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CHAPITRE V

4e me^mmm en^re to Svèdie et le

Éric avait deux grands défauts, rinconstancf! et Tin* gratitude ; mais tous deux lui venaient moins encore de son cœur que de son cerveau. Knut Haraldsson Soop, en récompense de ses conquêtes en Norvège jusqu'au-delà de Trondhjem, tombe en disgrâce, et est remplacé par Claude Collart, gentilhomme français, nommé par l'influence de Beurrée dans la chambre du roi et devenu un de ses favoris. Le gouverneur danois, Glas Bilde, s'était, à son approche, réfugié dans le château de Stenvigsholm ; il y est assiégé et fait prisonnier. Collart était léger, présompteux et inexpérimenté. La facilité avec laquelle les habitants de ces pays conquis prêtèrent serment de fidélité à Eric XIV lui fit croire qu'ils changeaient de maître avec plaisir. 11 s'imagina qu'il était lui-même adoré et redouté des masses. Enfin, il supposa sa domination si bien établie qu'il rendit la liberté à l'ancien gouverneur, se livra à la bonne chère, fit agréer ses hommages à une dame du pays, l'attira dans le château et l'y retint malgré le scandale que sa présence causait (1). Il

(!) Geyer, page 197.

donna, sans discernement ni prudence, des congés à ses soldats désireux d'emporter chez eux le butin qu'ils avaient fait, et expédia à Stockholm le casque et les éperons de saint Olaf , arracliés à son tombeau et destinés à Téglise de Saint-Nicolas (1). Les Suédois du reste n'ont conservé que ces pieuses reliques de cette campagne brillante, mais dont les effets ne furent qu'éphémères. Bilde, revenu en Norvège avec des soldats recrutés en Danemark, excite et décide les habitants à la révolte, oblige l'imprudent Collart, chassé de Trondhjem par les bourgeois soulevés, de se réfugier dans le château de Stenvigsholm, l'y assiège, s'empare de sa personne, et, loin d'imiter sa générosité, l'envoie en Danemark où il est jeté en prison et meurt de chagrin, expiant bien cruellement les fautes qu'il avait commises.

Pour venger son favori, Éric XIV envoie Matls Tôrne envahir la Norvège avec un de ces ordres terribles dont il était si prodigue. Celui-ci dévaste Kongelf, Uddevalla, Trondhjem et plus de trente paroisses importantes ; Mauritz Stake inflige les mêmes calamités au diocèse d'Agerrhus. Hamraer et Opsioe sont livrés aux flammes. Un vain serment de fidélité est exigé des pauvres diables épargnés par le fer ou la torche de ces dévastateurs.

Ce qui était triste, c'est que ces violences n'avaient d'autre résultat que de changer en déserts des provinces peuplées et fertiles. L'intrépide et habile Horn

(1) Alii, praedis onusti, patriam répétant, et, praeter alia, fertur secum spolia, galeam atque calcaria sancti Olai ab hujus sublata tumulo, seu loculo Nidrosiae attulisse et in primario Stockholmiae templo suspendisse ubi etiam hodie visuntur.

(Mess., Scondia illustrata^ t. VI, p. 25.)

lues] INTERVENTION DES MONARQUES ETRANGERS. 87

échoue devant Bohus, comme le comte Brahe qui, malgré les ordres formels d'Éric, refuse d'employer des moyens violents qui n'auraient eu d'autres résultats que l'extermination de l'armée dont il est le chef. Halmstad et Elfsborg résistent de même aux armes suédoises.

