‹ La Suède au XVIème siècleChapitre 111 sur 142 · U98] RENTRÉE DU ROI A LINKÔPING · texte numérisé non relu

U98] RENTRÉE DU ROI A LINKÔPING

aujourd'hui d'humeur agressive et belliqueuse. Il interpréta mal des démarches qui n'étaient inspirées que par un excès de scrupule, et, persuadé qu'il était un foudre de guerre, il traversa le Stâng et vint s'établir en face du camp ducal. Pendant la nuit même, Weyer envoya dans la plaine en fourrageurs quelques hom* mes qui, ayant rencontré un groupe d'Uplandais, en passèrent une partie au fil de Tépée et firent le reste prisonnier. Après de pareils procédés la lutte était engagée. Seulement Charles, qui n'était point renseigné sur les forces et la position du roi, resta insensible aux défis qui lui étaient adressés et ne bougea pas de ses retranchements. Cette sage réserve confirma le roi dans la. bonne opinion qu'il avait de lui, et lui fit négliger de prendre envers un adversaire dédaigné les mesures de précaution les plus ordinaires.

Les royalistes avaient passé un jour et une nuit sous les armes et dans l'attente. Ennuyés d'avoir fait des provocations sans résultat , ils rentrèrent en ville à l'aube. Le roi était à la tête de son état major; il se croyait si redoutable qu'il n'imaginait pas qu'on osât l'attaquer, et c'est à des subalternes qu'il confia la garde de son carap. 11 avait, cette fois encore, manqué de clairvoyance. Charles n'avait évité la lutte que parce qu'il n'avait pas trouvé l'occasion de l'engager favorablement. Mais il l'épiait avec une grande attention. L'évoque de Liukôping, qui était de connivence avec lui, devait l'avertir par un signal doliné au moyen des cloches. Il crut que le moment attendu par son ami était arrivé. Il fit donc mettre en mouvement les cloches de toutes les paroisses qui sonnèrent en même temps et à toutes volées. Le roi, plus vaniteux que ju-

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dicieux, ne vit dans ce vacarme qu'un Intime hommage rendu à sa majesté. Le duc, mieux instruit, ramassa tout son monde et se précipita sur l'ennemi; Cette manœuvre fut exécutée avec tant d'habileté et si bien secondée par le brouillard, que Charles était déjà dans les retranchements royaux qu'on ne s'y doutait pas de sa présence. 11 eut bientôt raison de ces soldats, sans chefs, dispersés, et vaquant, en toute sécurité, à leurs plaisirs ou à leurs travaux. En un instant, ils furent enveloppés , taillés en pièces et massacrés. Des fuyards vinrent, tout effarés , apporter dans la ville la nouvelle de ce désastre. Sigismond avait avec lui la meilleure et la plus grande partie de son armée. Il pouvait réparer sa faute en rappelant à lui celle qui était si malheureusement engagée dans une lutte inégale ; il l'aggrava en donnant étourdiment aux hommes qu'il avait auprès de lui l'ordre d'aller au secours de camarades qui ne pouvaient plus être sauvés. Charles vit tout de suite que ces malheureux étaient envoyés à leur perte. 11 les laissa franchir, sans leur opposer le moindre obstacle , le pont jeté sur le Stâng, qui reliait la ville à la plaine. Mais, quand il en eut passé un nombre assez considérable, pour entraîner la ruine de Tarmée, et point assez pour opposer une résistance dangereuse, il attaqua ces nouveaux venus de front avec une partie de ses gens, tandis que, avec l'autre passant par derrière , il alla détruire le pont qu'ils obstruaient* encore, mais qu'ils ne surent pas défendre.

