PORTRAIT DU DUC DE FINLANDE
de guerre qu'il est obligé de fournir à la Suède et ne veut rendre les vaisseaux finlandais qui lui avaient été prêtés pour son voyage en Angleterre qu'après qu'on lui aura restitué les vaisseaux suédois (1) qui avaient transporté les troupes en Livonie et qui mouillaient dans les eaux de Finlande (2). Enfin il met le com^ ble à ses mauvais procédés en envoyant Lars Torstensson à Abo épier la conduite de son frère et exiger des populations un serment très-sévère.
En 1562, Jean qui était à la fleur de Tâge était un des plus beaux hommes du royaume. « 11 avait une taille élevée de plus de six pieds ; son visage effilé et bien fait rappelait les traits ravissants de sa mère (c*était la cause de la préférence de Gustave sur ses autres enfants) ; il avait les t;heveux d'un blond clair, le front haut, le nez aquilin, les yeux bleus et grands (3); » de plus de la réserve, de la tenue, dfe la grâce, un caractère aimable et beaucoup d'esprit naturel, rehaussé par de l'instruction et par une grande facilité de parole. Du vivant de son père, il avait songé à la princesse Catherine Jagellon, seconde fille de Sigismond P' et deBona Sforza, et sœur de Sigismond II Auguste. Teczin, croyant flatter la vanité du roi de Suède, avait, à l'époque du courontiement, remis ce projet d'union * sur le tapi». La main de la princesse Catherine, déjà célèbre par sa beauté, par sa distinction, par ses vertus et par les droits qu'elle apportait à la couronne de Pologne, était recherchée des princes les plus puissants de la chrétienté. Le méfiant mais faible Éric
(1) Lettre à Jean du 11 novembre 1561.
(2) Lettre d'Éric à Jean du 14 novembre 1561
(3) Fryxel.
oO ÉRIC XIV. [1»6«]
n'avait accepté ni repoussé cette offre si avantageuse à son frère ; Tannée suivante, le comte de Lublin avait renouvelé sa proposition, et, interprétant dans un sens favorable le silence du roi, il était venu à Abo s'entendre avec le prince que cette négociation touchait encore de plus près ; seulement, comme Sigismond ne voulait pas marier sa sœur cadette avant son ainée, le duc Magnus fut offert à la princesse Anne et agréé par elle (février 1562). Il fut même convenu que les deux mariages se feraient le même jour (1).
Teczin avait manqué aux convenances en allant négocier le mariage de deux princes suédois autre part qu'à Stockholm. S'il n'y était pas allé, c'est qu'il redoutait les objections du roi dont le consentement était cependant indispensable. En effet de grands obstacles s'opposaient à cette union. Pouvait-on, sans scandale, songer à marier deux princes de Wasa à deux princesses Jagellon, lorsque les Suédois et les Polonais s'égorgeaient dans les plaines de Livonie dont ils se disputaient les débris? N'allait-on pas aussi exciter le ressentiment d'Iwan Basilowitch qui s'était déjà posé en ami et en protecteur d'Éric XIV, et dont l'alliance était si nécessaire dans la guerre imminente avec le Danemark? Ou ne pouvait pas ignorer que ce prince ne fût le rival du duc de Finlande ; il était de notoriété publique qu'il avait fait demander la main ^e la princesse Catherine et que, ne l'ayant pas obtenue, il avait, à la suite d'un affront sanglant (2), envahi la Lithuanie,
(1) Lettre de Sigismond au duc de Brunswig, lui faisant part de ces pro*
fets.
(2) Moschura porro Johannes habuil rivalem; Poloni» magnopere indignati, Iflgatis pro sponsa missis adducenda equisonem cum jumento candido et
[1569] ASSENTIMENT DU ROI AU MARIAGE DE JEAiN. . 51
laissant partout des traces terribles de son passage et ne s'était retiré qu'après avoir pris et détruit Polosk.
Éric attachait une grande importance à une alliance avec le grand-duc de Moscovie ; et c'est par égard pour ce futur allié qu'il chercha à dissuader son frère de cette union. En dédommagement, il l'engagea à aller en Ecosse reprendre pour son propre compte la négociation entamée entre la belle Marie Stuart et le duc de Yesfant&ng. Jean qui aimait Catherine et qui en était aimé repoussait obstinément tout autre projet de mariage. Gomme il était adroit et insinuant, à force de prières et de protestations de dévouement, il avait fini par obtenir l'assentiment de son frère; mais Éric avait eu bien soin de le prévenir qu'il ne modifierait en rien la politique qu'il avait adoptée; il lui avait fait bien entendre que^ ayant acquis tous les droits de Christophe de Mecklembourg, archevêque de Riga, il se considérait comme le maître de son vaste diocèse, et qu'il était résolu d'en chasser les Polonais qui en avaient envahi plusidurs districts ; qu'il exigeait que le fief de Risenberg fût remis en ses mains jusqu'à la paix; et enfin que,jreczin lui ayant promis de travailler pour lui dans le cas d'une vacance du trône, il ne fût pas surpris de trouver là encore un rival dans son frère. Jean qui ne voyait que le but où il tendait ne fit aucune objeotion, et, comme ce mariage ne pouvait décemment se faire, tant que les Suédois et les Polonais auraient les armes à la main, il obtint qu'une trêve de quarante jours fût signée entre les deux mo-
phalerato obviam expediverunt, istius propterèa Moschum connubio indignum insinuantes, et nefarias cum jamentis libidines eidem exprobrantes.
(Messenius, Scond. illustr., t. VJ, p. 7.)
narques. En ce moment Horn assiégeait Pernau; Éric fut accusé d'a\oir donné au courrier ôhargé d'apporter au général suédois la nouvelle de l'armistice Tordre de voyager assez lentement pour n'arriver qu'après la prise de la ville. C'est en effet ce qui eut lieu (1). Sigismond indigné rappela Teczin qui était en route pour Stockholm. Les hostilités, malgré la médiation des princes allemands, furent reprises avec un surcroît de fureur, et Éric écrivit à son frère que, ne pouvant épouser une princesse dont le frère était l'ennemi acharné de la Suède, il ne doutait pas de le voir faire à son patriotisme et à sa dignité le sacrifice de son amour. Jean était bien avancé pour reculer ; d'ailleurs sa passion pour Catherine l'avait poussé à prêter de grosses sommes à Sigismond (2). Aussi, malgré de nouveaux or'dres plus positifs, quitta-t-ilj le 19 juin 1562, Âbo pour Dantzig (3).
Jean avait l'âme vile. Déjà depuis longtemps sa conduite était tortueuse. Teczin n'avait pas eu grand effort à faire pour le détourner de la voie du devoir, et le mettre sur le penchant de la trahison (4). 11 n'est plus douteux pour personne, aujourd'hui que l'on a découvert les clauses de son contrat de mariage, qu'il n'eût formé le projet de détacher la Finlande de la Suède, d'y joindre l'Esthonie, et d'en former à son profit un royaume où le catholicisme aurait été .rétabli ; que Sigismond devait le seconder dans cette en-
(1) Juin 1562, Éric conserva les privilèges des bourgeois et fit don à la ville de 10,000 thalers.
(2) Après en avoir refusé à son frère.
(3) Henri Classon de Karkas, Hans Bjôrnsson et Ezechias Gippel Ty avaient
précédé.
'^(I) Loccenius, Hist. rerum suecicarum, lib. VIII, p. 378.