‹ La Suède au XVIème siècleChapitre 105 sur 142 · I»98J DÉPART DU DUC POUR WADSTENA · texte numérisé non relu

I»98J DÉPART DU DUC POUR WADSTENA

en investir son adversaire. Celui-ci , qui de fait tenait la place de Sigismond , présida sur un trône la dernière assemblée , qui eut lieu sur la place publique. Après une harangue adressée à tous les corps, se tournant vers les paysans , il leur demanda s'ils acceptaient la solidarité des décisions qu'ils venaient de prendre , et s'ils étaient décidés à les défendre au péril de leur vie. Les paysans se levèrent en masse et jurèrent d'assister le duc , tous pour un et un pour tous, formule énergique et claire, employée ici pour la première fois, et qui fut ensuite adoptée dans les circonstances solennelles. Des paysans le duc, s'adressant aux sénateurs et aux nobles , leur demanda s'ils voulaient jurer de lui obéir dans tout ce qu'il leur ordonnerait. « Â la condition, » répondirent-ils, a que , ces ordres seront utiles h la patrie et favorables au roi. )) « Sans doute » reprit le duc , « mais jurezle-moi. » Le plus grand nombre alors leva la main; mais une partie considérable resta immobile et silencieuse.

Cette petite opposition ne servit qu'à faire ressortir la grande autorité de Charles. Il fit publier les délibérations de la ^ète en suédois, en allemand et en latin, et prit un malin plaisir à les faire signer par ceux-là mêmes qui avaient refusé de s'engager par serment. Â Tissue des Ëtats , Charles ^ dans un but de popularité et entraîné du reste par ses passions , se rendit, escorté d'une suite nombreuse, de Sôderkôping à Wadstena. Après avoir rendu les derniers devoirs à son frère Magnus, il mit lui-même à exécution les mesures violentes que la diète avait prises contre le catholicisme. Wadstena était la seule ville où le culte

romain était toléré. Tous les catholiques suédois s'y étaient groupés et espéraient y vivre en pait sous l'égide d'un glorieux passé. Le fanatisme ne respecte rien. Après avoir fait fermer l'église et le couvent, Charles autorisa le pillage de cet antique et opulent établissement, sur lequel son père, tout hardi et tout avide qu'il était, n'avait jamais osé porter une main sacrilège. Au bruit de l'arrivée du prince, l'abbesse avait fait transporter, à travers le lac Wettern, au château de Wisinsborg, chez le comte Éric Brahe, les châsses qui contenaient les restes de sainte Brigitte, de sainte Catherine, et de sainte Ingrid. Charles, ayant appris de la pauvre femme terrifiée la retraite qui contenait ces précieuses dépouilles, somma le dépositaire de les lui restituer; mais il eut le bon goût de respecter ces objets sacrés qui, pendant des siècles, avaient été l'objet de la vénération de tout un peuple. Il les fit transporter à Upsal où ils existent encore, et sont admirés comme des objets d'art, sinon vénérés comme de saintes reliques. Charles, abusant de la victoire, n'eut pas honte d'aller lui-même, à la tête d'une cohue de fanatiques, prendre possession du couvent et en chasser ses modestes et inoffensifs habitants. Il prit texte de la circonstance pour faire aux religieuses effarées un long discours où il voulait prouver la supériorité de sa religion sur celle de ses victimes. Il finit sa harangue en offrant à ces malheureuses, qui la plupart étaient vieilles et toutes pauvres, de les laisser mourir en paix sous le toit qu'elle» habitaient, si elles voulaient abandonner une religion proscrite par les lois du royaume. 11 y avait trop longtemps que ces saintes filles étaient exposées à ces

