S] PRISE DE WARBERG
de la vie des autres, il élait avare de la sienne; si de loin il donnait à ses généraux des ordres impossibles, de près il n'en donnait pas du tout, pour n'être pas obligé de payer d'exemple. La lâcheté du chef paralysait le courage des soldats. On lui persuada sans peine que sa présence était utile en Westrogothie, et la joie qu'il éprouva en partant fut partagée de toute l'armée.
Il avait laissé le commandement à Henri Boje et à Jacques Henricksson Hâtsko, mais provisoirement, en attendant l'arrivée du duc de Sudermanie, qui parut au camp accompagné de Nils Sture et du duc de Saxe-Lauenboui^. Charles n'avait alors que seize ans, et portait le titre de commandant de l'artillerie. C'était le plus jeune fils de Gustave, le seul, du reste, qui fût digne de son père. 11 prouva une fois de plus que le génie de la guerre est inné, et qu'un enfant bien doué peut être un grand capitaine. La ville était en état de résister longtemps ; Charles, dirigeant sur un même point toute une artillerie formidable, parvint à faire une brèche aux remparts. Les Suédois s'y précipitèrent, et en quelques heures la ville entière fut en leur pouvoir (28 août 1565). lis n'avaient cependant rempli qu'une partie de leur tâche, et la plus facile. La garnison, à peu près intacte, s'était retirée dans la forteresse, où les nobles du Halland s'étaient déjà réfugiés avec leur famille et leurs trésors. Ils s'y croyaient eu sûreté. Ils avaient compté sans les ressources d'esprit da jeune capitaine, qui, ayant rasé toutes les maisons pour avoir ses coudées plus franches et surtout pour prévenir les ruses de l'ennemi, et ayant habilement enveloppé le rocher qui domine la forteresse, avait
i04 ÉRIC XIY. [1IS61SJ
concentré tous ses efforts sur ce point et dirigé contre lui le feu de son artillerie avec tant de succès qu'après vingt-quatre heures d'efforts la partie du mur qui allait du midi au levant se trouva assez endommagée pour que Ton pût risquer, avec espoir de réussir, les chances d'un assaut. Cependant, avant de commencer, Charles envoya un héraut sommer le gouverneur Jean Holck de se rendre (1). Les bourgeois de Warberg et les gentilshommes des environs, enfermés dans la citadelle, étaient d'avis de saisir avec empressement l'occasion qui leur était offerte de soustraire toute une population inoffensive aux horreurs qu'entraîne inévitablement toute prise d'assaut. La garnison fut d'un avis contraire. On ne répondit au parlementaire que par des huées et des gestes indécents. On alla même jusqu'à tirer le canon contre lui. Gela se passait à l'aube. Charles, indigné, donna, le signal d'un assaut général qui réussit au-delà de toute prévision, puisqu'à huit heures du matin les remparts étaient franchis et la forteresse au pouvoir des assiégeants (18 septembre 1565).
Le premier moment fut terrible. Le soldat, altéré de vengeance, ivre de fureur, massacra tout ce qui lui tombait sous la main, sans égard pour le rang, pour le sexe ou pour l'âge. La présence de Charles fit bientôt cesser le carnage. C'était son premier fait d'armes. Son coup d'essai valait un coup de maître. Il était trop heureux pour ne pas être clément. Nonseulement il épargna la vie des Hallandais, mais celle des garnisaires, quoique leur résistance opiniâtre eût
(i) Loccenius, li . VII, p. 389.
