriers sans famille et les pères de famille en rupture de bans. Mais ce matamore vermlandais, cousin Scandinave des demi-soldes de Balzac, a tout de même des sentiments et de la délicatesse. Il vient, deux ou trois fois par an, faire une partie de cartes sur la tombe de son camarade Acquilon qui s'est suicidé pour avoir perdu au jeu tout le bien de sa femme et ses enfants. Et quand son ami, le prêtre défroqué Gôsta Berling, enlève la belle Marianne Sinclair, Berencreutz, qui conduit le traîneau, se détourne discrètement du couple enlacé et s'absorbe dans la contemplation de la Pléiade. A côté de ces reîtres, le musicien Lilliécrona avance, sous une
épaisse chevelure, une grosse tête laide et lourde avec des yeux mélancoliques. Il possède, à douze heures de marche, une bonne maison, une femme charmante et de beaux enfants ; mais il ne peut se détacher d'Ekebu, parce que son esprit a besoin de décors changeants, de richesse, d'aventures et de rumeurs. Désordre et Génie !
Ces gens et leurs dignes compagnons, qu'on appelle les Cavaliers comme on les appellerait les Mousquetaires, ne sont que des bohèmes, et qui, pour la plupart, ont passé la cinquantaine. Mais, dans la société suédoise, le rôle des jeunes gens est très effacé. Le barbon, promu à la dignité d'oncle, a tous les privilèges et jouit d'étranges immunités.
Quant aux notables du pays, s'ils s'appliquent, dans leur féroce individualisme, à différer le plus possible les uns des autres, ils se ressemblent tous par un étonnant mélange d'enfantillage et d'àprcs instincts. Les uns ont, si j'ose dire, la moitié du corps prise dans la légende. Mais comme il est facile de les en dégager! Voyez Sintram, le méchant maître des usines de Fors, tête chauve, face grimaçante et des bras de singe. C'est l'homme qui fait le mal pour le mal, avec l'impunité des gens dont une crainte superstitieuse, dans un pays de solitudes, protège et favorise les dévergondages de vanité et les sombres lubies. Son grand plaisir est de se déguiser en diable et d'épouvanter les femmes. Il n'attache à son service que des coquins, des batailleurs, des servantes querelleuses et menteuses. « Il excite les chiens jusqu'à la rage en leur enfonçant des aiguilles dans le museau. »
Voilà le trait légendaire ; et voici la vérité : « Il vit, heureux et content, au milieu des gens haineux et de bêtes furieuses. » Je crois à ce croquemitaine.
Les autres me rappellent, avec moins de bonhomie, les squires campagnards de Fielding, « ces girouettes, disait Taine, qui sifflent et grincent à tous les coups de vent de toutes les passions ». Melchior Sinclair, le riche propriétaire de Bjorne, gros homme apoplectique, dont le rire, la colère et l'ivresse ont les mêmes éclats retentissants, a surpris, aux dernières lueurs d'un bal sa fille dans les bras de Gôsta Berling. Sans dire un mot, il court à son traîneau, où sa femme toujours terrorisée l'attendait, assène un si violent coup de fouet à son cheval que la bête part ventre à terre, rentre chez lui, fait verrouiller les portes, et quand Marianne, son orgueil et son amour, vient supplier qu'on lui ouvre, il la laisse seule en souliers de satin dans la neige et dans la nuit. La jeune fille a été sauvée par les Cavaliers. Le père, qui n'a pas achevé de cuver sa fureur, vendra ses meubles, son bétail, ses instruments de labour et jusqu'à son domaine pour ne lui léguer que ruine et dévastation. Mais, au milieu de cette vente à l'encan qui le venge mieux qu'un massacre, la nouvelle que son ennemi, le prêtre de Brobu, pourrait tout acheter lui tire des rugissements. Il culbute le comptoir, se rue contre les acheteurs, les pourchasse de salle en salle dans une indescriptible panique; et, lorsque le dernier a sauté le seuil, il s'enferme, se jette sur un matelas, s'endort et se réveille le lendemain matin, frais,
souriant, rasséréné, riche de bonne humeur et de patience. « Tâche de remettre tout en ordre ici, ditil à sa femme. Je vais chercher Marianne. — Oui, cher Melchior, il sera fait comme tu désires. » Le cher Melchior se met en route pour Ekebu. « 11 eût été difficile de voir un vieux maître de forges d'aspect plus bienveillant et plus noble. » Ce rustre impulsif n'est point un personnage de conte. Il ne me paraît pas même outré, tant la littérature et la vie Scandinaves nous familiarisent avec ces âmes opiniâtres et fantasques dont les brusques revirements confinent si souvent à la folie.
Les femmes sont aussi rudes et de caractère aussi abrupt. La commandante d'Ekebu, maîtresse de sept forges, la plus puissante dame du Vermland, tout à fait grande dame dans la salle à manger de son manoir, fume la pipe derrière ses convois de fer et sacre comme un roulier. Forcée jadis par ses parents d'épouser le commandant Samzélius, elle l'a trompé sans vergogne. « L'anguille vivante se tord sous le couteau : femme contrainte prend amant ! » Et quand sa mère, descendue des hautes forêts d'Elfdalen, est venue lui reprocher son inconduite et la maudire, elle a souffleté sa mère. Au dîner de Noël, où Christian Bcrgh lui crie son déshonneur, et donne ainsi à la haine du mari — qui a hérité des biens de l'amant — • l'occasion d'une vengeance patiemment désirée, elle regimbe, et, sous l'outrage du passé qu'on lui jette à la face, sa voix exulte, ses yeux rayonnent, ses joues s'empourprent d'un sang oii bouillonnent encore l'ivresse et l'orgueil de son ancien amour.
