‹ La Suède au XVIème siècleChapitre 3 sur 142 · ÉTAT DE L'EUROPE VIS A VIS LA SUÈDE · texte numérisé non relu

ÉTAT DE L'EUROPE VIS A VIS LA SUÈDE

bravades. Quant à la régence de Lûbeck, qui, malgré les avertissements et les menaces de Gustave, autorisait ses armateurs à apporter à Narva des fusils, de la poudre et toutes sortes d'engins de guerre aux Russes, qui ne cachaient plus leurs projets de conquête sur la Livonie et d'établissement sur la Baltique, il paraît qu'elle avait trouvé grâce devant Éric; leurs rapports étaient même excellents, puisque des envoyés de la république vinrent assister à son couronnement, et que l'un d'eux, Jean Âudelius, fut fait, à cette occasion, écuyer doré de Suède.

Depuis que Jean et Eric avaient obligé leur père à intervenir en Livonie et à prendre sa part des dépouilles de cette nation expirée, il est vrai qu'un conflit était imminent avec la Pologne à qui Gothard Kettler venait de céder des provinces qu'il était impuissant à gouverner et à défendre, et avec les Moscovites qui se prévalaient, au moins pour l'Esthonie, de droits plus que séculaires. Mais enfin ce n'était qu'une expectative ; avec un peu d'habileté la guerre pouvait être éloignée et même évitée. La Livonie était assez vaste et assez riche pour satisfaire à l'avidité de ses nombreux compétiteurs.

Quant aux puissances plus éloignées, toutes étaient - avec la Suède dans les meilleurs termes. La France, en proie aux factions , déchirée par les princes et la reine mère qui se disputaient la tutelle d'un roi de dix ans, ne songeait guère aux aventures lointaines. D'ailleurs toutes ses sympathies étaient pour la Suède, et Charles de Mornay qui était venu rendre à Charles IX les insignes de l'ordre de saint Michel conférées à Gustave par François V^ avait dû les rapporter à Éric XIV,

8 ÉRIC XIV. [iseo]

n comme un gage de la bonne harmonie qui régnait entre les deux États (1). » La reine mère manifesta même à ce seigneur qui était né Français le désir de voir le sang des Valois uni par un mariage à celui des Wasas. Ce n'était pas un compliment frivole. Catherine tenait à son idée. Quatorze ans plus tard, Dantzai fut envoyé en Suède pour voir de près Elisabeth Wasa qui passait pour une des femmes les plus accomplies de son époque , et qui serait devenue , en épousant Henri 111 , reine de France , si elle avait voulu sacrifier sa religioir à son ambition (2). L'empereur était d'humeur pacifique et plein de sagesse. L'Espagne était assez occupée avec les Pays-Bas pour ne pas se mêler à la politique du Nord, et enfin Elisabeth d'Angleterre , devenue reine , ne pouvait être que bien disposée envers le prince romanesque qui, pour obtenir sa main, n'avait reculé devant aucune espèce de folies.

Jamais la Suède n'avait été mieux préparée pour un grand règne. Mais hélas I devant les décrets de la Providence que deviennent les calculs des hommes ! Rien n'est moins héréditaire que la vertu et le talent. Au contraire l'ombre suit toujours les rayons, et c'est à des Gustaves V" que Dieu, pour prouver que tout ce que nous avons, nos qualités comme nos vices, ne viennent que de lui^ se plait à faire succéder des Érics XIV.

Ce qu'il y a d'affreux avec un cerveau mal organisé,

(1) OlotCeUivLS, Histoire d'Éric XIV, traduite et arrangée par Genet^ 1. 1, p 50.

(2) Histoire de Suède, par deyer, traduction de M. Lundblad^ chap. xi^ p. 189.

[iô60] ÉDUCATION DU ROI. 9

c'est que toutes les précautions demeurent inutiles , et que les plus sages mesures, dénaturées par celui qui doit en être protégé , ne servent qu'à attirer le§ désastres que l'on désirait écarter. Gustave, né loin du trône, avait compris les bienfaits d'une bonne éducation. 11 savait bien qu'il devait la couronne moins à son courage qu'à son éloquence, moins à la victoire de Bruhnback et à la prise de Westerâs qu'aux discours passionnés qu'il avait prononcés du haut des- tréteaux de Râttvik ou des tertres de Mora. Aussi voulait-il que son héritier fût avant tout un homme instruit; qu'il tirât plus de valeur encore de lui-même que du rang qu'il allait occuper. Ne trouvant personneen Suède qui fût capable de former le jeune prince, il avait fait venir d'Allemagne un gentilhomme poméranien, nommé Normann, et qui apportait avec lui un plan d'éducation tracé de la main même de Luther et de Mélanchthon.

Normann , homme ambitieux, insinuant et habile, ne resta pas longtemps dans cette position secondaire ; il devint secrétaire du roi, et de là parvint aux plus hautes dignités. 11 fut remplacé dans sa charge de précepteur par un Français, Denis Beurrée (Dionysius Beurreus), savant de premier ordre, sorti de France pour cause de religion , mais dont le caractère ni le cœur n'étaient au niveau de l'instruction.