[i6M] LA GARDIË ENTRE AU SERVICE DE LA SUÈDE. {05
fait parmi les siens de très-nombreuses et très-intéressantes victimes. La majorité était composée de routiers allemands, écossais et français. Un bienfait, diton, n'est jamais perdu. La plupart de ces mercenaires, émerveillés du courage et de la magnanimité du jeune prince, vinrent se ranger sous ses drapeaux. Parmi ces aventuriers se trouvait Pontus de la Gardie, encore inconnu, mais qui avait en lui l'étoffé d'un héros ; il fut le père de Jacques qui, plus habile encore et plus heureux que lui, prit Moscou, plaça sur la tête d'un Wasa la couronne des Czars, et devint le membre le plus remarquable de cette illustre famille, qui, pendant plus de deux siècles, fournit à la Suède ses généraux les plus intrépides, ses hommes d'État les plus intègres et ses diplomates les plus habiles. Toutes les origines, celles des familles comme celles des villes, sont pleines de mystères et de ténèbres. On sait bien que Pontus était sorti du midi de la France ; mais on ignore le pays où il est né. Parmi les historiens, les uns le font venir du Languedoc, d'autres de la Gascogne, Olof Celsius, de la Provence, sur la frontière du Gomtat. 11 était gentilhomme, fils d'un baron; cependant Jacobus Typotius assure, dans ses notes sur la Suède, qu'il était né dans une échoppe de cordonnier, qu'il avait été d'abord moine, qu'il avait ensuite jeté le froc aux orties, s'était souillé de crimes , avait été condamné aux galères , s'en était échappé, avait gagné l'Allemagne et de là le Danemark, sous les drapeaux du comte de Schwartzbourg. N'est-ce pas une calomnie? C'est probable. L'ombre suit toujours le rayon. Un Achille a toujours un Thersite, comme les triomphateurs ro-
mains étaient toujours escortés d'un insulteur public. La prise de Warberg était pour les Suédois d'une grande importance^l); elle compensait la perte d'Elfsborg, puisqu'elle leur donnait une issue, un débouché sur la mer du Nord. Les Danois, de qui tous les efforts, depuis l'origine de la guerre, tendaient à rester les maîtres de tout le littoral, redoublèrent de courage et d'activité pour recouvrer- cette forteresse si malheureusement perdue. Sa garde avait été confiée par Eric à Charles de Mornay, un soldat intrépide, un courti* san adroit, mais un homme suffisant et léger. Sa garnison, déjà peu nombreuse, avait été affaiblie par des congés donnés imprudemment. Daniel Rantzau, survenant en ce moment, allait ravir aux Suédois ce poste important et acquis au prix de tant de sacrifices, lorsque Jacques Henricksson Hâtsko arriva au secours des assiégés avec des troupes fraîches, nombreuses et aguerries. Les Danois, voyant leur coup manqué, ne songèrent qu'à la retraite. Par hasard le pont jeté sur la rivière de Falkenberg, un peu au-dessous de la ville de ce nom, avait été rompu. Rantzau , se trouvant pris entre cette rivière et celle de Wiske, toutes deux grossies par les pluies d'automne, courait les plus grands dangers. Pour s'y soustraire , il se précipita du côté du bac de Svarterà, dans la paroisse d'Axtorna; il se disposait à traverser le fleuve, lorsqu'il fut rejoint par les Suédois de Hâtsko. Ceux-ci, confiants dans leur nombre, étaient remplis dune belliqueuse ardeur; au lieu de tenir compte du double précepte qui conseille de faire un
(1) Éric fit faire par son secrétaire Mârten Helsingias une relation latine de ce brillant fiiit d'armes.