Chassée de son domaine, reniée par ceux dont son expérience pitoyable des faiblesses humaines hospitalisa les vices et la misère et qui, forts d'une approbation tacite de Samzélius, demain dilapideront ses forges, ployant sous la besace de la mendiante et plus encore sous la malédiction de sa mère, elle montera d'un pas lent vers les forêts d'Elfdalen où la vieille femme attend...
On lui dit que sa mère était à la laiterie. Elle y alla et, sur le seuil, s'arrêta muette. La vieille femme, qui avait quatre-vingt-dix ans, atteignait avec effort les bassines de cuivre et, l'une après l'autre, les écrémait. Elle ne parut pas s'apercevoir de sa présence; mais, au bout de quelques minutes, elle dit d'une voix étrange : « Ce que je voulais t'est donc arrivé ? » Sa fille essaya de lui répondre; mais la vieille femme était devenue sourde. Après un long silence, elle reprit simplement : « Tu peux m'aider. » Et elle ajouta : « Dorénavant tu te chargeras de cette besogne. » Elle ne l'avait jamais confiée à personne, et Margareta Samzélius sut alors que la vieille femme lui avait pardonné... Il ne faut pas hésiter à voir dans ces deux femmes une des plus fortes créations du génie Scandinave.
Les jeunes filles ont, ellesaussi,la mainprompte, les passions vives, desrévoltes farouches. Marianne Sinclair a baisé Gôsta Berling sur les lèvres ; et, l'instant qui suit: « Je voudrais, lui crache-t-elle au visage, que Gôsta Berling fût mort, mort! » Quand son père lui ferme sa porte : « Ecoute ce que je te dis, toi qui bats ma mère, s'écrie-t-elle : tu pleureras, Melchior Sinclair, tu pleureras! » Et, sa pelisse re-
jetée, elle se couche sur un monceau de neige en songeant avec une joie sauvage que, le lendemain, son père la trouvera là, morte et vengée.
Anna Stiernliœk souffleté dans un bal Gôsta Berling, qu'elle déteste autant qu'elle l'adore. La nuit même il l'enlève. Longtemps après qu'ils ont renoncé l'un à l'autre, elle apprend que la jeune comtesse Elisabeth Dohna s'est éprise de lui. Elle va la trouver, lui raconte toute l'histoire de ce prêtre défroqué, l'amène à le chasser sous ses propres yeux. Mais, à peine Gôsta Berling a-t-il reçu l'avanie, qu'elle se tourne rudement vers Elisabeth : « Et maintenant, c'est fini, notre amitié! Ne crois pas que je te pardonne d'avoir été cruelle pour lui. Tu l'as chassé, blessé, insulté; et moi je te suivrais de bon cœur en prison et, s'il le fallait, au pilori... — Mais alors, pourquoi as-tu parlé ? — Parce que je ne voulais pas, entends-tu bien, qu'il devînt l'amant d'une femme mariée ! »
La plus tendre, la plus exquise de toutes, la sœur du comte Henrik, cette fragile petite sainte d'Ebba Dohna, qui a grandi dans l'attente du Christ et de son règne millénaire, s'expose volontairement à la mortelle humidité du crépuscule pour se guérir à jamais d'un amour indigne d'elle.
Les mœurs d'un pareil monde manquent forcément d'urbanité. Sauf à table etau bal, les femmes se tiennent dans une salle où elles devisent, les hommes dans une autre où ils s'enivrent. L'individu songe si peu à rentrer ses piquants, qu'il les exagère et les darde comme une fière parure. Les intérêts ne se masquent point d'hypocrisie, ne se voilent
même pas d'une ombre de pudeur. Les U ggla , pour se sauver de la ruine, ont jeté leur dévolu sur une bru très riche. Mais celle-ci, sans leur crier gare, vient de publier ses bans avec un vieillard aussi riche qu'elle. Consternés, ils voient déjà leurs meubles vendus. Que faire ? Enlever la fille et la dot! Gôsta Berling accepte riionnête commission ; et, lorsqu'il la ramène au milieu de la nuit, tous, attirés par le carillon du traîneau, s'élancent hors de la maison et s'écrient : « Il Ta ! Il Ta ! Vive Gôsta Berling!» Il me semble entendre cette même joie rauque dans la gorge de pirates Scandinaves, qui assisteraient au débarquement d'une fille volée et toute chargée de bijoux.
