‹ La Suède au XVIème siècleChapitre 24 sur 142 · CHAPITRE Vil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vil

WMUÊmmrem d'IJpMil. Folie du roi. llifl^i^^^ «^ rentrée en foreur de Jftroit PerlUMMiii*

Éric XIY, en redemandant aux États l'autorisation de se marier à sa guise, aidait en vue le projet, formé depuis longtemps, d'élever à ses côtés sur le trône de saint Éric une de ses nombreuses concubines, la plus aimée de toutes, Catherine Mànsdotter. Par la reconnaissance d'une fille (1 ) née de cette liaison , il avait déjà préparé les esprits à cet acte honteux. Il convient ici de dire quel* ques mots de cette femme habile, qui sut acquérir sur ce caractère ombrageux, inquiet et inconstant, un empire absolu, et lui inspirer un amour passionné qui résista à toutes les épreuves de sa vie agitée, et qui, après l'avoir charmé dans la prospérité, le consola dans l'infortune.

Catherine, née en 1549, était la fille d'un sergent aux gardes, nommé M&ns, tenant garnison à Stockholm, et issu d'une famille de paysans de la Médelpadie. La pauvreté était dans le ménage ; pour aug* menter ses minces ressources, Catherine vendait des noix au marché. Le débauché Éric, étant en quête d'aventures, l'avait aperçue un jour sous son auvent. Elle

(1) Née le 15 octobre 1566, nommée Sigrid et mariée à Henri Classon Tott.

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était vigoureuse , fort jolie , et , quoique très-jeune, point novice, dit-on, dans la galanterie. Éric XIV, devenu son amant, ressentit tout à coup pour elle une vive affection, et, autant pour la soustraire aux dangers de la rue que pour l'avoir sous la main, il la fit entrer comme femme de chambre au service de sa sœur, la princesse Elisabeth. Catherine n'était encore qu'une enfant. Elle avait de l'esprit et du cœur, de la dignité et de la grâce. Elle profita à merveille des leçons que le roi lui fit donner par les meilleurs maîtres. En peu de temps, la petite marchande de noix devint non-seulement une très-belle fille (1), mais une femme du monde, pleine d'esprit, séduisante et ayant de grandes manières. L'ascendant qu'elle prit sur le roi, et qui ne fit que s'accroître avec le temps, fut assez grand, nonseulement pour le détourner de ses débauches, mais encore des alliances princières dont il s'était montré, au début de son règne, si fort entiché. Dans ce siècle de superstition, et à une époque où les diverses classes de la société étaient séparées par des abîmes, on ne pouvait pas imaginer qu'une fille du peuple pût autrement que par des moyens surnaturels, comme par exemple un philtre enchanté, se faire aimer d'un roi si longtemps et avec tant de passion. Ce bruit n'était pas seulement répandu dans les classes basses. La femme de Jôran Pehrsson, accusée de l'avoir propagé, fut condamnée à un châtiment déshonorant auquel l'influence de son mari ne put pas la soustraire. Catherine était bonne. Elle ne cherchait qu'à ramener le calme et la confiance dans l'esprit troublé et ombrageux de son amant. Elle

(1) Ornlyelin, ViedePontus delà Gardie^ p. 6.

[IK6e] PORTRAIT DE CATHERINE MANSDOTTER. 123

était étrangère à toute rancune, et, quoiqu'elle eût en son pouvoir le moyen d'exercer de terribles représailles, puisque Thomme qu'elle dominait absolument apportait dans toutes ses passions une férocité instinctive, elle n'a jamais songé à se venger des outrages que les membres de la famille royale et les grands seigneurs se plaisaient à lui faire subir dans toutes les occasions. Éric était trop méfiant, trop soupçonneux, trop emporté, trop amoureux pour n'être pas jaloux. Malheur à qui aurait osé lever les yeux vers sa chère Karin! Un soldat, nommé Maximilien, qui était son amant au moment de sa liaison avec le roi, désolé de sa perte, avait résolu de quitter la Suède. Ayant eu la fatale idée de vouloir dire un dernier adieu à sa maîtresse, il avait profité du moment où Éric jouait aux barres avec ses courtisans, pour pénétrer dans la chambre du palais où travaillait Catherine. Le malheureux n'en devait plus sortir vivant. Saisi par les ordres du roi, il fut, pendant la nuit, cousu dans un sac de cuir et jeté dans le Norrstrôm, où son cadavre fut retrouvé le lendemain.