Témoins de tant de calamités stériles^ l'empereur, le roi de France, l'électeur de. Saxe et le duc de Brunswig manifestent hautement leur désir de faire cesser une guerre déplorable et qui ne pouvait avoir d'autres résultats que d'affaiblir des peuples vraiment dignes d'intérêt, et de porter, en suspendant tout trafic entre l'Allemagne et l'extrême Nord, un coup funeste à la prospérité de l'Europe entière. Ils s'offrent comme médiateurs, et dans ce but ils envoient, aux fêtes de la Pentecôte, des plénipotentiaires à Rostock. Minckwitz que l'empereur avait d'abord adressé à Éric XIV revient auprès de ses collègues et leur apprend que le roi Tie Suède, se prévalant de quelques succès sans importance, ne veut déposer les armes qu'après la conquête de Tile de Gottland, du Bleking , du Halland , de la Scanie et même de la Nor- . vége, enlevée, dit-il, à Charles Knutlson. Comme rien ne justifiait ces prétentions exorbitantes, que Frédéric de son côté voulait conserver Elfsborg, sans abandonner un pouce du terrain qu'il possédait, tout espoir de conciliation fut perdu, et les diplomates quittèrent Rostock, avant même d'avoir pris la peine de se réunir.

Cependant les avantages, remportés sur mer par les Suédois, ne compensaient pas les désastres qu'ils avaient subis sur terre. Je ne sais pas même ce qui

88 ÉRIC XIV. [iS64]

serait advenu, si la discorde n'avait pas porté le trouble et la désoi^anisation dans le camp danois. La méfiance, la haine et la jalousie régnaient dans tous les rangs entre les chefs comme entre les soldats qui partageaient toutes leurs passions. Ces antipathies n'existaient pas seulement d'étrangers à nationaux. Mais les Allemands de Dohna ne pouvaient souffrir ceux de Schwartzbourg ; à plus forte raison les Danois de Rantzaw détestaient-ils les uns et les autres. Le moindre embarras qui survenait (soit manque de vivres, soit retard dans la paye, accidents inévitables à cette époque où les intendances n'étaient pas organisées, et où les finances étaient mal établies), exploité par les mécontents, donnait lieu chaque jour aux scènes les plus regrettables. Une révolte militaire éclata à Malmoe et ne fut réprimée que par le courage héroïque de Rantzaw. Schwartzbourg, comprenant qu'il ne pourrait pas rester longtemps à la tête d'une armée dans laquelle il était impuissant à ftiire régner la discipline, n'était occupé qu'à grossir l'énorme butin qu'il avait fait et à trouver le moyen de le faire passer en Allemagne. Rantzaw de son côté exagérait les torts de son rival pour le décréditer davantage dans l'esprit du roi et amener sa perte. Éric, profitant de ces divisions, envahit le Bleking et le Halland. Laholm et Engelhom sont dévastés. Lyçkeby est pris et ensuite Ronneby où les habitants, pour s'être défendus en braves genset avoir fait une réponse, piquante au roi (1) qui leur demandait à capituler, sont traités avec la dernière rigueur. La ville, emportée d'assa]ut, est pillée ;

(1) Us l'engageient à retourner à Halmstad où son coup d'essai n'avait pas été heureux. (Geyer, p. 198.)

1 iô64] PRISE ET PILLAGE DE RONNEBY. 89

les femmes sont déshonorées et les hommes égorgés en si grand nombre « que Teau de la rivière devient rouge comme du sang ». Devant de si grandes calamités, Schwartzbourg sort enfin de son inaction, chasse Éric des provinces danoises, le poursuit jusque dans Calmar où la rigueur de la saison Tempêcha de l'assiéger. De son côté, Daniel Rantzaw bat Charles de Mornay près de Jonkôping. Mais Éric n'y regardait pas de si près, et ses nombreux échecs ne firent rien changer au programme de la réception triomphale qu'il avait organisée pour sa rentrée à Stockholm (1).