Charles , ayant fait disparaître la seule voie ouverte aux vaincus à une retraite ou à de nouveaux secours, se jeta dans la mêlée qui ne fut plus dès lors qu'une

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boucherie. Sigismond, comme acharné à la perte des siens ^ leur ordonnait d'aller à la nage rejoindre leurs frères d'armes, La plupart de ces infortunés périssaient en traversant le fleuve ; les autres , qui avaient eu la force J'aller jusqu'à la rive, la trouvaient entourée d'un ennemi victorieux qui les rejetait dans les eaux où ils trouvaient également Ta mort. Sigismond, que sa dignité sans doute retenait de l'autre côté du rivage, voyait avec désespoir regorgement de son armée. Démoralisé, peu et mal accompagné de gens de qui la tête était perdue comme la sienne, il ne songeait pas même à la fuite, sa seule et dernière ressource. Charles n'avait qu'un ordre à donner pour s'emparer de son roi. Un esprit borné et vaniteux n'aurait pu résister à la tentation de traîner à sa suite un prisonnier de cette importance. Le sage Charles comprit que son importance même rendrait sa garde plus embarrassante. Il se souvint fort à propos de Stegeborg, et, voulant imiter la magnanimité de son adversaire , il accueillit favorablement le héraut qui lui avait été envoyé pour arrêter l'effusion du sang; mais il imposa pour condition que les cinq sénateurs qui accompagnaient le roi et qu'il accusait d'être les seuls promoteurs de cette guerre funeste lui fussent livrés au préalable. Comme Sigismond se récriait devant cette exigence qu'il trouvait injurieuse , Charles montra aux négociateurs une troupe de paysans dalécarliens, frais arrivée et pleine d'ardeur, et leur répondit, que, si les cinq traîtres qu'il réclamait n'étaient pas dans un instant en son pouvoir, ces braves gens iraient s'en emparer jusque sous la tente du roi. J'avoue que l'argument était puissant ; mais il ne devait pas persua-

der Sigismond. Il fallait laisser le duc accomplir ses menaces. Les sénateurs avaient tout sacrifié à la cause royale. Us étaient dans sa tente, sous son égide. Le roi devait se mettre, pour les garder, en travers de la porte, et ce n'est qu'en passant sur son corps que le duc aurait dû pouvoir les prendre. Mais la médiocrité de Sigismond était déplorable. Il n'avait pas plus de tête que de cœur, et les malheureux Gustave et Sten Baner, Éric Sparre, Ture Bjelke, et Jôran Pozse furent par lui livrés à la merci d'un homme vindicatif et qui n'avait que trop souvent donné des preuves d'une sévérité voisine de la cruauté. A peine le duc eut-il ces odieux antagonistes en son pouvoir que, fidèle à sa parole, il fit sonner la retraite et mit une fin complète au combat suspendu du reste depuis quelques instants. L'engagement, quoique de courte durée , avait été très-meurtrier. Deux mUle hommes avaient péri du côté du roi. Leduc, au contraire, en avait perdu quarante à peine ; ses blessés, plus nombreux, s'élevaient à deux cents. La bataille de Stàngebro l'avait rendu maître de la situation. Il eut assez de magnanimité pour traiter, à la première entrevue qu'il eut avec lui , Sigismond , qui non-seulemenl était son vaincu, mais aurait été, s'il l'avait Voulu, son prisonnier, en parent et en roi; il lui rendit les canons et les drapeaux pris dans le combat, et signa, trois jours après, le traité de Linkôping, dont on ne saurait trop apprécier l'esprit sage et modéré.

D'après ce traité , lin voile impénétrable devait être jeté sur le passé. Le roi, régnant suivant les conditions acceptées à son couronnement, devait d'ici à quatre mois convoquer les États du royaume. Pendant la ses-

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sion, de nouveaux arbitres choisis et envoyés par des princes allemands devaient juger en dernier ressort les différends qui s'étaient élevés entre Toncle et le neveu ; et l'un et l'autre juraient de se soumettre aveuglément à l'arrêt qui serait rendu. Les sénateurs prisonniers devaient de même y être jugés par des juges impartiaux et traités d'ici là avec les égards dus à des hommes prévenus, mais non convaincus d'un crime. Le duc devait licencier ses troupes et le roi renvoyer les siennes en Pologne, ne conservant que ses gardes du corps. Les fonctionnaires, nommés par le duc, devaient rester en possession de leurs charges, jusqu'à la réunion des États , mais dès à présent rendre hommage et prêter serment au roi qui allait se rendre à Stockholm, et, après avoir proclamé l'innocence du duc, recevoir de ses mains, avec la remise du pouvoir, les châteaux, les vaisseaux et l'artillerie du royaume; enfin il était dit que les Ëtats seraient dispensés' d'obéir à celui des deux princes qui violerait le traité qu'il venait de conclure.

