‹ La Suède au XVIème siècleChapitre 31 sur 142 · TRÊVE CONCLUE ENTRE LA SUÈDE ET LE DANEMARK · texte numérisé non relu

TRÊVE CONCLUE ENTRE LA SUÈDE ET LE DANEMARK

runion, et aussi monnaie du sang, parce qu'il entra dans sa composition des lingots d'argent donnés par Éric aux parents des victimes d'Upsal.

Avant de s'engager dans une guerre civile, les ducs voulaient mettre le pays à l'abri d'une guerre étrangère. Ture Bjelke, chargé par eux de cette délicate mission, fut envoyé en Danemark. Frédéric II, qui détestait mortellement Éric XIV et qui d'ailleurs était influencé par Sîgismond-Auguste de Pologne, accorda à Bjelke une trêve de six mois. Il fallait que dans ce temps toute la besogne fût faite. Les ducs, impatients d'arriver à un conflit, firent publier à son de trompe, par un héraut,* sur tous les points du royaume, les causes de leur soulèvement. Dans ce manifeste ils accusaient le roi : 1^ d'avoir été constamment parjure, tant envers Dieu qu'envers les honimes ; 2*" d'avoir enfermé et laissé croupir, pendant cinq ans, dans une prison d'état, le duc de Finlande et sa vertueuse épouse, la princesse Catherine Jagellon, sans les avoir convaincus d'aucun crime ; 3** d'avoir voulu livrer cette intéressante personne, qui était sa belle-sœur, au grand duc de Moscovie ; 4° d'avoir fait massacrer à Upsal des seigneurs innocents ; 5"* d'avoir comploté d'en faire massacrer d'autres et ses propres frères attirés dans ce but à son festin de noces; 6'' d'avoir, au grand scandale de son peuple et à l'opprobre de sa famille, élevé sur le trône où leur mère s'était assise une concubine de la plus basse extraction ; 7"* d'avoir remis contre ses engagements, contre son serment, dans ses charges et dignités Jôran Pehrsson, cause de tous les désordres, auteur de tous les maux dont la patrie était accablée ; 8** d'avoir commis une foule d'actions basses, infâmes

1(iO ÉlUC XIV. [1Ô68]

et propres à avilir la majesté royale, qui doit avant tout être respectée (1).

Éric, apprenant la faveur singulière que ce manifeste et rappel au peuple des ducs obtenaient de toutes les classes de la société, fit éclater le plus sombre et le plus violent désespoir. 11 voulut ou plutôt il fît semblant de vouloir se tuer; il demanda à son médecin Wilhelmus Lemnius quelle veine il fallait s'ouvrir pour obtenir la mort la plus prompte. Revenu ensuite à lui-même, il envoya Jôran Geer faire, àWadstena, des propositions d'accommodement. On les repoussa par le motif que Ton ne pouvait pas se fier à sa parole. Éric écrivit alors à Charles une lettre d'avertissement et de menaces, dans laquelle il conseillait ù son frère (( de prendre bien garde avant d'aller plus avant; de se rappeler ce qui était arrivé à Jean à Abo ; d'être bien convaincu qu'il n'est pas aisé de faire tomber un roi d'un trône où Dieu Ta placé; de ne pas croire qu'il soit fou, et de bien examiner de quel côté sont ses véritables ennemis. » La lettre était terminée par l'offre d'un cartel. — « Si vous préférez, » disait-il, « suivant l'usage des princes et des nobles, que nous nous rencontrions avec des armes égales, sans perfidie ni ruse, sur un champ libre, oîi beaucoup de braves gens puissent assister pour être spectateurs d'un combat entre nous, rien ne me sera plus agréable, puisque ce sera un moyen d'épargner le sang d'un grand nombre de fîdèlessujets du royaume de Suède. Si vous acceptez mon défi, il conviendra que, étant plus jeune et d'un rang inférieur au mien, vous veniez vers moi ici à

(1) Puffendorf, Hist. de Siiède, tome II, page 55.

