SIÈGE DE RIGA
et courut, à leur tête, à la défense de ses Ëtaf s envahis. Mais le pauvre homme n'était pas plus apte à commander une armée qu'à gouverner un royaume. 11 redoutait la fatigue, les privations, et, tant soit peu, les éclaboussures des boulets. On eut peu de peine à lui faire comprendre que le prestige, attaché à sa royale personne, ne valait pas, pour repousser un aussi audacieux ennemi, Texpérience d'un chef blanchi sous le harnois et chéri des soldats. 11 céda donc le commandement au brave chancelier Zamoïski et se retira à Wilna dans des régions plus calmes. Le chancelier au contraire se jeta résolument dans Riga dont Charles poussait le siège avec une grande vigueur. C'était le personnage le plus considérable de la Pologne et un des plus grands hommes de guerre de son époque. Sa présence au milieu des assiégés dissipa cette espèce de panique que le nom seul des Suédois leur avait causée. Les Polonais , stimulés par ce chef habile et intrépide , retrouvèrent leurs qualités guerrières. Les succès des Suédois avaient été trop prompts pour être durables; le bonheur les avait amollis et rendus imprudents. Les obstacles inattendus qui se dressèrent tout à coup devant leurs pas dévelopèrent les germes de dissentiment qui , même au milieu du triomphe, avaient pris naissance entre le duc et le comte de Nassau. La mésintelligence devint telle qu'elle amena une rupture violente. Jean de NaSsau retourna en Allemagne avec les recrues qu'il en avait amenées. Charles, livré à ses propres ressources , comprit bien vite que ses troupes n'étaient pas assez nombreuses pour garder le vaste territoire qu'elles occupaient. D'ailleurs la situation avait bien changé depuis l'arrivée de Zamoïski.
502 SGISIIOND. [ieOO|
L'influence du chef est immense. Un général intrépide et habile fait passer de suite toute une armée de rabattement à la confiance et de la réserve à l'audace. Ensuite les Polonais ayaient dominé trop longtemps dans le pays et y avaient poussé de trop profondes racines pour être emportés dans une seule tempête. Le peuple est versatile; ceux-là même qui avaient acclamé les Suédois à leur arrivée commençaient à déblatérer contre eux, depuis qu'on pressentait leur départ. Charles 9 avec son tact ordinaire, avait prévu ce revirement de l'opinion publique. 11 évita toufe rencontr eavec le chancelier qui, de son côté, ayant été victorieux dans maintes échauffourées d'où le duc avait été a(bsent, craignait de perdre dans une bataille dirigée par lui tout le profit de ces divers succès. La plume moins meurtrière remplaça Tépée. Une correspondance violente s'établit entre ces deux hommes également altiers et passionnés. Zamoïski s'étant oublié jusqu'à provoquer son adversaire en un combat singulier, Charles , qui se rappelait toujours qu'il était fils de Gustave Wasa et prince de sang royal, répondit à son imprudent provocateur qu'il ne se rencontrerait avec lui qu'un bâton à la main. Mais ces grands airs n'amélioraient pas la situation, qui, tous les jours, devenait pire pour les Suédois. Ce n'était plus le chancelier qui était assiégé dans Riga. C'était le duc qui était obligé de se défendre dans soii camp. Il repoussait vaillamment toute attaque; mais un seul revers pouvait amener un désastre. Charles avait vu le danger, et il allégua les rigueurs de la saison pour rentrer à Revel. Zamoïski, qui ne l'avait point vaincu, le redoutait, et ne mit aucune entrave à sa retraite.
fieOO] NAISSANCE DE CHARLES-PHILIPPE. 503
Christine d'Oldenboui^, duchesse de Sudermanie, avait accompa^é son époux en Esthoniefelle était en course dans le pays avec lui , quand elle ressentit les premières atteintes du mal d'enfant. Elle accourut précipitamment à Revel où elle donna le jour, le 23 avril, à deux heures du matin, à un prince qui fut baptisé avec pompe, et reçut les noms de Charles-Philippe.