[ITOtfJ PILLAGE DU COUVENT DE WADSTENA. 435

tentatives d'embauchage, pour que leur foi vive ne fût pas à l'abri de cet assaut (1). Elle résista de même aux arguments et aux insultes d'Abraham Ângermannus^ d'Éric Schepperus, et enfin de tous ces pasteurs exaltés et batailleurs, qui étaient venus mettre leur éloquence de carrefour à la disposition du duc de Suder^ manie. Leurs succès ne furent pas plus grands auprès des autres membres de ce petit troupeau, reste d'une Église immense. Les quelques catholiques qui s'étaient maintenus en Suède étaient des hommes réfléchis, convaincus, et qui, ayant déjà fait à leur religion l'abandon de leur fortune et de leur ambition, étaient décidés, quand il plairait à Dieu, de lui sacrifier de même leur patrie et leur vie. La plupart de ces hommes , acceptant l'exil qui leur était imposé , avaient déclaré vouloir se retirer en Pologne, sous la protection de leur roi. Une fois en mer, ils forcèrent le pilote qui les conduisait de les mener en Finlande , où ils furent accueillis et protégés par le gouverneur Clas Fleming.

Le pillage du couvent enrichit beaucoup de monde. Les armoires contenaient des étofi*es de soie magnifiques qui, pillées par les soldats, servirent à parer, l'hiver suivant, des femmes qui n'avaient aucune des vertus de celles pour qui elles avaient été faites. La magnifique bibliothèque du couvent ne fut pas mieux épargnée que le reste. On découvrit dans les manuscrits des lettres de sainte Brigitte, prédisant l'avénement au trône d'un certain Charles, qui devait tirer le

(1) Des onze religieuses que contenait le couvent une seule se convei»tit et se maria. Une autre qui avait suivi la duchesse Christine eut des scrupules de conscience et demanda à aller à Dantzig retrouver ses compagnes*

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pays de l'anarchie et r^ner avec un grand éclat. Ces précieux papiers furent apportés en grande pompe au duc de Sudennanie, qui ne fit rien pour enlever de l'esprit du peuple la pensée que c'était à luimême que s'adressait la prophétie de cette sainte femme, que ses vertus surhumaines mettaient, de son vivant, en communion avec Dieu, et qui avait puisé dans ce glorieux commerce une vraie puissance divinatoire.

Pendant que les sergents que la diète avait chargés d'exécuter ses ordres, hommes accoutumés et se plaisant aux violences, tourmentaient et forçaient à l'expatriation non -seulement les catholiques, mais les partisans de la liturgie, l'archevêque Abraham Angermannus entreprenait une tournée pastorale dans toutes les paroisses du royaume. Les règnes désastreux d'Éric XIY et de Jean III avaient été funestes surtout à l'Église, qui, à peine organisée, aurait eu besoin de protecteurs intelligents. A côté du rituel d'Olafis Pétri, mal observé, s'étaient introduits des abus criants et des superstitions inouïes. 11 n'y avait point d'unité; ici la liturgie était en usage, et là les cérémonies romaines avaient été conservées. Dans ce désordre d'idées, le culte d'Odin, qu'on avait lieu de croire anéanti à jamais, avait reparu et fait des adeptes dans les villages situés au milieu 4es bois.

Angermannus ne croyait pas le mal aussi étendu et aussi profond qu'il Tétait. 11 fut tout surpris de retrouver dans les Gothies, au cœur même de la Suède, la plupart des anciennes pratiques du catholicisme. On y faisait encore l'élévation deTboslie; on se servait de bougies de cire pour la célébration de la messe, pour

[inW] TOURNÉE PASTORALE DE L'ARCHEVÊQUE. 437

les mariages et pour les enterrements. Les prêtres portaient, en officiant, les vêtements blancs ; ils employaient le sel et avaient recours à l'exorcisme. Le peuple tenait avec passion à tous ces vieux usages. Il voulait surtout maintenir les chandelles de cire, prétendant que, si on les ôtait de ses autels, Dieu ne bénirait plus les ruches, qui, en devenant vides, priveraient la province d'une de ses sources de richesses. Angermannus, non moins fougueux que brutal, ne fit aucune attention à ces plaintes entachées d'hérésie; il porta partout la hache et le fer, sans crainte de briser les cœurs dans lesquels ces pieuses coutumes étaient enracinées.

