RETRAITE DES DANOIS
dangers où Tavaient jeté son esprit cV aventure et son amour du lucre. En effet, cédant à Tentraînement de la victoire, il était allé trop avant ; surtout il avait négligé de s'assurer des asiles en cas de désastre. Il n'avait point derrière lui de forteresses peuplées de ses gens. Qu'il subît une défaite , que son armée fût mise en déroute , et les paysans égorgeraient jusqu'au dernier les soldats échappés au fer des combattants. Et pouvait-il compter longtemps sur le succès, lorsque les siens, déjà peu nombreux, s'amoindrissaient chaque jour, emportés par la guerre, par la maladie, par le climat, encore plus meurtrier que l'un et l'autre fléau, tandis que ses adversaires, recevant de partout des renforts, voyaient leurs rangs grossir d'une manière démesurée? Que la direction de l'armée vînt à passer des mains d'un roi lâche et irrésolu dans celles d'un chef habile, que le duc de Sudermanie vînt à prendre le commandement à sa place, et leur perte était certaine. Rantzau, éperdu, envoie demandera Frédéric de prompts et nombreux secours. Dans sa lettre, pleine d'alarmes, il peint sa position comme désespérée; aussi, malgré la rigueur de la saison, se décide-t-il à quitter Skenninge (24 janvier). Éric se met à sa poursuite, accompagné de ses frères, de son cousin et de ses troupes d'élite. Il fallut toute l'intrépidité, toute l'énergie, tout le courage, en un mot le génie d'un homme tel que Daniel Rantzau, pour empêcher cette retraite de dégénérer en une déroute. Les obstacles que la nature élevait à chaque instant devant les pas des Danois étaient immenses, et les dangers qu'ils couraient étaient inouïs.
Les gorges de l'HoUveden, encombrées de neige et
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de glace, étaient infranchissables. Par bonheur, le lac Sômmen offrit un chemin plus facile, plus direct, mais non moins dangereux. Les eaux étaient à peine gelées. L'armée courait risque de périr tout entière, engloutie dans ses abîmes. La glacé, quoique peu épaisse, résista cependant au poids énorme d'une armée ; on ne perdit que quelques canons et quelques chariots conquis à Kongs-Norrby. Enfin, après des efforts inouïs, Rantzau parvint à percer une route à l'est de la forêt et à sortir sain et sauf, sans trop de perte, de cet étroit et sombre passage qui semblait devoir être son tombeau et celui de tous les siens. Mais il n'était pas pour cela au bout de ses peines ; la marche était très-lente ; on ne pouvait aller qu'à tâtons dans des chemins de tout. temps difficiles, mais à cette époque défoncés ici, là encombrés de neige, ailleurs obstrués par des troncs d'arbres que la tempête avait abattus, inaccessibles à cause du verglas qui couvrait les montées et les descentes. Il évite cependant tous les pièges qui lui sont tendus jusqu'à Ekesjô. Là, les siens sont attirés dans le camp des Suédois ; ils y tombent, et ne peuvent en sortir qu'après avoir perdu trois mille cinq cents hommes et laissé aux mains de ceux qui les poursuivent sept cents chariots remplis de butin. Il paraît même qu'aucun Danois n'aurait échappé au désastre, si Éric, sur lequel on comptait pour envelopper l'ennemi, fût arrivé à temps. Mais ici, comme toujours, ce malheureux prince fit tout l'opposé de ce que le bon sens et l'honneur lui ordonnaient de faire. Du reste, pendant toute cette campagne, il s'arrangea si bien que, tout en manifestant, dans ses paroles, une grande ardeur belliqueuse.
[i»68] COMBATS DE FLIRSHULT ET D'ENGELHOLM. 151
il ne se trouva jamais en face de ses adversaires. Depuis sa folie, il était devenu encore, si c'était possible, plus lâche et plus inepte.
Hogenskild Bjelke et Sten Baner, désireux de réparer la faute du roi, avaient formé le hardi projet de se précipiter par des raccourcis au-devant des fuyards et de les attaquer au moment de leur entrée dans le défilé de Flirshult. Mais leur intrépidité ne fut pas couronnée de succès; soit que Rantzau eût été prévenu par quelque espion, soît qu'il eût eu un éclair de génie, il était si bien sur ses gardes et il avait si bien disposé son monde pour effectuer ce passage dangereux, que ceux qui avaient eu la prétention de le surprendre furent surpris, pris et conduits en Scanie.