L'influence de ces deux hommes éminents ne fut pas sans effet sur l'éducation du jeune prince. Les vers latins qu'il. a composés sur les rois de Suède, et les chansons erotiques qu'il a adressées à Catherine Mânsdotter, prouvent que les efforts qu'ils avaient faits pour orner son esprit n'avaient pas été stériles. Mais,

iO ERIC XIV. [IMI]

encore une fois, l'instruction ne donne pas le bon sens. Elle trouble même l'esprit qu'elle ne parvient pas à éclah'er. Celui du prince, enclin aux visions, aux hallucinations, se livra ëperdument à l'astrologie, à l'alchimie, à la nécromancie, sciences chimériques et ténébreuses qui ne servirent qu'à exalter son imagination et à accroître le trouble qui déjà commençait à envahir son cerveau.

La Suède est un pays libre. Le roi peut faire peu de chose sans les États. Ils furent convoqués à Arboga, et Éric lui-même ouvrit la diète le 19 avril 1561. Après avoir renouvelé le traité fait par Gustave V avec la France, et approuvé l'intervention armée de la Suède dans la question de Livonie , on s'occupa du partage des biens laissés par Gustave entre ses nombreux enfants. Éric maintint en public les opinions qu'il avait émises en famille et qui avaient déjà donné lieu à tant de querelles intestines. Gustave, par prudence, pour ne pas mettre le pays dans la confidence de ses affaires, n'avait pas osé parler, dans un testament qui devait être discuté aux États , du trésor lentement et mvsté- . rieusement entassé par l'intendant Eskill dans quatre salles basses du palais de Stockholm. Éric, arguant en sa faveur de ce silence dont il ne pouvait pas cependant ignorer la cause, soutint que ces richesses, appartenant à la nation, ne faisaient pas partie de la fortune privée de Gustave, et qu'aucun de ses enfants, hors lui, ne pouvait y prétendre. Une fois qu'on est entré dans une pareille voie, on ne s'arrête guère. Éric, oubliant ou plutôt méconnaissant les engagements que son père l'avait obligé de prendre aux États de Stockholm et d'Arboga, ne consentit au partage des capitaux laissés

[l»ei] LÉS DUCS, GRANDS VASSAUX DE LA COURONNE. \ \

par son père qu'après avoir fait prélever l'argent nécessaire au payement des dépenses occasionnées par les négociations de son raariage-avec Elisabeth d'Angleterre; enfin il dénia à ses frères et sœurs toute espèce de droits sur les biens d'église, d'ailleurs déjà distribués à ses créatures. Éric agissait en fourbe et en tyi*an; mais il avait la force, et, faut-il lé dire? l'opinion publique, toujours favorable aux nouveaux souverains. Il piarla en maître et tout le monde obéit.

Les nouveaux ducs étaient des grands vassaux de la couronne de Suède. Gustave en les créant avait fait un grossier anachronisme. Le seizième siècle , dans lequel il vivait, était avant tout une ère de rénovation sociale, d'émancipation politique et religieuse. Puisque les grands vassaux disparaissaient de partout, emportés par le courant des idées nouvelles, pourquoi les faire revivre en Suède, dans un pays qui avait suivi si résolument ce grand mouvement régénérateur? Du reste, len plein moyen âge, au temps de la féodalité, jamais les rapports de vassaux à suzerains n'avaient été bien définis. Où s'arrêtaient les devoirs des uns? où commençaient les droits des autres? On ne l'avait jamais bien su ; et on le savait moins que jamais, en ce moment où les grands seigneurs, pris entre la royauté dont le prestige et la puissance s'accroissaient chaque jour, et le peuple, sorti enfin de sa léthargie et réclamant des droits que la réforme lui avait fait découvrir en lui mettant une bible aux mains, ne pouvaient plus avoir la même autorité, n'ayant plus la même importance. Gustave, qui sentait bien que l'esprit du siècle était contraire à ces usages du passé, de peur d'en dire trop ou pas assez, était

i2 ÉRIC XIV. [I»6i]

resté dans un vague qui favorisait également les prétentions des princes et celles du roi, mais qui devait tourner à l'avantage de celui qui avait la force de faire prévaloir sa volonté. On n'avait, pour se guider, que quelques paroles prononcées par Gustave à son lit de mort, ou quelques phrase^ obscures placées dans son testament. Éric profita du silence de son père pour amoindrir lai. puissance des ducs(l), et voici les conditions que, d'après Loccenius , il mit à l'investiture de leurs fiefs.

1 ^ Aucun duc ne pourra convoquer les États de sa province, entreprendre la guerre, faire la paix ou contracter une alliance avec un prince étranger, sans l'assentiment du roi. 2° Les sujets des ducs ne pourront se soustraire, sous peine de la vie, aux impôts extraordinaires qui auront été votés par les États du royaume dans un moment de gêne. 3° Ils seront soumis, * comme tous les Suédois, à tous les édits relatifs à la religion, à l'agriculture, à la navigation et au commerce. 4"* Un duc ne pourra pas anoblir un roturier, ni élever un étranger à des fonctions éminentes. 5° Tl ne pourra ni acquérir, ni donner un bien tributaire de la couronne ou de l'Église. 6" Il aura le droit de battre monnaie; mais sa monnaie devra être conforme à celle du roi ; et lui et les siens seraient déchus à jamais de ce droit, s'il y avait fraude sur le

poids ou sur la matière. 7^ Le roi seul aura le droit d,' augmenter les impôts établis et fixés dans les duchés, de nommer les évoques et les juges provinciaux,

(1) Ducatus tamen fratribus destinâtes praeterc(uam assignavit, sed iure magris limitato quam fuerat parentis voluntas.

(Messenius, Chronologia Scondiana, tomus JV, p. 3.)

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