Les femmes ne doivent leur rang et leur fortune qu'à la condescendance des hommes. La commandante d'Ekebu n'a qu'à lever le bout du doigt pour que le Gouverneur, l'Evêque, le Chapitre et le Tribunal dansent la polska sur la place de Karlstad. Mais que son mari brandisse le poing et la chasse, elle n'est plus qu'une mendiante dont ceux qui l'ont connue et qui la plaignent s'écartent discrètement. Et pourtant c'est la femme, plus laborieuse, mieux équilibrée, qui se montre souvent la plus capable de gérer et d'administrer petits et grands domaines. Son œuvre a fait de la demeure au toit de chaume des Lilliécrona un foyer dont la lumière rayonnante, transfigure quelques arpents de terre en humble paradis : « Ni lac, ni chute d'eau, ni parc, rien d'extraordinaire; mais tout est beau parce que tout y respire la tranquillité et la douceur domestiques. La vie y est couiiuode. Ce qui la rend ailleurs
pénible et malaisée s'y trouve aplani... La maîtresse est bonne et sage. Ses regards tombent sur toutes les choses comme une bénédiction. Elle gouverne et elle règne, et, là où elle est, tout doit pousser et prospérer... » C'est la femme qui maintient debout les maisons ébranlées par le malheur. Pendant que le capitaine Lennart, condamné pour un vol qu'il n'a pas commis, attend son heure de libération, sa femme, « la sévère maîtresse de Helgœseter, » élève ses enfants, afferme de nouveaux domaines, fortifie son patrimoine et le respect de son nom. D'ailleurs, les expéditions des Gustave-Adolphe et des Charles XII ont depuis longtemps formé la femme suédoise à remplir toutes les charges du propriétaire. Les hommes ne l'en traitent pas moins comme une servante ou comme une proie.
Mais ils ne se battent pas pour elle. La petite comtesse Elisabeth Dohna, insultée par les Cavaliers dont elle a repoussé l'invitation à la danse, est contrainte par son mari de leur offrir des excuses et même de leur baiser la main. Je sais bien que le mari, cet Henrik Dohna, n'est qu'un abominable pleutre, une caricature de la haute noblesse, où s'est peut-être glissé un peu de l'esprit égalitaire du Vermland. Mais je remarque que la fureur de Melchior Sinclair se détourne prudemment de Costa Berlingpour s'appesantir sur sa fille Marianne. Ces hommes, des officiers, des nobles, des maîtres de forges, des héros de roman, je cherche en vain « leurs redoutables épées ». Ils n'ont que des poings, des poings de rustres, qu'ils exercent contre des charbonniers, dont ils menacent des femmes, mais
qu'aussitôt qu'une femme est entre eux ils fourrent dans leurs poches.
J'en ai plus d'une fois discuté avec des Suédois : nous ne parvenions pas à nous entendre. Notre duel, le duel des Rodrigue, des Don Sanche, des d'Artagnan, des Cyrano, leur paraît un usage aussi sot que barbare. Ils ne comprenaient pas qu'on ne pardonne à un homme ses excentricités et ses violences que dans la mesure des dangers qu'elles lui font courir. Les pires infractions aux lois morales ou sociales s'ennoblissent à regarder fixement le hasard de la mort. Les brigands de Schiller bravaient au moins la pendaison. Les cavaliers d'Ekebu boivent, mangent, godaillent — tout le livre exhale une odeur de punsch et d'eau-de-vie à la bigarade — malmènent les femmes, enlèvent des filles ; mais ils ne risquent qu'un mal de tête ou une indigestion. Lorsque la commandante d'Ekebu est jetée hors de chez elle, pas un ne se lève, sauf Christian Bergh qui lui demande ce qu'il doit faire ! Le méchant Sintram leur avait troublé la cervelle ; ils la croyaient engagée par un pacte avec le diable à les livrer, l'un après l'autre, à la damnation. Soit ! Pas un n'ose aventurer, sur un geste chevaleresque^, le salut de son âme. Pour me servir d'un mot de Barrés, nous n'avons point collaboré à la même notion de l'honneur. C'est là qu'on peut mesurer toute la différence entre le romanesque français et le romanesque suédois, là, et dans le personnage de Gôsta Berling.
Gôsta Berling, ce Don Juan de la Suède, sort de l'Eglise, comme il convient dans un pays où Tegnér fut évêque, et oïi presque toutes les illustrations littéraires, philosophiques et scientifiques ont grandi sous le toit vénérable des presbytères. Le premier chapitre du livre — un chef-d'œuvre — nous le présente commençant son sermon devant l'Evêque et les Théologiens de Karlstad qui sont venus faire une enquête, car la paroisse s'est plainte que son jeune pasteur, presque toujours ivre, la laissât des semaines entières sans paraître au temple. C'est vrai, il a bu ; mais qui ne boit autour de lui? On se soûle aux enterrements ; on se soûle auxbaptémes. Lesgens n'ont d'autre dieu que l'eaude-vie. Pourquoi lui en vouloir d'être entré en tibubant dans la maison de leur Dieu? Il a bu ; mais a-t-on vu son presbytère ? La forêt de sapins lugubre se dresse jusque devant ses fenêtres. Connaîton les lacs gelés, les amoncellements de neige, les marais des bois, les eaux battues de la rafale, où son ministère lui commande de se frayer un chemin? Bénies soient les flammes du punsch qui, le soir, transforment la salle de l'auberge en un jardin du midi, et qui font du pasteur transi l'hôte des statues de marbre, des palmiers et des vignes ! De Bellman à Frôding, toute la poésie lyrique suédoise a sonné la même délivrance de l'esprit par la chaleur du vin. Pour ces imaginations opprimées sous la neige, boire c'est conquérir du soleil.
Elles remontent, au roulis de l'ivresse, dans les barques des Vikings, et mettent le cap sur les pays du sud.