La conduite du4)rélat était plus digne d'un inquisiteur espagnol que d'un pasteur suédois. Les peines disciplinaires de l'Église étaient alors le fouet, le régime au pain et à l'eau, l'immersion dans l'eau glacée, la prison et l'amende. L'impétueux prélat, qui traînait à sa suite une troupe de serviteurs moitié soldats, moitié prêtres, faisait par eux fouetter, jeûner, baigner, enfermer ou rançonner toutes les personnes dont la conduite ou les opinions n'étaient pas conformes aux prescriptions et aux doctrines de l'Évangile.

Les païens Scandinaves rendaient une sorte de culte aux morts. Le catholicisme, en remplaçant la religion d'Odin, avait conservé ces respectables usages. Il n'y avait pas d'église de petite ville en Suède au seizième siècle qui n'eût dans ses reliques quelques débris de personnes pieuses du pays canonisées par Rome. Angermannus, voyant dans ces restes corporels des objets d'idolâtrie, mit à les rechercher et à les détruire un incroyable acharnement. Les fragments de reliques

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de sainte Brigitte, de sainte Catherine, de sainte Ingrid, qui avaient échappé aux investigations de Charles, les restes de saint Nicolas à Linkôping, de saint Sigfrid à Wexiô , de saint Brynolphe à Skara , de saint Eschille à Strengnâs, de sainte Ragnild à Sôdertelje, et de cent autres saints personnages moins célèbres, mais aussi vénérés, périrent sous les fureurs iconoclastes du prélat, qui n'osa pas cependant porter les mains sur la châsse de saint Eric, déposée dans la cathédrale d'Upsal. Les violences de l'archevêque produisirent du reste l'effet qu'il eu attendait. Les habitudes catholiques, établies en Suède par Ânschair, il y avait 765 ans, et qui avaient résisté aux attaques de Gustave Wasa , déracinées du y)l par ce terrible athlète, ont depuis lors disparu, sans laisser la moindre trace dans ce pays, où elles avaient cependant poussé de si profondes et de si vivaces racines.

La conscience humaine est un sanctuaire ; et le premier châtiment du téméraire qui ose y pénétrer est de sentir qu'il marche dans une voie d'iniquités. Le résultat le plus immédiat et non le moins déplorable de la persécution est de dégrader les caractères. Les hommes qui ont des instincts Baç deviennent délateurs par méchanceté ou par avidité ; ceux qui semblaient avoir le cœur haut placé deviennent égoïstes, et, en laissant par peur frapper des innocents, ils ^e rendent solidaires des iniquités commises; tous enfin sont amoindris , les persécutés qui succombent à de lâches défaillances, non moins que les persécuteurs qui les ont provoquées. Angermannus, crédule comme tous les hommes passionnés, accueillit tous les rapports qui lui furent faits. Aussi personne ne fut-il à

[ItfOe] SÉVÉRITÉS DE L'ARCHEVÊQUE. 439

Tabri du châtiment, qui variait d'après Tâge, le sexe, la fortune ou la position de l'inculpé, mais qui était toujours sévère eu égard à la faute reprochée. L'archevêque avait été jadis le protégé, et était aujourd'hui la créature du duc. On aurait pu croire que ce dernier était le complice "de ces violences inouïes. Pour détruire ces injustes suppositions, Charles fit éclater bien haut son mécontentement, et rejeta sur le prélat toute la responsabilité de ses actes.

Ces rigueurs exercées contre des hommes inoffensifs, qui n'avaient commis d'autres crimes que de suivre la religion du roi, avaient indigné Sigismond, qui persista à refuser de ratifier les décisions de la diète de Sôderkôping, envoya de l'argent et le grade de feld-maréchal à Clas Fleming, rechercha toutes les occasions d'entrer en relations avec les mécontents, et employa tous les moyens qui lui semblèrent propres à faire tourner en guerre ouverte la sourde inimitié qui existait entre le sénat et le régent.

