‹ La Suède au XVIème siècleChapitre 27 sur 142 · DÉLIVRANCE DU DUC DE FINLANDE · texte numérisé non relu

DÉLIVRANCE DU DUC DE FINLANDE

Beurrée qui étaient de petites gens et qui n'avaient pas le cœur aussi haut placé que là comtesse Sture, acceptèrent quinze marcs d'or qui servirent à payer le sang de leur père (12 juillet 1567). C'était plus que ne valait le pauvre homme. Beurrée fut enterré avec pompe dans l'île d'Ekrô, près de Svartsjô. C'est le comte de Stedingk qui m'a indiqué et fait visiter le tombeau dans lequel le grand trésorier repose depuis trois siècles à côté des siens.

Si encore Éric avait pu, avec son argent, acquérir sa tranquillité d'âme ! Mais ce n'est pas de cette manière que le calme se rétablit dans une conscience troublée. Celle d'Éric était en proie aux plus sinistres pressentiments. Il avait peur de tout le monde à Stockholm ; il avait besoin de solitude. Après avoir communié et demandé publiquement pardon de ses crimes à Dieu et aux hommes et fait le désespéré, il se retira à Svartsjô, accompagné du duc de Sudermanie et du duc de Saxe. Ces jeunes princes avaient résolu de faire participer le duc de Finlande aux "bienfaits que le roi répandait autour de lui. Ils furent secondés dans ces projets par Lejonhufvud, passé par miracle des cachots d'Upsal à la régence du royaume, par la reine douairière, Catherine Stenbock, qui avait le droit de se montrer exigeante, ayant à réclamer le prix du sang de son frère, et par Catherine Mànsdotter qui avait déjà un pied sur le trône. Éric ne pouvait résister à de pareilles influences; il «accorda la liberté de son frère, ne mettant généreusement à son élargissement d'autres conditions que la promesse de tenir les engagements pris par lui à l'époque du couronnement, d'oublier le passé, de pardonner à tout le monde, à ses vainqueurs, à ses

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geôliers, à ses juges et même à Jôran Pehrsson, s'il n'était pas convaincu devant ses juges de trahison envers le roi,, de reconnaître les enfants de Catherine Mânsdotter pour ses souverains légitimes et de ne point leur disputer la couronne, d'intervenir auprès de Sigismond pour amener la paix entre la Suède et la Pologne, de faire rendre la liberté au duc Christophe de Mecklembourg, leur futur beau-frère, et de rompre toute relation avec Sigismond, s'il refusait d'acquiescer à ces deux demandes. Après ces formalités remplies, le duc de Finlande, rendu à la liberté, devait être réintégré dans ses biens, titres et honneurs. En cas de mort, le duché de Finlande devait passer à sa femme, la princesse Catherine, et à son fils Sigismond, quand il aurait atteint sa majorité.

Vous savez qu'Éric avait jadis cru lire dans les astres qu'il serait renversé du trône et remplacé par un homme blond. Depuis la mort de Nils Sture, c'était au duc de Finlande seul que se rapportait cette sinistre prophétie. Aussi Éric, exalté, épouvanté, perd-il la tète, et, avant que Lejonhufvud ait ouvert les portes du donjon de Gripsholm, forme-t-il avec quelques bandits, ses anciens complices d'Upsal, qu'il avait éloignés après les meurtres, mais qu'il rassemblait peu à peu autour de lui, l'exécrable projet de faire assassiner son frère dans sa prison et de livrer sa bellesœur au grand -duc de Moscovie. Des assassins sont même envoyés à Gripsholm ; mais ils s'arrêtèrent en route, rappelés par les conseillers du roi qui ne se croyaient pas encore assez puissants pour être assurés de l'impunité. La princesse fut sauvée du même coup. Mais qui croira qu'en plein seizième siècle, à la face

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de l'Europe, un chef de hordes sauvages ait osé entretenir à poste fixe, à Stockholm, des ambassadeurs n'ayant d'autre but que de se faire remettre et de livrer à la merci de leur maître une femme vertueuse, héroïque, fille et belle-fille des deux plus grands monarques des régions du Nord, et qui n'avait eu, pour mériter un pareil châtiment, d'autre tort que de refuser la main de ce monstre couronné? Qui croira qu'un chancelier de Suède soit entré sur ce point en négociation avec ces barbares; que le sort de cette femme ait été discuté dans les conseils d'un roi chrétien, et qu'elle n'ait été préservée que par miracle des tourments et des souillures qui l'attendaient à la cour d'un tyran dont les forfaits, après trois siècles, ne sont pas oubliés? Cependant les envoyés du czar redoublaient d'insistance. Éric, aussi dépourvu de tact que de bon sens, crut arranger les choses, en offrant pour femme au fils du czar sa propre fîUe Virginie, qu'il avait eue d'Agc^a Pehrsdotter, une de ses concubines. Ce n'était pas l'affaire de l'orgueilleux Iwan ; il voulait pour lui ou pour le czaréwitch une fille de roi, et l'offre d'une bâtarde fut repoussée avec mépris.