Mais tout à coup Gôsta Berling songe qu'il va, pour la dernière fois peut-être, annoncer du haut de la chaire la gloire de Dieu. Il repousse le papier où son sermon était écrit. Les pensées descendent en lui comme des colombes apprivoisées. « Ce n'était pas lui qui parlait, mais quelqu'un de plus grand. » Les paroissiens, subjugués, retirent leur plainte; l'Evêque, les Théologiens, les pasteurs des communes avoisinantes, se félicitent du scandale évité. On dîne au presbytère, où des toasts sont portés au jeune Saul devenu par la grâce divine un nouveau saint Paul. . .
Le soir tombe, Gôsta Berling, seul devant sa fenêtre ouverte, essaie de calmer dans la fraîcheur nocturne l'inquiétude de sa délicieuse insomnie. Soudain, la grande ombre de Christian Bergh, son camarade d'orgie, traverse la pelouse. L'arrivée des Théologiens de Karlstad l'a contrarié, Christian Bergh ; pour les dégoûter de revenir, il a grimpé sur le siège de leur voiture, et, pendant cinq ou six lieues de galop, par des pentes abruptes et des marécages, il les a secoués comme des grains de plomb dans un sac de cuir^ Désormais Gôsta Ber-
1. Les inventions de Selma Lagerlôf ne nous paraissent romantiques que dans l'ignorance où nous sommes de l'ancienne vie suédoise. L'histoire de Christian Bergh, jouant ce mauvais tour à l'Évêque et aux théologiens de Karlstad, n'est pas plus forte que celle d'un certain Peter Murbeck qui vivait dans la première partie du dix-huitième siècle et qui devait travailler
ling peut être tranquille ; il ne reverra plusd'Evêque. C'est le Monseigneur lui-même qui Ta dit à Christian Bergh... Le pasteur, plus blanc que les théologiens dans la voiture d'enfer, leva le bras pour asséner un coup terrible sur le mufle du géant. Mais il referma violemment la fenêtre et s'arrêta au milieu de sa chambre, le poing tendu. Ainsi donc Dieu s'était joué de lui ! L'Évêque ne croirait jamais à son innocence. Son passé d'hier l'avait ressaisi et le jetait au fossé, oîi bientôt la commandante Samzelius le ramassera ivre-mort.
L'Eglise de Suède perdit cette nuit-là un pasteur, mais la littérature s'enrichit d'un nouveau déclassé romantique.
Gôsta Berling en a les traits les plus marqués. Sa tare de prêtre défroqué le met en dehors et audessus de la société. Son charme irrésistible est vivement senti d'Anna Stiernhœk, de Marianne Sinclair, d'Elisabeth Dohna, pour ne parler que de celles qu'il enlève ; et, s'il se contente de leur baiser les lèvres, vous entendez bien que c'est par pure convention protestante. Nous affranchissons ces hommes exceptionnels de scrupules toujours scabreux dans les questions financières : Costa
un jour à l'éveil de la vie religieuse en Scanie. L'Évêque de Lund donnait un grand banquet d'où il avait exclu ceux qu'il appelait « ces porcs d'étudiants ». Murbeck, chef du troupeau, guetta le moment où les professeurs se levaient pour pointer un toast à leur hôte, et par la fenêtre lança sur l'Évêque un cochon vivant. « Je cite ce fait, dit Ibistorien religieux Ekman, pour montrer l'esprit de Murbeck avant que ee Saiil fùl changé en saint Paul. » C'est l'expression même dont se sert l'Évêque de Selma Lagerlôf en parlant de Gôsta Berling.
Berling reçoit une ferme de la commandante d'Ekebu et vit grassement sur la cassette de sa bienfaitrice. Il est aussi susceptible que Cyrano, aussi paresseux qu'Antony, aussi grand justicier que les Quatre Mousquetaires. Il les dépasse tous par l'outrance de ses attitudes et par je ne sais quelle crudité dans la bizarrerie. Pour se venger d'une injure d'Elisabeth Dohna, il a résolu de se marier et il choisit une vendeuse de balais, une misérable fille d'un village de montagne où les gens n'ont pas toute leur raison. La tète de la pauvresse ploie sous des tresses opulentes ; mais des yeux hagards éclairent sa mélancolique beauté de vierge. Les notables de la contrée sont réunis à la table du manoir. L'heure approche où Gôsta Berling, qui savoure déjà leur étonnemcnt, appellera de la cuisine l'idiote en haillons, et, au bruit du Champagne^ la leur présentera comme sa fiancée. Une faut rien moins que l'écroulement d'une digue sous la débâcle des eaux printanières pour qu'on nous épargne ce joli coup de théâtre.
Mais, si loin qu'il pousse le désir de surprendre et si loin que le pousse l'émulation des grands maîtres en byronisme, je le trouve toujours emprunté quand il se pique de chevalerie. D'ailleurs, on commettrait une regrettable injustice à comparer ce jeune pasteur émancipé d'une pauvre commune suédoise avec nos élégants héros de cape etd'épée. Et le seul tort de Selma Lagerlôf est d'avoir voulu par instants qu'il leur ressemblât. Dépouillé de ce qu'il a retenu des cabinets de lecture, Gôsta Berling vaut encore mieux que la plupart d'entre eux,
parce qu'il est plus vrai. Dans un accès de sincérité, il se définit un ménétrier de campagne. Oui, un ménétrier qui a fait des études, qui a passé par la prêtrise, dont l'imagination nourrit des besoins de vie riche, des songes de gloire, des nostalgies d'aventures, mais dont souvent les manières d'être et les façons d'agir sont restées celles d'un fils de paysan.