Charles était depuis plusieurs mois absent de Suède. Des rapports alarmants sur Tétat du pays le décidèrent brusquement au retour, sans le détourner du projet depuis longtemps conçu de rentrer à Stockholm par les Bothnies. C'était un chemin difficile que depuis des siècles aucun roi de Suède n'avait suivi. Ces provinces vastes, froides, incultes le plus souvent, habitées par des peuples à moitié sauvages, étaient inconnues du régent et de ses conseillers. On lui avait assuré qu'elles contenaient dans leur sein des germes de richesse que la civilisation pourrait promptement développer. Charles voulait s'assurer par lui-même de l'exactitude de ces assertions; il voulait aussi remercier ces populations reculées des marques de dévouement qu'elles avaient données à sa cause dans la guerre des Massues et surtout les soustraire à l'avidité de la noblesse qui, profitant de leurs derniers revers, s'était emparée des hemmans taxés, et voulait maintenir les paysans dans l'état de servitude oii vivaient les cultivateurs livoniens. Quoique la saison fût encore rigoureuse et que la famine qui allait envahir tout le royaume commençât à sévir; quoique l'absence de routes rendît pour une femme et des enfants ce long trajet monotone et pénible, Charles trouva dans l'enthousiasme de ces naïfs et énergiques montagnards un grand dédommagement
à toutes ses fatigues et à toutes ses privations. Il est vrai qu'il côtoyait le golfe de Bothnie, et que la princesse, restée à bord le plus souvent, ne s'aventurait guère dans Tintérieur. Mais l'intrépide et infatigable Charles parcourait tout le pays avec une énergie inproyable , fixant l'emplacement des villes nouvelles , donnant aux habitants des conseils pour l'exploitation de leurs forêts et de leurs mines, pour la culture de leurs champs et pour le développement de leur commerce, surexcitant leur zèle religieux et leur enthousiasme patriotique, enfin jouant le rôle des anciens rois, quand ils parcouraient à cheval, après leur élection, toutes les paroisses de la monarchie.
Charles avait trouvé, à son retour, la Suède dans Tétat le plus déplorable. L'hiver avait été attristé par des tempêtes et des ouragans qui avaient causé de nombreux sinistres au bord de la mer et dans l'intérieur des terres. Au printemps une pluie torrentielle, tombée durant dix semaines consécutives, avait pourri le germe de presque tout le blé confié à la terre. Pour comble de malheur, une gelée, survenue en plein été dans la nuit du 15 août, détruisit les rareset grêles épis conservés jusqu'alors comme par miracle , et dernière ressource de populations que l'avenir épouvantait. La famine était inévitable, et avec elle la peste qu'elle engendrait toujours. Les affaires n'allaient pas mieux en Livonie. Le départ de Charles avait été le signal de vrais désastres. Ober-Palhen, Fellin, Pernau et d'autres places aussi importantes, sont reprises par les Polonais commandés par Radziwill. Charles Gyllenjelm, attiré dans un guet-apens par un transfuge qu'il avait acueilli à Wolmar, est battu par Farensbach , et fait prisonnier
[leoOJ CRUAUTÉS DES POLONAIS. 505
avec Jacques de la Gardie et presque tous les siens. Ces deux, jeunes étourdis sont amenés à Wilna auprès de Sigismond, qui, repoussant toute proposition de rançon ou d'échange , traite ses prisonniers avec la plus grande sévérité. Jacques cependant, en souvenir de son père Pontjus, le conseiller et Tarai de Jean III, ne séjourna que quelques mois en prison. Mais Charles Gyllenjelm, victime de la haine portée à son père, y fut maintenu pendant treize ans, et dans des conditions atroces , chargé de chaînes et soumis aux plus affreux traitements. Les Polonais , considérant les Livoniens non comme des peuples conquis, mais comme des rebelles soumis, se livrèrent aux plus déplorables excès. Partout, sur leur passage, les jeunes filles et les jeunes femmes étaient livrées aux brutalités des soldats devant les pères et les maris attachés à des poteaux, et martyrisées le plus souvent en même temps que déshonorées. Les cadavres des victimes qu'on défendait d'enterrer n'étaient pas entièrement dévorés par les bêles féroces et les oiseaux de proie; les restes putrides, soustraits à leur voracité, engendrèrent des miasmes pestilentiels. Enfin aucunes hontes et aucunes calamités ne furent épargnées à ce malheureux pays, qui, depuis la disparition des chevaliers de la Croix, c'est-à-dire depuis près d'un siècle, servait de théâtre aux luttes de quatre grands peuples, et de but à leur avidité.