[I»6»] BATAILLE DE SVARTERA. • 107
pont d'or à l'ennemi qui fuit et d'éviter la lutte avec des hommes désespérés, ils saisirent avec empressement l'occasion offerte d'une grande bataille. Daniel Rantzau, depuis le départ de Schwartzbourg et la mort de Dohna, commandait en chef l'armée danoise. Ce n'était pas seulement un grand seigneur; il avait donné, dans la guerre contre les Dithmarses, des preuves de son courage et de sa capacité. Voyant que le combat était inévitable, il ne se laissa effrayer ni par l'audace ni par le nombre des assaillants. Il arrêta tout mouvement de retraite, s'établit sur un point culminant, et, après avoir entouré son camp d'une palissade faite avec des chariots liés les uns aux autres par des chaînes, et flanqués çà et là de quelques pièces de campagne, il attendit bravement qu'on vint le relancer dans ces retranchements improvisés. La position des Danois était critique. L'impatience des Suédois d'en venir aux mains, le bruit qu'ils faisaient, l'audace qu'ils déployaient, les faisaient paraître plus forts et plus nombreux encore qu'ils n'étaient. Rantzau n'eut pas de peine à persuader à ses gens qu'avec les sentiments de haine dont leurs ennemis étaient animés , du moment où toute retraite leur était fermée par les eaux d'un fleuve en furie, ils n'avaient d'espoir de salut que dans la victoire. Vaincus, ils seraient jusqu'au dernier massacrés ou noyés. Dans ce moment solennel, les Danois, voyant l'armée suédoise s'ébranler pour venir les attaquer, se jetèrent tous ensemble à genoux, implorant, à mains jointes et les yeux levés au ciel, l'aide et la protection de Dieu de qui le sort des combats, comme de toute chose, dépend sur cette terre. Les Suédois, attribuant à la terreur qu'ils ins-
piraient ce sentiment sublime de ferveur et d humilité chrétienne, se figurèrent que les Danois demandaient grâce, avant même d'avoir combattu ; ils répondirent par des risées à ces prétendues supplications, et, croyant leurs adversaires perdus sans ressources, n'hésitèrent pas, au début de l'action, d'abandonner la position très-avantageuse oii ils s'étaient placés. Le premier choc fut terrible. Les retranchements du camp danois cédèrent, sur plusieurs points, à l'impétuosité suédoise. La victoire semblait gagnée, lorsque la cavalerie, commandée par Nils Sture (1) et composée en majorité d'étrangers, soit par trahison, soit par trop d'impétuosité, dépassant le camp qui était le but, donna aux cavaliers danois l'occasion de les prendre par derrière et de rompre leurs rangs. Gela fait, leur déroute fut prompte et leur fuite honteuse.
Ce fâcheux incident avait changé de suite la position respective des deux parties. D'agresseurs les Suédois avaient passé au rôle de défenseurs. Us se maintinrent cependant avec une grande énergie dans les positions conquises en commençant,* et situées quelques-unes dans le camp danois. Mais Rantzau, à qui rien n'échappait, profitant du surcroit d'ardeur que le succès inespéré de sa cavalerie avait donné à toute son armée, recommença la lutte avec tant d'énergie et d'habileté que Hâtsko se vit peu à peu délogé de tous les endroits où il s'était établi, pendant la première période de la bataille. La nuit survenant, le général suédois songea à la retraite ; elle se fit enseignes déployées, et sans que l'on fût contraint de perdre les canons et les
•^ (i) Il commandait la garde royale (Liffana).
[lH6ttl DÉFAITE DES SUÉDOIS. 109
prisonniers faits au début de Taction. Néanmoins le champ de bataille resta à Rantzau. Il n'eut garde d'y passer la nuit, ayant trop de bon sens et de tact pour ne pas sentir que, malgré ses succès, sa position était toujours très-précaire, et qu'il avait tout à redouter d'un ennemi qu'il avait vaincu assez pour Thumilier, et pas assez pour l'affaiblir. Il profita au contraire de son désarroi, de sa stupeur, pour franchir le fleuve au bac de Svarterà et aller chercher un abri derrière les canons des forts de Halmstad. Les Suédois, de leur côté, se retirèrent en Westrogothie (i). Une médaille, frappée en Danemark, porte à 5,000 le nombre des Suédois morts. En Suède, on prétend qu'il ne fut que de dix-sept cents. Les pertes des Danois furent moins considérables. Cependant des prisonniers illustres furent faits de part et d'autre. La noblesse du Jutland perdit son drapeau. En dédommagement, Rantzau s'était emparé de trente pièces de campagne et d'un butin considérable.