Sigismond venait d'hériter de sa tante, Ann^ Jagellon, reine douairière de Pologne. Cet argent aussitôt reçu fut employé à recruter l'armée -qui devait mettre à la raison un parent rebelle et hérétique. Pendant que ses agents parcouraient l'Allemagne et la Hongrie en quête de héros, une brillante ambassade, conduite par Dzjalinski et Sapieha, et ayant dans ses rangs Éric Brahe, Arvid Stenbock et Lindorm Bonde, vint en Suède faire connaître au duc le méconfentement que sa conduite excitait à Warsovie, et l'engager à gouverner à l'avenir d'après les ordres qu'il avait reçus, s'il ne voulait pas attirer sur lui le juste ressentiment de son roi. Les ambassadeurs entrèrent à Stock-

holm en grande pompe, le 26 août. Charles ne consentit à les recevoir qu'en présence du sénat, et il ne fallut pas moins de sept semaines pour réunir les membres épars de ce grand corps de l'État. La royauté avait à. cette époque un grand prestige.

Dès que Sigismond eut pris la peine de déclarer par ses. émissaires qu'il promettait de respecter la religion établi^, il vit accourir dans les rangs de ses partisans des hommes qu'il croyait à jamais attachés à la fortune de son oncle. Le sénat tout entier se prononça pour lui, répudiant toute solidarité dans les actes du régent, accomplis, disait-il, sans sa participation ou contre sa volonté. Une partie du clergé, sous l'influence d'Angermannus et de Schepperus, imitant le sénat, passadu camp du duc dans celui du roi.

Effrayé, blessé surtout de la défection des hautes classes, le régent assembla le sénat (2 novembre), lui fit un exposé pathétique de la situation piérilleuse où se trouvait le pays j avec l'anarchie au dedans et les jésuites de Sigismond, ourdissant à leurs portes des complots contre leurs libertés politiques et religieuses, et, dans sa péroraison, déclara que, s'il conservait des fonctions où, pour prix de travaux incessants et de dangers sans nombre, il avait la douleur de ne faire que des envieux et des ingrats, c'est qu'il ne voulait pas les remettre aux émissaires de Sigismond, qui n'étaient que des étrangers ou des traîtres, mais qu'il les résignerait volontiers entre les mains du sénat, si ses membres se sentaient la main assez ferme et assez sûre pour diriger le vaisseau de l'État, pendant l'orage qui déjà grondait à l'horizon.

Comme aucun sénateur, pas même le comte Axel

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Lejonhufvud, aujourd'hui aussi fougueux partisan du duc qu'il Fanait été autrefois du roi, ne se levait pour l'engager à renoncer à ses projets de retraite, il reprit la parole, et dit d'un ton piqué qu'il n'avait que trop longtemps essayé de gouverner des gens ingouvernables; qu'il persévérait à vouloir se retirer des affaires ; mais que, ayant reçu le pouvoir des États, c'était aux États seuls qu'il devait et voulait le rendre. Dans ce but, il les convoqua à Arboga, à deux mois de distancé; il partit ensuite précipitamment pour Gripsholm.

L'appui manifeste du roi et le départ imprudent du duc avaient accru démesurément Faudace des mécontents. Le haut clergé avait répondu à l'appel de la haute noblesse. A l'instigation de ces hommes puissants, l'esprit d'insubordination s'était étendu aux classes intermédiaires. Des fonctionnaires^ qui avaient été destitués par le duc, eurent l'audace de chasser de vive force leurs successeurs et de reprendre leurs charges au nom du roi. Glas Fleming, en Finlande, n'exécutait que les ordres qu'il recevait de Pologne. Dans la correspondance qu'il était contraint d'avoir avec Charles, il affectait de ne voir en lui qu'un fonctionnaire public chargé d'administrer le royaume, comme il était luimême chargé d'administrer le grand-duché. Charles, très-entiché de ses prérogatives de naissance, demanda au sénat de faire cesser un état de choses préjudiciable à sa dignité et à la tranquilité du pays. Mais le sénat, par esprit de corps et surtout en haine du duc, tout en reconnaissant l'inconvenance des procédés de Clas Fleming, ne voulut pas intervenir dans la querelle. Il ajourna à des moments plus calmes des mesures répres-

sWes qui n'auraient pour but aujourdliui que de faire éclater la guerre civile, qu'il était avant tout de son devoir de faire avorter*