Us auraient été certainement délivrés, si la direction de larmée qui poursuivait les Danois n'avait pas été entre les mains du roi; mais celui-ci, qui voulait avoir Thonneur du commandement sans en courir les dangers, s'arrangeait toujours de façon à être à une distance respectueuse de l'ennemi. Un conflit cependant eut lieu sur les frontières à Engelholm , mais sans résultat. Anders Sigfridsson y fut grièvement blessé. Ce fut la fin de cette meurtrière campagne. Éric, impatient de retourner aux affaires politiques, ne tenta pas de franchir les frontières du Danemark. Il rentra à Svartsjô, Jean à Eskilstuna, et Charles à Nykôping (1).
Rantzau, à peine arrivé en Scanie, envoya Brokenhuisen, accompagné des principaux captifs, apporter en grande pompe à Copenhague les drapeaux et les
(1) Olof CeMus, tome U, page 152.
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objets précieux conquis au moment des succès et con* serves dans les revers. Frédéric, qui, d'après les lettres alarmantes de Rantzau, croyait tout perdu, reçut Brokenhuisen et ses compagnons avec autant de surprise que de plaisir, comme des hommes sortis de leur tombeau. Imitant son adversaire, il prépara à ces prétendus vainqueurs une réception triomphale.
Éric XIV n'était plus fou; il n'en était que plus fourbe et plus méchant. Jôran Pehrsson , tiré de son cachot pour être rétabli dans toutes ses dignités, et investi d'une puissance absolue et illimitée , fit, pour son premier acte d'administration , connaître au sénat (31 décembre 1567) le projet du mariage du roi avec Catherine M&nsdotter. Elle était grosse en ce moment. Elle accoucha, le 28 février, d'un fils qui fut présenté à Éric avec pompe à son retour de l'armée. Celui-ci ordonna pour son enfant un baptême royal. Le comte Pehr Brahe et le baron Sten Lejonhufvud, les deux plus grandes individualités de la Suède, furent ses parrains. Catherine, récemment anoblie (1), fut de ce moment traitée en reine. Le prince fut, en souvenir de son illustre aïeul, appelé Gustave.
Il V a entre les criminels une étonnante affinité: Éric, accoutumé aux expédients indélicats, aux violences, aux scélératesses de Perhsson, était mal à l'aise avec des conseillers honnêtes, tels que Brahe et Lejonhufvud, voyant toute chose sous un point de vue différent, incompris ou froissé dans toutes ses pensées, dans toutes ses paroles, dans tous ses sentiments. Il ne se trouvait dans son milieu qu'avec Jôran Pehrsson
(1) Elle avait reçu pour armes une demi-lune avec les trois couronnes.
1S68] MORT DE MARTEN HELSINGIUS. i53
et les misérables dont ce bandit avait la précaution de l'entourer. Aussi cet homme eut-il à peine renoué ses relations avec Éric, qu'il eut reconquis cette puissance immense dont il avait fait jusqu'alors un si déplorable
usage.
Le prince, subjugué, dominé, ne pensait, ne voyait, n'agissait que par l'esprit, par les yeux, par les bras du vice-chancelier. Tout le monde devait applaudir à tous les actes de cet homme, et se soumettre à toutes ses volontés. Malheur à celui qui aurait fait entendre une plainte, une parole de blâme ou de mépris ! Un jour que Pehrsson était venu de Stockholm prendre au camp les ordres du roi, une bombe tombe et éclate à deux pas de leur tente avec un grand fracas. « Si encore elle avait tué ce perfide Énobarbus ! » dit le vice-chancelier, désignant le duc de Finlande par ce nom méprisable. Mârten Helsingius, qui était en troisième, indigné de tant d'audace et de tant d'irrévérence chez cet homme de rien pour le prince royal, répond avec hardiesse « qu'il eût bien mieux valu pour le roi et pour la Suède que, au lieu du prince qui est inoffensif et fidèle, ce projectile eût atteint le vice-chancelier, qui n'est qu'un calomniateur, et le seul auteur de tous les maux qui accablent la patrie. » En entendant ces justes reproches, Éric, transporté de fureur, saisit une fourche de fer destinée à attiser le feu, et la plonge dans l'aine de son infortuné secrétaire, qui est transporté à Stockholm, et meurt à quelques jours de là de sa blessure (6 avril 1568).
