‹ La SuèdeChapitre 16 sur 33 · Les Proscrils {Liens invisibles · texte numérisé non relu

Les Proscrils {Liens invisibles

qu'affreuses expiations pour celui qui lui a révélé les tortures de l'Enfer. Mais il ne voit qu'un moyen de lui assurer le salut éternel : c'est de le trahir; et, obligé de se défendre, il finit par le tuer, « Je l'ai tué parce qu'il m'apprit que le fondement sur lequel repose le monde s'appelle la Justice ! »

Je comprends que ce sujet ait tenté Selma Lagerlôf; mais encore fallait-il se décider entre les différentes idées qui pouvaient en ressortir. Voulaitelle nous prouver qu'un homme qui s'est mis hors la loi n'a pas le droit de prêcher le respect de cette loi, ou que, s'il le fait, il tord lui-même la corde autour de son cou? Voulait-elle nous montrer qu'une religion, enseignée brutalement à des êtres mal préparés, les jette de leur amoralité inoffensive dans toutes les perversions du fanatisme? Ces deux idées ne s'excluaient pas: mais elles ne s'affirment pas assez nettement pour qu'à travers les visions charmantes et les longs épisodes de son récit nous en suivions la marche, et pour qu'aux dernières lignes nous ne nous demandions pas avec une sorte d'inquiétude ce qu'il signifie. Est-ce une attaque contre la religion qui corrompt la nature ? Est-ce une amère raillerie contre la conception de la justice qui fait d'un innocent sauvage un délateur et un criminel ?

Jamais ces pensées révolutionnaires n'ont effleuré l'âme de Selma Lagerlôf. Sa fantaisie l'emporte : voilà tout. Lorsque nous essayons de juger des œuvres étrangères, nous devons nous défier de la logique à laquelle nous avons accoutumé de tant sacrifier. Dans les reproches que je lui adresse, je

crains d'en apercevoir l'ombre étroite et rigide. En tout cas, les inégalités de son art tiennent à la nature même de la fantaisie, souverainement indépendante, irrégulière et individuelle. Et, par le privilège des plus heureux génies, il lui arrive de choisir des sujets oii ses défauts deviennent des qualités. S'agit-il de ressusciter la vie légendaire d'une vieille province ou de suivre à travers la Suède un enfant qui chevauche des oies sauvages? La mollesse de sa composition n'est plus qu'une habile souplesse; la lenteur de son récit lui donne un charme odysséen; ses redites, l'accent sincère des vieilles sagas ; le manque de perspective, l'attrait naïf et somptueux de l'art décoratif. Son habitude de découper une histoire en scènes et en tableaux indique moins un procédé artistique que la marche naturelle et impressionniste de la fantaisie. Ses contes fabuleux n'atteignent pas en perfection littéraire la Légende de saint Julien V Hospitalier] mais ils ne trahissent jamais le laborieux effort qui consiste à suppléer aux intuitions de la rêverie par les déductions de l'intelligence. Ses nouvelles modernes en reçoivent une grâce poétique, un peu lointaine, comme si nous reconnaissions tout à coup nos contemporains transformés en personnages de vitraux. C'est bien à des vitraux que me fait sono-er l'œuvre de Selma Lagerlôf. Oue le ciel de Suède me paraît charmant en se teignant de leurs couleurs: ciel d'hiver où elles allument des reflets d'aurore boréale; ciel de sous-bois qu'elles illuminent d'apparitions fantastiques; ciel d'été dont elles concentrentles lueurs irréelles sur de réelles figures.

Mais l'éclairage du Midi ne leur convient pas. La fantaisie de Selma Lagerlôf perd à voyager, sauf peut-être quand elle retrouve aux carrefours de Jérusalem la trace des paysans suédois. Je n'aime ni les .Viracles de r Antéchrist, où elle s'est flattée de peindre la Sicile el les Siciliens, ni ce qu'elle a rapporté de Tltalie. Si j'en avais le loisir, cette partie de son œuvre m'offrirait cependant un curieux sujet d'étude; car j'essaierais d'y préciser ce qui, dans l'esprit méridional, reste fermé aux esprits du Nord, et d'y montrer combien toutes les documentations, et même la connaissance intellectuelle d'un pays, sont insuffisantes quand on veut en tirer un roman, c'est-à-dire une œuvre vivante, qui, en sa qualHéd'œuvre vivante, doit plonger dans l'instinct. Selma Lagerlôf, malgré sa bienveillance, n'a guère compris que la gesticulation et l'exubérance de paroles des Méridionaux; et elle n'en a guère fait que des fantoches. Si elle a su, dans une page des J//rac/es assez puissante, dresser le personnage du Pape, probablement de Léon XIIJ, elle a faussé dans une de ses Nouvelles celui de sainte Catherine de Sienne ^.

Etrange contresens 1 Les hagiographes et la correspondancedelaSaintelui fournissaientsa matière. Un jeune homme de Pérouse, accusé davoir mal parlé du gouvernement de Sienne, est condamné à mort ; et, dans la prison, où son désespoir use ses griffes sur des pierres insensibles et sur des gens plus insensibles que les pierres, il demande qu'on

Page 1