La famine et la peste sévissaient du reste dans tout le Nord. On assure qu'à Moscou seulement cent vingtcinq mille cadavres furent livrés à la terre en moins de deux ans et demi. C'est à peine si le mal était moindre en Suède. Je ne parle pas des scènes de dé-
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solatîon qui affligeaient les nombreux hemmans situés au fond des forêts et loin de toutes ressources; mais, à Upsal, métropole du royaume, résidence de Tarchevêque , où les aumônes étaient les plus abondantes et leur distribution le mieux organisée , on voyait des malheureux tomber d'inanition dans les rues, et, chose plus triste, .personne ne venir à leur secours: les pauvres, parce qu'ils n'avaient pas le morceau de pain ou la goutte de vin qui pouvaient les rendre à la vie; les riches, dans la crainte égoïste que la crise ne se prolongeât, et que leur or, devenu un vil métal, ne leur suffît pas à renouveler les rares provisions qu'ils avaient amassées en des temps meilleurs. Dans la capitale même, à Stockholm, où les États étaient réunis, dans le plus beau mois de l'année, après des distributions de blé acquis à grand'peine et en compromettant sa fortune, Charles avait été le douloureux témoin de scènes pareilles à celles d'Upsal . Des hommes étaient morts de faim sous ses yeux.
Cependant la noblesse, bien loin d'abjurer ses haines, ne cherchait dans ces malheurs publics qu'une occasion de prendre sa revanche. Les passions étouffaient ch^i elle tout sentiment d'humanité et de patriotisme. N'osant pas se révolter contre un maître puissant , elle lui faisait de l'opposition aux États, et, dans les provinces, elle entretenait, aigrissait même le mécontentement public, en attribuant à une imprudente politique, à une mauvaise administration, des calamités qu'on ne pouvait, avec justice, considérer que comme un châtiment infligé par la colère céleste.
Ces maux intérieurs étaient encore, aggravés par le
[leM] PRÉTENTIONS DE CHRISTIAN IV. 507
mauvais état des relations avec les royaumes voisins. Les Polonais, enhardis par les succès de Zamoïski, mettaient pour première condition à une trêve de huit ans, qui était sur le tapis, la restitution de Pernau et de Dorpat. Christian IV, trop jeune pour être sage, trop adulé pour n'être pas présomptueux, et ne dissimulant pas son espoir devoir, dans un avenir prochain, les trois royaumes Scandinaves réunis sous un même sceptre qui serait le sien; Christian IV avait ajouté à sa mauvaise querelle des trois Couronnes d'étranges prétentions sur les possessions suédoises en Laponie et sur les privilèges qu'il attribuait à ses sujets de trafiquer avec les districts des mines sur le même pied que les gens du pays et sans payer d'autres droits. Enfin les Russes , plus avilis qu'épuisés par les révolutions de palais dont Moscou était le théâtre, avaient l'impudence de réclamer Narva, Revel et jusqu'à Wiborg. Par une inconséquence incompréhensible , mais dont plusieurs assemblées, hélas! ont donné des exemples, lés Ëtats, qui ne voulaient rien accorder de ces insolentes demandes, refusèrent obstinément à Charles l'argent nécessaire à la levée des troupes qui , seules cependant, pouvaient lui permettre de rendre une réponse énergique.
Les États crurent que l'offre de la couronne (17 juin) serait un palliatif à ces misérables tracasseries. Mais Charles la repoussa durement. Il dit même que, les Suédois l'ayant abreuvé de dégoûts, toutes les fois qu'il s'était mêlé de leurs affaires, il y renonçait aujourd'hui et à jamais; que l'administration des duchés suffisait amplement à son ambition et à son activité , et qu'il engageait la diète à reprendre Sigismond , ou bien à
élire Uladislas, son fils, ou le duc d'Ostrogothie, ou un prince allemand , ou un de leurs pairs. Charles , en parlant de la sorte, était sincère ; mais il agissait sous une impression de dépit et de colère, et, si on l'eût pris au mot, on l'aurait fort embarrassé. Il est vrai qu'il connaissait son monde, et savait, mieux que personne, qu'il était indispensable. Aussi cette sortie, qui semblait imprudente , fut-elle très-sage, et le mena-t-elle tout droit à ses fins. Les bourgeois et les paysans, effarés comme si Sigismond eût été à leurs portes avec une armée de jésuites , forcèrent la noblesse et le clergé à faire de très-humbles excuses à l'administrateur et à autoriser, pour la prolongation de la guerre en Liyonie, l'établissement de contributions nouvelles destinées au recrutement d'une nouvelle armée.
