Le Trésor de l'Impératrice {les Reines de Kungahalla
LA. FANTAISIE SUEDOISE 341
Mais leur propre argent a toujours suffi. Nul n'a vu ce trésor, sauf les matelots en perdition, car il flotte devant eux sur les vagues comme un signe qu'ils ne doivent point désespérer dans la mort pour leur femme et pour leurs enfants. « C'est, disentils, une imitation de la cathédrale de Vienne en or pur. Sur ses côtés toute l'histoire de l'Impératrice est gravée dans l'albâtre le plus transparent. A la pointe des quatre tourelles étincellent les quatre diamants que l'Impératrice arracha de la couronne du Sultan Turc... »
Telle est la parabole que le Père Verneau a racontée aux mineurs en grève de Charleroi dans un sermon oii, sous peine de tumulte, il s'était engagé à ne nommer ni Dieu, ni la Providence. Ils en ont compris le sens ; et son évêque, qui l'a mandé pour l'entendre de sa bouche, le félicite ; mais, au moment de le congédier, il l'arrête : « Dites-moi, Père Verneau, ce trésor?... Il existe?... » Et le Père Verneau lui avoue que c'est un petit cofîre aux montures de fer, que le curé de Blankenberghe tient en sa garde, et où il peut y avoir « vingt beaux thalers à l'effigie de Marie- Thérèse ».
Supposez cette nouvelle traitée par Anatole France, et qu'il en fasse un chef-d'œuvre comme son Procurateur de Judée. J'ignore s'il y mettrait plus d'art que Selma Lagerlôf et s'il la composerait d'une façon très différente. A vrai dire, je ne le crois pas. Elle n'en changerait pas moins de sens et de figure. Nous devinerions, sous cette prose voltairienne où a passé le romantisme, le sourire du
philosophe pour qui toute religion n'est qu'une mystification et qui en considère les humbles dupes du haut de son indulgente ironie. Je serais étonné qu'il ne prêtât pas un peu de ses sentiments d'encyclopédiste affiné à son impératrice Marie-Thérèse, et que son Père Verneau ou son curé de Blankenberghe ne nous apparût pas avec la bouche riante, les yeux vifs et les trois mentons de l'abbé Jérôme Coignard. Car enfin, cette Impératrice ne s'est-elle pas divertie de la crédulité humaine? Ne spéculait-elle pas sur la naïveté des pauvres gens qui s'imaginaient qu'elle se dépouillerait de son trésor ? Selma Lagerlôf ne nous autorise pas un instant à la juger ainsi : elle est trop convaincue que les mensonges bienfaisants ne sont que des intuitions du cœur et comme les jeux divins de l'éternelle vérité. Son Impératrice est restée longtemps à genoux dans l'église, suppliant Dieu qu'il lui permît de secourir les habitants de la côte ; et, quand elle leur a parlé, ses larmes se sont mêlées aux leurs. C'est à son insu, « grâce à la sagesse impériale déposée dans son cœur de régente », qu'elle a réussi au delà de ce qu'elle avait espéré. Quant au Père Verneau, un petit moine desséché, mal tenu, mal rasé, j'avoue que le fond de sa pensée m'échappe. Lorsque Tévêque, d'abord amusé de son aveu, se reprend et s'écrie : « Ose-t-on comparer un pareil coffret à la Providence? » je ne saisis pas exactement l'accent dont il répond avant de se glisser hors de la chambre : « Toutes les comparaisons pèchent. Monseigneur, toutes les pensées des hommes sont
vaines. » Nous pourrions discuter sur l'état d'esprit du Père Verneau. Qu'est-ce à dire, sinon que Selma Lagerlôf, entraînée par sa fantaisie créatrice, donne souvent à ses personnages, d'un geste ou d'un mot, la profondeur énigmatique de la vie ?
Les mêmes réflexions s'imposent, mais avec plus de force, si l'on songe à sa nouvelle intitulée iOncle Riiben. Un enfant de trois ans s'endormit un jour sur un perron de pierre, attrapa un refroidissement et mourut. La mère en conçut un de ces chagrins qui défient le temps ; et aucun de ses autres enfants ne fut jamais plus présent à sa pensée que le petit Ruben. Ni ses frères, ni ses sœurs ne pouvaient s'asseoir sur un escalier ou sur une balustrade, qu'elle ne leur rappelât sa mort ; et, son image grandissant avec eux, ils la parèrent de toutes les vertus qui justifiaient à leurs yeux la préférence de leur mère. Quel merveilleux enfant il devait être pour que la mère l'aimât ainsi ! Ils comprenaient qu'ils ne pourraient ni l'égaler ni le remplacer. Toutefois ils s'y efîorcèrent; et, lorsque la mère les quitta, le petit Ruben était devenu pour eux le symbole de la vie honnête et laborieuse, de la piété filiale et du touchant souvenir des années difficiles. « Ce fut sous cette forme qu'il glissa dans la vie de ses neveux et nièces. L'amour maternel l'avait rendu grand, et l'action des grands hommes s'exerce de génération en génération. »
Mais les neveux et les nièces eurent maille à partir avec l'oncle Ruben. L'exemple de ce maudit oncle s'interposait toujours entre eux et leur plaisir favori. Impossible de descendre l'escalier à califourchon
sur la rampe : l'oncle Ruben en était mort. Impossible d'escalader les chariots à foin, de ramer dans la barque, de pêcher à la ligne, de se balancer audessus de Teau : l'oncle Ruben était mort partout. Ah, comme ils se fussent révoltés de bon cœur contre sa tyrannie ! Mais, lorsqu'ils eurent des enfants, ils commencèrent aussitôt à tirer parti de l'oncle Ruben. Et ces enfants, moins crédules aujourd'hui, peuvent se demander si le fameux oncle n'est pas un mythe. Au fond, ils restent aussi convaincus de sa grandeur que les générations précédentes. Un jour viendra où ces blasphémateurs feront un pèlerinage à la vieille maison et contempleront pieusement le vieux perron de pierre. Ils auront à leur tour senti la nécessité du grand homme.