L'année précédente, Éric XIV, partant pour la guerre, avait laissé une régence composée de Hans Classon Bjelkenstjerna, Denis Beurrée, Joran Pehrsson et Christophe Andersson. Éric XIV avait les goûts bas, les instincts vils. Pour ses amours il préférait les filles des rues ou des casernes aux femmes de qualité; de même pour ses affections il s'attachait de préférence à des gens de basse extraction qu'à des grands seigneurs. Il éloignait de son trône les Siure, les Brahe, les Stenbock, les Lejonhufvud, c'est-à-dire tous ceux qui en auraient fait la force et l'ornement, pour ne s'entourer que de parvenus et d'aventuriers. Parmi ces petites gens, deux hommes se distinguaient des autres moins par leur mérite que par leur adresse à prévenir tous les caprices du roi et à flatter toutes ses mauvaises passions. C'étaient Jôran Pehrsson, un homme de rien, né en pleine paysannerie, dans une cure de village, et Denis Beurrée qui n'était pas d'une origine plus élevée. Il serait tout à fait injuste de mettre ces

(1) Messenius, Scondia iliustrata, tom. VI, p. 27.

90 ÉRIC XÎV. [1ÔÔ4]

deux hommes au même niveau. Pehrsson était un scélérat de la pire espèce, souillé de tous les crimes et qui ne pouvait finir que sur un gibet. Beurrée, au contraire, était foncièrement honnête, très-instruit, trèspieux; mais un jugement faux et une ambition maladroite l'avaient fait sortir de sa sphère. Né pour être dans un collège, il était dépaysé dans une cour. Il ne connaissait pas les hommes, ignorait les finesses de la politique et ne savait -pas se plier aux exigences du moment. Ensuite son tempérament sanguin le portait à Fa violence et à la cruauté. Sur les bancs de l'université, quand il étudiait la médecine, il avait souvent ouï dire à ses professeurs que la saignée était bonne dans bien des occasions. 11 avait retenu le dicton, le répétait souvent et plus souvent encore le mettait en pratique. Ces deux hommes qui entouraient le roi prenaient chaque jour plus d'empire sur son faible esprit. La haute noblesse les détestait, attribuant à leur influence les sentiments qui poussaient le roi à s'éloigner d'elle chaque jour davantage. Gustave I" n'avait pas tellement courbé sous le joug ces fronts altiers que son fils Éric pût impunément traiter avec mépris des hommes de qui les pères avaient été les égaux du sien. Aussi voyons-nous déjà succéder à l'engouement un mécontentement contenu, mais qui, pour un homme versé dans l'histoire de cet énergique pays, est le prélude inévitable de désordres et' de bouleversements intérieurs. Svante Sture, la plus grande individualité du royaume après les princes de la famille royale, se démet du gouvernement de Revel. Olof Gustafsson Stenbock, pour s'être permis des propos offensants contre le roi et son entourage, est

[1664] LES CALVINISTES EN SUEDE. 9i

cité deyant le jury royal et condamné à mort après un réquisitoire furibond de Jôran Pehrsson. Non-seulement la sentence ne fut pas exécutée, mais encore le condamné fut de suite rendu à la liberté. Qu'importe ? le coup avait porté. On avait montré aux moins clair* voyants que pour une faute grave les tètes les plus hautes ne seraient pas épargnées*.

Le' seizième siècle est avant tout une époque d'enthousiasme, de conviction et de foi, dès lors de fanatisme et d'intolérance. Tous ces hommes éminemment religieux n'avaient d'autres préoccupations, d'autres pensées, d'autre but que de se faire les apôtres de la religion qu'ils suivaient, et qiii, étant à leurs yeux la seule vraie, était la seule capable de procurer le salut éternel. Aussi voyons-nous les calvinistes français, chassés de leur patrie et accueillis, comme des frères, par Gustave I", méconnaître aussitôt les devoirs sacrés de l'hospitalité, en cherchant à répandre autour d'eux des doctrines aussi détestées et plus redoutées du maître que celles de Rome. Beurrée, chargé par Gustave de l'éducation de son fils aîné qui doit être son successeur, fait céder sans scrupule ses devdirs de précepteur devant ses passions de sectaire, et, sans se préoccuper de tous les bouleversements, de fous les malheurs qu'entraîne le changement de religion d'un souverain, il use de tout son ascendant sur son élève pour le détacher du culte de son père et l'entraîner vers le sien. Un esprit aussi ferme, aussi dominateur, aussi absolu, acquit bien vite une autorité immense sur le caractère faible, soumis et irrésolu d'Éric, mais il ne put changer ni la légèreté de son esprit, ni la méchanceté de son cœur. Quand les principes reli-

gieux, inculqués parNormann, eurent été détruits par ses sophismes, le jeune prince se trouva sans convictions d'aucune sorte, ni sur aucun sujet. Une circonstance toute fortuite, engendrée par la guerre, fit voir à tout le monde combien il avait peu d'attachement réel pour la communion que professaient ses sujets et dont il était le chef apparent.