ï!ric XIV était en route, allant de Jonkôping à Wadstena, quand il reçut la nouvelle de la défaite des siens. D'après la dépèche, le désastre était attribué tout entier à la lâcheté ou plutôt à la trahison des cavaliers allemands. Égaré par la fureur, Éric donna, par le même courrier, l'ordre à Nils Sture d'attirer à lui tous les hommes de cette nation, restés sous les drapeaux suédois, de les envelopper et de les massacrer jusqu'au dernier. Il lui ordonna aussi d'envahir cer-tains districts de la Westrogothie dont les habitants avaient montré trop de sympathie pour les Danois, et
(1) Mesaenias, page 28 et suivantes.
110 râlG XIV. [1IS66]
d'y porter le fer et la flamme. Le jeune et généreux Sture refusa d'exécuter ces projets d'un esprit en délire, préférant attirer sur lui et sur les siens la colère du maître que de commettre un acte aussi contraire aux lois de l'humanité (1).
Frédéric II, après la victoire de Svarterâ, était rentré en triomphe à Copenhague. Éric, ne voulant pas s'avouer vaincu après les avantages remportés sur mer par Glas Ghristiansson Hom, après la prise de Falkenberg et de Warberg, donna à Stockholm le même spectacle et fut le héros d'une fête aussi ridicule (9 janvier). Mais un vrai triomphe et justement mérité fut réservé à l'héroïque Hom. Beurrée était l'organisateur de la fête. Le vainqueur passa sous un arc de triomphe dont le dessin avait été fait par le grand trésorier. Éric, passionné pour les cérémonies extérieures, fit aussi enterrer avec une grande pompe, dans l'église d'Upsal, les jeunes Sten Sture et Baner, morts dans le combat naval livré entre Bornholm et Rugen. Il composa lui-même l'épitaphe qui fut mise sur leurs tombeaux (2).
Après le départ de Glas Horn et de Gharles de Mornay, Henri Glassoh Horn était resté en Livonie à la tête des troupes suédoises. Tout intrépide et tout habile qu'il était, il se trouvait au-dessous de sa tâche, et ses efforts ne purent empêcher l'ère des revers d'ar* river. Des mercenaires allemands vendus à Gothard Kettler, étant entrés de nuit par trahison dans la ville de Pernau, massacrent tous le^ Suédois qui tombent sous leurs mains. Ceux qui, à l'aide des ténèbres,
(1) Messenius, tome VJ^ page 35.
(2) Dalin, page 44.
[Itf66] COUP DE MAIN CONTRE REVEL. Hl
avaient pu se réfugier dans la forteresse y sont assiégés avec furie, et sont contraints, après avoir perdu le gouverneur Anders Pehrsson, de se rendre à la merci des misérables qui les ont trahis et qui sont encore tout couverts du sang de leurs compatriotes.
Gaspard d'Oldenbourg, un des anciens chevaliers restés au service de Keltler, veut profiter de la terreur occasionnée par le massacre de Pernau, pour tenter un coup de main contre Revel. Il met le siège devant la ville (il août 1565). Mais, surpris pendant la nuit par le gouverneur Henri Horn, il est battu et tué. Plusieurs prisonniers sont faits ; parmi eux se trouvaient des Allemands et des Livoniens qui, ayant prêté serment à Eric XIV, furent considérés comme traîtres et suppliciés. Ce brillant fait d'armes et le renvoi des mercenaires mêlés à la garnison de Weissenstein rétablirent les affaires des Suédois, très-compromises après la perte de Pemau.
