ÉTABLISSEMENT D'UNE POLICE
. avait essayé d'établir une police. Sa tentative avait avorté. Les Suédois, peuple indépendant et loyal, avaient horreur des espions et des gendarmes. Jôran Pehrsson reprit en sous-œuvre les projets du chancelier allemand. Son esprit investigateur et méchant convenait à la chose. Grâce à lui, toute la canaille d^ Suède fut chargée d'espionner et de dénoncer la partie honnête du royaume. Des sergents à baguettes furent établis dans toutes les provinces et mis à la poursuite des prétendus coupables. Les espions ne suffisant pas, il fallut avoir des 'délateurs. Le métier même devint très-lucratif (1). « On promit à quiconque dénoncerait un crime de lèse -majesté la moitié du bien du criminel si Taccusation pouvait être prouvée devant un tribunal (2). » Or Ton savait qu'à ce sujet rien n'était impossible au vice-chancelier, à ce point que nous le verrons obtenir la condamnation de malheureux que ses sicaires avaient déjà égorgés.
Ce tribunal entre les mains de cet homme devint un terrible instrument de vengeance. Le registre de ses arrêts qui ne porte en 1561 qu'une condamnation à mort en contient , en 1503, cinquante-sept, et cette progression se poursuit dans les mêmes proportions jusqu'en 1567, époque àr laquelle finissent, grâce à Dieu, les fonctions de ces impitoyables magistrats. Dans les dernières années, choisis par Jôran Pehrsson , ces hommes n'étaient plus que ses bourreaux/ Aussi voyons-nous, le il février 1566, un. pauvre diable, un palefrenier, nomnié Éric Pehrsson, condamné à mort
(1) Celui qui pouvait surprendre un mauTaîs propos ou découvrir une infidélité chez un fonctionnaire était généreusement récompensé.
(2) Geyer, Histo%i^d$ Suède, page 195.
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pour avoir peint par maladresse sur la porte d'une maison située dans un faubourg de Stockholm les trois couronnes renversées et avoir par ce fait porté atteinte à la majesté du roi. La même année, 26 novembre 1566, un pareil châtiment fut infligé à deux trabans, accusés d'avoir mis près de la tente du roi trois bâtons placés en forme de croix, un gril et d'autres objets qui avaient pour but de l'ensorceler, « quoiqu'ils n'ignorassent pas que le roi avait défendu, sous peine de mort, de laisser sur les chemins^où il se promenait des branches de sapin, des débris de paille ou des copeaux (1); » enfin, en 1567, Georges Wickmann fut exécuté pour avoir dit que le roi donnait des ordres impossibles à remplir.
Il faut remonter aux règnes des tyrans les plus sinistres de l'antiquité pour trouver un pareil m^ris de la vie humaine. Jamais de tels scandales ne s'étaient produits sur le sol de la vieille Suède, si ce n'est sous le Néron du Nord ; mais encore était-ce un étranger, et traitait-il les Suédois en peuple conquis.
L'armée suédoise envoyée en Finlande contre le duc était peu nombreuse, encore moins aguerrie; les vrais soldats étaient sous les ordres de Horn en Livonie. Pour peu que Jean eût eu de l'audace, du courage, de l'influence sur les populations, il aurait refoulé dans la mer cette poignée d'agresseurs. Mais il était indécis, lâche et dépourvu de toute espèce de talent militaire. Au lieu de tenter une bataille en rase campagne, il s'enferma dans son château d'Âbo, ou il fut bientôt enveloppé par Hogenskild Bjelke qui étaitvenu, le 13 juin, prendre la direction de cette petite armée ; il amenait peu de monde
(1) Geyer, Hist, de Suède, p. 196.
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avec lui, mais les troupes de Livonie étaient mises à sa disposition en cas de besoin, et il pouvait en détacher tous les hommes qui lui seraient nécessaires. Il apportait avec lui la condamnation de Jean ; mais il avait ordre de faire connaître l'intention du roi d'épargner la vie du prince, destiné à passer le reste de ses jours dans une prison d'État.
J'ai déjà dit que Jean avait peu de cœur et peu de tête. Le danger qu'il courait lui fit perdre tout à fait l'un et l'autre. Il se défendit mollement et laissa prendre par une poignée d'hommes, au moyen d'un vulgaire stratagème, la forteresse qui recelait tout ce qu'il pouvait avoir de précieux et de cher dans ce monde. C'était le jour (12 août 1563) oîi le héraut danois, admis dans le château de Stockholm, déclarait solennellement, au nom de son maître, la guerre à Éric XIV. Avec un peu plus d'énergie et de prévoyance Jean pou^ vait gagner du temps, et alors il était sauvé. En effet la guerre qui était engagée avec le Danemark allait amener d'inextricables difficultés ; et enfin les soldats que le duc de Prusse avait recVutés pour lui en Allemagne avaient été par lui conduits à Dantzig, où ils attendaient pour mettre à la voile un vent favorable. Ils étaient en assez grand nombreet assez aguerris non-seulement pour résister aux Suédois, mais pour les vaincre et les rejeter au-delà du détroit ; mais encore eût-il fallu qu'ils eussent à leur tête un homme de courage et d'action. Or le duc de Finlande n'était qu'un vantard et un discoureur. On dit que , lorsque les Suédois entrèrent dans la pièce du château d'Âbo où se trouvait le duc entouré de sa femme et des gens de sa maison, un gentilhomme, nommé Nils Bossen, tirant un poignard de
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dessous ses habits, se précipita sur lui, mais qu'il fut détourné par Nils Boje et par Jean lui-même qui aidait Yu le danger dont il était menacé.