La \igne ne croît pas en Suède; le raisin ne mûrit pas même en Scanie. Au seizième siècle, tout le vin qui s'y buvait venait de l'Espagne ou du Portugal, et par le canal des marchands hollandais. Ceux-ci ne pouvant plus, depuis la prise d'Elfsborg, aborder ses côtes, il vint à manquer, mais si complètement que les services religieux furent interrompus. Faute de vin, le peuple ne pouvait plus approcher de la sainte table. Dans ces temps de foi,, lesxlevoirs du culte tenaient une grande place dans la vie; sans communion, tout le monde allait être damné. C'était grave;. l'agitation était extrême dans le royaume. Il fallait remédier au mal avant qu'il s'aggravât. Dans ce but, l'archevêque et les prélats furent appelés à Stockholm et réunis en un synode présidé par le roi (12 mars 1564). Denis Beurrée qui, en sa qualité de calviniste, ne considérait les espèces dans la communion que comme des signes représentatifs déclara que Ton pouvait parfaitement, dans un moment d'urgence, substituer au vin prescrit parle Seigneur, le lait, l'hydromel, ou l'eau miellée; que Jésus-Christ n'avait prescrit le vin que parce qu'il se trouvait dans un pays de vignobles; que, s'il était venu au monde en Scandinavie et non en Judée, il aurait probablement distribué à ses disciples du pain et de la bière; qu'il ne convenait pas à

[imA] SYNODK DE STOCKHOLM. 93

des chrétiens éclairés qui venaient de secouer le joug de Rome d'être à ce point esclaves de la forme et de la lettre. Johannes Ofegius, évèque de Vesterâs, homme ambitieux, et qui songeait plus à plaire au prince qua Dieu, se rangea du parti de Beurrée et soutint son opinion. Le vénérable archevêque Laurentius Pétri de qui Tâge n'avait pas refroidi le zèle ni amoindri Torthodoxie se fit le défenseur passionné de Tordre de choses établies. Il déclara qu'aucune puissance humaine ne pouvait changer une institution divine, établie par Dieu lui-même en des termes clairs et précis; que c'était commettre un sacrilège que de prendre la communion avec un autre breuvage que du vin ; qu'il valait mieux se tenir éloigné de la sainte table que de s'en approcher pour la profaner ; que cette erreur n'était pas du reste nouvelle ; que, dès les temps les plus reculés, des sectaires, connus sous lé nom d'hydrostatistes ou aquariens, avaient émis de pareilles opinions; qu'ils avaient été condamnés comme hérétiques; que lui-même il excommunierait et chasserait de TÉglise dont il était le premier prêtre quiconque oserait prendre la communion autrement que sous les deux espèces consacrées (1). Le cas était grave; on s'était battu; on avait égorgé, exterminé des peuples entiers pour de m(3indres dissentiments. Par bonheur, Denis Beurrée, Éric XIV et Johannes Ofegius ne pouvaient lutter d'influence avec l'arche vêque. Le peuple en masse se rangea de son avis. Il est probable que sans cela les discordes religieuses seraient venues mettre le comble aux malheurs occasionnés par la guerre étrangère.

(1) Olof Celsius, Histoire cf Éric XIV, tom. II, p. 29.