Bohus, que les Danois appelaient l'écueil des Suédois (1), était toujours le point de mire d'Eric XIV* II envoya sous ses murs le vieux Boje avec Nifs Svantesson Sture et Anders Sigfridsson R&lamb, leur fournissant, disait-il, l'occasion de réparer par un coup d'éclat le désastre de Svarterà. Mais, devant l'énergie des Danois, tous les efforts de ces nouveaux venus furent inutiles, et Nils Boje, voyant qu'il perdait sans résultat l'élite de ses troupes, 4eva le siège dans le courant de mai. De là, colère feinte plutôt que réelle d'Éric, qui fait arrêter et mettre en jugement ces trois officiers. Mais le coup était dirigé seulement contre
(1) Maliet, Hisi. de Danemark, tom. \\l, p. 82.
ut ÉRIC XIV. [i»M\
Nils Sture. Boje et Râlamb n'étaient là que pour la forme^ pour donner une apparence d'impartialité et de justice aux violences projetées contre cet intéressant et innocent rejeton de la plus grande famille de la Suède.
Des chimères astrologiques furent la principale cause de cette iniquité. Eric avait cru' lire dans les cieux qu'un homme à cheveux blonds lui ravirait la couronne. Dans son esprit malade, cette prédiction se rapportait également au duc de Finlande et à Nils Sture. Le bruit ayant couru qu'une puissance mystérieuse avait tout à coup arrêté le cours du fleuve Motala, d'ordinaire impétueux, il avait vu dans cette prétendue dérogation aux lois de la nature l'accomplisse* ment de sa sinistre prophétie, et, comme il n'avait rien à redouter de son frère qu'il tenait sous les verrous, il fît arrêter lautre rival que son imagination en délire lui avait créé. L'ayant préalablement interrogé lui-même, il lui avait promis, s'il faisait l'aveu de ses fautes, de lui infliger un châtiment qui ne porterait atteinte ni à son honneur ni à sa vie, et l'avait menacé, dans le cas contraire, de le faire passer devant le jury royal. Sture innocent s'était résigné à ce dernier parti, quoiqu'il fût le plus dangereux. L'accusation fut soutenue avec une grande violence par Jôran Pehrsson, qui lui reprocha : i ^ d'avoir à Svarterâ déchiré de sa hampe le drapeau qui lui avait été confié, dé l'avoir caché dans ses braies, de s'être enfui à toute bride et d'avoir, par cette lâcheté, causé la perte de la bataille, au moment où elle allait être gagnée; 2"" d'avoir souffert que les cavaliers allemands pillassent les. paysans wisigoths, et, au lieu de les châtier, d'avoir favorisé
[i«ee] CONDAMiNATlON A MORT DE NILS STUHE. U3
leur passage à l'ennemi ; 3^ d'avoir été si faible et si négligent que les ouvriers employés à la forteresse de Warberg avaient abandonné les travaux avant de les avoir terminés. Les membres du jury du roi n'étaient plus à cette époque que des créatures de Finfâme Pehrsson, ses licteurs et non des juges. Ces malheureux, qui s'intitulaient pauvres gens, hommes simples, ne crurent pouvoir refuser au vice-chancelier la tète qu'il leur demandait avec tant d'insistance. Ils condamnèrent donc (i 3 juin i 566) l'accusé à la peine de mort, en ayant la précaution cependant de le recommander à la clémence du roi. Cette réserve aurait pu influer beaucoup sur la conduite d'un autre homme qu'Éric XIV. Nils Sture était l'arrière-petit-fils de l'immortel Svante, mort au milieu des mineurs xialécarliens, après avoir chassé les Danois du sol de la patrie, le petit-fils du noble Sten, de qui le trépas héroïque, survenu à Bogesund, après une vie irréprochable, formait le sujet d'une foule' de légendes et de chants populaires, et enfin le fils aîné du comte Svante, beau-frère de Gustave, qui deux fois avait refusé la couronne des mains de Marcus Mayer et de Dacke, et enfin après les Wasas le chef de la famille, la plus illustre et la plus aimée de la Suède. Nils luimême, élevé à côté d'Éric, avait été son ami d'enfance et son compagnon de plaisirs. Il était allé avec le comte Brahe à Edimbourg demander pour le roi la main de Marie Stuart. Aussi Éric, au dernier moment, n'osant faire périr, mais voulant perdre ce chimérique rival, résolut-il de le déshonorer, ignorant que ce n'est pas le châtiment, mais le crime qui fait la honte, et que l'instrument de supplice le plus infâme, celui ré-
114 ÉRIC XIV. lâueej
serve aux esclaves^ la croix que les Juifs ont élevée sur le Golgotha, domine encore tous les trônes de l'univers. Voici du reste la scène ignoble dont l'insensé Éric et l'infâme Pehrsson donnèrent, dans ce but, le spectacle au peuple de Stockholm.