Il en a la gaucherie chaque fois qu'il se raidit contre son émotion ou qu'il prend la raideur pour de la dignité. Marianne Sinclair, qu'il avait enlevée, est retournée chez ses parents sans l'avertir. Quelques jours plus tard, on lui ménage une entrevue avec elle, il entre, ne salue pas, ne parle pas, se tient près de la porte, debout, les yeux fixés à terre. « Gôsta ! » s'écria Marianne, « Oui, c'est mon nom », répondit-il. Quand Selma Lagerlôf mettra en scène, dans ses nouvelles et dans ses autres romans, des paysans vermlandais ou dalécarliens, elle leur prêtera les mêmes attitudes contraintes, les mêmes solennelles brusqueries. Ce « Seigneur de dix mille baisers et de treize mille billets d'amour » n'associe point l'idée d'un sacrifice ou tout au moins d'un effort héroïque à l'idée de la passion. Et c'est par là pourtant que nos personnages romantiques ont quelquefois racheté leur âme. Ses conquêtes ne sont presque toujours que des rapts ou que les aubaines d'un coq de village. Je ne lui conteste point la bravoure; mais à quoi lui sert-elle puisqu'il ne se mesure jamais avec un homme de cœur? Humilié par une femme, c'est à elle et non à son mari qu'il demandera raison de
cette offense. Dans ses renoncements, il suit moins la générosité qu'il n'obéit à des forces supérieures.
Cependant, il ne me paraît point méprisable. Un héros national ne peut pas l'être ! Sa fougue et ses abattements, ses éclats de rire et ses larmes, son énergie momentanée et ses lâchetés douloureuses, son esprit partagé entre l'amour et l'horreur de la solitude, sa brutalité dans le plaisir, sa mélancolie dans le désir, le rêve d'ermitage idyllique et frugal qui le hante au milieu même des fumées de son ivrognerie, tout son romantisme est un produit de la Suède aussi naturel que la forêt de sapins et la poésie de Bellman. Qu'y a-t-il déplus romantique que cette excessive nature du Nord ? Des nuits sans fin, des étés sans nuit, et toujours une lumière irréelle. Les longs engourdissements en sont secoués par des tempêtes. Le printemps y sanglote par tous les torrents et les ruisseaux comme un cœur qui se dégonfle. Les contradictions d'un Costa Berling le mettent à l'unisson de ces puissants contrastes.
Sur la glace transparente et d'un bleu sombre^ il emporte dans son traîneau la petite comtesse violentée : « Des craquements de foudre sous nos pas, des étoiles filantes au-dessus de nos têtes, des cris perçants derrière nous, devant nous le carillon des sonnailles... et tout un monde de splendeurs : la course ne vous séduit-elle pas, jeune femme ? » Quel chant sauvage d'aventurier qu'enivrent la cruauté de son aventure et le froid radieux de la nuit! Mais ce n'est qu'un instant de fantaisie délirante où 1 homme a répondu par un geste
dramatique aux excitations du décor. Elisabeth Dohna, reconduite chez elle, est déposée entre les mains de ses valets. Pendant qu'ils la débarrassent de ses fourrures, Gôsta Berling la regarde. Il lui semble la voir pour la première fois, si charmante, si pleine d'innocence et de pureté. Dans cette salle où flambe un feu clair, la farouche impudence du ravisseur a fondu. Il reste assis près du seuil, les mains jointes. La moue irritée de la petite comtesse, ses joues brûlantes, ses sourcils froncés le faisaient presque sourire. « Tu ne sais pas toi-même, pensait-il, combien tu es bonne et douce. » Je songe à cette scène délicieuse, et, quand Gôsta Berling nous joue ses grands airs romantiques, je lui dirais volontiers : « Tu ne sais pas toi-même combien tu es simple et jeune ! »
Il n'est pas jeune seulement parce qu'il a été conçu dans la première ardeur et dans l'inexpérience d'un aimable génie. Il est jeune, parce qu'il appartient à un peuple jeune et qu'il en a toute la jeunesse. Ahnqvist,un de ses aînés i, a fait cet ingénieux calcul que, les Suédois ne se développant qu'un tiers de l'année — car les deux autres tiers les referment et les contractent — les vingt siècles de leur nation, comparésà ceuxqu'ontvécusles nations étrangères, se réduisent à sept cents ans. Mon Dieu, qui] est jeune ! Et comme je m'explique que les jeux
1. Selma Lagerlôf a-t-eile pensé à Almqvist, quand elle a imaginé le personnage de Gôsta Berling ? Des critiques suédois l'ont supposé. Je ne le crois pas; mais on ne saurait nier qu'il y a bien des traits communs entre son héros et le fameux romantique.