Le gouvernement de la Suède était une monarchie oligarchique. A côté de la famille royale se trouvaient d'autres maisons plus anciennes, plus illustres, presque aussi riches et aussi puissantes. Leurs membres, depuis des siècles, remplissaient le sénat et exerçaient les cinq grandes charges du royaume. Plusieurs d'entre eux avaient occupé le rang suprême. Jôran Pehrsson, vaniteux comme tous les parvenus, n'avait pas de désir plus vif que de percer leurs rangs et d'y prendre place. La terreur que cet homme dangereux inspirait n'avait fait que raidir l'orgueil de ces fiers

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patriciens ; et plus la puissance dont il diqM)sait les rapprochait d'eux, plus ils mettaient de l'obstination à l'en éloigner. Jôran Pehrsson, après s'être bien convaincu que toutes ses démarches, faites en pure perte, n'aboutissaient qu'à lui procurer de nouveaux affronts, résolut de faire abattre par la main du bourreau toutes ces têtes qu'il désespérait de faire fléchir. Ce sinistre projet, difficile à exécuter en des temps ordinaires, était parfaitement réalisable avec un prince cruel, ombrageux et crédule comme Éric XIV. On avait déjà sous la main des juges complaisants (1). Il n^y avait plus qu'à trouver quelques misérables pour jouer le rôle de délateurs et de faux témoins, et cette caste glorieuse qui, depuis des siècles, faisait la force et l'honneur de la Suède, déjà décimée par le féroce Christian II, aurait disparu tout entière dans les supplices. A sa place, l'on aurait créé une aristocratie nouvelle qui aurait hérité de la fortune, des charges, de l'influence de ceux qu'elle aurait égorgés, et qui, devant son élévation au vice-chancelier, n'aurait pas hésité à le reconnaître pour son chef.

. Pehrsson travaillait depuis longtemps, mais souterrainement, à cette œuvre diabolique; il crut le moment enfin venu d'agir ouvertement. L'esprit faible du roi n'avait pu résister plus longtemps aux émotions que provoquait cet homme artificieux et habile. Il ne voyait autour de lui que des sicaires et des empoisonneurs. Ici des pièges pour l'attirer ; là des bras pour le frapper. Il se méfiait de tout et de tous. On entrait

(1) Gens sortis de la boue et dont le nom n'est venu jusqu'à nous que parce qu'il figure sur le journal de Jôran Pehrsson et au bas des condamnations qu'ils ont prononcées.

[1567] ACTES DE CRUAUTÉ DU KOI. 12o

dans Tannée 1567, la plus malheureuse de ce malheureux règne (1). Éric, assiégé de toutes sortes de terreurs, ordonna à Benedictus Olai, son médecin, de ne laisser entrer dans la pharmacie et dans la cuisine que les personnes employées à la confection des médicaments et des mets. Dans les gestes les plus innocents il voyait une menace ; dans les paroles les plus simples, une insulte. On ne pouvait Taborder, ni le rencontrer, sans courir le risque de perdre la vie. Un fauconnier, attaché à la maison de Svante Sturè, et qui allait porter chez un armurier une sarbacane détraquée (4 février 1567), s'étant croisé avec le roi dans le Sôder-Malm, fut accusé de s'être mis sur son passage pour lui porter un mauvais coup, et condamné à mort, quoique la torture n'eût jamais pu lui arracher un aveu. Il ne fut pas exécuté, il est vrai, mais envoyé aux mines, ce qui n'était qu'un faible adoucissement à son sort.

Éric XIV était épouvanté de bonne foi. Ne voyant dans tous les grands seigneurs que leur naissance plaçait autour du trône que des ennemis ligués pour sa perte, il quitta furtivement Stockholm, où ses jours lui semblaient menacés, pour s'enfuir à Svartsjô. C'était une forteresse située dans une île du lac Mélar, au nord de Drottningholm. Les États avaient été convoqués pqur le r' mai dans la capitale. Sous prétexte de consulter les hommes influents du pays sur la conduite que le roi devait y tenir, Pehrsson attira dans cette solitude tous les seigneurs dont il méditait la perte, mais qu'il n'osait pas faire arrêter à Stockholm,

(1) Le roi dit,'dans son journal : « Infelicissimus annus Erici Régis. »

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au milieu de leurs clients et de leurs amis. Eric Sture, Abraham Gustafssôn Stenbock, Sten Axelsson Baner, Ivar Ivarsson de Strômstad, Sten Ericsson Lejonhuf- Yud , enfin presque tous les invités se rendirent sans méfiance à l'appel de leur roi. C'était un guet-apens. A peine eurent-ils mis le pied dans le château qu'ils furent saisis et jetés en prison, et Éric Sture, qu'on affectait de croire le plus coupable, séparé des autres, fut plongé dans un cachot infect où les loirs et les rats venaient, malgré ses efforts, ronger ses vêtements. Sa mère, Mérette Lejonhufvud, la sœur de la reine Marguerite, ayant appris de lui les mauvais traitements dont il était victime, quitta en toute hâte sa terre de TuUgarn pour venir implorer du roi la délivrance de son fils ou partager sa captivité. Mais le roi était impitoyable. A son arrivée, la malheureuse femme fut arrêtée malgré son sexe, son rang et son âge, et enfermée dans une maison attenant au château. Svante Sture était à Sôdertelje, se rendant à Svartsjô, quand il apprit le triste sort échu à son fils, à ses amis et à son épouse. La prudence lui ordonnait de se retirer, et sa conscience d'aller en avant ; il prit la cène pour être prêt à tout événement, et il vint bravement partager la destinée des siens. Pour prix de son héroïsme, il fut de suite plongé dans les mêmes cachots.