Mils Sture, sorti de sa prison, fut mené sur une rosse au Sôder-malm et de là au marché aux fers ; pendant le trajet, il était précédé d'une troupe de Finlandais, parmi lesquels deux qui étaient en tète sonnaient de la trompe, tandis que les autres balayaient le sol devant ses pas avec des branches de pin. Un valet de bourreau, qui conduisait sa monture, le désignait. du doigt en criant : « Voilà un traître à la patrie 1 » Quand on fut arrivé au marché aux fers, le bourreau, après lui avoir reproché tous ses crimes, lui mit sur la tête une couronne de paille goudronnée. Sture, ne pouvant souffrir tant d'outrages, arracha de son front sa couronne, la jeta à terre et se mit à haranguer le peuple. Jôran Pehrsson, l'instigateur de cette horrible tragédie, sortant la tête d'une fenêtre d'où il épiait la victime, les bourreaux et les spectateurs, ordonna aux soldats qui entouraient le patient de le frapper de leurs lances. Aucun d'eux n'osa exécuter cet ordre barbare ; mais, à la vue de cet homme terrible, le faible Nils Sture, tremblant pour sa vie, laissa remettre sur son front cet emblème avilissant, et continua sa marche jusqu'à l'hôpital, où il fut déposé. Éric XIV avait cru dans un jour de honte faire oublier tout un siècle de gloire ; il s'était trompé ; il avait par le martyre rehaussé le prestige de cette race illustre. La population saine n'avait assisté qu'avec dégoût à cette scène ignoble; et la canaille même n'avait pas fait du
[itfee] RAPPEL DE NILS STURE A LA COUR. H,»
bruit, ni montré de la Joie pour largent qu'elle avait reçu. Quant à la noblesse, elle avait témoigné hautement son mécontentement. Hâtsko n'avait pas hésité à déclarer que Sture s'était conduit en galant homme h Svarterà, et ses compagnons d'armes affectaient pour lui plus d!estime depuis sa dégradation. Eric, toujours exagéré et prompt à l'épouvante, cède avec la même légèreté et la même irréflexion à l'opinion publique. Non-seulement il brise les fers du prisonnier, mais il le rappelle à sa cour, où toutes ses dignités lui sont rendues. Cependant, toujours en proie à ses visions, et craignant de sa main un mauvais coup, il l'envoie en Lorraine apporter son portrait à la princesse Renée et terminer la négociation de son mariage entamée depuis plusieurs années (1).
Pendant qu'Éric XIV chassait comme des laquais, mettait en jugement, ou déshonorait ses généraux, l'intrépide Daniel Rantzau , pour se venger de Hâtsko qui avait dévasté la Scanie , avait envahi la Westrogothie, pris et saccagé Torpa, Orrholm, Skara, Fahlkôping, et s'était avancé jusqu'à Linkôping, sur la route même de Stockholm que ce voisinage avait rempli de terreur. A ces désastres causés de la main des hommes était venu se joindre un fléau céleste, cent fois plus terrible, la peste, qui enlevait tous les malheureux échappés à la rage des Danois. Dans ces graves conjonctures, Éric, appelé à choisir un homme de guerre capable d'être opposé à l'habile Rantzau, se livre à des digressions sans nombre , à des considérations sans fin , et ne prend aucun parti. Chose bizarre", qui n'est point rare dans
(1) Messeniu8,tom. Vi, p. 37.