La situation des esprits était la même des deux côtés du golfe de Bothnie. Le duc, qui en Suède et en Finlande était détesté des classes élevées , y était par ce fait même adoré des paysans. Pour les punir d'une affection qui le blessait, Fleming exerçait contre ces malheureux, soumis à son autorité, toutes sortes de vexations et de mauvais traitements. Ceux-K^i, poussés à bout, s'adressèrent au duc de Sudermanie, qui devait avoir à cœur de faire cesser des infortunes dont il était la cause ou tout au moins le prétexte.

Dans ce but, une députation de Finlandais arriva à Stockholm, conduite par Bengt Pou tins. Les honneurs qu'il y reçut firent tourner la tête à ce pauvre homme, qui se crut tout à coup un personnage capable d'entrer en lutte avec son redoutable gouverneur. Aussi, à peine eut-il repassé les mers qu'il courut en Ostrobothnie et y leva l'étendard de la révolte. Le sort des paysans finlandais était déplorable. Ni tout à fait serfs comme les Russes, ni tout à fait libres comme les Suédois, ils avaient tous les inconvénients de la servitude, sans avoir aucun des avantages de la liberté. Le cri de guerre, poussé par Poutius, retentit profondément dans ces cœurs ulcérés. Des multitudes de combattants vinrent se ranger sous ses drapeaux, mais la plupart en guenilles et n'ayant d'autres armes que des lances et des massues. Néanmoins le nombre immense de ces bandes les rendait très-redoutables. Elles parcouraient la province, détruisant toutes les forces qui leur étaient opposées, et par malheur souillant leurs victoires par d'horribles excès. Partout, sur

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leur passage, les châteaux étaient pillés et détruits^ les villages incendiés, les prisonniers égorgés ou noyés sous la glace. Cette espèce d'avalanche humaine, qui grossissait tous les jours, passa de l'Ostrobothnie dans le Tavastland et dans la Carélie, et sa rage de destruction augmentait avec la puissance de la satisfaire. Les domaines de Clas Fleming, d*Âxel Kurck, d'Anders Boje, furent partout détruits, et le château d*Abo fut menacé.

Fleming avait été pris à l'improviste. Rassemblant toutes les troupes éparses dans le pays, il se dirigea contre les rebelles. 11 les atteignit dans la paroisse de Bukala. Ce n'étaient après tout que des bandes tumultueuses et indisciplinées, et plus désireuses en ce moment d'aller cacher dans leurs chaumières le butin qu'elles avaient fait que de tenter le sort d'une bataille; elles n'étaient pas d'ailleurs en état de résister h des troupes régulières. A la première attaque, elles lâchèrent pied, et le plus grand nombre des vaincus ne dut la vie qu'à la précaution qu'il avait prise de laisser tomber, en fuyant, la plupart des objets enlevés. En rendant leurs chariots plus légers, et en excitant la convoitise de leurs vainqueurs, plus occupés de s'emparer de Leurs dépouilles que de leurs personnes, ils purent, pour cette fois du moins, se soustraire au terrible châtiment qui leur était réservé. Dans la déroute, Bengt Poutius et Jacques llchan, les deux chefs de l'insurrection, tombèrent au pouvoir du gouverneur, et payèrent de la vie les excès qui avaient été commis en leur nom. Dès ce moment la guerre était finie. Les paysans en désordre ne formaient plus qu'un vil troupeau incapable de se défendre. 11 y aurait eu de la magnanimité, après avoir frappé les chefs, de laisser

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renirer dans leurs villages des malheui'eux qui, pour la plupart, étaient plus égarés que coupables; mais FlemiDg était naturellement cruel , et il n'eut garde de laisser échapper une si belle occasioD de se livrer aux violences qui plaisaient àson farouche caractère. Plus impitoyable que le Moscovite dans ses plus mauvais jours, il fit passer onze mille personnes au fil de l'épée seulement dans le-Tavastland et l'Osfrobothnîe ; enfin le carnage fut tel que des districts peuplés et florissants étaient encore déserts et incultes, cent ans après ces terribles événements.