Le duc de Finlande, aussitôt pris, fut envoyé à Stockholm avec sa femme et tous ceux qui s'étaient compromis pour lui. L'impitoyable Pehrsson était d'avis, puisque- le duc n'avait pas déposé les armes après l'acte de clémence du roi , de faire exécuter l'arrêt purement et simplement en manière d'exemple. Éric XIY, résistant par hasard aux conseils de son favori, n'osa pas faire couler le sang de son frère ; il ne voulut pas non plus être témoin de sou humiliation. Après avoir adouci la sentence des États de Stockholm (1), il se rendit aux frontières de laWeslrogothie envahies par les Danois (29 septembre) , chai^eant Jôran Pehrsson d aller avec Bjelkeustjerna jusqu'à Waxholm à la rencontre du prince. Cet homme violent, introduit à bord du vaisseau qui le portait, sans égard pour son rang, sans pitié pour ses malheurs,* lui reprocha en termes durs et amers des fautes bien cruellement expiées, et lui lût l'arrêt qui le condamnait à mort. Jean, homme léger, n'avait qu'en ce moment compris toute l'horreur de sa position ; aussi ne put-ii contenir ses larmes ; il attribua à Horn et à Hermann Fleming qui, disait-il, avaient méchamment dénaturé ses actes, la cause de tous ses malheurs. 11 nia en termes énergiques la compétence du tribunal qui l'avait condamné, et en appela de sa décision à l'empereur, seul capable, d'après lui, de juger un fils et un gendre de roi, duc souverain lui-même. Après
(1) Olof Celsius, Hist. d'Éric XIV, 1. 1, p. 217.
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avoir fait souffrir à son prisonnier toutes les appréhensions de la mort, Jôran Pehrsson lui annonça que le roi, persévérant dans ses projets de clémence, avait commué la peine capitale en une détention perpétuelle dans le donjon de Gripsholm. S'adressant ensuite à la princesse Catherine, il lui proposa, de la part du roi, un château pour résidence et un douaire royal, si elle voulait se séparer d'un époux que la loi venait de retrancher du nombre des humains. Cette jeune femme dont on ne saurait trop admirer le courage et Tabnégation, en vraie fille de roi regardant de toute sa hauteur le parvenu qui osait lui faire une proposition contraire à rhonneur, ne daigna pas lui répondre; mais, lui montrant son anneau nuptial sur lequel étaient gravés en latin les mots suivants : « Rien que la mort, » elle se rapprocha de son époux, le prit par la main et descendit avec lui sur le misérable bateau qui devait le transporter datis son cachot. Pour bien apprécier l'action héroïque de cette jeune femme, il ne faut pas , oublier que, par devoir, par amour, elle se livrait à la merci d'un tyran impitoyable qui avait déjà donné des signes manifestes de folie, et qui pouvait au premier moment la sacrifier à des chimères ou à de prétendues raisons d*État, et d'un scélérat de la pire espèce, qui de bandit était devenu premier ministre, et, parvenu •au faîte par des crimes, ne pouvait s'y maintenir qu'avec des crimes, capable de tout, de la livrer à ses bourreaux pour être égorgée, ou au grand-duc de Moscovie pour être déshonorée.
Pour aller de Waxliolm à Gripsholm, il faut passer par la capitale; arrivé au Sôderstrom, une des issues par lesquelles les eaux du Mélar se précipitent dans
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la Baltique, le prince fut obligé de rester sur le pont au milieu de ses futurs geôliers, exposé aux regards de la multitude qui encombrait les deux rives du fleuve ; elle y avait été attirée par la curiosité et plus encore par ce secret plaisir que les petites gens éprouvent toujours devant les infortunes des grands. La rapidité et l'abondance des eaux avaient ralenti en cet endroit la marche du vaisseau. Par un raffinement de cruauté, Jôran Pehrsson avait couvert de gibets la colline de Sôder-Malm ; Jean, en jetant les yeux sur ces lieux témoins des jeux de son enfance et qui lui rappelaient tant de souvenirs, rencontra les cadavres- de ses amis les plus chers, de ses serviteure les plus fidèles, mutilés et défigurés par les supplices dans lesquels ils avaient expiré. Jean était d'une nature molle et faible. 11 ne pouvait pas, sans en être brisé, supporter de si vives émotions. A la vue de ce douloureux spectacle, il fondit en larmes ; et on l'entendit dire au milieu des sanglots que c'était la meilleui-e partie de lui-même que Ton avait martyrisée (1).
On traversa seulement la capitale; on ne devait s'arrêter qu'à. Gripsholm qui est situé à quelques
(1) Le plus grand nombre des serviteurs du duc périt; trente-deux^ d'après Geyer, cent, d'après Messenius. Croix, pal, gibet, roue , aucun genre de supplice ne fut oublié. Un curé périt pour avoir excité en chaire ses paroissiens à défendre leur duc. Le même sort fut réservé à Jean Bartholdy, valet de chambre de Jean, accusé seulement d'avoir dit que le règne d'Éric n'irait pas au-delà de la Saint-Michel. La torture lui avait arraché des aveux mensongers contre son maître; mais il les rétracta au dernier moment, quand il eut perdu tout espoir d'obtenir sa grâce et qu'il se trouva en face de l'éternité. D'autres furent condamnés aux mines, entre autres un certain Brask, neveu du dernier évêque catholique de Linkôping. On fit grâce aux étrangers qui servaient dans l'armée du duc. On se borna à les renvoyer chez eux. Cependant Christophe Shenck, baron de Trauttenbourg, fut supplicié.
(Olof Celsius, Hist. (TÉric XIV, t. II, p. 226.)