CHAPITRE IX
Mmn du irice-elumcelier* Défoito «t démhémmme d'Érie UT. Entrée triomplmle de JreMn UI • Stoel&lialiHU
Au point où l'on était venu, un accommodement était impossible. Il n'y avait plus pour Éric d'autre alternative digne de lui que de vaincre ou de périr. Il ne le comprit pas, et envoya, le jour même de leur arrivée, des parlementaires au camp de ses frères, qui ne voulurent entamer aucune négociation avant que Jôran Pehrsson, qu'ils regardaient comme l'aufeur de tout le mal, ne leur fût livré, pour recevoir le châtiment auquel il avait été condamné, et qu'il n'avait que trop mérité. Éric, qui était écrivassier, répondit à ces exigences par une longue lettre justificative des faits et gestes de son ministre. Il fut du reste seul à prendre cette peine. Jôran Pehrsson , qui dans la prospérité s'était complu à n'être que terrible pour tout le monde, ne pouvait être défendu par personne dans l'adversité; en revanche, tous ceux qui avaient souffert de ses violences saisirent avec empressement cette occasion inespérée de vengeance. Le bas peuple faisait retentir tous les carrefours de la capitale d'injures et d'imprécations contre lui; les bourgeois aussi s'agitaient tumultueusement et menaçaient d'aller le chercher jusque dans le palais et sous les yeux de son royal prolecteur, pouî
168 ÉRIC XIV. [i^68|
le livrer à la légitime impatience des princes. Il n'était pas jusqu'aux chefs des trabans du roi qui, ayant trop souvent tremblé devant lui pour ne pas le détester autant et plus que les autres, n'osassent faire du châtiment de cet homme la condition de leur fidélité. L'amitié d'Éric XIV était mise à une rude épreuve; elle ne résista pas à ce déchaînement de l'opinion pur blique; j'ai déjà dit qu'il était sans énergie et sans pitié, de plus il était lâche; il espéra se mettre à l'abri de l'orage, en l'attirant tout entier sur le front de son ministre!. 11 prêta donc l'oreille à toutes les clameurs du dehors, et, au moment où le malheureux vice-chancelier était dans une grande sécurité relative , croyant son sort lié à celui de son maître, il se vit saisi par les trabans qui composaient sa propre garde autant que celle du prince, et dans ce palais même où tout le monde naguère tremblait au seul bruit de son pas. Sa mère , qui passait pour être adonnée à la magie, à la confection des poisons, et pour avoir à l'aide d'un philtre ensorcelé le roi, fut comme lui arrêtée, chargée de fers et conduite au camp des ducs.
Dans le trajet, cet homme si impassible, si insensible aux angoisses des autres , montra une surprise , un abattement, une pusillanimité extrêmes ; il ne cessait de déplorer son malheur. Il disait qu'il aurait cru voir plutôt le ciel tomber que son maître l'abandonner ; il s'offrait pour modèle aux assistants, les engageant à mettre leur confiance non dans les hommes, mais dans Dieu seul, et à ne jamais l'irriter pour vouloir leur plaire (1).
