ÉTATS DE STOCKHOLM
avaient inutilement passés en Suède, soumis au pain et à l'eau et souvent menacés de perdre la vie.
D'après les anciens usages Scandinaves et suivant l'exemple donné par son père, Jean III inaugura son règne par une promenade à cheval à travers les diverses provinces de son vaste royaume. Il était désireux de se faire voir des populations auxquelles il était resté inconnu à cause de sa captivité, de gagner l'affection des paysans et de^ ouvriers des villes, chez qui Eric avait conservé de nombreux et chauds partisans, de donner ses instructions aux commandants des places fortes et de recevoir le serment des grands seigneurs^ des évéques et des villes.
Le gouvernement inquisitorial et impitoyable d'Éric XIY menaçait incessamment toutes les existences. Aussi tous les honnêtes gens avaient-ils accueilli avec la plus vive satisfaction l'avènement de Jean III. Les États, convoqués par lui à Stockholm pour le mois de janvier, furent très-nombreux, très-brillants et trèsbienveillants. Le comte Brahe, Gustave Olofsson Stenbock, Hogenskild et Ture Bjelke, et Nils Gyllenstjerna, se firent remarquer par la violence et la dureté de leur langage envers le roi tombé. Brahe, le plus éminent de tous par sa naissance, par sa fortune, par son mérite, rédigM une déclaration par laquelle Jean III, qui n'avait cessé d'être un prince pieux, bon et clément, était reconnu comme légitime héritier et successeur d'Éric XIV, très-justement précipité du trône pour avoir été un tyran impie, méchant, infâme, et qui par son mariage avait flétri le nom de Wasa et avili le rang suprême. Tous les vices et tous les crimes * d'Éric étaient groupés avec art et mis en opposition
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avec les prétendues vertus et belles actions de son frère. Cet acte, présenté par son auteur aux quatre ordres, fut reçu par eux avec enthousiasme, et tous les membres de la diète, se déliant du serment fait au roi vaincu, s'engagèrent d'être fidèles, dévoués et soumis à son successeur.
Le 25 janvier, le roi se rendit à l'assemblée, et, après avoir remercié les députés des preuves de dévouement et d'attachement qu'ils lui avaient données, il expliqua la cause de sa révolte contre son frère, déclara que tous ses sujets devaient être rassurés, qu'il avait oublié le passé, pardonné toutes les offenses, et promit de se conduire de façon à ne déplaire à personne et à ne pas redouter la sentence de Dieu, ce juge suprême de tous les hommes (1).
Les États s'étaient formés en tribunal et réunis dans la chapelle du château. Le lendemain 26, Éric XIV^ qu'ils avaient la périlleuse mission de juger, fut amené à leur barre. Â une époque où il était universellement reconnu qu'un noble ne pouvait être jugé que par ses pairs, il était évident qu'Eric n'était justiciable que d'un tribunal composé de souverains. Aussi était-ce la première fois qu'un roi paraissait devant ses sujets dans un état marqué d'infériorité, devant subir le châtiment qu'il leur plairait de lui infligea Le même événement s'est reproduit aux deux siècles suivants, en France et en Angleterre. Il est possible que le dixneuvième siècle voie se dérouler le même drame, et qu'un de ses monarques subisse le sort d^Êric XIV, de Charles T' ou de Louis XYI ; mais aujourd'hui cela
(i) Messenius, Scondia illustrata, tome VU, page 3.
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ne surprendra personne. En 1569, c'était un fait inouï, qui bouleversait toutes les idées reçues, tous les principes admis, et qui causa autant d'étonnement que d*émotion dans toutes les cours de l'Europe. Et ce qu'il y avait de plus extraordinaire, c'est qu'Éric n'était pas jugé seulement par des hommes de la caste dans laquelle son père se trouvait ayant d'avoir conquis la couronne, mais par des bourgeois et des paysans. Le duc Charles et même le roi Jean étaient parmi les juges, dans les rangs des nobles.