Une fois les seigneurs arrêtés, Éric fit publier, au son du tambour, dans les principales villes, que,' n'osant, à cause de récents complots tramés contre sa vie, séjourner dans la capitale, il transportait les États à Upsal, après en avoir ajourné l'ouverture du 1" au 19 mai. La précipitation de Jôran Pehrsson sauva la vie à quelques grands seigneurs. Le comte Pehr Brahe,

[1567] CAPTIVITE DES SEIGNEURS Â SVARTSJÔ. îtl

Gustave et Éric Stenbock, Ture Bjelke, Glas Fleming, et Clas Akesson Tott, conToqués à Svarisjô, après rarrestation de leurs paiirs, s'abstinrent d'y paraître.

Pehrsson était expéditif ; à peine eut-il tous ces seigneurs sous la main qu'il les fit comparaître devant le jury royal, toujours prêt à seconder ses fureurs. Il nous reste peu de chose de ce sinistre procès. Ce qu'on en sait se trouve dans l'acte d'accusation qui fut plus tard présenté aux États, et dans le jugement qui fut rendu par eux. L'accusation reposait sur des chimères. Pour des juges consciencieux, il n'y avait rien de sérieux. Point de faits, point d'actes; seulement quelques mots en l'air ramassés avec perfidie et quelques écrits obscurs auxquels on donnait un sens faux et perfide. Par exemple, un nommé Pierre Sastorp, jadis commis d'un marchand de Collberg, aujourd'hui secrétaire du duc Magnus, vint déclarer que, au moment du départ de Niis Sture pour la Lorraine, Glas Tott, Abraham Stenbock, Ivar de Strômstad, et Josué Génewitz , gentilhomme poméranien , employé à recruter des soldats pour Éric XIY, étaient venus voir le voyageur sur son bâtiment, et avaient résolu d'arracher au roi la couronne et la vie. C'était tout simplement une visite d'adieu que ce misérable avait transformée en conciliabule, et à laquelle avait assisté le duc de Sudermanie. Un certain Alexandre, organiste du roi, prétendit avoir entendu parler du même complot en Allemagne, à Ryvold. Vilhelmus Lemuius, un des médecins du roi, déclara qu'il était convaincu de la culpabilité des Stures. Enfin on eut recours jusqu'aux témoignages des valets. Deux drôles, attachés au service d'Éric Stenbock et d'ivar de

Strômstad, dirent avoir entendu Hans EUers, domestique du comte Svante, déclarer que l'outrage fait au comte Nils serait un jour vengé. Le duc Magnus avait entendu les mêmes menaces sortir de la bouche de Sten Lejonhufvud, d'Abraham Stenbock, et d'Ivar de Strômstad. A ces dépositions il faut ajouter quelques lettres qui n'étaient guère plus probantes; telle que celle écrite par Nils Sture de Lorraine, et contenant ces mots : « J'ai bu à Stockholm un breuvage qui consume mon âme, ma joie et ma vie en ce monde. J'espère être un jour à même de me défendre autrement que par des lettres ; » une autre de Stenbock à Génewitz, et une troisième d'Éric Sture à une demoiselle qu'il appelle sa chère enseigne, faisant allusion à un divertissement qui avait eu lieu à Stockholm l'année précédente (9 novembre 1566), aux noces de

Sivard Kruse. Le nom du roi, ni celui de Jean, n'étaient prononcés nulle part; pas même celui des mi-' nistres. On ne pouvait rendre ces écrits criminels qu'en en faussant le sens, et en prêtant à des. mots obscurs une signification coupable. Aussi, malgré toute l'éloquence et toute la violence de Pehrsson, malgré toute la complaisance et la lâcheté du tribunal, deux seigneurs seulement furent-ils condamnés à mort à Svartsjô : Abraham Gustafsson Stenbock et Ivar Ivarsson de Strômstad. On n'osait ni frapper, ni délivrer les autres. Le jury royal remit leur sort aux États qui allaient s'assembler à Upsal. En vertu de ce verdict, tous ces malheureux, restés au pouvoir de l'impitoyable Pehrsson, furent transportés à Upsal, mais dans des barques différentes, afin de n'avoir entre eux aucune communication. Éric XIV les y sui-

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