Éric XIV n'avait plus de volonté, ni de suite dans les idées. Il rend Jean à la liberté, au moment même où il désirait sa mort. L'entrevue entre les deux frères réconciliés eut lieu à Wantholm, domaine de la couronne, situé près de Svartsjô. Jean, à la vue de TSon frère, se jette à ses pieds et le remercie de l'acte de générosité, de clémence, par lequel il lui doit la liberté. Éric lui tend la main pour l'aider à se relever. Jean lui présente alors son épouse, la princesse Catherine, et son fils, le prince Sigismond, âgé de seize mois, né

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dans une prison (1), et cependant destiné par Dieu à porter en même temps les couronnes de Suède et de Pologne. Éric fut dans cette circonstance, comme il n'avait cessé d'être depuis les scènes d*Upsal, trèshumble, embarrassé, contrit et affectueux. Cependant son imagination était toujours remplie de chimères, exaltée, encline à la méfiance ; la plupart des seigneurs témoins de cette scène, qui revoyaient pour la première fois le duc de Finlande, après une séparation de quatre ans et demi, lui prodiguaient mille marques d'attention et de respect. Éric en fut blessé; il se crut entouré d'ennemis; il prit peur, et, coupant court aux compliments et aux cérémonies d^usage, il regagna très-promptement avec sa suite la barque qui devait le ramener à Svartsjô.

Éric Xiy avait fait la première avance en allant à Wantholm; Jean, à quelques jours de là, lui rend sa visite à Svartsjô. Éric, averti de l'arrivée de son frère, accourt sur le rivage au-devant de la barque qui le porte. A peine Jean a-t-il mis pied à terre qu'Éric se jette à ses genoux et le proclame roi de Suède. Était-ce un acte de folie ou une perfidie? on l'ignore. Ce qui est certain, c'est que Jean déclina cet honneur, et se prosterna à son tour devant son frère ; relevés tous les deux, ils allaient continuer à faire assaut de politesse., lorsque la reine douairière, qui était présente, les engagea à se tendre la main tout simplement, ajoutant avec juste raison qu'il fallait, dans des rapports de frère à frère, mettre moins de cérémonie et plus de cordialité. Le reste de la visite Se passa très-convenablement. Des paroles afiEectueuses, des marques d'at-

(1) 15 juin 1586.

|iaS67] CONDAMNATION A MORT DE PEHRSSON. i43

tention furent échangées, et Jean se retira satisfait à Ufsund, lieu désigné pour sa résidence.

Éric, après le massacre d'Upsal, avait espéré détourner le danger dont il se croyait menacé, en livrant son complice , Jôran Pehrsson , en holocauste* aux mânes des seigneurs égoif[és. Ce misérable, traîné devant un tribunal composé, pour la circonstance, de quarante-huit gentilshommes, fut bien vite convaincu d*avoir commis les crimes les plus épouvantables. Malgré cela, il n'était pas facile de le punir, attendu qu'il se retranchait derrière l'inviolabilité du roi, et prétendait n'avoir jamais agi que par ses ordres. Cependant, à force de recherches, on prouva qu'il avait fait de sa propre autorité, à Tinsu de son maître, décapiter, étrangler, noyer ou écarteler cent vingt personnes. Il fut donc condamné à la peine de mort, comme accusé et convaincu de vol, de meurtre et de haute trahison. Malgré cet arrêt, on n'en était pas débarrassé ; la sentence ne pouvait être exécutée qu'après avoir été ratifiée par le roi. Or, Éric était plus que jamais dévoué à ce scélérat, et il devenait plus hardi à mesure qu'il avait moins de peur; il avait même, en ce moment, résolu de rendre au condamné son pouvoir et ses dignités. En attendant de faire ce coup de tête, il faisait peu à peu sortir de leurs repaires, où elles s'étaient cachées pendant l'orage, toutes les créatures de ce misérable, et il s'en entourait comme par le passé ; il écrivassait, se mêlait de tout et donnait sur tout des ordres obéis de tous avec autant de soumission que de ponctualité.

Éric n'avait jamais eu le cerveau bien sain. Sa maladie, jusque-là restreinte et latente, avait pris tout à

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coup à Upsal de terribles proportions. Sa folie avait été manifeste. La crise une fois passée, la lumière était revenue, chassant les ténèbres qui avaient obscurci son intelligence, et lui permettant de voir toute l'intégrité et toute l'étendue de la puissance dont il disposait ; alors il chassa loin de lui toute crainte chimérique, et, levant le masque, il conduisit au Capitole son favori arraché de la roche tarpéïenne, outragea la mémoire des seigneurs qu'il avait assassinés, retira des mains de leurs héritiers l'argent qu'il leur avait donné (février 1568), rétracta toutes ses promesses, devint parjure à tous ses engagements, se plongea dans l'ignominie, ne laissa enfin douter à personne que les honnêtes gens ne pouvaient espérer de la sécurité que lorsqu'ils l'auraient précipité du trône, d'où sei^ crimes l'avaient fait déchoir.

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