Les débats furent très-agités. Éric, se voyant abandonné de tous et perdu, reprocha avec emportement à la noblesse d'avoir payé par la plus noire ingratitude les bienfaits les plus éclatants. Jean III l'ayant interrompu dans une de ses plus violentes apostrophes, en lui faisant observer qu'il n'avait plus sa raison, Éric lui répondit brusquement : « qu'elle ne l'avait abandonné qu'une fois, lorsqu'il l'avait rendu à la liberté (i). » Éric n'avait personne pour le défendre. Il était son propre avocat. Gomme il était fort raisonneur, quoique dépourvu de toute raison, il avait dans sa prison préparé une foule de syllogismes tendant à l'absoudre de la captivité de Jean et de l'assassinat de Nils, les deux actes qui lui étaient le plus amèrement reprochés. Parmi les arguments qu'il vint débiter avec emphase, plusieurs avaient de la portée et de la vigueur, celui entre autres où il repoussait la juridiction des États composés de gens qui étaient ses sujets . et qui, d'ailleurs, ayant déjà condamné Jean, ne pouvaient pas se déjuger ! Mais qu^mportaient à ce mo-
(i) S^ennan, Résultat des diètes^ tome I, pag^ i80«
in JEAN III. [1569]
ment de simples paroles? Il aurait eu cent fois raison, que trop de gens étaient intéressés à sa perte pour qu'il fût épargné. On n'osa pas cependant répandre le sang de Gustave I*', et le malheureux Éric fut condamné à une prison perpétuelle pour avoir été, dit le jugement, méchant, tyrannique, lâche devant l'ennemi, cruel, méfiant, vindicatif, débauché, fourbe et impie; pour avoir refusé d'exécuter le testament de Gustave; pour avoir créé le jury du roi sans en avoir le droit; pour avoir fait une loi qui, attribuant une moitié de la fortune du condamné au délateur et l'autre moitié au trésor public, ne laissait aucune sécurité aux honnêtes gens; pour avoir écarté ses frères, ses parents et les seigneurs du trône, afin de s'entourer de misérables nés dans la crapule et choisis à cause de leurs vices; pour avoir causé la folie du duc Magnus de Westantâng, en le forçant de ratifier la sentence de mort prononcée contre son frère, le duc de Finlande ; pour avoir, à force de mauvais procédés, poussé à bout les officiers de Magnus, et les avoir contraints à la révolte, afin d'avoir un prétexte de s'emparer du patrimoine de leur maître; pour avoir attaqué le duc de Finlande sans raison, par un sentiment de basse jalousie; pour avoir voulu réserver le même sort au duc de Sudermanie, ou tout au moins le contraindre à échanger son duché contre des terres en Livonie, dont la possession n'était pas assurée; pour avoir calomnié la reine douairière, en l'accusant d'avoir dans la guerre pris le parti du roi de Danemark; pour avoir ruiné la noblesse par des équipements onéreux et des ambassades ' sans portée plus onéreuses encore; pour avoir voulu, à l'aide de pinces en fer
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rougies au feu et autres instruments de torture, arracher à Olof Gustafsson Stenbock des aveux contre sa famille; pour avoir fait massacrer des mercenaires allemands, afin de ne pas leur payer la solde qui leur était due ; pour avoir voulu faire assassiner ses deux beaux-frères, le margrave Christophe de Bade à Revel, et le duc Magnus de Saxe-Lauenbourg en Upland; et enfin pour avoir fait périr dans les supplices une foule d'innocents. Ace sujet le bourreau de Stockholm interrogé avoua qu'il avait tué, sur l'ordre du roi ou du vice-chancelier, ouvertement ou en secret, trois mille personnes; il fit connaître aussi que cent quarante- huit nouvelles victimes figuraient sur sa liste quand la révolte des ducs éclata (1). Les enfants d'Éric, à cause de la naissance ignoble de la mère, furent déclarés bâtards, et par cela même exclus du trône; son mariage fut cassé; et sa femme, traitée de concubine, éloignée de sa présence. La postérité de Jôran Pehrsson, maudite, non pas jusqu'à la quatrième génération, comme dans la Bible, mais jusqu'à la fin des siècles, fut déclarée à jamais indigue d'exercer des fonctions publiques en Suède; tous les arrêts, prononcés sous son influence, justes ou iniques, furent cassés; et il fut défendu de parler autrement qu'avec respect des victimes d'Upsal.
Le traité, consenti par Bjelke et Gyllenstjerna à Roskilde, présenté à la sanction-des États, fut repoussé par eux. Les paysans, interrogés par le roi qui désirait savoir s'ils voulaient accepter la paix à ce prix, répondirent non nettement et laconiquement. Ils of-
(1) Olof Celsius, Histoire dÈric XIV, tome II, page 224.
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frirent ensuite à Jean IIl de la poudre, des boulets et des piques (1).
Le 10 juillet, le roi Jean III et la reine Catherine furent couronnés à Upsal. Des fêtes brillantes eurent lieu à cette occasion. Ebba, la veuve du baron Lejonhufvud, qui avait été la dernière victime d'Éric XIV, et qu'on venait d'enterrer avec pompe dans la métropole, à côté des Stures, fut élevée au titre de comtesse, et chacun de ses fils au titre de comte. Nils Gyllenstjerna, Hogenskild Bjelke et Glas Fleming furent faits barons, suivant le pompeux cérémonial établi par Éric XI Y. Gustave et Sten Banër, Canut Pozse, Hans Kyle et Anders Pehrsson de Fordaal furent créés écuyers dorés. Pontus de la Gardie devint baron un peu plus tard, quand il eut épousé Sophie Gyllenhjelm, fille naturelle du roi Jean et de Catherine Hansdotter Natt-och-Dag. Les comtés des maisons de Sture et de Brahe furent agrandis, et la dignité de riksdrots rétablie en faveur de Pehr Brahe. On créa vingt-quatre nouveaux sénateurs, et les privilèges de la noblesse furent augmentés. Le plus grand et le plus ancien de ces privilèges consistait dans le droit que les nobles avaient de lever sur les paysans les amendes qui leur étaient imposées au nom de la loi. Éric, en créant le jury du roi, leur avait enlevé ce droit, bien qu'il leur eût été reconnu par Gustave T' dans l'acte de confirmation des privilèges de la noblesse, en 1626; Jean revint sur ce point aux errements de soti père. Les nominations des juges furent partout rendues aux seigneurs, excepté dans le Norrland, « où il n'y a pas de nobles
(1) Supplément à la chronique de Charles IX.