Charles , à présent satisfait , ne refusa pas moins la couronne. 11 prolongea même de deux mois le délai accordé à Uladislas , et qui avait déjà périmé pour la seconde fois; imitant ensuite les États et leur rendant égards pour égards, il combla, d'après leur choix, les vides si nombreux que ces temps de guerre et de révolutions avaient faits dans le sénat. Eric Rihbing, Jôran Bdje , Arvid Horn , entre autres , furent élevés à ces éminentes fonctions Les nouveaux sénateurs prêtèrent serment de fidélité au duc, à sa femme et à ses enfants. Svante Bjelkefut créé chancelier, Sivard Ribbing grand trésorier, et Axel Ryning rismarks.
Abraham Angermannus avait été chassé du siège archiépiscopal du royaume. Le châtiment était grand pour la faute. Car on ne pouvait après tout accuser le prélat que de maladresse et d'ingratitude ; or la maladresse échappe à la loi : à plus forte raison, l'in-
[1602] FERMETÉ U'ANGERMANNUS. 509
gratitude, attendu que, si ce vice de caractère était puni, les prisons seraient constamment plus peuplées que les villes. Par malheur la crainte de commettre un acte injuste arrêtait rarement le duc de Sudermanie. Il ne suffisait pas à sa haine d'avoir destitué son ennemi des plus hautes fonctions du royaume et de Ta* voir plongé dans les cachots de Stegeborg. Il ne voulait le rendre à la liberté qu'après avoir obtenu de lui une rétractation qui Teût déshonoré. Mais Angermannus avait Tâme vigoureusement trempée. Il avait supporté la persécution sous Jean III, avec un grand courage; il était prêt à souffrir, avec la même fermeté, le martyre sous le duc de Sudermanie : aussi, au lieu des paroles humbles et soumises qu'on exigeait de lui, lança-t-il du fond de sa prison à ses coopérateurs des mandements passionnés, où le duc était accusé d'être de connivence avec les calvinistes, et de faire, pour introduire cette secte détestée en Suède, les mêmes efforts que son frère, Jean III, pour le triomphe du catholicisme. J'ai déjà dit que Charles avait abusé envers le prélat de son droit du plus fort. Cette indomptable énergie dans le malheur aurait dû d'autant mieux lui plaire qu'il n'eût pas lui-même agi autrement en pareille circonstance. Mais des hommes aussi passionnés sont rarement justes. Ce qui chez lui n'aurait été qu'une légitime fierté devint chez son adversaire un insupportable orgueil; et le prisonnier, qui aurait été même trop puni par l'exil , vit resserrer les fers dont il était accablé. Son compagnon d'infortunes, Éric Schepperus, homme inconséquent et remuaat, mais faible et lâche, accoutumé du reste aux palinodies, se soumit à toutes les exigences du duc. En récompense de ces
5i0 SIGISMOND. [leOS]
bassesses, il fat non-seulement rendu à la liberté, mais appelé à une des cures d'Upsal. Il devint plus tard curé d'Enkôping où il termina sa triste et turbulente existence.