tl) PuffendorO ffist, de Suède, tome II, page 58. '
[i»68] AVEUX FAITS PAR JÔRAN PEHRSSOiN. 169
A peine arrivé dans le camp des ducs, Jôran Pehrsson fut mis à la torture (leslSel 21 septembre), et voici les aveux que la douleur lui arracha. 11 déclara qu'un armurier , nommé Bengt Jonsson , avait été envoyé à Wadstena pour assassiner les ducs ; que deux trabans de la garde du roi avaient été expédiés dans le même but en Ostrogothie, et qu'enfin un nommé Meinert de Brème avait reçu d'Éric six cents marcs pour faire ce mauvais coup ; il dit aussi que, dans une réunion tenue dernièrement, plusieurs membres avaient engagé le roi à quitter Stockholm, à se retirer soit à Abo, soit à Revel, soit à Calmar, et à emporter avec lui un riche butin ; mais que le roi avait répondu que c'était un conseil perfide; que, s'il quittait Stockholm, c'était pour fuir l'ingratitude odieuse dont il était l'objet, et dès lors pour n'y plus revenir ; que , quant au projet de mettre le feu aux quatre coins de la ville et de s'enfuir avec le trésor royal, c'était une calomnie; que la flotte n'avait été réunie à Stockholm que pour protéger le prince, et non pour intimider les boiirgeois; il avoua qu'il avait été sévère, souvent même cruel, mais toujours sur Tordre du roi et pour lui plaire ; il soutint qu'il était innocent du massacre d'Upsal ; qu'il n'avait fait rien de plus que les membres des États qui avaient signé la sentence de mort des. seigneurs déjà assassinés ; que toute la responsabilité de cet acte infâme devait peser sur Christian Pehrsson, Pehr Gadd, Pehr Welamssonet l'archevêque d'Upsal, qui en avaient été les instigateurs et les auteurs. Il avoua que Gyllenstjema avait promis de livrer la duchesse de Finlande à Iwan, mais sans intention de tenir cette promesse; que le roi avait, après le massacre d'Upsal,
170 ÉRIC Xiy. [i«68]
envoyé des assassins de Svartsjô à Gripsholm pour tuer Jean et amener la princesse aux ambassadeurs moscovites qui l'attendaient à Stockholm, mais que, chao^ géant d'avis, il les avait rappelés, étant encore en route. Il déclara ne pas siiYoir le nom de tous les seigneurs qu'on devait faire périr aux fêtes du mariage ; mais il était sûr que les deux princes, Sten Lejonhufvud,Ture Bjelke, Gustave Baner et Esbjôrn Pehrsson étaient sur la liste des victimes. Quant à son mariage, le roi n'avait agi que d'après son cœur; et il ne se repentait pas de l'avoir suivi. Il affirma qu'aucune partie du trésor royal n'avait été emportée hors du royaume; qu'on le trouverait tout entier dans la chambre de l'argentier, au château de Stockholm. Les chartes et les actes importants passés par les États étaient dans un coffre, où il les avait placés lui-même vendredi dernier, et dont il indiqua la place. Le Recess de Westerâs et le testament de Gustave P' sont entre les mains du roi; mais il existe à la chancellerie des copies de ces actes. Il nia qu'Éric eût offert de céder son trône à Frédéric II , et de rétablir par ce moyen l'Union de Calmar (1). Il accusa Torkel Knutsson d'avoir été la cause de la mort des cavaliers allemands massacrés après Svarterâ ; enfin il déclara que les conseillers assidus et intimes du roi étaient Johannes Ulmus , son valet de chambre, Hans, le neveu de son bouffon Hercule, Matts Botvidsson , les docteurs Wilhelmus Lemnius et Benedictus Olaï, Mârten Gabrielsson, Pelrus Caroli, évêque de Calmar, et enfin l'archevêque d'Upsal, Laurentius Pétri ; il prétendit que tous ces hommes étaient
(1) Ôlof CelBius, Hist, ctÉric XIV, tome II, p. 199.
[I«68] SUPPLICE DE JÔRAN PEHRSSON. \1\
de toutes ses confidences ; qu'ils avaient connu , approuvé, encouragé tous ses actes de violence, et qu'ils étaient passibles du même châtiment que lui.
Ces aveux n'apprenaient rien de nouveau qui pût modifier la décision des juges; ils se bornèrent à ratifier la sentence des seigneurs qui avaient condamné à mort ce misérable, un an auparavant, comme adultère, voleur, assassin et traître. Son supplice, qui eut lieu le 27 septembre, se fit avec un raffinemeilt de cruauté qui prouve, que dans ce terrible seizième siècle, tout le monde était impitoyable, et que ce brigand ne valait guère moins que ses contemporains. Tout Tart des bourreaux fut employé à rendre sa mort lente et cruelle. On lui coupa d'abord les deux oreilles, que Ton cloua contre une potence à côté de ses lettres de noblesse. On le hissa ensuite sur cette même potence, où il ne fut pendu que pour la forme pendant un instant. Descendu de là, il fut couché sur une roue, où quelques-uns de ses membres furent cassés avec une barre de fer; on lui coupa ensuite la tête lentement, à petits coups avec une hachette ; enfin il fut écartelé, eties quatre quartiers de son corps placés sur quatre poteaux sur le Brunkeberg, et la tête au milieu au bout d'une pique. Là mère de cet infortuné, condamnée comme lui à mort, allait sans doute partager son atroce supplice. En route, elle parvint à se précipiter du cheval sur lequel elle était montée. Elle tomba sur le cou et se le rompit. Les valets de bourreau qui la suivaient , prenant son corps avec des fourches pour ne pas être souillés par son contact, la jetèrent dans un marais voisin qui lui servit de sépulture (i).