Sigismond s'opposa à la future assemblée d'Arboga, comme il s'était opposé au synode d'Upsal et à la diète de Sôderkôping ; il fit savoir à tous les Suédois que, son oncle ayant exprimé à deux reprises aux ambassadeurs polonais et aux sénateurs le désir de se retirer des affaires, il acceptait sa démission, et qu'il investissait dès à présent le sénat de toute l'autorité nécessaire à l'administration du royaume. 11 écrivit de sa propre main à tous les sénateurs et aux notables des provinces pour les dissuader de se rendre à la diète, menaçant quiconque désobéirait d'être poursuivi et puni comme criminel de lèse-majesté.

Charles répondit par un manifeste dans lequel il disait que, tenant le pouvoir de son droit héréditaire et de la volonté nationale, supérieure aux caprices de Si-

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conque, après avoir été régulièrement convoqué, y ferait défaut , serait poursuivi et puni comme criminel de haute trahison.

La situation devenait à chaque instant plus critique. Que fallait-il faire? A qui était-il plus sage d'obéir? Charles était le plus fort aujourd'hui; mais Sigismond pouvait l'être demain. Charles était implacable; mais Sigismond annonçait qu'il voulait l'être , et Ion savait que la clémence n'est pas d'ordinaire la vertu des rois dévots.

Cependant le moment fixé pour la réunion de la diète était arrivé. Les injonctions de Sigismond n'étaient pas restées sans eflfet. Le sénat tout entier, à l'exception du comte Axel Lejonhufvud, s'abstint de paraître à Ârboga. Dans les rangs de la noblesse et du haut clergé, les vides furent aussi considérables. En revanche, les membres du bas clergé, conduits par les professeurs d'Upsal et les bourgeois, y parurent en grand nombre, et les paysans en masse.

L'abstention est la mesure la plus funeste que puisse prendre un parti politique. Les amis de Sigismond, présents à la diète, auraient fait entendre leurs griefs, et, quand même on ne leur eût pas rendu une justice complète, leur nombre et la sainteté de leur cause auraient inspiré à leurs adversaires quelques égards. Absents, on ne vil en eux que des factieux incorrigibles; et l'assemblée, dominée par le duc, les traita comme tels. 11 est bien entendu que ses offres de démission furent rejetées avec indignation. Les États, touchés d'un tel désintéressement, non-seulement prolongèrent la durée de son pouvoir, mais en doublèrent l'étendue. Dans une séance, le duc, entraîné par sa fougue,

peignit sous les plus sombres couleurs les dangers que les coupables menées des nobles faisaient courir à la religion et à la patrie. L'indignation de l'orateur se communiqua à l'assemblée. Les bourgeois poussèrent des hourras; les paysans, s'armant de leurs piques et de leurs massues, les dirigèrent contre les quelques membres des ordres supérieurs présents à la diète , voulant punir sur eux les crimes commis par leurs pareils et dont ils les rendaient solidaires. Par bonheur, le duc, de qui l'éloquence avait assez d'entraînement pour soulever ce tumulte, eut assez d'autorité pour l'apaiser. Il s'interposa, et personne, comme on pou- ■?ait le craindre, n'osa passer des menaces aux voies de fait.

En vertu de ses ordres, les absents furent mis en demeure ou de ratifier ce qui s'était fait sans eux à Arboga, ou de se reconnaître coupables de haute trahison. Le chanceher Éric Sparre, placé dans cette cruelle altertialive, quitta le royaume avec sa femme et ses enfants. C'était l'auteur des Postulata nobiUum. Son érudition était immense et son esprit tout à fait supérieur àcelui de ses contemporains. Sa naissance, sa fortune, ses fonctions de chancelier, jointes à son mérite personnel , en faisaient la plus grande individualité du royaume. Dès le principe, il n'avait pas voulu suivre les grands seigneurs dans leur lutte contre le duc; mais, nommé par Sigisraond gouverneur du Westmanland