Les Scandinaves ont toujours été d'habiles marins. Les rois de mer au moyen âge avaient été la terreur de la chrétienté. Au seizième siècle, la Suède et le Danemark avaient encore une flotte magnifique et redoutable. La haine implacable que ces deux peuples s'étaient vouée les poussa à faire de la mer un nouveau théâtre de leurs fureurs. Dans le courant de mai 1 564, la flotte d'Éric XIV, forte de quarante-six vaisseaux, quitte les eaux de Suède et parait dans la Baltique. Mais elle est assaillie, dissipée, détruite par la tempête. Le vaisseau amiral, le Mars, surnommé le Sans-Pareil à cause de ses dimensions gigantesques, continue à tenir la mer, accompagné de quelques navires qui, comme lui, ont résisté à l'ouragan. 11 rencontre entre Ôland et Gottland les flottes combinées de Lûbeck et du Danemark, fortes de vingt-huit gros vaisseaux (1), et commandées par Herluf Trolle. Le Mars, vraiment digne de son nom, se voyant provoqué au combat, l'accepte avant d'avoir compté ses ennemis. 11 attaque avec tant de fureur le vaisseau amiral de Lûbeck qu'il le coule à fond. Malgré cette prouesse, ses deux cents canons ne suffisent pas à écarter ses nombreux ennemis qui finissent par l'envelopper, et, le maintenant avec des harpons de fer, livrent un combat à l'abordage dont l'issue ne peut plus être douteuse. Le Sans-Pareil est envahi par une nuée de soldats. L'amiral Jacques Bagge, Arvid Trolle et les principaux officiers qu'il porte sont pris et entraînés sur la flotte danoise. Cependant les Suédois défendaient pied à pied, avec un acharnement incroyable,

(1) Mallet.

[itt64| DÉFAITE EE CAPTURE DE L'AMIRAL BAGGE. 95

leur vaisseau amiral. Tout à coup, au milieu de la mêlée, un bruit épouvantable se fait entendre ; le hasard ou une main héroïque a mis le feu aux poudrières; aussitôt cette gigantesque machine vole en éclats, jetant pêle-mêle, en même tempà que ses canons et ses mâts, quatre cents combattants, vainqueurs ou vaincus, d'abord dans les airs et puis dans les flots qui doivent leur servir de tombe. Après la destruc^ tion du Sans-Pareil^ les autres vaisseaux qu'il protégeait se réfugient dans le port de Stockholm, abandonnant aux Danois, avec le champ de bataille, l'honneur de la journée. Le Mars était le plus grand vaisseau qu'on eût vu jusqu'à ce jour dans la Baltique. \J Éléphant, moi^k ses proportions colossales, était bien loin d'avoir sa dimension. Ses deux cents canons avaient été faits avec des cloches enlevées à des églises catholiques; aussi bien des gens, encore attachés dans le Nord aux doctrines romaines, oht-ils considéré sa destruction comme le juste châtiment d'une profanation sacrilège.

Bagge, arraché de son vaisseau avant l'explosion, fut traîné en Danemark, et il expia dans une dure captivité le triomphe organisé par Éric à la suite du combat de Bornholm, et dont il avait été le héros. Après lui le commandement de la flotte fut confié conjointement à Nils Grip et à Pehr Baner. Tous deux avaient reçu du roi les mêmes pouvoirs. La bonne harmonie ne pouvait exister longtemps entre des hommes d'un caractère altier, dominateur, trop rapprochés par la naissance et par le mérite pour reconnaître dans l'un d'eux un supérieur. L'anarchie qui régnait en haut amena en bas l'indiscipline, et avec elle la désorga-