[1Ô68J CARTEL DU ROI AU DUC DE SUDERMANIE. 16i

Stockholm, à un jour dit, avec toute votre armure de pied, votre épée et votre poignard, suivant Tusage des combats singuliers; et, de mon côté, j'irai à vous avec pareil équipage et armure. La cause de celui qui tuera l'autre sera réputée la bonne, et celle du vaincu la mauvaise. Comme garant de ma bonne foi, et pour vous assurer que je ne veux employer aucune ruse envers vous, ni vous faire attaquer par d'autres que par moi-même, c'est-à-dire corps à corps, suivant Tusage des combats singuliers entre rois, princes et nobles, notre aimé et illustre parent le duc Magnus de Saxe-Lauenbourg promet et s'engage de se rendre auprès de vous en qualité d'otage, et il restera dans votre camp jusqu'à la fin du combat, à la condition cependant que vous m'enverrez au même titre votre oncle, le baron Sten Ericsson Lejonhufvud, Ture Bjelke, Esbjorn Pehrsson , et un quatrième gentilhomme dont je vous laisse le choix (1). » Ces belles paroles, qui étaient avant tout adressées à la multitude dont on voulait frapper l'imagination pour prévenir sa désaffection, hélas! trop apparente, ne pouvaient et ne devaient pas être relevées. Charles , qui savait à quoi s'en tenir sur la bravoure de son frère, traita, comme il devait le faire, ces provocations , qui n'étaient que de vaines bravades. Il pensa qu'Eric aurait , s'il en avait bien envie , assez d'occasions de le combattre ; aussi , après quelques courses presque toujours heureuses dans les Gothies, prit-il, à la tête de son armée composée de dix régiments étrangers (cinq allemands, cinq écossais) et de huit régiments

(1) Olof Celsius, tome II, page 177.

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suédois , le chemin de Stockholm. Eric , comprenant enfin en face du danger le rôle qui convenait seul à sa dignité, accourut au-devant des rebelles en Sudermanie. Il établit son camp à Svinbro, dans une plaine. Il escarmoucha avec les troupes de Jean (le 20 août) , brûla Nykôping, et partit, laissant le commandement à Stjernkors, qui fut défait par Charles à Sverta et à Hôlô (28 et 29 août). Stjernkors, envoyé ensuite en Finlande, pour lever des troupes, se déclara avec tous ses recrues pour les ducs, à qui il livra le château d'Abo. Éric, déployant un courage désespéré, eut l'avantage dans une rencontre à Botkyrka. L'avantgarde des ducs fut mise en déroute. Ce petit succès n'eut d'autre résultat que de faire changer la route que ceux-ci s'étaient tracée. Tout chemin conduit à Stockholm aussi bien qu'à Rome. Au lieu d'aller droit devant eux, les ducs passèrent par la Néricie, le Westmanland et l'Upland; la longueur de ce nouveau trajet leur fut favoraible, parce que à chaque pas ils ne recevaient pas seulement de nouvelles ovations, mais de nouveaux compagnons qui venaient grossir leurs rangs. Orebro leur ouvrit ses portes , de même que Westerâs et Upsal (12 septembre 1568). Ils avaient résolu de séjourner dans cette dernière ville; ils y établirent donc leur camp dans la plaine, auprès des collines d'Odin.