de quilles, les visages de dormeurs qu'on charbonnc et qu'on barbouille de jus d'airelles, les chansons à boire et les sempiternels bols de punsch lui paraisent encore la grande fête de la vie ! Et c'est bien pour cela que ses plus médiocres équipées répandent une telle fraîcheur qu'en vérité je ne sais rien dans la littérature romanesque qui soit plus frais que le passage de son traîneau. Il ne nous décrit pas la nature; il la respire. Nous connaissons des voix si prenantes qu'on n'écoute point les mots qu'elles disent pour mieux goûter la douceur de leur timbre. Que m'importent ses phrases? Quand il parle, j'entends le torrent et la forêt, le vent du nord dans les roseaux du Fryken et leur bruissement de soie déchirée, la neige qui crie sous les courses furieuses, les retours de bal où les grelots s'interpellent, se répondent, remplissent de leur danse carillonnée la nuit doublement étincelantc. Et il me semble aussi simple que jeune. Ce n'est pas la diversité ni la contrariété de nos sentiments qui nous font une âme complexe; ce sont les luîtes dont ils nous meurtrissent. Costa Berling s'accommode fort aisément de leur discordance. Tour à tour « le plus faible et le plus fort de hommes », il jouit de sa force et bénéficie sur sa faiblesse. Les impressions de son âme sont successives et passagères. Et il se pourrait que, là encore, il fût bien l'homme de son pays.
Mais, simple jusqu'à la candeur, jeune jusqu'à la puérilité, je sens tout de même en lui, comme chez ceux qui l'entourent, un certain fond de gravité morale. Il n'a ni l'envergure satanique d'un
Don-Juan, ni la méchanceté d'un Lovelace, ni l'instinct révolutionnaire des Ruy Blas et des Lorenzaccio. S'il est pour la Suède l'orage désiré qui se lève sur ses eaux dormantes, cet orage n'ébranle aucune institution et ne cause que de petits dégâts matériels. Les héros de Selma Lagerlôf n'entrent point en révolte contre la société; ils se mutinent simplement contre la monotonie de l'existence. « C'est à nous, s'écrie Gôsta Berling, qu'il incombe de maintenir la joie au Vermland et d'y donner le coup d'archet qui précipite les danses. Sans nous, le bal, Tété, les roses, les cartes, les chansons, tout s'éteindrait dans ce pays de Cocagne où l'on ne verrait plus que du fer et des maîtres de forges! » Mais la bombance de ces hardis Cavaliers est souvent troublée par la peur du diable; et leurs folies sont comme les torches d'un campement qui en épaississent à leurs yeux effrayés le cercle d'ombre.
Les superstitions où plonge toute l'œuvre de Selma Lagerlôf la pénètrent d'une singulière beauté. Ce n'est pas parce que son âme, nourrie de contes fantastiques, ne s'est jamais délivrée de leur hantise, qu'elle nous communique « le môme frisson qui lui a couru le long du dos la première fois qu'elle entendit ces histoires » . Les apparitions, les pactes avec l'Enfer, les chandelles allumées qu'on aperçoit la nuit à la fenêtre de ceux qui vont bientôt mourir, les chiens monstrueux dont les pattes laissent des traces phosphorescentes, les bruits et les fantômes avant-coureurs, rien de ces diableries ne saurait nous émouvoir, si l'artiste
n'en avait dégagé le pathétique moral dont elles sont la cause, la conséquence ou l'occasion. A la fin d'un des chapitres les plus fabuleux de son livre : « Je ne demande point, dit-elle, que personne croie à ces vieilles histoires. Elles peuvent n'être que mensonge et invention. Mais le regret qui fait gémir et crier le cœur comme le parquet de Fors sous le dur balancement de l'hôte infernal, mais le doute qui carillonne aux oreilles comme les grelots d'enfer qu'Anna avait entendus dans la forêt déserte, quand seront-ils, eux aussi, invention et mensonge ? »
Ce passage, très significatif de sa manière, me rappelle les réflexions que La Harpe ajoute à sa Prophétie de Cazoite. « Ce qui vous paraît ici de plus merveilleux, c'est que Cazoite ait prophétisé les horreurs de la Révolution. Vous vous trompez... Un miracle, ou plutôt un assemblage de miracles tout autrement extraordinaires, c'est cet amas de faits inouïs et monstrueux... » De même ici : Il vous paraît invraisemblable que la triste Urika Dillner, mariée à Sintram, ait vu le diable assis dans le fauteuil à bascule de son mari. Il vous paraît invraisemblable qu'Anna Stiernhœk ait vu sur la route le fantôme de Sintram et l'ait entendu railler l'inutile sacrifice qu'elle a fait en renonçant à Gôsta Berling. Mais qu'est-ce que l'apparition du diable auprès de la perpétuelle angoisse d'une pauvre femme enchaînée à un mari dont les secrets l'épouvantent? Qu'est-ce que l'éclat de rire d'un fantôme à côté de la torture d'un cœur qui arrive à mettre en doute l'efficacité de son dévouement? Que sont,
en un mot, les spectres les plus terrifiants de la cabale, comparés à ce que nous renfermons en nous de désirs insensés, d'impulsions inexplicables, d'aveugles malfaisances, et d'incertitude et de remords? L'erreur, ou, si vous aimez mieux, la faiblesse d'un HofTmann et de ses imitateurs consiste à tout subordonner au fantastique. Selma Lagerlôf, en le faisant rentrer dans le domaine infiniment plus étendu et plus étrange encore de notre vie morale, nous le rend à la fois plus acceptable et plus impressionnant. Chez Hoffman, il forme l'intérêt culminant du récit. Chez Selma Lagerlôf, il n'est qu'un accompagnement ou une préparation au drame intérieur, et comme qui dirait un sombre et tortueux sentier par où l'on pénètre dans la clairière des âmes.
