SÉJOUR DE JEAN A GRIPSHOLM. 7.H
lieues au-delà, dans une île du lac Mélar. C'était alors une forteresse. C'est devenu aujourd'hui un musée historique ; on a réuni dans ses nombreuses et vastes salles les portraits de toutes les illustrations de la Suède et de l'Europe, de la France surtout. J'ai visité la pièce oii le duc de Finlande fut enfermé pendant quatre ans et deux mois. Placée dans la tour, elle en a la forme; elle est ronde, bien éclairée, avec une jolie vue sur le lac, et conservée dans le même état qu'au seizième siècle, avec les murs revêtus de boiseries peintes. Dans un renfoncement était le lit sur lequel le roi Sigismond est né. Cette pièce qui ressemble aujourd'hui à celles que Ton trouve dans l'habitation d'un riche fermier et qui passait alors pour être magnifiquement ornée donne, avec le livre de dépenses laissé par Gustave T', une idée exacte de la simplicité et de la modestie des princes de cette époque. Jean avait perdu sa liberté; mais il fut traité dans sa prison avec tous les égards dus à son rang et à ses malheurs. Le jury royal poussa les scrupules <c jusqu'à condamner au pain et à l'eau pour un temps illimité le prévôt du château, coupable de n'avoir pas prévenu les besoins du prince qui s'était vu obligé d'avoir recours lui-même au pot à l'eau. » Jean avait Tesprit cultivé comme son père; il aimait les belles-lettres, la théologie surtout, et s'engageait avec passion dans les querelles qu'elle engendre. Éric avait eu la délicate attention de lui envoyer des livres de piété, un Ovide, un Plutarque, et une traduction allemande des contes deBoccace (i). De plus, sa fidèle et chaste compagne
(1) Geyer.
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qui vivait à ses côtés et à qui il avait inspiré Tamour le plus vif Tentourait de soins délicats et affectueux. Eh bien! malgré cela, la position de Jean était la plus atroce que Ton pût imaginer, puisque, son sort et celui d'une femme aimée dépendant des lubies d'un maniaque, il avait constamment la tête entre la hache et le billot. Une vision Ta sauvé comme une vision aurait pu le perdre. Éric, adonné aux spéculations de Tastrologie, avait cru lire dans le ciel que son frère lui succéderait de son vivant sur le trône, et que luimême irait prendre sa place dans son cachot. Éric Falk raconte que le roi, obsédé de cette idée fixe, avait résolu d'aller égorger lui-même ce rival dangereux ; qu'il était venu plusieurs fois à Gripsholm, Fœil en feu, le poignard à la main, et le cœur rempli de pensées fratricides; mais que, à la vue de Jean, dominé par une puissance mystérieuse et irrésistible, il sentait sa colère s'évanouir, ses genoux fléchir; que, malgré lui, il tombait et restait prosterné aux pieds de son prisonnier qui, d'après les décrets immuables de la Providence, devait être son souverain; qu'il le suppliait alors de lui pardonner les maux qu'il lui faisait souffrir, et le conjurait, quand il serait à sa merci dans ce même château, de vouloir imiter sa clémence et de ne le faire mourir ni de mort violente, ni d'une manière ignominieuse.. Une idée contraire pouvait traverser ce cerveau vide et transformer le suppliant en assassin. Dans ces moments critiques, le duc de Finlande, par son courage et sa dignité, sut toujours maintenir l'ascendant qu'il avait pris sur ce pauvre insensé. Le duc de Westantâng, Magnus, était à Wadstena lors de la condamnation de son frère. Il fallut bien
1863] MAGNIS APPROUVE ÏJi -CONDAMNATION DE JEAN. 77
des démarches pour lui faire approuver et ratifier la sentence des États de Stockholm. Les lettres d*Éric, de même que les voyages d'Hogenskild Bjelke, de Denis Beurrée et de Jôran Perhsson, seraient restées sans résultat, si l'on n'avait pas fait appel à son avidité et à son ambition, mauvaises passions qui sommeillent toujours au fond des meilleures natures, et qu'il est si facile de réveiller (1). En donnant à Magnus les dépouilles de Jean, en lui faisant espérer sa propre succession, Éric parvint à obtenir son assentiment et même son approbation. Cependant fifagnus était fon-r cièrement doux et honnête ; il ne put supporter les luttes intérieures qui précédèrent cette énergique et coupable résolution. Il était mélancolique .et chagrin. 11 devint fou, idiot ensuite, et les richesses de Jean, pas plus que les faveurs d'Éric; ne purent lui faire retrouver la raison.