Nicolatis Bothniensis, mort encore jeune, n'avait fait que passer sur le si^e d'Upsal; il fut remplacé, sous l'influence de Charles, par Olatts Martini , pasteur de Nykôping, et fils de Martinus Gestricius , mort évèque de Linkôping, et célèbre par ses vertus et par son mé* rite. Il est incontestable que Charles inclinait vers le calvinisme. Les sacrements , par exemple , n'étaient pas pour lui des signes certains de la grâce, et ne donnaient pas la rémission des péchés. C'est pourquoi il exigea que le prêtre , après la confession faite par le mourant à son lit de mort, et elle ne pouvait pas Tétre ailleurs, déclarât que c'était au nom de Dieu, qui seul pardonne les péchés, qu'il l'absolvait des siens. Enfin il émit, plusieurs fois, des doctrines tout à fait opposées au véritable esprit du luthéranisme. Il n'est pas moins vrai que ce ne furent jamais que des velléités de croyance et non des convictions assez arrêtées pour qu'il songeât à les imposer à son peuple, ou même à les professer ouvertement. Elles n'existaient pas moins au fond de son cœur; et je ne sais ce qui serait arrivé si Olalîs Martini, aussi insensible aux séductions qu'aux menaces , n'eût défendu ce qu'il croyait être la vérité avec une indomptable énergie qui ne s'est jamais démentie. Or, l'histoire ne saurait donner trop de louanges à un homme assez ferme pour n'avoir jamais fait la plus petite concession à un mattre aussi redouté que le fut Charles IX.
Plusieurs historiens n'ont vu que de la dissimulation
[ieO«1 SCRUPULES DE CHARLES. 5H
dans les hésitations que cet homme si résolu a manifestées, toutes les fois qu'il allait mettre le pied sur le trône. Ses scrupules auraient été bien moins grands s'il n'avait eu affaire qu'à Sigismond. En effet, sa persévérance dans le catholicisme équivalait à une abdication. Mais, Sigismond déchu, le trône appartenait au duc d'Ostrogothie. C'était un enfant livré sans défense à sa merci. Ce fut une raison de plus pour qu'il l'entourât de soins et d'attentions et le traitât en fils de roi. Par bonheur pour tous, pour la Suède surtout, le hasard voulut que ce jeune prince qui était un enfant de vieillard fût indolent, modeste, timide, dépourvu d'ambition, et de plus doué d'assez de bon sens pour sentir sa médiocrité et vouloir rester au second rang, sous l'égide de son puissant protecteur. Si- Jean avait eu au contraire la ferme volonté de faire prévaloir ses droits, ou même s'il avait laissé pressentir la capacité qu'on devait, en ces moments de crise, exiger d'un roi de Suède, je ne doute pas que Charles n'eût eu le patriotisme de sacrifier son propre intérêt à celui de la dynastie fondée, après tant de labeurs et avec tant de peine, par son héroïque père; et sans doute Gustave- Adolphe, resté prince du sang, n'aurait pas fait du trône de Suède le trône le plus glorieux de la chrétienté. Le fait est que les scrupules de Charles^avaient survécu à son élévation, et que la renonciation spontanée, libre et complète du jeune prince, n'avait pas calmé sa conscience troublée, et qu'il exigea qu'après sa mort, son fils, pour régner à sa place, se prévalût non de son droit héré* ditaire, mais d'une nouvelle élection librement faite.
Depuis longtemps Charles était de fait le souverain de la Suède. Par ses ordres les commissaires danois et
5i2 SIGISMOND. [1605J
suédois se réunireut sur les frontières du Smâland, afin de trancher amiablement les difficultés survenues entre les deux royaumes. Les Suédois se plaignaient amèrement d'usurpations de terrain commises par les Danois en Laponie; ils demandaient aussi la restitution de Sonnebourg en Livonie, et la renonciation des trois Couronnes sur Técu de Danemark. Ces conférences ne pouvaient aboutir à aucun résultat satisfaisant. Christian IV était trop infatué de sa puissance pour faire la moindre concession; et Charles avait trop d'orgueil pour rien céder à un adversaire qui contestait le droit des siens au trône de Suède. La guerre seule pouvait applanir des différends qui étaient par eux-mêmes de médiocre importance, mais que la fierté de Tun et l'avidité de l'autre-rendaient insolubles , et c'est ce qui arriva en 1610.