Gôsta Berling a promis de ramener Anna à son fiancé. Mais elle est belle; il est faible; la jeune fille répond par un baiser passionné à son étreinte irréfléchie. Le traîneau, « bruissement rapide dans la nuit )), les emporte vers les forêts d^Ekebu, où ils savoureront librement l'âpre douceur d'une joie volée. Tout à coup, ils aperçoivent une ligne grise qui se glisse et serpente le long des fossés ; ce sont des loups. Le traîneau fuit, sort de la foret, passe devant la maison de Berga dont les fenêtres éclairées attendent le traître et l'infidèle; mais^ h l'endroit où la route se rengage sous les sapins, les jeunes gens revoient les loups postés. Ils rebroussent chemin, repassent devant Berga : les loups sautent sur le cheval et s'accrochent aux harnais. « Il y va de notre vie! s'écrie Anna qui agrippe
par la peau du cou le chien tapi de frayeur et va le leur jeter en pâture. — Laisse, laisse, réplique Gôsta Berling. Ce n'est pas pour le chien que les loups chassent cette nuit. » D'un coup brusque il fait virer le traîneau et le lance sur la montée de Berga, harcelé par les bêtes qui sentaient cette fois leur proie leur échapper. L'impératif catégorique revêt toutes les formes : ce soir-là, il apparut à Gôsta Berling avec des dents blanches et des yeux de braise...
La maison est endormie. Le jeune homme se lève, attelle son traîneau sans bruit. Mais Anna l'a entendu; la voici prête à le suivre. Il lui saisit les mains : « Tu n'as donc pas encore compris que Dieu ne le voulait pas?... » Sous la commotion de cette course effrénée où leur mystérieux amour s'est heurté à une volonté plus mystérieuse, des mots admirables jaillissent de leur cœur : « 0 ma bien-aimée, quelqu'un se joue de nos désirs!... Il faut plier... Dans cette maison tout dort sur lu foi de ta tendresse. Dis que tu resteras chez eux, que tu seras leur aide et leur soutien... — Tant que je t'aimerai, répondit-elle, je les aimerai... Adieu, Gôsta; mon amour ne t'induira pas en péché... » Il se jeta dans son traîneau; mais alors elle courut à lui : « Tu ne songes pas aux loups? — C'est à eux que je songe au contraire. Ils ont fait ce quils devaient faire et nont plus rien à faire avec moi celte nuit... » Que nous sommes loin des contes fantastiques! Ou plutôt comme insensiblement nous nous sommes élevés de leur surnaturel à la vraie nature morale! Les gestes et
les mots, tout est ici d'une observation, dont la forme sobre, assez rare chez Selma Lagerlof, fait encore mieux ressortir la profondeur. L'homme a senti du premier coup que la lutte était impossible. Peut-être l'a-t-il senti, parce qu'il aime moins, et que la faiblesse de son amour l'a désarmé contre l'effroi d'une intervention divine dont ses remords éveillés projettent le fantôme dans la nuit grise. La femme, elle, toute à sa passion, n'entend clairement Dieu que dans la voix de celui qu'elle aime et ne recule que devant la terreur d'être pour lui Y incarna lion du péché. Mais, à l'instant même qu'elle se résout au cruel sacrifice, son cri : « Tu ne songes donc pas aux loups! » la précipite une dernière fois vers ses baisers...
Ainsi, c'est en traversant les vapeurs échauffantes de la superstition que les âmes retrouvent leur conscience religieuse. Les héros du Gôsîa Berling n agissent que dans la mesure où leur imagination est ébranlée. Et, selon qu'ils agissent bien ou mal, ils attribuent aux choses d'où leur vient cet ébranlement une pensée divine ou diabolique, en tout cas une occulte sympathie. « Il m'a souvent paru, dit Selma Lagerlof, que les choses pensent et souffrent avec les êtres vivants. Ce qui nous sépare d'elles n'est pas si épais qu'on le suppose. » Tantôt notre inquiétude les gagne, et elles subissent la contagion de la démence humaine. N'avez-vous pas remarqué que dans les temps où la terre est livrée aux inimitiés et aux haines, les champs deviennent avares et les vagues féroces? Tantôt elles figurent aux yeux des hommes les
avertissements de la Providence. Que le soleil brûle les moissons, que l'herbe jaunisse, que les sources tarissent, que les insectes dévorent ce que le feu a épargné, on rentre en soi-même, on s'interroge. « Est-ce pour mes péchés que la terre se dessèche? » On cherche l'homme que le doigt de Dieu a désigné. On le trouve. C'est l'avare pasteur de Brobu. Personne ne lève la main sur lui; seulement, tous ceux qui passent devant le presbytère jettent un rameau dans son allée : « Sèches comme ce rameau furent les prières que ce prêtre offrit au Seigneur! » « Le pasteur commença par rire de ce monceau d'opprobre qui grandissait à sa porte. Mais, au bout d'une semaine, il ne riait plus ; la croyance du peuple s insinuait en lui. »
A mesure qu'elle se déroule, la Saga de Gôsta Berling nous découvre le caractère foncièrement religieux de la nature suédoise. Des critiques, et, si je ne me trompe, Georges Brandès, ont jugé factice ou puérile la conversion finale des Cavaliers. Oubliaient-ils qu'en Suède les chants bachiques s'achèvent presque toujours en psaumes? Un des derniers personnages du roman, s'il n'était absolument Suédois, semblerait imité de Tolstoï : le capitaine Lennart. Sorti de prison, il regagne sa demeure, mais, en route, il rencontre la bande de Gôsta Berling qui l'invite à boire, l'enivre et lui joue le mauvais tour de le reconduire chez lui encore titubant et odieusement grimé. Sa femme refuse de le recevoir. Le capitaine dégrisé n'essaie point de se justifier et s'éloigne en silence. Il s'en remet à la volonté de Dieu qui, sans doute, pour
avoir permis que les portes de sa propre maison lui fussent fermées, a des desseins sur lui; et, comme la famine s'est abattue par toute la contrée, il devient aux yeux du pauvre peuple l'homme du Seigneur et mène une vie d'apôtre jusqu'au jour où, dans une rixe de foire, il tombe, en protégeant des femmes et des enfants, sous la massue d'une brute déchaînée. Il était temps qu'il mourût! Ce capitaine Lennart eût été capable de fonder une nouvelle secte religieuse et d'entraîner tous les gens valides de la commune vers Jérusalem ou Chicago!...