(1) Messenias, Scondia iiiustrata, tom. VI^ pag. 57.
Éric Xiy avait trouvé dans son désespoir une énergie et surtout un courage dont personne ne l'aurait cru capable. Le 17, le jour de l'arrivée des princes, il était allé les attaquer à la tête de ses chasseurs, et n'était pas rentré en ville sans leur causer du dommage. Le lendemain, nouveau combat, mais, cette fois, sur l'eau; Les gens du roi qui étaient dans des barques en vinrent aux mains, àKungsholm, avec ceux des ducs. C'est après cette a£Eaire que Jôran Pehrsson fut livré. Le 22, qnoiqu'Us eussent le ministre entre leurs mains, les ducs conmiencèrent le siège de la ville. Quelques bombes furent jetées au-delà des murs et causèrent des désastres. Un assaut fut même tenté, mais il échoua.
Éric, maître de la mer, bien approvisionné, défendu par de nombreux soldats, soutenu par une flotte formidable, était à même de résister longtemps. On était en automne; il ne s'agissait que de pouvoir gagner l'hiver. Tout alors était sauvé ; les ducs étaient contraints de se retirer, et, la trêve expirée, le Danois serait venu sans doute mettre dans la balance le poids de son épée. Éric , qui calculait toutes ces chances, était moins soucieux; il laissait même percer quelque espoir de succès. Mais, en homme superstitieux, il redoutait le mois de septembre, fécond en événements tragiques et funestes à la Suède. C'était, en effet, en septembre que Birger avait été saisi par ses frères à Hatuna ; que Christophe de Bavière et Albert de Mecklembourg, rois détestables tous deux, avaient été élus ; qu'Engelbreck s'était révolté contre Éric de Poméranie; que Sten Sture l'ancien avait été défait par Christian V sous les murs de Stockholm ; que Christian II, le Néron du Nord, y était entré; et qu'enfin étaient
[i»69] NÉGOCIÂT. ÉINTAM. ENTRE LE ROI ET LES DUCS. i73
morts Magnus Ladulas et Gustave T', ces deux monarques de génie. Eric, impressionné par cette, série d'événements étranges , avait cru lire non-seulement dans les astres, mais encore dans le livre de prophétie de sainte Brigitte, que sa chute, si elle avait lieu, se rapporterait à cette fatale époque. Le mois était presque écoulé; on était au 27; encore trois jours, et son règne était prolongé au moins d'une année. De leur côté ses frères commençaient à se décourager, voyant les petites ressources dont ils disposaient pour s'emparer d'une ville aussi forte que Stockholm. Ils n'avaient voulu entamer aucune négociation, tant que Pehrsson était en vie. Le jour même de sa mort, ils firent proposer la paix au roi aux conditions suivantes : Avant tout Eric devait abdiquer et renoncer an trône pour lui et pour ses descendants, et remettre au duc Jean, son frère, la couronne, ainsi que les trésors, meubles, tapisseries et tous autres objets qui en dépendent, de même que toutes les chartes et les actes importants qui lui avaient été confiés. Â ce prix, sa vie serait respectée et celle de sa femme et de ses enfants. Il garderait la sixième partie de l'or et de l'argent monnayé qui serait trouvé dans la chambre de l'intendant; il aurait pour résidence l'île d'Ôland, et pour revenus les produits de cette île et du fief de Borgô. Ces conditions étaient dures ; Éric XIV, les repoussant avec mépris, ne permit pas qu'on les discutât en sa présence. Les bourgeois de Stockholm, dévoués en secret aux ducs , les trouvaient au contraire trèsacceptables et osèrent faire connaître leur avis. Étant sur les lieux, ils voyaient bien que le roi, disposant de tout, pouvait, malgré l'incohérence chaque jour
174 ERIC UV. [IMS]
croissante de ses idées, prolongeit indéfiniment sa résistance, et c'est ce qu'Us voulaient empêcher. Cependant, comme ils étaient Kés avec loi par un serment, plusieurs d'entre eux n'osaient le rompre par scrupule de conscience. Ceux-là altérait consulter l'archevêque Laurentius Pétri, qui était un homme savant, pieux, de mœurs irréprochables, mais qui n'avait jamais brillé par le caractère. Le sévère Gustave l'avait forcé de présider le tribunal qui avait condamné à mort son propre frère, Olaûs Pétri ; Éric XI Y avait aussi trouvé en lui un approbateur, sinon un complice de toutes ses violences. Laurentius était aujourd'hui accablé de vieillesse, aux portes mêmes du tombeau. 11 fut de l'avis de ceux qui le consultaient, et abandonna avec eux le roi vaincu pour ses frères triomphants. La défection du prélat produisit un grand effet; on résolut, dans un conciliabule, d'ouvrir les portes aux assiégeants à Tinsu de la garnison ; et ce furent Âke Ferla et Nils Gyllensijerna^ le général en chef et lé chancelier du malheureux roi, qui, sous prétexte d'aller défendre sa cause, allèrent porter cette nouvelle aux ducs.