Il suffirait d'un rien pour que ce joli conte s'aiguisât en facétie maligne et subversive. Si nous revisions le procès des grands hommes, combien d'Oncles Ruben compterions-nous? Rappelez-vous la page célèbre de Renan au sujet du roi David, (c L'humanité croira à la justice finale sur le témoignage d'un bandit qui n'y pensa jamais et de la sibylle qui n'a point existé. Teste David cunisiby lia. O divine ironie! » Qu'importe? dirait Selma Lagerlôf. Plus vous rabaisserez historiquement les Oncles Ruben, plus j'exalterai la vertu de l'amour et de l'imagination. S'ils ne sont que les créations de notre fantaisie, respectons dans leur personne imaginaire les plus nobles idées que nous ayons conçues. Ce que nous cherchons en eux, soyons fiers de l'avoir trouvé en nous. Quand donc les
hommes comprendront-ils qu'en mutilant leurs dieux ils se diminuent eux-mêmes ? Le culte de la vérité commande-t-il un pareil sacrifice? Mais l'action que ces puissants fantômes ont exercée sur nous, le bien qu'ils nous ont fait, la force qu'ils nous ont inspirée, les progrès que nous leur devons, tout cela constitue une vérité qui, elle aussi, a ses droits et mérite notre déférence. S'ils sont appelés à mourir, ils mourront d'eux-mêmes, le jour où ils auront épuisé tout ce qu'ils avaient en eux de réalité féconde. Mais sachons que ceux qui prendront leur place ne seront comme eux que des incarnations de nos rêves. Le scepticisme s'en amuse parce qu'il ne se joue qu'à la surface des choses. S'il descendait plus profondément, il se heurterait à une telle vérité d'amour qu'il s'évanouirait.
L'imagination vivifiée par la tendresse mène le monde. Les erreurs dont on l'accuse ne retombent que sur notre égoïsme. Selma Lagerlôf nous met en garde contre l'exemple des rêveurs qui se prennent pour objet et fin de leurs rêves. Si elle ne leur est pas trop sévère — car tout lui semble préférable à la sécheresse et à la stérilité des êtres sans poésie — elle ne nous dissimule ni le mal qu'ils se font, ni celui qu'ils font aux autres. Elle veut qu'on soit avant tout — et l'expression est charmante en suédois — un homme de la vie, liveisman, c'est-à-dire un homme qui n'esquive aucune responsabilité, qui ne se dérobe à aucun devoir, qui agisse vaillamment et qui embellisse la réalité non seulement par ce qu'il y ajoute de son
âme, mais encore plus par ce qu'il en dégage de beauté mystérieuse.
Elle n'ignore pas le danger que courent les imaginations des solitaires! Les aurores boréales et les soleils de minuit ont aussi leurs Tartarins; et le Per Gynt d'Ibsen, débarrassé de l'obscure complexité où le grand dramaturge du Nord nous a moins prouvé la profondeur que la confusion de ses idées philosophiques, nous en présente un admirable type. Plus fréquent en Norvège qu'en Suède, Selma Lagerlôf devait cependant le rencontrer, et à peu près dans la même classe sociale '. C'est un pauvre matelot, dont sa mère dira que tout enfant il était plus beau, plus blanc que tous les autres, un fils de prince né par hasard sous un toit de chaume, sur une côte sablonneuse et plate. On le tient dans le pays pour un menteur invétéré. Il n'a cependant aucune intention de tromper. Il imagine, et il vit au milieu de ses richesses imaginaires comme un dormeur que le bruit des lazzi ne réveillerait pas. Il est brave. Il ne rechigne ni à la peine, ni au péril; mais son esprit ne consent jamais à toucher terre. Il épousera, loin de son hameau une jeune fille séduite par cette distinction naturelle qui donne à ses grossiers vêtements l'apparence d'un déguisement, et par les descriptions de son opulente demeure et de sa noble famille. 11 l'emmène, et, tout le long du voyage, il lui verse sans scrupule l'ivresse de ses fictions dont il ne sent pas qu'elles deviennent criminelles. On ar-