les cas de folie, et que j'ai déjà relevée dans le cours de cette histoire, Eric n'écrit et ne parle jamais mieux que lorsque ses actes sont les plus incohérents ; nous avons dépouillé sa correspondance, et nous avons été frappé des excellentes raisons qu'il donne pour ne point confier son armée à tel ou tel chef, ef nous sommes convaincu que ce pauvre insensé avait pénétré le fort et le faibleMe tous les hommes dont il était entouré. Il met en parallèle les qualités et les défauts de tous les généraux que possédait alors la Suède , et il est curieux de voir comme rien n'échappait à la Si'igacité de ce pauvre cerveau troublé. Les jugements qu'il porte sur Clas et Henri, sur le comte Svante Sture, sur Brahe, sur Gustave Olofsson Stenbock, sur Charles de Mornay, sur Jacques Hâstko, Ake Bengtsson Ferla, Svar Mânsson^ Stjernkors, Bo Grip et Hogenskild Bjelke, enfin sur tous les hommes de guerre dont il disposait, dénotent une connaissance profonde du cœur humain. Tout en raisonnant, il ne prenait point de parti ; il fallait cependant opposer une digue à Rantzau déjà parvenu au cœur du royaume. Depuis que Clas Horn, malade, épuisé, n'aspirait qu'au repos, le seul adversaire digne de lui , celui du reste que désignait la voix publique, était le duc de Sudermanie, tout couvert des lauriers cueillis à Warberg. Il n'avait que dix-sept ans ; mais sa précocité était extraordinaire, et plusieurs actes de sa vie avaient prouvé qu'à la fougue et à l'audace de la jeunesse il joignait la réflexion et la sagesse de l'âge mûr. Par malheur, Éric, qui le jalousait et le redoutait, avait fait auprès de lui des ouvertures pour l'engager à échanger son duché deSudermanie contre des terres en Livonie, conquises
|l»66] COMBAT DANS LA FORÊT D'ALINGSÂS. H 7
de la veille et encore disputées. Charles, comme c'était juste, avait repoussé un arrangement qui blessait cruellement ses intérêts. Éric avait insisté et menaçait de faire exécuter ses volontés de force. La brouillerie était sur le point de diviser les deux frères. Aussi Éric donna-t-il au duc Magnus de Saxe-Lauenbourg le commandement des troupes que Charles seul en ce moment était capable d'exercer. Ce choix, du reste, était le pire qui pût être fait. A une incapacité déplorable Magnus joignait le caractère le plus vil ; il servit de complaisant et d'espion à Éric; il recherchait en ce moment la main de la princesse Sophie; et il n'y avait pas de bassesse, pas d'infamie qu'il ne fût prêt à faire pour rendre le roi favorable à ses projets. Avec un pareil chef la ruine de la Suède était inévitable. Malgré toute sa bonne volonté, Éric fut contraint, après quelques revers^ pour ne pas tout perdre, de le remplacer par Hâtsko et Mornay. Cependant la peste , pour qui il n'y avait ni vainqueur ni vaincu, décimait les rangs de l'armée danoise. Parmi les survivants, les uns étaient épuisés de fatigue, les autres atteints du fléau, tous démoralisés. Rantzau, craignant de n'être plus assez fort pour emporter le butin qu'il avait fait, se résolut à la retraite. Il rentrait dans le Halland et traversait sans méfiance la forêt d'Alingsâs, lorsqu'il fut attaqué (9 août 1566) par Charles de Mornay avec une furie toute française. Ces vainqueurs de la veille, qui n'étaient plus que des fuyards, accablés de lassitude et de mal, n'opposaient à des troupes fraîches que peu de résistance. Deux mille d'entre eux furent tués (1); leurs
(1) PufTendorf, Hist, de Suèfleyiom, II, p. 38.