Ceci se passait le 28 septembre. Le 29, Sten Lejonhufvud, entré par eau dans la ville avec Pontus de la Gardie et quelques hommes déterminées, trouva, au saut de la barque, Anders Râlstmb, le gouverneur de la place, qui l'attendait, et alla avec lui ouvrir au duc Charles la porte dji Sôder-Malra. C'était le matin, jour de la saint Michel, anniversaire de la mort de Gustave. Éric était à Téglise de Saint-Nicolas écoutant le service divin. Averti de l'arrivée des rebelles, il court s'enfermer dans le château. La retraite lui fut coupée par Sten Ericsson Lejonhufvud qui , mettant devant lui le
[1»68] PRISE DU CHATEAU DE STOCKHOLM. i7o
pistolet au poing, menaça de le tuer, s'il opposait la moindre résistance. Pendant qu'Eric répondait à Sten qu'il était son prisonnier et qu'il se disposait à rendre son épée, les trabans de sa garde qui l'avaient accompagné à Téglise accourent à son secours. Un d'eux, passant derrière le baron, lui enfonce |sa hallebarde dans le dos ; Sten tombe, et Éric se précipite, suivi des siens, dans le château.
Charles était entré à Stockholm comme un libérateur, salué par les femmes, applaudi par les hommes, acclamé de tous. Éric, enveloppé de tous côtés de multitudes toujours croissantes, réduit à une poignée d'aventuriers de qui la fidélité était plus que douteuse , ne pouvait pas se faire de grandes illusions. Il sentait bien qu'une plus longue résistance .ne servirait que de prétexte et de justification à la sévérité de ses frères ; et, comme il n'avait pas assez de force d'âme pour s'ensevelir sous les ruines du château où il était entré roi, et d'où il ne pouvait sortir que prisonnier d'État, il consentit à parlementer avec son frère. Il avança donc la tête hors des créneaux, et de ce point culminant entra en discussion avec Charles qui se tenait avec les siens au pied des remparts. Après avoir déploré l'accident arrivé à Lejonhufvud, Éric dit à son frère qu'il ne mettait à sa soumission d'autres conditions que l'engagement de lui laisser pour résidence la forteresse de Svartsjô et des rentes qui lui permissent de vivre selon le rang qu'il avait occupé. Les promesses coûtent peu dans de pareils moments ; Charles consentit à tout ce qui lui fut demandé. Éric n'était entouré que de traîtres ou de gens intéressés à plaire aux ducs pour désarmer leur colère. Benedictus
17t> ERIC Xn\ [1568]
Olaiy son médecin, homme très-compromis et qni était à ses côtés sur les remparts, l'engagea vivement à se fier à la parole de son frère. Eric suivit ce conseil. Par ses ordres, les portes do château s'ouvrirent, et tous les postes furent aussitôt occupés par les troupes des ducs. Éric, qui était déjà prisonnier, après avoir reçu des otages pour la forme, se rendit à l'église de Saint-Nicolas où le duc de Sudermanie, le comte Brahe, Olof Stenbock et d'autres seigneurs l'avaient précédé et l'attendaient.