1 d'aègues.

pposirelles, ërar à

[1897] ÉMIGRATION D'ÉRIC SPARRE. 447

Charles ; il affecta aussi d*êlre dans sa province le seul représentant du roi absent. C'est à ce titre qu'il se rendit au dernier ting dalécarlien qu'il présida, en grande pompe, dans une voiture dorée, avec sa femme et ses enfants, précédé d'un trompette et entouré de gardes. Cette façon de faire déplut extrêmement aux paysans de son gouvernement très-dévoués à Charles, et, quand il quitta le royaume, ce fut autant pour ne pas obéir aux injonctions du régent que pour se soustraire au ressentiment de ses administrés , parmi lesquels il ne croyait plus être en sûreté.

Charles était désolé de ce départ. Il prévoyait bien qu'un exemple, parti de si haut, trouverait des imitateurs, si ce n'était pas déjà un signal. Cependant les autres sénateurs n'eurent pas recours à ce moyen extrême. Plusieurs d'entre eux firent même de grandes protestations d'obéissance, mais refusèrent, sous divers prétextes , l'apposition de leurs signatures aux cahiers qu'on leur présentait. Les trois frères Slenbock, plus hardis que leurs collègues et voulant imiter Clas Fleming, saisirent cette occasion pour se déclarer indépendants du duc, et répondirent par une prise d'arme? aux injonctions qui leur étaient faites. Accusés aussitôt de rébellion, ils exhibèrent les pleins pouvoirs qu'ils avaient reçus de Warsovie, se retranchèrent dans leurs places fortes et gardèrent les défilés de leurs frontières • Par malheur pour les insurgés , les Gothies n'étaient pas comme la Finlande séparées de la Sudermanie par un bras de mer. Charles, paraissant inopinément aux frontières à la tête de son armée, fit faire des réflexions à bien des gens. Ceux-là surtout, de qui le zèle était le plus bruyant , rentrèrent le plus vite dans leurs

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foyers. Arvid Slenbock, devant une si grande défection, quitta le royaume , et les troupes du duc prirent St^eborg et Wadstena , où l'on trouva les sceaux du royaume et les trésors de la famille Sparre que le chancelier avait confiés, en partant, à la princesse Anne. Éric imita l'exemple de son frère Arvid; il s'en alla en Pologne, et ses gens laissèrent prendre Elfsborg. Quant au troisième, à Charles, confiant dans la solidité des remparts de Calmar, il s'y retrancha et y attendit son redoutable adversaire. Hélas! qu'importe que l'art, secondé par la nature , ait amoncelé des blocs de pierre pour la protection des hommes, si les hommes ne savent ou ne veulent pas profiter de ces avantages? L'insubordination de la garnison força le gouverneur à se rendre après une courte résistance , et une dure captivité fut le châtiment que ce malheureux eut à subir, pour avoir placé sa confiance dans des subalternes qui ne la méritaient pas.

Maître des trois Gothies, le duc en rassembla les États. Tous les membres présents lui prêtèrent serment de fidélité et approuvèrent les décisions de Sôderkôping et d'Arboga. Ces derniers succès avaient mis sa puissance hors de toute contestation. Une lutte avec lui devenant désormais impossible, les sénateurs émigrèrent en masse. 11 ne resta dans le royaume qu'Hogenskild et ClasBjelke, qui, plus tard, suivirent aussi le torrent, et Axel Lejonhufvud, qui, tout inconstant qu'il était, eut le bon sens de rester fidèle au dernier parti qu'il avait embrassé. Une foule de nobles, de prêtres, de bourgeois même, puissants par leur position, accompagna ces hommes, qui, moins circonspects que criminels, annoncèrent avec jactance, en partant,

[ilS97] MORT DE GLAS FLEMING. 449

qu'ils allaient se ranger sous les drapeaux que leur souverain légitime venait d'arborer, et que, à la tête des braves gens assemblés pour défendre une cause sainte , ils reviendraient bientôt chasser un coupable usurpateur.