H8 ÉRIC XIV. [i»66]
prisonniers furent délivrés, et leur butin enlevé (1). Les débris de cette armée, naguère si terrible, allèrent en toute hâte chercher un abri derrière les canons de Bohus ou d'Elfsborg. Rantzau avait campé auprès de cette dernière ville, dans les prairies de Gullberg(2). L'impétueux et audacieux Momay vint le relancer dans ce dernier asile, autour duquel se livrèrent quelques combats de peu d'importance. Le commandement des troupes était partagé entre Mornay etHâtsko. Ayant appris par un espion que Rantzau se retirant devait passer tout près de leur camp, les deux chefs résolurent d'aller se mettre en embuscade à l'endroit qui leur était désigné, ne voulant laisser à personne l'honneur d'une si glorieuse et si importante capture. Mais, ayant été découverts par un éclaireur de leur prudent et habile antagoniste, ils devinrent eux-mêmes les victimes des embûches qu'ils avaient dressées. Faits prisonniers avec tous leurs compagnons, que, pour ne pas éveiller Tattention, ils avaient choisis plus intrépides que nombreux, ils subirent, par un juste retour des choses d'ici-bas, le sort qu'ils avaient réservé à leur adversaire (fin août 1566.)
Mornay et Hâtsko étaient l'espoir de la Suède. Leur perte produisit à Stockholm la plus vive et la plus douloureuse impression. L'héroïque Horn s'y trouvait, cherchant à rétablir sa santé gravement compromise par ce rude métier de marin qu'il avait abandonné depuis sa jeunesse, et qui devait rendre sa vieillesse plus glorieuse encore. C'était le plus grand homme de
(1) Resenius, Vie de Frédéric H, page 156, dit que ce butin se composait principalement de six cents canons enlevés par Rantzau.
(2) Olof Celsius, tom. il, p. lûl.
[i»66] HORN REPREND LE COMMANDEMENT DE L'ARMEE. ii9
guerre de la Suède. Il avait conquis la Livonie et refoulé les Danois dans leurs provinces du Sud. Son admirable génie était propre à toutes les choses de la guerre. Improvisé amiral par Éric XIV dans un moment de détresse, il s'était montré tout à coup aussi habile marin qu'il avait été grand capitaine. Grâce à son esprit d'organisation, il avait non-seulement réparé les désastres passés, mais formé, comme par enchantement , une flotte qui^ à peine entrée sous sa direction dans la Baltique» en était devenue la maîtresse incontestée, exigeant des tributs des vaisseaux amis (1), capturant ceux des ennemis (2) (29 juin), allant jeter l'ancre sur l'Ile de Moên, et de là répandant la terreur jusque dans les murs de Copenhague.
Le ciel ne produit qu'à de rares intervalles des hommes de la trempe de Horn. Aussi le premier soin d'un prince intelligent est-il de les ménager, pour les conserver le plus longtemps possible au service de la patrie. Éric, éperdu de frayeur après la capture de Momay et de Hâtsko, ordonna à ce grand homme, harassé de fatigue et affamé de repos, d'aller prendre le commandement de l'armée de Westrogothie. Horn obéit sans hésiter ; mais ses forces étaient au-dessous de sa volonté. La maladie devait avoir une grande prise sur ce corps épuisé ; et le héros de la Suède eut à peine mis le pied sur le théâtre de la guerre qu'il tomba victime du fléau qui y exerçait ses terribles ravages (9 septembre 1566).
La Suède, en enfantant dés hommes tels que Glas Christiansson Horn, montrait qu'elle était toujours la
(1) Trois cents Taisseaoz.
(2) Deux cents Taisseanx chargés de sel.
120 ÉRIC XIV. [laee]
mère forte qui avait engendré les Goths, ces conquérants de l'Europe, et faisait pressentir au monde Tavénement de Gustave - Adolphe. Bo (Boëce) Grip, nommé généralissime à sa place, parut devant Halmstad quelques jours après ce triste événement (19 septembre 1566).