Charles avait convoqué les États de Gothie. C'est dans ces trois provinces, qui sont comme le cœur de la Suède, que vivaient les familles les plus puissantes du royaume, celles qui n'avaient cédé qu'à la force en acceptant le Westerâs-recess , et qui n'avaient pas plus voulu se courber devant le duc de Sudermanie que devant Gustave Wasa. L'assemblée était nombreuse et flottait indécise entre la soumission que la prudence conseillait et les instincts d'indépendance qui fermentaient au fond de leur cœur. Jôran Pozse, venu à la . tête des principaux seigneurs wisigoths , était le chef de l'opposition. Quoique àpeine échappé aux bourreaux de Linkôping, il avait entretenu avec Sigismond de coupables liaisons. Ayant appris, pendant les débats, que Henri Finne, valet de chambre du roi de Pologne, . après s'être brouillé avec son maître, était revenu en
[1605] FUITE DE JÔRAN POZSE. 513
Suède, il craignit que ses nouvelles intrigues ne fussent dévoilées, et, comme il savait qu'on ne sort pas deux fois vivant des griffes de Charles, cédant à la peur, il partit inopinément, accompagné de ses frères , de ses parents, de ses amis, et se dirigeant du côté de Gbristianstad qu'il put atteindre sans accident. La fuite des chefs donna à réfléchir aux inférieurs et les réduisit tout au moins au silence. Jean Skytte, profitant de leur abattement, prononça un discours dans lequel il prouva que Sigismond en avait fait beaucoup plus qu'il ne fallait pour être déchu du trône, et qu'il termina en offrant la couronne au régent. L'assemblée accepta tout entière les conclusions de cette harangue ; mais Charles, repoussant encore l'honneur qui lui était fait, remercia les Goths des bons sentiments qu'ils lui témoignaient, et assura qu'il leur en tiendrait compte à l'occasion.
L'année 1 603 est peu féconde en événements. Charles, occupé surtout de l'intérieur, rendit des édits relatifs aux chevaux de poste que personne n'eut le droit à l'avenir d'exiger des paysans, si ce n'est pour le service de l'État, et en vertu de lettres spéciales; à l'épuration des monnaies et au châtiment à infliger aux personnes qui profèrent des blasphèmes et des jurons.
Les États de Suède avaient été convoqués pour le 6 février à Norrkôping. En prévision des graves intérêts qui devaient s'y débattre, l'affluence des membres des divers ordres y fut très-grande. La diète fut ouverte par un discours du duc très-éloquent, mais empreint d'un grand pessimisme et d'un immense découragement. Il se voit entouré d'obstacles renaissants sans cesse malgré tous ses efforts et il ne sent plus en
lui la force de les surmonter. Les Suédois sont ingouyemables. Le clergé le tient en méfiance , et voit en lui un hérétique calviniste. La noblesse , tout entière à sa haine contre les Wasas, reste à l'écart; on ne vient à lui que pour lui créer dès embarras et surprendre ses secrets.' Il a essayé de tout et en vain pour ramener les chefs. Jusqu'ici ses bontés n'ont fait que des ingrats, et ses sévérités que des ennemis. C'est en pure perle qu'il se dévoue au service de la patrie ; il comprend l'inutilité de ses efforts, 11 n'aspire qu'au repos et il engage les États de lui donner un remplaçant qui leur plaise davantage et fasse mieux leurs afiTaires. Si ce n'étaient les marques de sympathie et les encouragements qu'il a trouvés chez les bourgeois et chez les paysans , il y a longtemps qu'il aurait jeté le manche après la cognée , et qu'il aurait abandonné une patrie ingrate à son malheureux sort. Mais il y a un terme à tout ; il est à bout de forces; il demande grâce pour les quelques jours qui lui restent à vivre. Il croit que Sigismond vaut mieux qu'on ne pense, et il conseille à la diète de se raccommoder avec lui. Si elle a cependant de trop fortes préventions contre lui à cause de sa religion et de son penchant au despotisme, et qu'elle ne puisse obtenir le jeune Uladislas, qu'elle choisisse le duc Jean, qu'elle a sous la main, et qu'elle pourra façonner à sa guise .
Je suis convaincu que Charles était sincère. Le rôle d'usurpateur répugnait à sa nature altière et droite. Il était très-ambitieux, mais plus honnête encore; et jamais il n'aurait voulu d'un trône acquis au prix d'un crime, ou même d'une injustice. Sa scrupulciise honnêteté ne s'est jamais démentie. De même qu'après