96 ÊRia XIV. [i6Q6]

nisation. Cette magnifique flotte suédoise qui avait vaincu Lùbeck et le Danemark, ligués contre elle, allait rentrer dans le néant d'où Gustave l'avait tirée, lorsqu'elle fut par bonheur confiée à Glas Christiansson Horn. Il semble que cet homme de génie ait attaché la victoire à son char. En effet, tout change à son aspect. A peine est-il entré en mer (1565) qu'il rencontre près de Bornholm seize vaisseaux appartenant à des marchands de Lûbeck et revenant de Narva. Il les attaque, s'en empare, et conduit à Stockholm les marchandises et les équipages (300 hommes). Il va ensuite au-devant de la flotte danoise qui était en croisière sur les côtes de la Poméranie pour intercepter les secours envoyés d'Allemagne à Éric XIV. On en vient aux mains (1). Les Danois, moins forts, se réfugient dans le port de Greifswalde, où le duc de Poméranie les prend sous sa protection. Quatre vaisseaux:^ qui n'avaient pu entrer dans le port se font échouer sur la côte, et l'équipage, après y avoir mis feu, s'enfuit à terre. Les Lubeckois ne sont pas mieux traités; ils sont contraints de fuir dans le port deTravemunde, où plusieurs de leurs vaisseaux ne sont pas à l'abri des canons de leur vainqueur.

Herluf Trolle avait été blessé mortellement dans les

mers de Poméranie. Othon Rud qui l'avait remplacé est fait prisonnier près de Bornholm (7 juillet). Mille hommes sont tués dans ce conflit. Six vaisseaux sont pris, un autre est coulé ^ fond, et le reste de la flotte va chercher un abri dans le Belt. La victoire coûta cher aux Suédois. Le jeune Sten Sture, un des

(1) Messenius, lom. VI, p. 29.

IIMS] COMBAT irÔLAND. 97

fils du comte Svante, et Pehr Baner y trouvèrent la mort, et le vaisseau qu'ils montaient, le Saint-Georges, tomba au pouvoir des Danois.

Une nouvelle rencontre eut lieu le 15 août entre les Suédois et les Danois, à la pointe occidentale de l'Ile d'Ôland. On se battit avec acharnement depuis midi jusqu'à la nuit. Éric, du rivage, suivait avec émotion les mouvements des deux flottes. Il eut enfin la satisfaction de voir la victoire se déclarer pour ses soldats. Les Danois profitèrent des ténèbres pour aller réparer leurs avaries dans le Sund, et de là chercher un abri jusque sous les canons de Copenhague. Hom les poursuit dans cette retraite. Il débarque même aux portes de la ville; c'était un dimanche, pendant les offices. Le roi était dans sa chapelle, occupé à prier Dieu. Une terreur, une confusion indescriptible s'empare de la multitude, toujours portée à l'exagération. Frédéric se rend en toute hâte à bord de la flotte alliée, suppliant l'amiral lubeckois de ne pas souffrir plus longtemps l'insolence des Suédois. Horn était redoutable, et la flotte allemande encore trop endommagée pour tenter la fortune des armes. De plus, il ne voulait que faire peur. Ayant réussi au - delà de ses espérances, il exigea de quelques vaisseaux hollandais,, qu'il trouva sur son passage, le payement des droits du Sund, fit une descente dans l'Ile de Moên et se mit à parcourir la Baltique, dont l'empire ne lui fut plus disputé de l'année.

Nous avons vu, dans le chapitre troisième, que le baron de Lejonhufvud, après une scène de violences dont les rues de Copenhague avaient été le théâtre, avait été plongé dans les cachots de Callundborg.

98 ERIC XIV. [i6W]

Éric XI y, de qui la méfiance augmentait à mesure que les ténèbres de son esprit s'épaississaient , ne voyait dans les parents du duc de Finlande qu'autant de gens ligués ensemble et conspirant pour lui rendre la liberté. C'est en vain que Lejonhufvud avait prodigué au roi des preuves d'affection et de dévouement; c'est en vain qu'à cause de lui il gémissait depuis un an dans un triste donjon ; le baron n'était pour son maître prévenu qu'un chef de factieux, n'aspirant à la liberté que pour mettre à exécution de' nouveaux complots formés sous les verrous. Dans ces dispositions d'esprit, Eric se gardait bien de faire figurer son nom dans les divers échanges de captifs effectués depuis le commencement de la guerre. Cette indifférence ouvrit les yeux de Frédéric, qui, bien loin de vouloir servir les passions et les rancunes du roi de Suède, ne cherchait qu a accroître ses sollicitudes et ses embarras. Dans cette pensée, il se h&ta de briser les fers de son prisonnier. Celui-ci, croyant devoir sa liberté ' aux instances de son roi , accourut et arriva à Stockholm (1) au moment où la guerre sévissait avec le plus de fureur, et où il était le moins attendu. La captivité de Sten était injuste ; elle n'avait duré que trop de temps, et sa délivrance était toute naturelle. Néanmoins le soupçonneux Eric se figura que le baron n'était devenu libre qu'au prix de coupables engagements. Il n'avait d'autres preuves de son prétendu crime que de chimériques suppositions ; c'était assez pour lui, et, au lieu de l'accueil empressé auquel ses malheurs et sa fidélité lui donnaient droit, le malheureux baron