Après une discussion longue, très-vive, où les injures et les reproches ne furent pas épargnés, Éric, éperdu, abdiqua la couronne, sans faire aucunes réserves pour sa femme, ni pour ses enfants. 11 est ATai que, ne s'étant jamais cru lié par sa parole, il n'imaginait pas que Ton pût être plus scrupuleux que lui. Aussi, craignant, malgré sa capitulation, que l'on n'attentât à ses jours, ne songea-t-il qu'à adoucir, à désarmer un vainqueur qu'il croyait animé de pensées fratricides. Pour se soustraire à ce danger imaginaire, il fil de lui-même des sacrifices qu'on n'aurait pas osé lui demander, abandonnant tout ce qu'il avait possédé et n'implorant de la pitié de son frère qu'une prison honorable.
Pendant la conférence de l'église , l'ancienne garnison avait évacué le château. Éric y fut ramené et enfermé dans la chambre royale. On le transféra ensuite dans une pièce dont les croisées étaient garnies de barreaux de fer. 11 y était sous la garde et la responsabilité d'un sénateur. Jean écrivit aussitôt de son camp au roi de t^ologne et à ses sœurs, qui étaient réfugiées à Upsal, pour leur apprendre la victoire que
[iS68] ENTREE DE JEAN RI A STOCKHOLM. 177
les siens avaient remportée. Il ordonna iin jour de prières pour "rendre grâce à Dieu de cet heureux événement.
Les États étaient en ce moment réunis à Stockholm. Ils se délièrent de leur serment de fidélité envers Éric, et s'engagèrent en même temps avec le duc de Fin-
. lande, qui fut proclama par eux roi de Suède, des Goths et des Wendes. Le lendemain, le nouveau roi fit son entrée solennelle à Stockholm ; il fut reçu aux portes par le sénat, la bourgeoisie et les États, et conduit au palais avec le cérémonial d*usage. Telle fut la fin misérable du règne d'Éric XIV. Gustave avait prévu tous les accidents qui devaient, de chute en chute, conduire son fils à l'abtme, et toutes les prévisions de ce clairvoyant génie s'étaient réalisées. Éric était de-
. venu tour à tour la proie d'un intrigant de bas étage et d'une fille du peuple. Tout le fruit des labeurs de son père semblait être perdu. Le principe d'hérédité, qui était le roc sur lequel il avait jeté les fondements de la grandeur de sa maison, venait d'être violemment renversé, et par ses propres enfants. Enfin, après huit années de calamités, d'infamies et de crimes, Éric, déshonoré, maudit, allait finir sa déplorable existence dans les cachots que son père, épouvanté de la faiblesse de sa raison, lui avait destinés à sa majorité. Si Gustave, faisant fléchir sa pitié devant son bon sens, avait fait exécuter cette sage sentence, l'histoire, trop souvent sévère pour les grands hommes, l'aurait mis au rang des Constantin, des Philippe II, des Pierre le Grand, ces impitoyables faucheurs qui ont sacrifié leurs enfants à leurs passions ou à leur intérêt. C'eût été bien à tort. Les hommes médiocres seuls
sont cruels; les hommes vraiment supérieurs ne sont que sévères* Brutus est un grand citoyen pour avoir eu la force de sacrifier ses fils à la justice de son pays. Gustave, en emprisonnant un fils fatalement destiné à devenir fou, n'aurait donné qu'une preuve de plus de la clairvoyance et de l'étendue de son génie. S'il n'avait pas fait céder ses inspirations aux préjugés du monde, il aurait épargné à cet infortuné bien des angoisses, à ses autres fils bien des remords, évité à sa patrie huit années désastreuses, et préservé le nom de Wasa de taches ineffaçables.
Il sera souvent question d'Éric XIY pendant le règne de Jean III. Ses tentatives d'évasion, les complots dont il servit de prétexte, les violences dont il fut victime, rempliront encore plus d'un chapitre. Ce ne sera qu'après sa mort que nous porterons sur ce triste règne et sur cette déplorable vie le jugement qui, après une étude approfondie, sera dicté à notre esprit de justice et à notre impartialité.