Le lendemain (29 septembre) , jour de la Saint- Michel, dans une conférence privée où les deux princes se voyaient à titre de parents, Charles restitua à Sigismond tout ce qui lui avait été pris à Stegeborg et à Linkôping. Il l'engagea vivement à se rendre à Stockholm par terre, proposant de l'accompagner, de le faire passer par ses États héréditaires, et de lui préparer partout sur son passage une réception digne de son rang. Sigismond ayant persévéré dans son projet d'aller par mer, Charles mit une partie de sa flotte à sa disposition; il partit ensuite pour Ôrebro, où sa femme l'attendait avec ses enfants, et fit conduire ses prison-

niers dans le fort de Nykôping , où chacun d'eux eut un cachot et des gardes particuliers.

L'oncle et le neveu étaient écrivassiers, comme tous les Wasas. On ne saurait croire le nombre de lettres qui furent échangées entre eux dans les quelques jours que Sigismond passa à Linkôping après le départ du duc. Prenant en main la défense des sénateurs, il demande à son oncle de ne pas souffrir que ces hommes, dont il loue la fidélité et le dévouement, soient injuriés par ses partisans; de leur permettre, moyennant caution , de rentrer dans leurs domaines , et , s'il veut absolument les maintenir en captivité, de ne point les séparer les uns des autres , et de laisser les portes de leurs prisons ouvertes à leurs femmes et à leurs enfants. Charles répond qu'il ne garde les sénateurs en prison que pour les soustraire aux fureurs d'une populace justement indignée ; que du reste leur sort ne dépend plus de lui, mais des États appelés à les juger; enfin il supplie son neveu de ne pas donner le nom d'amis à des misérables qui ne les ont armés l'un contre l'autre que pour consommer la ruine de leur maison, et pour établir sur ses débris un gouvernement oligarchique et républicain; il se plaint en même temps des intrigues de Laski et de Glas Bjelke , qui mettent le trouble à Stockholm; il le prie de licencier son armée, d ordonner à ses partisans d'Upland de déposer les armes, à ceux de Finlande de rester de l'autre côté du golfe; de délivrer les prisonniers qu'il retient dans le château de Calmar; de ne point se fier aux traîtres qui l'entourent, et de défendre qu'on calomnie son oncle jusqu'à l'arrêt des arbitres. Cette longue correspondance, malgré les formes polies dont elle est

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revêtue, pennet au lecteur le moins subtil de voir qu'entre ces deux hommes la conciliation n'était, que sur les lèvres, et la haine et la méfiance au fond du cœur. L'orgueilleux Sigismond n'aurait voulu pour rien au monde rentrer à Stockholm , à côté de son oncle, craignant d'être regardé par le peuple comme un captif au char d'un triomphateur. Il ne songeait qu'à retourner en Pologne , et Charles avait trop de perspicacité pour n'avoir pas pénétré ses arrière-pensées. Il n'était que plus indécis sur la conduite à tenir. Il était évident que Sigismond parti allait recruter de nouveaux partisans et revenir plus formidable au printemps prochain. D'un autre côté, s'il restait, il balancerait l'autorité du régent aux États et sauverait les sénateurs qu'il voulait perdre. Dans cette incertitude, Charles laissa au hasard le soin de trancher ces grandes questions. Sigismond, livré à lui-même, libre de tous ses mouvements, s'empressa de réaliser les projets de fuite qu'il avait formés le lendemain même de Stângebro. Sans souci des sénateurs compromis pour lui ,' il attendit l'arrivée d'Anders Râlamb et de quelques béats fanatiques qu'il avait envoyés recueillir à Wadstena quelques fragments de reliques, soustraits par des âmes pieuses aux investigations de Charles et d' Angermannus, et, après avoir reçu de leurs mains ces oripeaux sacrés qui semblaient presque le dédommager de la perte de sa couronne, il fit monter sur les vaisseaux dont il disposait les cinq mille hommes de troupes qui lui restaient encore et toute sa cour ; il y monta luimême le dernier, et, ordonnant à voix haute au pilote de se diriger vers Stockholm , il donna rendez-vous dans cette ville à. toutes les personnes que leurs fonc-

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