(1) Messenios, Seandia illustrata, tom. VI» p« 28<

[1865] CONDAMNATION DE LEJONHUFVUD. 99

n'est reçu qu'avec une outrageuse méfiance. L'accès de la cour, où sa sœur avait régné pendant quinze ans, à côté de Gustave 1*', lui est tout à coup interdit. Il lui est de plus défendu de sortir de sa maison et de voir ses parents. Ne pouvant être admis auprès du roi, il a l'idée de lui faire remettre par son fils Axel, enfant d'une figure charmaùte et d'une intelligence extrême, un mémoire justificatif de sa conduite et Tanneau nuptial qu'il avait été chargé d'apporter à la princesse de Hesse. L'enfant, qui avait reçu l'ordre de ne laisser ces objets qu'entre les maiiis du roi, refusa de les donner à Christian Pehrsson, chambellan de service et frère du vice-chaocelier. Il fut alors admis auprès du roi, se jeta à ses pieds, récita avec beaucoup d'aplomb et de tact un discours qu'il avait appris par cœur, enfin s'acquitta à merveille de ce rôle difficile. Le roi, insensible à tout, même aux charmes de l'enfance, écouta jusqu'au bout le discours, prit l'anneau, l'examina quelques instants, fit quelques plaisanteries de mauvais goût sur son mariage avorté, donna en cadeau à Jôran Pehrsson, qui assistait à cette scène, ce bijou devenu inutile, et renvoya le jeune Axel poliment, mais sans daigner lui faire une question ni lui donner une réponse (1). Â quelques jours de là, Sten, saisi par des sbires, est entraîné avec sa femme et ses enfants dans le château de Nykôping (2), et le jury royal , servile instrument de l'humeur féroce de Pehrsson, le condamne à une captivité éternelle. Sten Ericsson Lejonhufvud, beau-frère de Gustave et l'un des plus opulents seigneurs de la Westrogothie, était

(1) Olof Celsius, Histoire (f Éric XIV, tom. II, p. 42.

(2) Messenius, Scondia illustrata^ tom. VI, p. 28.

iOO ÉRIC XIV. [iM6]

un trop grand personnage pour qu'il fût permis, même au roi, de le traiter avec aussi peu de ménagement et de sans-façon ; il ne resta que peu de temps en prison. Il rentra même en grâce ; mais le coup avait porté au cœur. Le roi, malgré tous ses efforts, ne put reconquérir ni son estime, ni son affection. Sa femme surtout, douée d'une énergie et d'une audace extrêmes, voua à ce prince ingrat une haine implacable qui résista à la chute du tyran, et ne fut assouvie que par sa mort.

Les divers échecs qu'Éric avait éprouvés dans ses négociations matrimoniales avaient excité plutôt qu'émoussé sa passion de mariage. Aux États réunis à Upsal, pendant la foire, il demanda et obtint la permission d'épouser, à défaut d'une princesse étrangère, une femme indigène ; il y fut aussi question de reconnaître Charles, duc de Sudermanie, comme prince héréditaire, à la place de Jean, prisonnier, et de Magnus, malade. Mais, comme Charles était encore enfant et peu capable de défendre ses droits» rien ne fut décidé sur ce point.

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