Après le baptême des enfants, le mariage de la mère était inévitable. Il fut fixé au 4 juillet. Le même jour, le duc Magnus de Saxe-Lauenbourg devait épouser la
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princesse Sophie. Les fêtes devaient être communes et tirer un double éclat de cette circonstance. Des lettres d'invitation furent envoyées aux deux ducs et aux principaux membres de la noblesse; les ducs étaient à Eskilstuna, nourrissant leurs projets de révolte et se tenant en garde contre les pièges que le roi pouvait leur tendre. Ils acceptèrent Finvitation, firent une réponse évasive et restèrent dans leurs domaines. Cependant certaine chronique du temps rapporte que les princes, munis d'un passe-port du roi, se rendaient à Stockholm, mais qu'ils trouvèrent en route un courrier envoyé par la future reine elle-même, et qui les informa d'un complot tramé contre leur vie. Les ducs, profitant de l'avertissement, se hâtèrent de rebrousser chemin; et Gyllenstjerna, accouru à leur rencontre pour les recevoir et leur faire fête, fut obligé de rentrer seul au château.
Malgré l'absence des ducs, le mariage fut célébré avec beaucoup de pompe. Éric s'entendait à merveille aux cérémonies extérieures; il était somptueux, il aimait la magnificence, et, dans ses actes comme dans sa personne, il avait un cachet de grandeur et de majesté qui, du reste, ne Tabandonna^jamais. Catherine, traitée en reine, eut constamment le pas sur ses belles-sœurs. Ces honneurs parurent d'autant plus inconvenants et déplacés que Catherine avait naguère rempli des fonctions serviles auprès de la princesse Elisabeth, qui servait de demoiselle d'honneur à sa sœur Sophie (1). La bénédiction nuptiale fut donnée parle
(1) In his autem Catharina superiorem nacta locum sessionis^ Sophiam et Elisabetham g^lores^ et prsesertim hanc^ quod ipsius olim fiûsset pedissequa, commovit ad indignationem^ aliosque convivarum plurimos. (Mess.^ Scond. illustr., tom. VI, pag. 54 et 55.)
[1568] MàRIâGE du rot. 455
vieil archevêque Laurentius Pelri. Les deux entants des mariés, Sigrid et Gustave, étaient à côté de leurs parents, devant Tautel, portés par deux sénateurs, Éric les avait fait figurer dans la cérémonie, pour bien établir la légitimité de leur naissance et leur droit à hériter de sa succession. Pour perpétuer le souvenir de cette fête, on frappa, d'après Tusage, une médaille, communément- appelée le ducat du roi, représentant d'un côté la figure du prince avec son nom, et de l'autre un sceptre descendant du ciel et reçu par une femme. Au dtner, pendant lequel les insignes de la royauté étaient portés devant les époux par quatre sénateurs, la couronne, confiée à Gyllenstjerna, tomba de ses mains aux pieds de la reine. Cet accident, bien simple en toute autre circonstance, produisit sur l'assemblée une très-vive impression. Il servit de prétexte à toutes sortes de commentaires et de conjectures. Les pessimistes y virent le présage certain d'une prochaine révolution.
Ake Bengtsson Ferla et Jean Kyle furent, à cette occasion, faits chevaliers, en même temps que deux paysans, oncles de la mariée (1), et anoblis de la veille. Ferla et Kyle (2), qui étaient d'ancienne noblesse, se seraient bien passés d'un tel honneur; ils trouvaient honteux et ridicule le rôle qu'on leur faisait jouer. Le roi, du reste, était devenu si odieux, si méprisé, que les deux nouveaux chevaliers ne se prêtèrent qu'avec répugnance à la cérémonie de l'accolade (3).
(1) lis étaient frères de sa mère. •.
(2) Olof Celsius, tome \l, page 156.
(3) Geyer, page 205.
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Éric XIV, en rendant le pouvoir à Jôran Pçhrsson, avait mis les ducs et les grands seigneurs dans la triste alternative de lever Tétendard de la révolte ou de se laisser.égorger. En effet, ceux qui avaient condamné ou aidé à condamner ce misérable à la peine de mort, c'est-à-dire toute la haute noblesse, pouvaient-ils espérer quelque pitié de cet homme, qui s'était montré impitoyable quand il n'avait aucun outrage à venger, aucun tort à redresser? La guerre civile était donc imminente, je dirai même inévitable; des deux côtés étaient des chances de succès. Nous allons voir à qui Dieu, dans sa sagesse, accordera la victoire. Il est vrai que ses voies ne sont pas les nôtres, et que ses décrets nous sont impénétrables.
