CHAPITRE III
SELMA LAGEHLOF
LA FANTAISIE SUEDOISE
Un écrivain suédois, qui admirait, autant qu'il le redoutait, le sens critique des Français, me disait : « En France, vous écrivez pour des ennemis ; en Suède, nous écrivons pour des amis. » Il aurait dû ajouter : « Et surtout pour le meilleur de nos amis qui est nous-même. » Les écrivains suédois ne s'adressent point à un public qui les chicane sur la qualité de son plaisir et dont l'esprit mondain aiguise le jugement et souvent émousse la sensibilité. Ce sont des isolés qui, en charmant leur solitude, distraient des solitaires. Leur génie grandit seul sur les bords d'un lac désert. L'eau lui renvoie l'image de 'ses fleurs. La terre résonne d'un bruit sourd et doux au choc de ses fruits mûrs. Il se voit et s'écoute longuement au milieu du silence.
Quand je passai à Falun, je visitai Selma La-
LA FANTAISIE SUEDOISE 307
gerlof. Sur la place, où aboutissent des rues interminables de pignons bas et rouges, elle habitait le plus bel appartement de la ville, qu'elle avait loué, me dit-elle, à très bon marché, parce que personne dans le pays ne possédait de rideaux assez grands pour les fenêtres. Elle vivait retirée au fond de ces larges pièces, où la clarté des jours de noige amortissait le luisant des parquets, songeuse, les trois quarts du temps étendue sur un canapé. Le silence qui l'entourait, la vieille place dominée par le clocher en cuivre de la reine Christine, et que sillonnaient parfois sur leurs patins muets des ombres d'enfants, sa mère très âgée dont les pas s'étouffaientau seuil de sa chambre comme au seuil d'un laboratoire magique, tous ces détails et d'autres encore, concouraient à me donner l'impression d'une solitude qui s'offre à elle-même des divertissements inépuisables. L'auteur célèbre et populaire de Gôsta Berling^ des Liens invisibles^ de Jérusalem^ n'éprouvait aucun désir de suivre dans le monde le sillage de son œuvre. Elle fuyait les réceptions flatteuses. Elle se dérobait aux invitations enthousiastes. C'était moins par modestie ou par timidité que pour ne pas interrompre la musique qu'elle jouait à ses rêves. Cette musique, cet accompagnement mystérieux d'une ame qui s'amuse, nous ne l'entendons point, mais nous en soupçonnons le rythme au pas capricieux de ses récits. Elle forme autour de son œuvre comme un horizon chantant dont le bruit ne vient pas jusqu'à nous, mais d'où s'élance la divine fantaisie.
Selma Lagerlôf est la reine de la fantaisie, dans
un pays dont rimagination, mal disciplinée ou mal secondée par la pensée, n'a jamais eu beaucoup de puissance, et que sa sincérité a toujours rendu inhabile aux prestiges étourdissants de la rhétorique. Chez nous, la fantaisie n'est qu'un des travestis brillants et légers du bon sens le plus aimable et de la raison la plus fine. Nous sommes logiciens comme le diable ; mais il ne nous déplaît pas de déguisernotrelogiqueen folie. Choisissez les œuvres les plus aériennes du génie français : un conte ou une fable de La Fontaine, une comédie de Marivaux ou de Beaumarchais, un roman de Voltaire, le théâtre de Musset, les petites nouvelles de Daudet, et pesez ce qu'elles renferment de volonté, de maîtrise, de dialectique, de calcul dans les proportions et dans les effets, et, si j'ose dire, « de plus lourd que l'air », C'est à la fois exquis et solide. Comme l'écrivain connaissait bien son public ! Alors qu'il semblait n'obéir qu'à son humeur capricieuse, il sentait mille regards arrêtés sur lui. Son ingénuité n'était qu'une malice, dont il savait que nous ne serions pas dupes, mais dont il était sur que nous lui serions reconnaissants. Il ne se met jamais dans son œuvre au point de s'y confondre. Avant tout, il s'efforce de plaire et subordonne son plaisir à celui des autres. Voulez-vous de la vraie fantaisie, de la fantaisie prime- sautière et sauvage ? Vous en trouverez chez le plus germanique et le moins équilibré de nos romantiques, chez le pauvre Gérard de Nerval; mais les feux follets n'en sont peut-être que les lueurs vacillantes d'une raison qui s'éteint. Le Suédois demande à ses romanciers de lui
LA FANTAISIE SUEDOISE 309
conter des contes plus étranges ou plus divertissants que ceux qu'il se conte à lui-même pendant la monotonie de ses hivers et l'insomnie de ses étés. Il n'exige ni rapidité, ni sobriété, ni aucune de ces qualités que réclament les gens pressés par la vie ou les gens qui ont hâte d'avoir lu pour discuter sur ce qu'ils viennent de lire. Dans son existence si pauvre d'événements, il n'a besoin ni des simplifications de la logique ni de ses rigoureuses vraisemblances. Il adore l'inattendu, la sensation vive, le mystère, le surnaturel qui flotte sur la nature comme les elfes du brouillard, les aventures dans des forêts que personne n'a foulées, la poésie des égarements à travers les marécages au bout desquels on retrouve enfin le bon chemin du foyer. Mais, peu soucieux de vérité générale, il tient beaucoup aux vérités particulières. Il admet les rêveries les plus folles, pourvu qu'elles lui apportent dans les plis de leurs voiles l'odeur de sa terre et qu'elles en laissent tomber des souvenirs précis de sa vie quotidienne.
Sous le chaume de Lôfdala, le grand violoniste Lilliécrona, dont l'humeur nomade et fantasque a fait naguère le désespoir de sa femme et de ses enfants, est revenu parmi les siens i. Au dehors, les rafales soulèvent des colonnes de neige qu'elles entraînent au milieu des champs dans une ronde vertigineuse. Mais lui, assis au coin du feu sur un escabeau tout luisant d'usure, tour à tour conteur et musicien, devant sa maisonnée attentive et ravie,