Après Botkyrka, Eric XIV, rentré à Stockholm, rassembla le peuple sur la place du château, et, après avoir montré et lu les protestations de dévouement qui lui avaient été récemment envoyées par tous ses anciens amis passés dans le camp des traîtres, il lui demanda s'il avait eu tort de se montrer dans bien des circons-

[i»68] FUITE DE LA REINE DOUAIRIÈRE ET DES PRINCESSES. 163

tances aussi méfiant et aussi sévère envers la noblesse. Après avoir exhalé ses plaintes et accablé de reproches ses sujets ingrats et perfides, il réunit tous ces papiers en liasse et les fit pendre à une potence par le bourreau. Ce n'est pas par des gémissements et des récriminations qu'un prince prévient des défaillances et suscite des enthousiasmes. Éric était tout à fait méprisé, et Ake Bengtsson Ferla de même que Glas Akesson Tott, qu'il avait mis à la tête de son armée, n'avaient ni assez de mérite^ ni assez de considération pour attirer des défenseurs dans leurs rangs. A peine avaient-ils assez d'autorité pour empêcher les désertions.

Il ne fallait pas beaucoup de clairvoyance pour voir de quel côté la victoire allait se déclarer. Le terrain s'effondrait chaque jour sous les pieds du roi. Aussi le vide devenait-il chaque jour plus grand autour de sa personne; on le fuyait, pour ne pas le suivre dans sa chute. La reine douairière et les princesses, prétextant, pour sortir de Stockholm, une promenade sur le lac Mélar, s'enfuirent à toutes voiles du côté d'Upsal, dans le camp des ducs. Elles étaient conduites par Magnus de Saxe-Lauenbourg, homme vil, naguère complice des violences d'Éric, le courtisan de sa bonne fortune, et qui, constamment comblé de ses bienfaits, aurait dû être le dernier à l'abandonner dans ses moments d'épreuve (1). Beaucoup de notables de Stock-holm s'y rendirent de même avec leurs femmes, leurs enfants, et leurs trésors qu'ils venaient confier à la garde des princes. Les milices bourgeoises, dévouées aux ducs, ne restaient dans la capitale que pour pro<-

(1) Geyer, page 206.

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téger les habitants contre les fureurs du roi qu'ils regardaient, et à juste titre, comme plus dangereux que les rebelles. Ce n'était pas seulement de Stockholm, mais de tous les points de la Suède, que des multitudes se rendaient à Upsal pour défendre la cause des ducs. Ceux-ci, entourés de l'élite de la nation , prirent la route de Stockholm; ils vinrent camper dans la plaine de Rôrstrand , dans le Norder-Malm , aux portes de la ville (17 septembre), et prirent aussitôt leurs dispositions pour en commencer le siège. La légende rapporte que le roi, apercevant du haut de la tour du château (1 ) , à l'horizon , les branches de chêne que les révoltés avaient coupées dans une forêt voisine , et portaient à la main pour se préserver des rayons du soleil levant, se figura, rempli d'appréhensions, troublé de remords, comme jadis Macbeth , que la nature entière s'était déclarée contre lui , et que les forêts elles-mêmes, mues par une puissance mystérieuse, se joignaient à ses ennemis, pour participer à sa chute. Il était pâle, éperdu de frayeur. « Sire, » lui dit froidement le vicechancelier, « si vous aviez suivi mon conseil en faisant « décapiter le duc de Finlande après sa condamnation, « vous ne verriez pas tout ce monde soulevé contre « vous. » — « Tu as bien raison (2), » lui répondit le roi, que le sang-froid de son complice avait rappelé au calme. Non, Jôran Pebrsson n'avait pas raison. Si le roi voyait tout un peuple marcher contre lui, ce n'est pas parce qu'il avait épargné le sang de son frère, mais parce qu'il avait prodigué celui d'hommes, moins puissants peut-être, mais non moins dignes d'être

(1 ) Celle dite des trois couronnes.

(2) Messenius, tome VI^ page 56.

[1568] ARRIVÉE DES DUCS DANS LE RÔRSTRAND. i65

respectés; qu'il avait été parjure à ses engagements; qu'il avait, pour satisfaire à ses passions, à ses caprices, violé comme à plaisir ces règles immuables et éternelles de justice, de probité, de modération, auxquelles tous les hommes doivent être astreints, et surtout ceux que Dieu a mis au-dessus des lois humaines.

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