C'est en novembre 1567, au retour du vice-chancelier, que Jean et Charles, désespérant de leur frère, formèrent le projet de défendre leur vie, celle des seigneurs, et au besoin de renverser Éric du trône, si Dieu ne ramenait pas l'ordre et la lumière dans son cerveau troublé et obscurci. La première entrevue des deux frères pour traiter de ces graves questions eut lieu, d'après la tradition, à Knappforssen, paroisse de Bjurkàrn, dans le Wermland, en plein air, sous un chêne qui porte encore le nom de chêne du roi. Il est aujourd'hui certain que les deux princes étaient convenus, s'ils étaient contraints de détrôner Éric, de régner conjointement à sa place ; que cependant, pour respecter le principe d'hérédité attaqué par certains seigneurs, et conserver le prestige de la royauté, Jean en porterait seul en public les marques extérieures ; mais qu'en définitive il ne gouvernerait que d'après
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les conseils ou plutôt avec la participation de son frère. Plus tard, quand la révolte éclata, les partisans des ducs, comme en Ecosse les soldats de Macduff, choisirent pour signe de ralliement, en souvenir de l'arbre de Knappfôrssen, des branches de chêne qu'ils portaient à la main ou sur leurs chapeaux.
Éric était encore absorbé par les fêtes données à l'occasion de son triste mariage, lorsque Charles, qui avait hérité de l'esprit juste et de l'intrépidité de son père, qui avait même plus de témérité et de décision que lui, pénétra avec six cavaliers dans la cour du château de Wadstena, qui appartenait à son fière Magnus, tout à fait privé de raison. Le gouverneur, qui ne doutait pas que le prince n'eût laissé derrière lui une suite nombreuse prête à envahir le château au premier signal, lui remit les clefs de la forteresse, et, à la tête des soldats qui y tenaient garnison, lui prêta serment de fidélité. Plus tard, quand il eut appris que le prince était venu seul, il fut, ainsi que tous les siens, ébloui, ému et ravi de cet acte d'héroïsme, et renouvela avec enthousiasme l'engagement qu'il venait de prendre , persuadé que la victoire , qui aime les audacieux, se déclarerait pour un pareil homme..
En toutes choses, mais surtout dans une révolte, uu début heureux est d'une grande importance. A l'appel de son frère, Jean accourut à Wadstena avec trois cents serviteurs, auxquels vinrent se joindre les cavaliers allemands décimés par Éric après le désastre de Svarterâ, et qui ne lui avaient pardonné ni les outrages, ni les supplices qu'il leur avait infligés. Les parents des seigneurs massacrés à Upsal s'y présentèrent en
foule, suivis de leurs vassaux : Sten Lejonhufvud, de qui la femme intrépide fut comme TÉgérie de la rébellion, Gustave et Éric Stenbock, Jôran Gyllenstjerna, Ture et Axel Bjelke, Gustave Baner, Pontus de la Gardie, enfin Télite du royaume. Pontus fut le premier qui émit en public Tavis de renverser et de remplacer Éric. Celui-ci, tout souillé du sang de Nils Sture et de Màrten Helsingius versé de ses propres mains, était devenu odieux à tous les honnêtes gens. Une multitude innombrable de peuple se rendait à Wadstena de tous les points du royaume, pour acclamer les ducs et les encourager dans leur entreprise. Jean, un jour, s'avança à cheval au milieu de la foule et la harangua. Jean était éloquent comme son père; il avait une haute taille et comme lui une longue barbe blonde. 11 fit une grande impression. Les vieillards pleuraient d'émotion, croyant voir Gustave dans les plaines de Mora, s'adressant aux paysans dalécarliens et les excitant à se révolter contre la tyrannie de Christian II. Les larmes des pères mettaient le comble à l'enthousiasme des enfants.
Le duc de Westantâng, qui était fou, et n'avait dès lors aucun besoin, faisait chaque année d'immenses économies. Son trésor, qui était enfermé dans le châ* teau de Wadstena, pris par les ducs, servit de premières ressources aux rebelles. Ils firent fondre l'argenterie et avec elle battre monnaie à leur nom. Ces pièces, qui existent encore en assez grand nombre, sont carrées comme la plupart des pièces de cette époque. Elles portent la première lettre des noms des deux ducs, dans une gerbe entourée de feuilles de chêne. Cette monnaie fut appelée par le peuple monnaie de