La guerre civile était déclarée. Charles, qui ne reculait jamais dans les moments extrêmes, parce qu'il les avait prévus presque toujours et qu'il en avait calculé les conséquences, convoqua les Ëtats à Stockholm pour le mois de juin, afin de s'entendre sur les mesures qu'il y aurait à prendre dans d'aussi graves circonstances.

Glas Fleming ne survécut pas longtemps aux malheureuses victimes de ses violences. On l'a accusé d'avoir fait massacrer des populations entières dont il avait obtenu le désarmement par la promesse d'une amnistie. Ces procédés avaient soulevé contre lui d'implacables ennemis. Soit que le sang de quelque innocent l'ait étouffé, soit que l'un d'eux ait^trouvé un vengeur, le fait est qu'il mourut en Nylande, de mort violente, présentant tous les symptômes d'un empoisonnements Son corps, transporté à Abo, y fut enterré dans l'église de Borgô.

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Bxpéditl^ii 4e Cluwles en Fânliiiide* ArrlTée 4e Si^iMnendi en Su44e« BntaiUe 4e Stege-

Les États se réunirent à Stockholm au mois de juin, suivant la convocation faite par le régent. Les nobles et les prêtres étaient en très-petit nombre. Les débats n'en furent ni moins vifs, ni moins intéressants. On fit peser sur les sénateurs émigrés la responsabilité du sang qui allait être répandu, et on les somma de rentrer dans leurs foyers en un bref délai, à peine d'en être exilés pour la vie.

L'archevêque et le régent étaient trop altiers, trop absolus 9 trop violents , l'un et l'autre, pour pouvoir vivre longtemps en bonne harmonie. Déjà, à Arboga» ils en étaient venus aux gros mots à propos de lettres apportées dé Warsovie et remises au prélat par Lindorm Bonde. A Stockholm, Charles, attribuant l'attitude hostile de la chambre des prêtres à son président , lui reprocha vivement les cruautés par lui commises dans la tournée pastorale qu'il avait faite à l'issue des États de Sôderkôping. Emporté par la discussion hors des limites de la convenance, il l'accusa, lui prêtre de Christ, d'avoir fait l'office du bourreau^ A ces mots^ Tarchevêque, perdant, comme son puissant antagq^

sacrifier des hommes compromis pour avoir défendu sa cause et réfugiés sous son égide. Samuel Laski vit un refus formel dans une acceptation proposée à des conditions inacceptables. Il signifia donc au régent que le roi viendrait sans la flotte suédoise et malgré elle, non en parent, mais en maître indigné. 11 partit ensuite, et ses adieux furent le véritable signal de la guerre civile dont les échaufifourées précédentes n'avaient été que le prélude.

Par un bizarre et fatal rapprochement, le jour même où Laski était reçu par Charles à Upsal , Anne d'Autriche, reine de Pologne et de Suède, rendait le dernier soupir à Cracovie. Quoiqu'elle fût à sa troisième couche, il fallut ouvrir avec le fer les flancs de la mère pour en retirer l'enfant. La mère ne survécut que quelques heures à cette- terrible opération ; l'enfant , mutilé comme elle , rendit aussi le dernier soupir, après avoir reçu le baptême, et fut enseveli dans le tombeau de celle dont il venait de causer la mort.

Sigismond avait obtenu des États de Pologne et de Lithuanie, réunis à Warsovie, la permission d'aller rétablir en Suède son autorité compromise par les menées de son oncle. Mais on ne lui avait donné que dix-huit mois pour faire cette difficile besogne. C'était plus qu'il n'en demandait. Sigismond, suffisant comme tous les hommes médiocres, ne croyait pas avoir besoin de la moitié de ce temps pour venir à bout d'un parent récalcitrant et de quelques sujets rebelles.

Tout en étant assuré de l'assistance divine dans une aussi sainte entreprise , Sigismond ne négligea aucun, des moyens humains qu'il crut propres à en assurer le succès. Il n'avait, il est vrai, recruté, malgré tous ses

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