Mais la petite flaque de son sang arrête la randonnée d'aventures des Cavaliers d'Ekebu. Leurs imaginations débordées rentrent dans un lit plusieurs fois séculaire de résignation passive. Ils n'éprouvent aucun repentir, aucun désir d'expier leurs misérables prouesses. D'ailleurs, pourquoi se traiteraient-ils plus inhumainement que ceux qui en ont pâti et qui n'estiment point avoir payé trop cher le divertissement dont ces vieux messieurs et ce prêtre défroqué ont interrompu le morne cours de leur vie? Dieu lui-même n'a-t-il pas pardonné à l'avare pasteur de Brobu trente ans de lésines et de rapines pour un moment de fervente prière? C'est la foi qui sauve, non les œuvres.
Et puis Selma Lagerlôf ne nous permet pas d'oublier ses droits de conteuse à l'exagération. Le petit Ruster, qui avait guerroyé en Allemagne, racontait que, dans ces pays du Sud, les gens étaient hauts comme des clochers, les hirondelles
grandes comme des aigles et les abeilles comme des oies. « Et leurs ruches? lui demandait-on. — Leurs ruches?... Elles sont comme nos ruches. — Mais alors, comment y entrent-elles ? — Ah, ça les regarde! » répondait le petit Ruster. Et Selma Lagerlôf ajoute bien joliment : « Les abeilles gigantesques de l'imagination ont voltigé autour de nous. Comment feront-elles pour se loger dans la ruche de la réalité? Ça les regarde! » D'accord ; mais cette ruche, vous nous l'avez décrite avec un merveilleux réalisme, et il ne m'a pas semblé que vos abeilles fussent si démesurées qu'elles ne pussent s'introduire sous l'humble chaume oîi la fraîcheur de votre poésie met un scintillement de rosée. Si je me suis abusé, si les Suédois ont eu tort d'adopter vos héros comme des ancêtres immédiats, il n'en restait pas moins intéressant de savoir quel idéal romanesque et traditionnel se formait, vers 1890, dans un des cantons les plus suédois de la Suède, une institutrice dont les lectures n'étaient pas extrêmement étendues, qui n'avaitjamais quitté son pays, qui s'y sentait en étroite communion avec tous les êtres et toutes les choses et qui, autant que les contemporains en connaissent, était une artiste de génie.
Cet idéal est plus âpre que le nôtre, souvent plus matériel, plus naïf aussi, plus près de la nature et, pour mieux dire, de la terre labourée. Le nôtre atteste une éducation raffinée du cœur et des sens, un mélange souvent curieux de stoïcisme et de préciosité, enfin une héroïque politesse dont les personnages du Gijsla Berling ne se doutent même,
pas. Mais, inférieur en noblesse humaine, l'idéal suédois se rehausse par le sentiment religieux. Peut-être est-il plus sain. Voyez cependant: des parents français, qui n'hésitent pas à donner à leurs filles les Trois Mousquetaires o\x le Roman d\in jeune homme pauvre, n'ont pas compris que les Suédois missent entre les mains de leurs enfants l'œuvre de SelmaLagerlôf. Sans doute, leurs filles ne l'auraient pas lue dans le même esprit que les Suédoises. Mais ils avaient été surtout effrayés du réalisme et de la rudesse qui percent sous le léger voile de la fiction.
La Saga de Gôsla Berling annonçait une très grande romancière. C'était pourtant une de ces victoires dont il est permis de se demander si elles aurontdeslendemains.Onfutvite rassuré. ZesZ/ens invisibles (1894), /es Miracles de l Antéchrist (1897), les Reines de Kungahalla (1899), la Légende d'un vieux manoir (1899), Jérusalem (1901-1902), les Légendes du Christ (19041, le Vogagc merveilleux de Nils Holgersson (1906-1907) prouvèrent, dans des œuvres d'un intérêt moins local, dans des sujets plus larges et plus humains, une telle fantaisie, qu'au cours de son histoire la Suède n'en avait point trouvé de plus riche, de plus originale, ni qui restât plus intimement suédoise.