La guerre avait été solennellement déclarée entre la Suède et le Danemark et la régence de Lùbeck ligués ensemble. Frédéric II disposait de troupes nombreuses (24,000 fantassins et 4,000 cavaliers), aguerries et commandées par deux hommes de guerre illustres, le comte Gunther de Schwartzbourg et Daniel de Rantzau. Frédéric II, plein de confiance dans l'issue de cette grande lutte, était impatient de la voir engagée. D après ses ordres, son armée se rendit, à travers le Halland, d'Helsinborg à Elfsborg dont le siège, résolu d'avance, fut commencé et poursuivi avec une grande
(1) « Puisque Sa Majesté nous a fait l'honneur de nous choisir préféraplement à nos frères pour héritier des pays dont le duc Jean avait été investi par la couronne et le gouvernement de Suède , et que nous tenons sa confirmation par écrit , nous jurons de rester fidèle à Sa Majesté et à ses descendants, et à regarder ses ennemis comme les nôtres. »
énergie. Elfsborg est on port de la Westrogothie à Fembouchure du fleuve Gôta et non loin de remplacement où s'élève aujourd'hui Gôteboi^. C'était la seule ouverture qui restât à la Suède sur la mer du Nord. C'est par ce seul point qu'elle était en relations avec la Norvège, l'Angleterre, l'Ecosse, la Hollande, enfin le reste du monde, puisque Lûbeck était mattresse de toutes les côtes de Vandalie, et que le Danemark, établi sur les rives des deuxBelt et du Sund, ne laissait entrer personne dans la Baltique, ni en •sortir sans sa permission. On voit toute l'importance que la Suède devait attacher à la conservation de cette forteresse ; Éric XIV devait avant tout la mettre à Fabri d'un coup de main ; mais ce pauvre homme faisait toujours Topposé^de ce qu'il aurait dû faire ; Horn et Mornay avaient bien été appelés pour la défendre ; mais, avant qu'ils fussent arrivés de Livonie sur le théâtre de la guerre, Éric Kagge, ne voyant pas venir les homïnes et les provisions qu'il attendait, s'était cru abandonné des siens, avait perdu la tête, et, après
treizejours de résistance (1), avait livré la place à l'habile et heureux Rantzau.
Pendant que ses généraux ouvraient la campagne par ce coup d'éclat, Frédéric II pénétrait en Westrogothie, ou il s'était fait précéder de proclamations magnifiques par lesquelles il excitait les habitants à la
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(*) 4 septembre 1563.
I»65] LE HOl ÉCHOUE DEVANT HALMSTAD. 79
vahissements des Danois. La première, commandée par le comte Pehr Brahe, entra dans la Dalie et le Wermland ; la seconde, par Stenbock, courut au secours de la Westrogothie, et la troisième, par Éric lui-même, alla protéger le Smâland. L'intrépide comte de Brahe dans un seul jour s'empara de tout le Bohusland, prit et incendia la ville de Kongelf, mais échoua devant Bohus. Knut Haraldsson Soop, plus heureux encore , après avoir pris le Jemptland et le Herjedal, pénétra assez avant en Norvège. Enfin Éric alla^ mettre le siège devant Halmstad dont la prise devait compenser la perte d'Elfsborg. Mais le gouverneur, Paul Hvitfeld, avait plus de courage, plus d'adresse et plus de fermeté, qu'Éric Kagge; le roi qui n'avait pu le vaincre essaya de le corrompre. Hvitfeld, entrant en pourparlers avec lui, maintint, grâce à ce stratagème, les Suédois dans l'inaction jusqu'à l'entrée de l'hiver. Lorsque la rigueur de la saison eut fait suspendre tous les travaux du siège, Hvitfeld répondit par des coups de canon à ses propositions d'embauchage. Éric XIV, se voyant joué par un honnête homme, ne songea qu'à se retirer avant de plus grands désastres; mais sa retraite se fit négligemment; il laissa ses gens s'en aller par petites bandes et sans précautions. Les Danois avertis se mirent à la poursuite de cette armée désorganisée. Une rencontre eut lieu à Markeryd dans \ô Smâland (11 novembre). Les Suédois surpris sont défaits; 'ils perdent trois cents hommes, -et plusieurs canons leur sont enlevés. Éric laisse alors le commandement des troupes à Horn et à Mornay, et se dirige vers Stockholm. Par ses ordres le Blekinget la Scanie sont dévastés; par représailles Schwartzbourg inflige
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le même sort à la Westrogothie. Soop eu Norvège s avance jusqu'à Trondhjem dout il s'empare.
Le 11 septembre, un combat naval très-meurtrier avait eu lieu près de Tile de Bornholm. L'amiral danois Bilde avait été tué. Les deux flottes, également avariées, avaient jugé prudent de se retirer, Tune à Elfsnabben et l'autre à Wisby. Gomme dans tous les cas douteux, chacun des combattants s'était réciproquement attribué la victoire. Éric voulant, derrière ces petits succès, abriter de véritables désastres, se mé' nagea à Stockholm. une entrée triomphale (22 novembre). 11 avait pour principe qu'un roi doit non-seulement cacher au peuple ses défaites, mais les lui présenter comme autant de victoires. C'est un mauvais système, parce qu'on ne trompe personne; seulement on rend méprisable le malheur qui toujours est digne de respect et bien souvent excite de la sympathie.
Fidèle à son rôle d'homme heureux et satisfait, Éric fit célébrer (12 décembre 1563) avec une pompe inusitée le mariage de sa sœur Anne avec Georges-Jean, comte palatin du Rhin. L'année suivante, ce fut le tour de sa sœur Cécile. Puisque nous avons entrepris d'écrire l'histoire des enfants de Gustave T', je pense que ces pages, consacrées à la plus aimable, à la plus belle, à la plus séduisante, mais à la plus coupable de ses filles, ne seront pas dépourvues d'intérêt, et qu'elles ne nous feront pas sortir de la route que nous nous sommes tracée. Nous avons vu qu'une intrigue ambureuse s'était formée entre la belle Cécile et le comte palatin de Lublin. Teczin appartenait à une des plus illustres et des plus puissantes familles de la Pologne, c'est-à-dire d'un pays où la couronne est élec-